LOTTE
Là-bas, à la préfecture, M° la maréchale de camp avait dit, à propos du colonel comte Roland de Savray et de Louise, la belle comtesse, filleule du roi Louis XVIII :
— Îl y a plus d’une histoire... celle du Juif-Errant
est drôle !
Bien des gens pourront se demander quel rapport
existait entre le brillant bonheur de ces jeunes époux et le Maudit de la légende populaire.
Cependant il y avait iei, dans le pavillon, vis-à-vis
du vicomte Paul, une jolie et pâle créature, douce comme le mélancolique sourire des saintes, que les
gens de la imaison et aussi les gens du pays appelaient
da fille du Juif-Errant.» ’
Lotte semblait avoir de huit à dix ans. Elle était le
grande pour cet Îge. Ceux qui la connaisaient préten- j
daient qu’on l'avait toujours vue ainsi. Depuis long- e temps, bien longtemps, elle avait toujours de huit à dix i.
ans. Certains disaient: «depuis onze ans l» p Elle parlait peu. Ses grands yeux bleus révaient É
souvent et souvent priaient. Ses cheveux d’un blond di
doré tombaient en masses soyeuses sur la transparente n
pâleur de ses joues. se
Il y avait autour d’elle comme un froid, un mystère, L. fil
une frayeur, et un charme. ve
Seuls, la comtesse Louise et son fils Paul l’embras- À db L saient de bon cœur. 4
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Et bien des choses se disaient tout bas, dans la av
maison, dans le pays, à Paris même, où le colonel comte éta
. de Savray était fori “ien en cour. con
La jeunesse du con. ‘ciand avait été orageuse, pas
pour employer un 113 :c:sacré. C'était un joueur ,. ”
elréné. Je j'ai déjà dit, ri vucons-le.
Sous l’empire, au temps où il n’était que sous-lieu-
LA FILLE DU JUIF-ERRANT 15 pelaient tenant, Joli-Cœur l'avait trouvé pendu à un portemanteau, dans sa chambrette. Il s'était brûlé deux fois le était la cervelle, mais à moitié seulement. A Lyon, il s'était préten- jeté dans ie Rhône, un soir qu’il avait perdu sur parole is long- et qu’il n'avait pas de quoi payer.
it à dix 4 Après ces diverses aventures, on s’étonnait quelque peu de le voir jouir d’une santé gi florissante.
Un soir, à Lamballe, dans le département des Côtesdu-Nord, où il tenait garnison, il tomba épris d’une jeune fille très noble et très pauvre. C'était vers 1812. On se moquait beaucoup alors de Mie Louise de Louvigné, filleule de Louis de Bourbon, comte de Mittau, que les voltigeurs de Louis XV s’obstinaient à nommer le roi mbras- DA à Louis XVIII.
En France, il ne faut jamais se moquer de personne, : ni de rien, même des trônes désemparés ou des rois | bannis.
Le sous-lieutenant Roland de Savray demanda la main Me Louise de Louvigné et l’obtint. A eux deux, selon le langage de Lamballe, ils faisaient la maison misère et compagnie.
Ici, selon l’ordre chronologique, devait prendre place l’histoire à laquelle Mr° Ja maréchale de camp faisait allusion dans le salon de la préfecture : l’histoire du Juif-Errant. M'*]2 maréchale de camp avait parlé de cette histoire, à propos du comte Roland et de la comtesse Louise, comme on accuse certaines gens d’avoir de la corde de pendu dans leur poche.
Au lieu de dire l’histoire du Juif-Errant, nous allons avouer une chose singulière, Ce mot de Juif-Errant était sévèrement proscrit dans la maison du colonel comte d8 Savray. Le vicomte Paul, qui aimait de “ladesia NEER passion les légendes et qui les savait toutes, grâce à joueur ; ri Honoré, sa nourrice, laquelle possédaît la plus
elle collection d’estampes à un sou qui fût en Touraine, le vicomte Paul ignorait la légende du Juif-Errant. e # +
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Jamais devant lui on n’avait donné à son amie Lotte ce sobriquet bizarre : la fille du Juif-Errant.
Et un jour que dame Fanchon berçait le vicomte Paul, tout petit enfant, avec la complainte si connue:
Est-il rien sur la terre Qui soit plus surprenant Que la grande misère Du pauvre...
Ce jour-là, disons-nous, la sonnette de Louise l’avait
interrompue au moment où elle allait achever le quatrième vers.
Et la jeune comtesse, si douce d'ordinaire, lui avait ;
dit sévèrement :
— Madame Honoré, si vous voulez rester avec nous, ne chantez jamais cela !