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Mort évoque de Moulins

a8 UNE AME DE GRANDE DAME

Tous les jours, trois semaines durant, le prêtre catholique et le protestant reprenaient, au point où ils les avaient laissées la veille, de longues conversations presque uniquement religieuses. A la fin, l'abbé de Dreux-Brézé invita M. Thayer à prier la Sainte Vierge : m Je ne puis encore, répondit le loyal jeune homme, vous faire cette promesse. »

Mais ce que n'obtint pas l'abbé, Mme Thayer l'obtiendra bientôt. Il lui avait offert une médaille de Notre-Dame del Pilar qu'il avait achetée à Madrid, et sa* femme, en la recevant, lui dit : « Je vais demander à la Sainte Vierge un second enfant. » Nous savons qu'elle fut exaucée. M. Thayer, qui avait d'abord souri, s'attendrit quand il sut que sa femme était enceinte, et il ne refusa plus de prier la Mère de Dieu.

Néanmoins, dans l'excessive droiture de sa conscience et de son caractère, M.

Thayer ne se croyait pas autorisé à professer la foi catholique, tant qu'il n'aurait pas exposé à un ministre les raisons qu'il croyait avoir d'abjurer.

Il y avait alors tout près, aux Eaux-Chaudes, deux pasteurs protestants, deux frères.

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND ag

Dès le premier mot, celui qu'il aborde, l'arrête : « Si vous voulez des explications sur l'Écriture, adressez-vous à mon frère ; moi, je fais de la botanique. » A l'autre ministre, M. Thayer dit : a Vous blâmez le célibat. Mais que signifie cette parole de saint Paul : Bien loin de vous commander le mariage, je souhaite que vous soyez tous comme moi? » — « Où donc, répond le ministre étonné, saint Paul a-t-il écrit cette parole? C'est la première fois que je l'entends. — Lisez, reprend M. Thayer, la première aux Corinthiens, vu, 6 et 7. — Eh bien, conclut le ministre, vous reviendrez, et je vous l'expliquerai. » Inutile d'ajouter que l'ignorant pasteur ne revit point M. Thayer. Mais peut-être trouvera-t-il à Paris la science qui manque aux ministres de province. « Je suis pressé de me faire catholique, dit-il à sa femme, et je vais consulter les fameux pasteurs de l'Oratoire. » Et il laisse M"e Thayer aux Eaux- Bonnes.

A M. Coquerel M. Thayer posa cette question : « Si l'on vous démontrait que l'Eglise catholique possède et enseigne la doctrine de Jésus-Christ comme elle a été

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enseignée par ses apôtres, que répondriezvous. — Si on me démontrait cela, répondit M. Goquerel, je dirais que les apôtres se sont trompés. — Vraiment ! s'écria M.

ïhayer. Dans ce cas, j'aime mieux me tromper avec les apôtres qu'avoir raison avec vous. » Et il se retira.

Le 8 septembre i838, fête de la Nativité de Marie, M. Thayer écrivait à sa femme : a C'est fini. J'ai vu Goquerel qui ne m'a répondu que des absurdités. Aussi, ma résolution d'embrasser la foi catholique est irrévocable, et, dès ce soir, j'annonce à ma mère cette détermination. »

Sur le journal intime, à la date du 19, du 20, du 21, du 22 septembre, nous lisons : « Lettre du bien-aimé qui m'annonce sa prochaine abjuration. Je succombe de bonheur. Béatitude de la bienheureuse nouvelle. — Etat d'émotion inexprimable ! Bonheur inouï ! Reconnaissance et amour de Dieu. — Tristesse à force de bonheur. Amour et reconnaissance envers Dieu. Tendresse pour mon bien-aimé. — Amédée est catholique! Etat de béatitude. Prière continuelle. Actions de grâces. »

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND Si

L'abjuration se fit à Bordeaux, dans la chapelle des prêtres de la Miséricorde, entre les mains du P. Ducreux.

Seule, la mère de M. Thaver souffrit de

cette entrée de son fils dans la lumière. Et, bien loin do dissimuler sa peine, elle la manifesta en des paroles cruelles : « C'est pour Hortense, lui dit-elle, que tu te fais catholique. — Ma mère, répondit le converti, si c'était pour Hortense, il y a neuf

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ans que ce serait fait. » Parole admirable I Elle révèle tout à la fois la tendresse d'un cœur et la loyauté d'une âme.

A partir (de ce moment, une vie nouvelle commence pour M. Thayer. Toutes les richesses cordiales d'un père qui a perdu ses fils, il les déversera sur les orphelins et les pauvres, les délaissés, les déshérités. Son biographe aurait pu dresser la liste des trente conseils, comités ou sociétés dont il était membre, non pas honoraire, mais agissant, et il en présidait une douzaine. Que de malheureux lui ont confié leurs peines, et qu'il a consolés et qu'il a secourus ! L'aménité de son visage et l'affabilité de ses manières lui attiraient la confiance de tous et lui gagnaient les cœurs. Il avait choisi l'heure de son déjeuner pour la réception de ses clients et, comme il était incapable de les faire attendre, il se levait de table si souvent que le repas durait parfois de midi à trois heures. A cet infirme, à ce vieillard, il promettait un asile, et il Je trouvait ; à ces ouvriers sans emploi, du travail et du pain ; une pension fixe à l'un, des secours à l'autre ; à celui-ci son loyer, à celui-là son école ; et c'était tous les jours

des démarches sans nombre. Un trait va le saisir sur le vif et le peindre au naturel.

