LE PÈRE DU COLONEL
Il y avait tout en haut de la villa une chambre solitaire, d’où la vue était splendide. De là, un véritable panorama se déroulait autour du regard. Le colonel comte de Savray avait fait de cette pièce son cabinet de travail. Il y couchait souvent.
Après le grand dîner du pavillcn, donné en imitation du gala de la préfecture, le vicomte Paul, «qui était papa,» avait absolument voulu faire comme papa et coucher dans la chambre de travail.
Tous les convives du vicomte Paul étaient un peu «animés.» Si Wellington s’était montré, il y aurait eu grabuge. Wellington, fidèle à sa prudence historique, ne se montra pas. On laissa faire le vicomte Paul comme il voulut. Fanchon et Joli-Cœur, après l’avoir mis, glorieux et joyeux, dans le grand lit paternel, se retirèrent.
Or le vicomte Paul avait oui dire que son papa s’enfermait dans la chambre de travail. Dès qu’il se sentit seul, il se leva et alla, pieds nus, tirer le verrou. Après quoi, tranquille et sûr d’avoir singé consciencieusement son papa, il se recoucha pour bientôt ronfler comme un vicomte qui a donné à lui-même et aux autres un trop bon diner.
Joli-Cœur et Fanchon la nourrice restèrent à causer, Ils parlèrent de cette étrange histoire, racontée à la préfecture par M"° Lancelot, des domaines. Il paraît que cette histoire était vraie, puisque Joli-Cœur et Fanchon, témoins oculaires des événements, ne donnaient point de démenti au bizarre récit que nous avons entendu. Mais il paraît aussi que Mr Lancelot, des domaines, ne savait pas tout, car Fen-hon et Joli-Cœur parlaient d’un malheur.
Ils disaient : «Quel dommage ! Un ho: me qui avait été, jusqu’à soixante ans, le plus <iyne “eigneur de la terre !»
Comme nous n'avons aucune raison de garder le secret, nous expliquerons en deux mots de quel malheur il s'agissait. Ils parlaient du vieux M. de Savray, le père du colonel; cet honnête gentilhomme, était venu habiter Lamballe avec le jeune ménage. À dater de cette nuit mystérieuse, qui fut suivie de tant de prospérités, la nuit où le voyageur était arrivé mourant pour s’en aller plein de force et de vie, le bonhomme devint méconnaissable. On ne peut prétendre qu’il eût perdu la tête, car il raisonnait fort bien ; mais, selon l'expression de Fanchon, «un diable lui était entré dans le corps !» Il scandalisait la ville par ses orgies, il blasphémait comme un damné, il buvait comme une éponge, il volait... vous avez bien lu : il volait commeun brigand.
Il volait ! Un vieux gentilhomme ! Il faisait pis encore. Je ne sais pas, en vérité, comment M° Lancelot ignorait cela. Si elle l'avait su, quel succès elle aurait eu à la préfecture ! Il est vrai que les Savray avaient quitté Lamballe peu de jours après le passage du fantastique voyageur.
Une nuit, le père du colonel avait disparu. Les gendarmes.…
Mon Dieu, oui ! Joli-Cœur et Fanchon pensaient que le * :nhomme avait fini ses jours en prison.
Et Fanchon disait en secouant la tête :
, — Quand l’ux se montre, l’AUTRE n’est pas loin...
L'un, c'était Isaac Laquedem; l’autre, c'était Ozer, le soldat qui tendit au Sauveur du monde, mourant sur la croix, la lance au bout de laquelle était l’éponge imbibée de vinaigre.
Tous deux juifs, tous deux errants, — et immortels sous la malédiction de Jésus Dieu.
Fanchon Honoré pensait donc que le vieux M. de Savray qui tournait si mal sur ses vieux jours, était victime de quelque maléfice, jeté par l’un ou par l’AUTRE ?..
COMME ON BRÛÔLE
Il y a sur nos grèves un singulier petit animal qu’on nomme un bernard-l'ermite. C’est un crustacé qui, pour la forme, tient le milieu entre le crabe et le homard. Pour la taille, il est la moitié d’un quart de crevette, et ne sert absolument à rien.
Son état est de tuer les bigornes, pour les manger d’abord et ensuite pour s'emparer de leurs maisons.
Ainsi fait ce misérable soldat Ozer, troisième sorte de Juif-Errant. Il a ce terrible pouvoir d'introduire son âme indigne dans le corps des honnêtes gens, et alors,
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va comme je te pousse ! Un agneau, blanc comme neige jusqu’à cinquante-neuf ans et demi, peut passer en cour d’assises avant la soixantaine, quand il a le soldat Ozer au Corps.