Un soir, il terminait une de ses journées de charité par une visite à un ami. Au courant de la conversation, ayant mis la main dans sa poche pour prendre son mouchoir, il en retira, au grand ébahissement de son ami, un morceau de pain. — « Ah ! dit-il en souriant, c'est le reste de mon déjeuner. Depuis ce matin, neuf heures, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai acheté du pain dans la rue et déjeuné dans lé fiacre. Tout le temps j'ai couru bureaux et ministères... »

Il avait compris la fonction sociale de la richesse : sa grande fortune était le patrimoine de tous. Ce n'était donc pas seulement sa sympathie qu'il donnait aux œuvres, c'était sa bourse. Il contribua généreusement au rétablissement des Bénédictins en France, à la rentrée des Carmes à Paris, à la fondation des Pères de la Résurrection pour la Pologne. Il a aimé les Rédemptoristes. 11 a comblé les iils de saint François d'Assise. Que n'a-t-il pas fait pour la Société de Saint-Vincent-de-Paul, pour la Propagation de la Foi, la liberté de l'enseignement, la presse catholique, pour

I m ami DJ <.u\:vnE DAME. — 3.

toutes les œuvres de l'Église ! Et dans ces charités inépuisables et dans ces dévouements inaltérables aux intérêts catholiques, il y avait entre M. Thayer et sa femme une rivalité sainte.

Nous avons, pour appuyer quelques-uns de ces faits, plusieurs lettres, signées de personnages célèbres, et qui seront comme la riche illustration de ces pages.

Dom Guéranger et M"" Thayer. — Le prieuré de Saint-Germain. — Le mauvais cellérier. — Dom Pitra, prieur. — Des hommes de cœur : Montalembert..., M. Thayer. — Lettre de Dom Guéranger à Mm" Thayer. — Mort du général Bertrand.

— Deuxième lettre de Dom Guéranger. — Le Comité catholique. — Un mot de M Su débine.

— Les dîners de M"" Thayer. — Deux billets de Louis Veuillot. — Mme Thayer et Montalembert. — Troisième lettre de Dom Guéranger. — La Révolution de i848. — «Laissez passer la fille du général Bertrand. » — Courage familial et patriotique. — Troisième et quatrième lettres de Dom Guéranger. — Appréciation par M"" Thayer d'un discours de Monlalcmbert et d'un discours de Thiers.

Voici d'abord une lettre de Dom Guéranger à Mme Thayer, d'un intérêt douloureux ; mais pour qu'elle soit bien comprise, une note préalable nous paraît nécessaire.

L'Abbé de Solestnes avait fondé (i<s'»^) à Paris, rue Monsieur, un prieuré de béné-

dictins qu'on appelait le prieuré de Saint- Germain. Le cardinal Pitra, dans son autobiographie, a donné les raisons de cet établissement. Il importait, pour l'orientation des catholiques, soit dans la lutte en faveur de la liberté d'enseignement, soit pour le retour à la liturgie romaine, soit aussi pour faire connaître l'œuvre bénédictine, élargir le champ d'action des moines et recruter des vocations, que Dom Guéranger eût avec Paris de libres et fréquentes relations (i).

Mais, pour cette fondation, on n'avait point d'argent. On escomptait les ressources probables du prieuré, et l'on emprunta.

Malheureusement le cellérier, Dom Goussard, que Guéranger mit à la tête de l'entreprise, n'était pas doué des qualités morales ni des capacités et aptitudes financières qui s'imposaient. 11 avait pour système de ne rien dire à son prieur des affaires temporelles de la maison et même de ne point tenir de comptabilité. 11 a bientôt tout com-

i. Cf. le Cardinal Pilra par Albert Battandicr, son vicaire général (Paris, Sauvaître, 1 8y3), el Dom Guéranger, abbé de Solesiues, par un moine bénédictin (2 vol., Paris, Plon-Nourrit, 1909).

promis et creusé dos gouffres. Tous les actes de location, d'emprunt, de propriété,

sont en son nom, si bien que, légalement, il est le maître de tout. Ayant ouvert des crédits chez les banquiers, il a mis en circulation des effets revêtus de sa signature et de la signature de Dom Guéranger. Qu'un seul de ces effets soit protesté, et les poursuites commencent et, pour les deux signataires, c'est la prison.

Au bout de dix-huit mois, le prieur, Dom Piolin, donna sa démission. Dom Pitra le remplaça. Dès qu'il eut entrevu la situation, le nouveau prieur jeta les hauts cris. On marche à la ruine du prieuré qui entraînera la ruine de Solesmes. Dom Pitra cria tant qu'à la fin on l'entendit ; mais que faire ? D'abord sauver l'honneur de l'Abbé ; et, au risque de compromettre le sien, môme de le perdre, substituer à la signature de Guéranger sur ces billets sa propre signature. Voilà ce que propose, héroïquement, à son supérieur, Dom Pitra. L'Abbé accepte. Puis, pour aider l'Ordre de Saint- Benoit à sortir de l'impasse, il faudra trouver des hommes de cœur. On les trouva. A coté des noms de Montalembert, pair de

France, du comte Alain de Kergolay, de Baudon, auditeur au Conseil d'État, du vicomte Théodore de Bussières, je vois le nom d'Amédée Thayer, président des cercles catholiques.

L'avouerie (c'est le nom que se donne le comité), une fois constituée, Dom Pitra prend le bâton de pèlerin et il s'en va, à travers l'Europe, mendiant. « Je quittai sans retour, lisons-nous dans ses notes, cette maison de deuil sur le soir du 3i juillet i845 et me dirigeai vers Troyes. Je passai en voiture l'anniversaire de ma naissance et, me trouvant seul, dans une nuit et une désolation profondes, des cris et des larmes m'échappèrent. »

Le 24 octobre de la même année, Dom Guéranger écrivait de Solesmes à Mme Thayer :

« Madame,

« Si j'ai tardé de deux jours à répondre à votre si bonne lettre, c'est que le temps m'a totalement manqué ; mais croyez bien que j'y ai dès longtemps répondu devant Dieu. Au milieu des croix de toute espèce qui m'accablent, il m'est bien précieux dç

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recevoir parfois quelques bonnes paroles amies qui allègent le fardeau, et font qu'on le porte plus résolument après. Veuillez donc sans tarder assurer M. Thayer de ma vive reconnaissance pour son intérêt envers notre pauvre œuvre et celui qui en est le si triste représentant.

« J'ai écrit deux longues lettres à M. de Montalembert; elles sont fort insuffisantes, quoique détaillées, je le sens, mais j'ai si peu de temps et une santé si ébranlée que le loisir d'écrire plus au long ne vient jamais. Chaque courrier m'apporte une foule de lettres et vous devez penser qu'elles ne sont pas toutes aussi reposantes que la vôtre. Avec cela, la position de Solesmes, dans un pays où nos malheurs sont maintenant connus, le moral de la communauté à maintenir, et, en sus de tout, les devoirs et les travaux ordinaires, c'est plus qu'il ne faut pour avoir succombé depuis un mois.

« Dieu ne m'abandonne pas cependant ; sa sainte, volonté est toujours aimable, qu'elle agisse avec justice ou qu'elle éprouve avec miséricorde. Si je pouvais sauver les maux dautrui et le scandale des faibles, il ne resterait que le sacrifice de ma

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personne, cela est peu de chose. Nous autres moines, nous ne devons pas savoir ce que c'est que la faveur, la gloire, l'honneur du monde, toute chose dont la recherche et l'affection est un désordre dans des personnes qui n'ont plus d'autre intérêt que Dieu sur la terre. Quand on en a usé, comme n'en usant pas, il n'est pas aussi dur qu'on le pense d'en être dépouillé. Les maux de cette nature ont le grand avantage de n'être pas éternels, et de durer tout au plus la vie d'un homme, car quand on est une fois au ciel, qu'importe que sur la terre les hommes vous louent ou vous blâment ?

a Quand j'ai vu fondre sur moi cette affreuse catastrophe, j'ai dû penser que le public m'en rendrait responsable, que le peu de bien que j'ai fait faire était compromis, que ma carrière était arrêtée. Tout cela peut être, mais ce n'est pas de ce côté, grâces à Dieu, que sont mes inquiétudes. Dieu n'a jamais eu besoin d'un homme, et un homme perdu, il n'y a pas grande perte. Le malheur dans tout cela, l'unique malheur, est de voir compromis un Ordre religieux tout entier d'abord et, par contrecoup, tous les autres ! C'est là ce qui me

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rend si arrière la pensée d'avoir pu empêcher peut-être tant de maux si j'avais su avoir plus de fermeté, plus de prudence, il faut bien que j'ajoute, si j'avais été plus homme de Dieu, car les saints font rarement de telles fautes.

(( Montalembert me gourmandait dans une de ses bonnes lettres sur Yappât du gain qui se serait fait sentir en moi et m'eût enchaîné à une ligne de conduite désastreuse (i). Je n'ai pu m'empêcher de sourire qu'il ait eu la pensée qu'une considération matérielle grave ou légère pourrait me porter à manquer à mes devoirs d'Abbé. Je n'ai jamais été accessible, même en théorie, à des idées de ce genre, et quand mon vœu de pauvreté ne m'en ferait pas un devoir sacré, mon caractère et mes habitudes

i. A quoi, par cette expression : « l'appât du gain», Montalembert fait-il allusion ? A eeei peutêtre que, toujours trompé par Bon indigne cellérier, Dom Guéranger L'autorisa à acheter à Bièvres une maison île rapport qui «levait, premièrement, suppléer par ses ressources à ce qui manquait au prieuré, puis, vendue en temps opportun, donner un bénéfice considérable. !>■■ plus, le bruit courait que Dom Guéranger avait joué à la Bourse et perdu. La méchanceté confondait aisément te cellérier <!<■ Pari- et l'Abbé de Solesmes.

!x* UNE AME DE GRANDE DAME

m'en ont toujours préservé dans toutes les circonstances de ma vie.

« Mais je ne sais pas pourquoi je fais ici mon apologie, la question de ma personne est bien petite au milieu des embarras présents. 11 s'agit de savoir comment on pourra sauver les Bénédictins en France, comment on évitera le scandale d'un procès, comment on sortira d'une position compliquée de mille difficultés.

« M. Lesobre (i), homme d'affaires de nos deux confrères (2), et qui montre un zèle et une intelligence rares, m'écrit qu'il a vu M. de Montalembert, qu'il a rendez-vous avec lui, et que M. Thayer veut bien prendre connaissance de la situation. J'ai beaucoup prié toute la journée pour l'heureux résultat de cette conférence ; nous sommes entre les mains de Dieu.

« Voilà une longue lettre, bien grave, bien triste, et bien éloignée du laisser-aller de nos bonnes causeries. Les temps se sont

1. M. Gh. Lesobre, avocat, et qui fut secrétaire de l'avouerie.

2. Le cellérier et Dom Pitra qui, deux fois, avait dégagé l'Abbé et pour les effets de commerce et pour l'acte de vente d'un immeuble de la rue Notre-Dame-des-Champs.

bien rembrunis ; quand pourrais-je reparaître à Paris et vous remercier, ainsi que M. Thayer, de votre si précieux intérêt, mais surtout quand et comment l'œuvre de Dieu qui m'était confiée sera-t-elle sauvée? Je sais que vous priez pour ce grand objet, Madame; c'est du fond de mon cœur que je vous en remercie et que je vous envoie aussi, avec toute ma gratitude, l'expression de mon plus affectueux et respectueux dévouement en Notre-Seigneur,

« 7 Fr. Prosper Guéra>ger,

« Abbé de Solesmes.

u Vous aurez cette année, et à temps, au moins une partie du Temps de Noè'l de l'Année liturgique. Je l'écris au milieu de toutes mes angoisses, et ce m'est du moins une consolation. »

Quelle lettre, humble et touchante, poignante même! Et quelle femme, celle à qui le grand moine pouvait ainsi ouvrir son âme !

Sur ces misères et douleurs se greffera plus tard l'invraisemblable et scandaleuse histoire des bénédictines d'Andancelte.

kk UNE AME DE GRANDE DAME

Pour tirer Solesmcs de ce nouvel abîme financier, nous retrouvons Arnédée Tliayer.

Le cardinal Pitra, dans son autobiographie, dira : « Les amis ne se découragèrent pas. Trois surtout rivalisèrent d'un héroïsme que Dieu seul peut récompenser, MM. de Kergolay, Amédée Thayer et Baudon. )> M. et Mme Thayer contribuèrent à sauver l'œuvre bénédictine en versant pour leur part une centaine de mille francs.