A combien de catastrophes la vie humaine n'est-elle pas exposée !
— Quand l’uN se montre, l’AUTRE n’est pas loin !
Fanchon Honoré avait prononcé ces mots en nourrice sûre de son fait.
La chose mérite explication.
Selon de très bons auteurs, la légende du Juif-Errant n’est qu’une imagination populaire recouvrant la miséricordieuse parole du Sauveur qui promet la pénitence finale du peuple Juif. Selon d’autres auteurs également recommandables, le Juif ou les trois Juifs qui expient par la fatigue sans fin ce crime inouï d’avoir insulté le fils de Dieu existent réellement.
Il paraît certain, d’après ceux-là, que ce diabolique soldat Ozer, Juif-Errant n° 3, parcourt les mêmes parages qu'Ahasverus, dit Laquedem Juif-Errant n° 1. Quant à Cataphilus, portier de Ponce-Pilate et Juif- Errant n° 2, il ne fait pas grand bruit dans le monde.
Revenons aux convives du vicomte Paul.
Pendant que Fanchon et Joli-Cœur causaient de l'aventure de Lamballe, déjà si vieille, se demandant où pouvait être passé, depuis le temps, le voyageur au long bâton qui avait fait ombre sur le soleil couchant, le bon abbé Romorantin disait ses prières du soir avant de se mettre au lit, et M. Galapian, surnommé l’Addition, s’occupait d’une autre règle d’arithmétique que les hommes d’affaires affectionnent, dit-on particulièrement. Elle est connue sous le nom de soustraction. À la différence du vol, qui est aussi une règle d’arithmétique, mais qui a mauvaise mine, la soustraction propre et décente a des mœurs pleines de douceur; elle place
à la caisse d'épargne. M. Galapian avait de mignonnes
économies.
L'abbé Romorantin et M. Galapian habitaient tous les deux le second étage de la villa.
Au premier étage, en l’absence des maîtres, il n’y avait personne.
Au rez-de-chaussée, tous les domestiques de la maison, mis en belle humeur par le dîner du pavillon, continuaient à festoyer. Dieu merci, on festoyait partout : à la cuisine, à l'office, à l'écurie. Sapajou essayait de
: marcher au plafond comme les mouches et ne pouvait pas.
Vers dix heures, tout le monde se coucha, quelquesuns dans leur lit, les autres sous la table.
Nui ne peut répondre d’une maison ainsi gardée, et ceux qui vont aux bals de la préfecture ne savent pas à quoi ils s’exposent.
Dans le milieu mystérieux où vit notre histoire, on pourrait croire à quelque diablerie, mais, en vérité, point n’en était besoin. La moindre chose suffit : une bougie tombée, une lanterne cassée, une lampe qui se renverse. La charmante villa du colonel était une bâtisse légère. Vers dix heures et demie, les dormeurs s’éveillèrent en sursaut, suffoqués par une épaisse fumée. Ils perdirent du temps à se frotter les yeux. Les têtes étaient encore fort troublées; on s’accusa mutuellement, on se disputa, on se gourma. Le feu n’en allait que mieux.
On sortit enfin. Les flammes s’élançaient déjà par les fenêtres du premier étage.
Heureusement, l'aile droite, où le vicomte Paul dormait d'ordinaire, restait loin du foyer de l'incendie. Fanchon et Joli-Cœur, les deux gardes du corps de l'enfant, sommeillaient.
Plusieurs songèrent bien à les éveiller, mais en ce moment, des cris lamentables partirent du second étage.
C'était M. Gala ses économies.
Il était là, en chemise, à la fenêtre de sa chambre. Il appelait chacun par son nom. Il prenait Dieu à témoin, lui qui ne croyait qu’au diable. I] promettait des monceaux d’or.
On dressa des échelles. Rien ne menaçait encore le quartier du vicomte Paul. On prit le temps de sauver ce Galapian, et par la même occasion, le bon abbé Romorantin, qui s’élança aussitôt vers le logis de son élève.
Ce fut lui qui éveilla Joli-Cœur et Fanchon.
— Le lit du vicomte Paul est vide ! s’écria-t-il avec angoisse.
Tout le monde avait oublié la dernière fantaisie du pauvre enfant,
Personne ne se souvenait que le vicomte Paui avait voulu coucher dans la chambre du colonel, — tout en haut de la maison qui désormais flamblait comme un immense bûcher.
Ce fut d’abord une grande Stupeur, — puis un cri de détresse.
— Paul ! Paul ! le trésor de madame la comtesse ! le fils unique du colonel !
pian qui implorait secours pour lui et