Faut-il ajouter que, jusqu'à sa mort, Dom Guéranger resta reconnaissant aux Thayer, et fidèle? Mme Thayer elle-même en rendra témoignage.

Toute la correspondance et tous les documents relatifs à l'affaire du prieuré lui furent remis de la main à la main par le P. Ludovic de Besse au nom de Mme Thayer, après la mort de son mari, sauf l'admirable lettre que l'on vient de lire. Nous en avons quelques autres qui sont postérieures et que nous allons publier.

Le général Bertrand mourut le 3i janvier i844, pour avoir suivi, par un froid rigoureux, les cendres de Napoléon, nu-tête. Sa fille était à Madère où les médecins l'avaient

envoyée. Quelques jours auparavant, en rêve, elle avait eu le pressentiment de cette mort et elle l'avait dit autour d'elle à tout le monde. Comme on ne savait pas même que le général fût malade, on la plaisanta sur ses imaginations. Mais le 16 février, arrivait le paquebot de France avec la triste nouvelle. Toutefois elle fut grandement consolée, car son père avait demandé luimême à se confesser. Visiblement il s'était uni à l'absolution du prêtre, et il avait reçu L'Extrême-Onction. « Mon Dieu, écrira dans son journal la chrétienne reconnaissante, vous avez eu compassion de celte âme qui n'a été égarée que malgré elle et qui est revenue à vous ! »

Madame Thayer n'avait pas éprouvé les mêmes consolations à la mort de sa mère (G mars i836). Sans doute, Mlue Bertrand avait reçu convenablement son curé pendant sa dernière maladie ; mais toujours elle remettait à plus tard le devoir de la confession. Kprise de vivre, elle ne se croyail pas dans le voisinage de la mort Quand l'agonie commença, il fallut faire deux Lieues pour aller chercher un prêtre. Retenu par les offices de sa paroisse (c'était

un dimanche), il arriva trop tard. Mme Thayer était présente. On devine ce qu'avait de cruel pour son âme si pleine de foi ce souvenir. « Elle trompait sa douleur, a écrit le P. Ludovic, en redoublant de ferveur dans ses prières et en faisant dire des messes. » A ce souvenir, trente-trois ans plus tard, elle écrira dans son journal, encore toute émue : « Mon Dieu, j'espère en votre miséricorde. »

Le général Bertrand fut enterré à Châteauroux; mais plus tard on transporta ses restes aux Invalides. Dorn Guéranger fait allusion à ce transport dans la lettre suivante :

« Abbaye de Solesmes, n mai 1847.

« Madame,

« 11 y a bien longtemps que je n'ai eu le bonheur de causer avec vous, et même de vous écrire. Mon futur voyage de Paris s'éloigne toujours, et quand je serai à même de l'effectuer, probablement vous ne serez plus à Paris. Comme je ne veux pas que l'année se passe sans que je vous aie donné signe de vie, je risque du moins cette lettre comme un à-compte.

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND !x~

« Les nouvelles funérailles du général vous auront émue, je n'en doute pas; j'ai prié de grand cœur, et pour lui, et pour vous. Quand je dis pour vous, cela ne veut pas dire que j'eusse besoin de cet événement pour remplir ce que j'appelle un devoir de tous les jours. Je veux seulement exprimer la part que j'ai prise devant Dieu aux sentiments que celte triste pompe vous aura fait éprouver. Au reste, vous ne pouvez jamais penser au général sans exalter les miséricordes de Dieu : vous savez que vous n'avez pas prié en vain, et que la fille et le père se retrouveront un jour pour ne plus se quitter jamais.

« Quelle mort prompte et prématurée que celle de la belle-mère de notre ami î (i) Les journaux me l'ont apprise ces jours derniers. J'ai pris la liberté d'écrire à cette occasion à Madame de Montalembert, sur la part que je prends à cette douloureuse perte. Elle aura été bienheureuse de recevoir vos consolations. Puisse sa santé n'être pas trop ébranlée par cette cruelle secousse !

î. M"' de Mérode mère de M" de Montalembert.

« Où est donc notre ami (i) ? Je n'en entends plus parler, ni dans les journaux, ni dans la correspondance. Je me figure qu'il est en Belgique; car son nom ne figure pas sur la liste des pairs juges de l'ex-ministre.

« M. Lesobre m'avait fait espérer que nous verrions bientôt M. Thayer, je n'en ai plus entendu parler depuis son départ. Ce sera une grande joie pourSolesmes déposséder celui qui a tant contribué à le sauver. Seulement je désire vivement être prévenu quelques jours à l'avance quand cette heureuse visite aura lieu, parce que je pourrais perdre quelques-uns de ces trop courts moments, si par hasard je m'étais absenté pour quelques jours comme je suis quelquefois forcé de le faire.

« Si vous priez, comme je n'en doute pas, pour le progrès de notre Ordre, vos prières ne sont pas stériles, nous allons bien ; de bons sujets nous viennent, et Dieu est bien servi dans sa maison. Demandez-lui, je vous en prie, tant de grâces qui me manquent pour être son homme ; je succombe plus que jamais sous le faix, et n'ai plus un mo-

i. Montalembert.

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND 4g

ment à moi. J'ai voulu aller à Paris en février, en mars, en avril, en mai, et je n'espère plus maintenant qu'en juillet. Des recherches, indispensables à la continuation de mes ouvrages, m'obligeront pourtant, vers cette époque, de faire ce voyage qui sera très court, si encore le ministère des âmes qui me sont confiées, et dont le nombre s'accroît, me le permet. Il faut bien que je comprenne que je suis Abbé avant d'être auteur, moi qui, en ouvrant Solesmes, il y a quatorze ans, avais rêvé d'y trouver plus de loisirs (pie partout ailleurs.

« J'ai fait ainsi plus d'une école. Dieu daigne me faire la grâce de profiter de toutes, afin que je devienne digne de mon état!

« Que de choses j'aurais à vous dire, si j'avais le bonheur de vous entretenir!... Prions du moins selon nos chères conventions, en attendant le temps de la Providence.

u Je ne sais en quel état est votre santé ; je la recommande à Dieu comme tout le reste ; qu'il daigne vous unir à lui toujours plus fortement et vous accorder tous les

i m: a ml Dl '.h LNDB dame. — '\.

5o UNE AME DE GRANDE DAME

désirs de votre cœur. C'est la prière ordinaire de

« Votre très humble et dévoué serviteur,

a f Fr. Prosper Guéranger,

« Abbé de Solesmes. »

Rien de ce qui touche à l'Église ne laissait Mme Thayer indifférente. A une piété qui allait s'affermissant tous les jours, elle joignait un zèle ardent pour la cause catholique. « Cette vie, terre à terre, écrivait-elle dans son journal, uniquement occupée de devoirs domestiques, me serait insupportable. J'ai besoin de vie intellectuelle. Il faut quelque chose qui fasse battre mon cœur pour les grands intérêts de l'Église et ceux de ma Patrie. » Le cœur de son mari battait à l'unisson du sien.

C'est chez eux, peut-on dire, qu'est né le Comité pour la liberté de la déjense religieuse, conçu par Montalembert, ou du moins qu'il s'est organisé. Le journal de Mme Thayer porte, au 26 juin de cette même année, que, ce jour-là, son mari se rendit à l'archevêché pour prendre les conseils de Mër Affre. Mnie Thayer avait mis ses salons à la disposition des membres

LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND 5i

de l'œuvre. On avait lancé des invitations nombreuses. Le lendemain devait avoir lieu la première réunion des catholiques. Il vint très peu de monde, si peu que Montalembert s'en trouva affecté, comme d'un échec, et presque découragé.

Le 8 octobre suivant, Mme Swetchine disait à Mme ïhayer : « Voulez- vous réussir à grouper les catholiques ? Invitezles à dîner. » Cette parole, qui ressemblait à une boutade, était d'une psychologie éclairée. Mme Tbayer suivit le conseil.

I ne fois par mois, elle donnait un grand dîner et, une fois par semaine, dans la soirée, dans le môme but, elle offrait le thé. La chose prit bien et dura huit ans, c'està-dire jusqu'à la douloureuse scission du parti catholique.

Parmi les invités, je relève les noms des abbés de Bonnechose, de la Bouillerie, Dupanloup, d'Alzon, Desgenettes, Ratisbonne, du P. Lacordaire, de plusieurs turques, du cardinal (iousset, de Montalembert, de son beau-frère le comte de Mérode, du duc de Fitz-James, du vicomte Henri de Dom pierre, de Louis Veuillot, de bien d'autres.

De temps en temps, et pour mieux atteindre le but qu'elle se proposait, c'était les chefs qu'elle groupait en des dîners plus intimes, où l'on causait plus librement et, pour ainsi dire, tête-à-tête. Le P. de Ravignan était invité, lui aussi. Il n'acceptait guère, croyons-nous. Louis Veuillot s'empressait de la meilleure grâce du monde. Dans le cours d'une seule année, nous le voyons à cette table hospitalière dix fois, à côté de son grand ami Donoso Cortès, dont il dira plus tard en un sonnet fameux :

J'ai tenu dans mes bras Valdégamas mourant (i).

(( Je trouve en rentrant votre gracieuse invitation. Oui, Madame, je serai là très fidèlement. Pour l'amour de Dieu, ne donnez ma place à personne. Personne ne la prendrait d'un cœur si content.

« A vos pieds, Madame,

« Louis Veuillot.

« 17 avril i852. »

Le 24 mai de la même année :

u J'arrive à l'instant de mon colombier

1. Donoso Cortès était, comme on le sait, marquis de Valdégamas.

où j 'étais allé passer quelques jours ( i ). J'accepte avec la reconnaissance et l'empressement ordinaires. J'espère qu'il n'est pas trop tard. Quant à l'invitation de mercredi dernier, on a eu la cruauté de ne m'en rien dire.

« À vos pieds, Madame,

« Louis Veuillot. »

Inutile de remarquer qu'à ces grands dîners catholiques, Madame Thayer, au moment de la réunion du Comité, se retirait discrètement ; mais on l'informait de tout, et son ame se remplissait des pensées les plus hautes, et son cœur s'embrasait d'un amour grandissant pour l'Église.

Montalembert l'enthousiasmait, et, quand il devait monter à la tribune, elle courait à la Chambre.

Dom Guéranger, lui aussi, subissait depuis longtemps le charme de celui que Pie IX devait appeler « le grand champion ». Lisons cette lettre de Solesmes, au 12 février 1848, toute palpitante d'émotion

1. Vitry, village à deux lieues do Paris, où sa femme et sa fille passaient la belle saison.

cordiale et d'inquiétude en quelque sorte fraternelle. L'Univers avait annoncé que Montalembert était sous le coup d'une maladie grave. De fait, « il frisa de très près, comme il disait lui-même, une fièvre cérébrale ».

« Madame,

« Notre ami a eu l'aimable attention de prévenir l'effet qu'il prévoyait bien devoir être produit sur moi par la nouvelle que donne l'Univers de sa grave indisposition ; mais à qui, si ce n'est à vous, Madame, dirai-je tout l'effet que m'a produit une nouvelle si inattendue? J'ai bien reconnu son cœur dans la peine qu'il a prise de m'écrire; mais, mon Dieu, faut-il donc maintenant s'inquiéter pour une santé qu'on avait toujours crue inattaquable?

J'en souffre cruellement, parce que le retour est toujours à craindre, quand les mêmes causes le reproduisent, et qu'il est bien difficile à Charles de prendre assez sur soi et sur les circonstances, pour n'être pas encore exposé dans la suite.

« Le bon Dieu nous fait expier durement notre joie pour le dernier triomphe qu'il lui

avait donné. Toutefois, prions et espérons qu'une telle alerte ne reviendra pas.

u Vous avez été émue de tout cela, Madame ; je me mets à votre place dans les inquiétudes qu'a du vous causer une existence si chère. Remercions Dieu qui nous le rend à nous et à son Église. Je suis si ému que je ne sais trop ce que je vous écris; mais vous comprendrez qu'à cette nouvelle si imprévue, j'ai pensé tout d'abord à vous, et 'que j'aie eu besoin de vous le dire de suite. Je n'ai pas de rancune de ce que vous ne m'avez pas écrit ; cette lettre en est la preuve. Offrez, je vous en prie, ma respectueuse gratitude à M. Thayer, et veuillez bien recevoir l'assurance de l'entier dévouement avec lequel je suis en Noire- Seigneur votre très humble serviteur,

« 7 Fr. Prosper Guérangek,

« Abbé de Solesmes. »

La Révolution venait d'éclater. Mme Thayer était à l'Assemblée nationale, le io mai 18/48, quand la foule se rua dans la salle... <( Enfin, dit-elle, je me déride à sortir. In homme du peuple qui portait un drapeau sur lequel il y avait écrit : Club de

la Montagne, m'a donné le bras et m'a fait traverser la foule en criant : « Laissez passer la fille du général Bertrand ! »

Aux journées de juin, elle apprend qu'Edouard Thayer, son beau-frère, a été blessé, rapporté chez lui, rue Ménars, près de la Bourse, et que sa femme est absente. Mme Thayer habitait rue Saint-Dominique. Elle part à pied, à sept heures et demie du matin, au bruit de la fusillade, traverse la Seine, remonte la rue Richelieu, soigne le blessé toute la journée et rentre très tard chez elle. « Horrible journée, écrit-elle avant de s'endormir, journée d'inquiétude pour tout ce que j'aime. Le canon et les détonations ne s'arrêtent plus. »

Puisqu'il s'agit de courage patriotique, disons que, durant la guerre de Crimée, Mme Thayer avait deux de ses frères sous les murs de Sébastopol. Elle était à la campagne : « A quatre heures, mon bon oncle m'envoie la copie d'une dépêche télégraphique de Paris qui annonce la prise de Sébastopol ! Je cours dans toute la maison pour annoncer celte grande nouvelle qui me transporte de joie. Je n'ai qu'une iuquiétude : mon cher frère Henri ! . . .

Mon Dieu, je vous rends grâce de ce grand succès. Je suis fière comme française, heureuse comme fille de soldat; je vous rends grâce comme chrétienne ; je tremble comme sœur. » Famille, Patrie, Église, que voilà bien les trois amours de cette grande Ame! Revenons à Dom Guéranger et à Montalembert. Pour bien comprendre la lettre suivante, il faut se rappeler qu'après la révolution de février, Montalembert s'était pris de dégoût pour la vie publique. Il aurait voulu se retirer, gentilhomme campagnard, dans ses terres, et oublier les tristesses de l'heure présente dans l'étude du passé, dans son Monasticon, comme il aimait à dire, autrement, son histoire des Moines d'Occident. Guéranger, au contraire, désirait ardemment qu'il fit partie de l'Assemblée nouvelle. Il fut élu, et il fit u des merveilles ».

« Abbaye de Solesmes, 22 février 18^9.

« M. Thayer a eu la bonté, Madame, de me donner de vos nouvelles, et il m'a appris en même temps que le bon Dieu vous accorderait bientôt un nouvel enfant. Je n'ai pas besoin de vous dire à quel point

cette heureuse nouvelle m'a intéressé et avec quelle ardeur je demande à Dieu que ce grand événement s'accomplisse selon tous vos désirs et ceux de M. Thayer. Espérons que ce cher enfant sera à même de jouir longtemps des grands exemples d'une famille que les catholiques, qui ont le bonheur de la connaître, désirent tant voir se perpétuer. Croyez bien, Madame, que les prières de Solesmes, si faibles qu'elles soient, ne manqueront pas à la mère et à l'enfant, et comptez sur l'Abbé pour les obtenir aussi ferventes et aussi efficaces qu'il sera possible. Je serais bien reconnaissant si vous aviez la bonté de me faire connaître au juste l'époque présumée de votre maternité.

a Notre ami fait des merveilles dans cette pitoyable Assemblée, et je m'en veux maintenant d'avoir partagé ses colères d'en avoir été élu membre. Il domine tout ce monde d'une façon écrasante, par son talent, ce n'est rien, mais par son caractère, par la beauté de sa vie entière, enfin disons le mot, par son évidente mission. Je ne sais pourquoi, lorsque la pensée me vient qu'il pourrait un jour courir des dangers, quel-

LA FILLE DL GÉNÉRAL BERTRAND 5g

que chose me répond que Dieu veillera sur lui. On a besoin de se dire cela, car on l'aime toujours plus. Mais que Dieu veille sur lui, et le préserve de l'enivrement! C'est en faisant cette prière pour lui que je me sens vraiment son ami.

« Il ne m'écrit pas ; je sais combien il est accablé, mais tout en comprenant parfaitement qu'il n'a guère le temps, je n'en trouve pas moins ce silence un peu long.

« Dans sa dernière lettre, il me parlait des prochaines couches de Mme de Montalembert. M. Thayer m'apprend qu'elle est arrivée à Paris. J'ai peine à concilier tout cela. Il sera bien bon, au défaut de Charles, que vous me mettiez au courant de ce qui s'est passé, ou de ce qui va sans doute se passer bientôt.

« J'achève en ce moment une histoire de sainte Cécile, que vous recevrez bientôt. Ce travail devrait être publié depuis trois mois, on ne peut rien tirer de ces imprimeurs de province. En attendant les quelques semaines que mon volume demande encore, permettez-moi de m 'adresser à vous pour un renseignement. Yai-je pas vu chez vous une gravure de sainte Cécile avec deux

anges, d'après Paul Delaroclic? Ce n'est pas que ce sujet que l'artiste a traité avec afféterie et sans rien de chrétien m'ait laissé un souvenir agréable, mais j'aurais besoin de savoir si la gravure est d'après un tableau et si le tableau a eu de la réputation au Salon ou ailleurs. Vous me rendriez service en me renseignant là-dessus.

« Toutes ces questions vous disent assez, Madame, que je serai heureux d'avoir bientôt de vos nouvelles directes. Mais c'est autant que votre santé vous le permettra. En attendant, veuillez présenter à M. Thayer l'expression de mes sentiments de respectueuse gratitude et recevoir, comme toujours, celle du solide et invincible attachement avec lequel je suis en Notre-Seigneur

« Votre très humble et dévoué serviteur, « f Fr. Prosper Guéranger,

« Abbé de Solesmes.

L'Histoire de sainte Cécile que Dom Guéranger avait eu assez de force d'âme pour composer au milieu de ces épreuves angoissantes dont nous avons dit un mot,

parut au printemps de 1849. De la recevoir et de la lire, ce fut pour \Ime Thayer une grande joie.

« Solesmcs, ce 3o mars 1849.

« Fête des Sept-Douleurs de Notre-Dame.

u C'est bien à moi de vous remercier, Madame, de la bonne et aimable lettre que vous avez bien voulu m'écrire. Comme vous le dites, elle fait suite à nos bonnes causeries d'autrefois, et je bénis Dieu qui vous a donné assez de santé et de forces, le jour où vous l'avez écrite, pour la mener jusqu'à la fin. Vous ne doutez pas, j'espère, que je fasse instance auprès de Xotre- Seigneur pour votre heureuse délivrance, et pour qu'il daigne assister votre âme dans ce moment si solennel. Il le fera, il vous fortifiera, n'en doutez pas. Sa grâce descend sur nous à mesure du besoin, car cela ne lui coûte pas, car il est tout-puissant et il nous aime.

« Ce matin, je suis allé en pèlerinage à Notre-Dame du Chêne, sanctuaire très vénéré dans toute la contrée, el situe à une lieue de l'abbaye. ("était la fête des Sept-

Douleurs de la Sainte Vierge. J'ai célébré la Sainte Messe à votre intention, et exposé de mon mieux, à Marie, tous vos désirs; ce cher petit enfant viendra au monde dans un des jours marqués par les plus grands mystères de notre salut, ce sera un nouveau sujet de bénédiction pour lui et de consolation pour vous.

u J'ai reçu hier une bonne lettre de notre ami, à qui vous avez fait mes commissions. Vraiment, je ne lui sais jamais mauvais gré de ses retards à écrire : ils ne sont que trop explicables par son terrible encombrement; cela n'empêche pas que je ne trouve quelquefois le temps un peu long ; mais, je ne vais jamais jusqu'à m'en plaindre. Je sais qu'il m'aime et qu'il ne m'oublie pas; avec cela je puis attendre.

« Je suis bien touché de la peine que M. Thayer a bien voulu prendre au sujet de ce tableau de Paul Delaroche dont je croyais, je ne sais pourquoi, avoir vu chez vous la gravure qui est, du reste, plus belle que le sujet. Veuillez donc remercier pour moi Monsieur votre mari, pour cette obligeance à laquelle j'ai été profondément sensible. Il est cependant d'autres bienfaits

de sa part qui excitent autrement ma reconnaissance et qui sont à toute heure présents à ma pensée.

« Je ne sais quel accueil le public fera à ma sainte Cécile. Charles me gourmande presque d'avoir fait ce livre, plutôt que de continuer les Institutions liturgiques (i). Les affaires qui l'accablent ne lui permettent guère, en effet, de se souvenir de ce que je lui mandais, il y a six mois, que, pour l'achèvement de mon troisième volume qui est à moitié imprimé, il me fallait travailler a Paris, et que je ne pouvais quitter Solesmes pour trois ou quatre excellentes raisons que je détaillais. Alors je m'étais mis «à écrire cette monographie qui est, comme il le verra de suite, une dépendance de mes essais sur la Liturgie. J'avoue que je désire beaucoup qu'il ne fasse pas trop mauvais accueil à ma sainte romaine, quand elle se présentera devant lui.

a Ce sera, assurément, avant la fin d'avril.

« Vous avez la bonté de mettre de l'im-

i. Le tome I " de cet ouvrage, qui devait faire

une heureuse révolution dans l'Eglise de France, avait paru en 18/4 1.

portance à l'époque de mon petit séjour à Paris. Je ne viendrai point en avril, je vous le promets, et je tâcherai de venir en mai. J'espère alors vous trouver forte et complètement remise ; mais, d'ici là, le grand jour sera passé. Courage et confiance ; pensez à ce que dit Notre-Seigneur de la joie qu'éprouve une mère d'avoir mis au monde un fils. Le baptême n'était pas encore institué alors ; la joie doit donc être bien plus grande pour la mère chrétienne qui connaît toute la grandeur de cette seconde naissance et tous les biens qu'elle apporte au fruit de ses entrailles.

uJe pense n'être pas trop exigeant, en ajoutant que j'attendrai, sinon des premiers, du moins de bonne heure, des nouvelles de la mère et de l'enfant.

«Adieu, Madame; vous savez combien respectueusement je vous suis attaché en Notre-Seigneur,

« f Fr. Prosper Guéranger,

« Abbé de Solesmes. »

(( Faute d'avoir adressé à Solesmes, par Sablé, Sarthe, votre lettre est allée d'abord à Solesmes, Nord. »

On se rappelle que cette troisième et joyeuse maternité se changea bientôt en douleur.

Mais de ces lettres de Dom Guéranger, ce qui ressort pour tous, c'est l'admiration attectueuse de l'Abbé de Solesmes pour le grand leader catholique, dont la voix éloquente sonnait si bien la charge pour la conquête des libertés sacrées.

M Thayer, nous l'avons dit, ne se laissait pas vaincre en enthousiasme. Elle n'était pas aveugle non plus. Le 17 janvier i85o, après avoir entendu Montalembert à L'Assemblée ^Nationale, elle lui écrivait : « La première partie de votre discours, tout ce que vous avez dit directement sur lo socialisme, a été plein d'éloquence, d'animation, d'entrain. \ous avez été alors égal à vous-même; Mais dans la seconde parlie, vous avez été trop long, trop personnel. Votre manière de dire a été trop molle, sans chaleur; vous aviez l'air malade... Enfin, moi, toujours si prompte à N"U> admirer cl à nous louer, j'ai été désappointée... »

Puisque nous en sommes aux apprécia-

UNI \Ml D] GRANDE DAME. — 5.

tions de cette femme très cultivée sur les orateurs qu'elle entendait, voici ce qu'elle notait dans son agenda, le lendemain, après un discours de Thiers :

« M. Thiers m'a on ne peut plus frappée par sa lucidité, son adresse, son bon goût et son entraînement... C'est la première fois de ma vie que je l'ai entendu. Cette intelligence si distinguée, si remarquable, n'a aucune éloquence cependant. Mais M. Thiers a été parfaitement sincère; c'est là son véritable triomphe à mes yeux ; il n'a trompé personne. Son intelligence et sa raison ont été frappées par la catastrophe de février ; c'est là ce qui lui fait accepter aujourd'hui le clergé avec les congrégations pour auxiliaires, quoique son cœur ne soit ni catholique, ni même chrétien. M. Thiers m'a fait comprendre comment il pouvait mettre sa main dans la main du comte de Montalembert, tout en restant parfaitement lui-même. »

Avant de prendre congé de l'Abbé de Solesmes, disons que, jusqu'à la fin, il témoigna à Mme Thayer une affection respectueuse. Celle-ci, au surlendemain de sa

mort, ier février 187."), écrira dans son journal : « C'était un ami fidèle, et reconnaissant de ce que mon cher Amédée avait fait pour son Ordre. »

L'organisation de la presse catholique. — Le Correspondant; VUnivers. — Mmo Thayer et Louis Veuillot; — et le prince Louis Bonaparte. — La défense des princes d'Orléans. —M. de Persigny. — « Brigand, soit; mais voleur! » — Mme Thayer défend Montalembert ; — défend son mari.

L'organisation de la presse catholique et son succès étaient au premier rang des préoccupations religieuses de Mme Thayer. Son mari n'avait pas été étranger à la fondation du Correspondant. D'autres feuilles, notamment l'Univers, à ses débuts et dans ses transformations, trouvèrent chez eux des secours opportuns.

Mme Thayer, on le sait déjà, prisait fort Louis Veuillot. Le ir juillet 184/,, en compagnie de la princesse Czartoriska et de la comtesse de Montalembert, elle le va visiter à la Conciergerie, où il est en prison, pour délit de presse : un compte-rendu

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détaillé du procès de l'abbé Combalot dans sa lutte virulente contre l'enseignement et le monopole universitaires. C'est au sortir de la Conciergerie que Louis Veuillot disait aux catholiques, ses lecteurs, cette fière parole, tant de fois répétée depuis et d'une actualité saisissante à l'heure où nous écrivons : « La prison, mais elle fut notre berceau ! Nous avons nos racines dans les catacombes. Mettre un chrétien en prison, c'est le retremper dans l'air natal. » Le grand journaliste s'empressa d'aller remercier sa noble visiteuse. C'était le 1 r juillet. M Thaver écrivit dans ses notes : « On a peine à comprendre qu'un homme si doux dans son langage, dans le son de sa voix, dans tout l'ensemble de ses idées et de sa personne, puisse avoir tant de mordant, tant de verve, quand il écrit. » Elle lui restera fidèle, tout en le gourmandant quelquefois et sans partager toujours, sinon ses idées, du moins sa manière de les défendre (i). Nous retrouverons le grand

,i. Je ne sais plus en quelle année elle écrit : <> Enfin M. Veuillot el M. façonne! se sont décidés à accepter le comité de surveillance composé de MM. Montalembcrt et Lenormant et des Pères

polémiste. Pour l'instant nous sommes à l'Elysée ; nous serons bientôt au Tuileries.

Mme Thayer avait rencontré déjà le prince Louis Bonaparte : au château d'Arenenberg, chez la reine Hortense, sa mère, en 1829 ; à Florence, en 1839 ; à la prison de la Conciergerie où il avait précédé Louis Veuillot, en 1840. La révolution de 1848 lui a rouvert les portes de la France. Il se souvient de la fille du général Bertrand et il va la visiter. Nous lisons dans le carnet de Mme Thayer à la date du 21 novembre 1848 : « A mon grand étonnement, avant que ma toilette fût terminée, on m'a annoncé la visite du Prince Louis. J'ai dû le faire attendre quelques minutes... Le Prince m'a plu. Il a été affectueux, simple, modeste. Il a bonne façon, de la dignité ; il parle peu, mais ce qu'il dit est sensé et

de Ravignan et Lacordaire avec l'abbé Dupanloup. » Elle ajoute : « Il ne faut pas voir toujours le mauvais côté des choses, mais mon instinct me dit que cette acceptation forcée de la part de MM. Veuillot et ïaconnet ne durera pas longtemps. » Ces inévitables tiraillements n'étaient pas pour ia décourager dans son dévouement à la presse catholique.

empreint d'une grande bonté. Il croit tout à fait être nommé (1) ; il trouve la situation d'une difficulté extrême, mais il ne désespère pas de la voir s'éclaircir. » Il fut élu, en effet, le 10 décembre 1848, par plus de cinq millions de suffrages. Montalembert célébra ce triomphe dans l'Univers.

Un peu moins de deux ans après, le i5 octobre 1800, — la ferveur napoléonnienne des catholiques s'était-elle refroidie? — Mm" Thayer faisait visite au président ; Mgr de Mérode l'avait priée de proposer au prince quelques moyens — elle ne dit pas lesquels — pour faire cesser l'opposition, qu'elle trouve injuste et offensante, des journaux religieux contre lui, surtout de l'Univers. « Le prince m'a reçue avec cordialité, mais plus que cela, avec confiance et affection. » — Elle ne dit rien de la conversation relative à la presse catholique, et continue en ces termes : « Le Président est sans inquiétude pour la crise qui se prépare. Il m'a dit avoir eu toute sa vie et maintenant plus que jamais une confiance superstitieuse dans sa <lestinée. J'ai

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