‹ La Fille du juif-errant [microforme]Chapitre 83 sur 89 · HENRI ET HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRI ET HENRIETTE

Le bon La Fontaine a dit en parlant des enfants: Cet âge est sans pitié, et, certes, il a profondément raison. Rien n’est cruel comme un enfant. Mais d’autres, qui avaient aussi raison profondément, ont proclamé l’ex-

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cellence des petits cœurs. Rien n’est bon comme l’enfance. Voilà le malheur des choses de ce monde, où le noir et le blanc sont deux vérités. Chaque maxime a Son envers, et l’évidence dépend du point de vue, toutes fois qu’il s’agit d’une autre vérité que la Vérité même qui est Dieu.

Cet âge est surtout sans mesure. Nous naissons tyrans. Il n’y a point d'enfant qui ne soit un despote,

Il n’y a pas non plus d'enfant qui ne subisse l’impérieux besoin de remplir un rôle dans le drame ou dans la comédie qui s’agite près de lui. L’enfant d’une famille qui déménage casse toujours un miroir ou une tasse de porcelaine pour avoir voulu déménager aussi et emporter ces objets malgré sa mère. Il lui faut une importance. Si on le pousse en dehors de l’action par la porte, il y rentre par la fenêtre.

Mais, à cet égard, combien d'hommes restent enfants toute leur vie !

La chaîne avait diverti les petits hôtes de la maison Lemercier, bien autrement que n'aurait pu le faire la lanterne magique, Guignol, ou même une forte sés re de M. Hamilton, le galant successeur de Robert Houdir. Ils avaient été

les mains rouges et brûiantes comme de vrais sauveteurs, n’était-

ce pas de quoi enchanter? Puis tout à coup, au milieu de leur triomphe, et quand la chaleur du combat n’avait pas eu le temps de se refroidir, une péripétie était survenue, plus inopinée, plus brusque, plus intéressante que celles qu’on applaudit au cinquième acte des pièces de théâtre, Cette péripétie les touchait de si près, qu’un instant ils purent s’y croire englobés : c'était encore très bien; mais l'instant d’après, la scène de reconnaissance devenait si intime, qu’il n’y avait plus moyen d’y mettre le doigt. Nos petits hommes et nos petites dames

comprirent qu’ils allaient devenir des géneurs, chose atroce ! Impossible de rester une minute de plus.

Alors ils s’ingénièrent, et la tyrannie de l’enfance perça au milieu même des chères prévenances du cœur. Quelques-unes de leurs exigences furent raisonnables; ainsi Maurice, saisissant l'étranger à bras-le-corps donna le signal d’une poussée qui l’entratna avec sa femme et ses enfants jusque dans la maison. Il ne fallait pas songer, en effet, à rentrer dans l'appartement de M°"° Jacoby, que les pompiers étaient en train de noyer. On mit l'étranger dans le bureau de M. Lemercier, qui était une place réservée, et le bon papa ordonna la retraite, comprenant que les deux époux désiraient, par-dessus toutes choses, le bienfait de la solitude.

Ils étaient là, en effet, tous les deux, se tenant par les mains et se regardant avec des yeux mouillés. Le petit Henri et la petite Henriette s’agenouillaient devant eux et baisaient leurs mains jointes en riant et en pleurant.

Voilà ce qui était bien. Voici le despotisme :

— Nous voulons bien nous en aller, dit résoläment Maurice, chef de toutes les barricades, mais il faut qu'ils viennent avec nous. Henri et Henriette !

— Dans un pareil moment. commença M. Lemercier.

— Dans un pareil moment, bon Papa, interrompit Maurice sans cérémonie, nous ne voulons pas qu'ils s’enrhument. Ce sont nos amis maintenant, Ils ont froid, ils sont mouillés, ils n’ont pas eu le temps de s’habiller.… N'est-ce pas, monsieur et madame, que j’ai raison? Ils grelottent, tenez ! et puis, je vois bien, moi, que vous avez toutes sortes de choses à vous dire... Ah mais !

L'étranger sourit et l’appela de la main. Maurice s’approcha aussitôt. L’étranger l’attira sur son cœur et le baisa. Maurice, fier comme Artaban, regarda son

| grand-père, tandis que Gaston s'emparait d'Henri et

Claire d'Henriette.

— Pour un instant, murmura l'étranger, seuls, tout seuls !

— En avant deux ! s’écria Maurice,

— Et ensuite, reprit le colonel avec une inflexion de voix singulière, j'aurai à parler en particulier à M. et M”° Lemercier.

— À vos ordres, cher monsieur, répondit le grandpapa.

La bonne maman avait Comme une main qui lui étreignait le cœur, mais c'était sans doute le contre-coup des émotions de l'incendie.

Cependant l’armée des petits sauveteurs avait sa proie. Henri et Henriette étaient des prisonniers, on les tenait ! Agathe voulait déjà les bourrer de gâteaux. Louise parlait de les un lit bien chaud, 80

— Ah! ça! ah! t Maurice indigné, comme cela, nous les perdrons ! Croyez-vous que la fête est finie ! Voulez-vous les priver de danser avec nous | Et quelle occasion d’avoir une leçon de vraie mazurka ! c’est leur ronde nationale : Î1 ‘aut les costumer.

Un tonnerre d’applaudissements accueillit ces belles paroles.

-— Îl faut les costumer ! il faut les costumer !

Henri et Henriette résistaient.

— Comment ! s’écria Maurice. Vous retrouvez votre Papa et vous ne voulez pas célébrer ce bonheur ! par

exemple !

Et les autres :

— Comment ! comment ! votre maman pleure de

joie ! Pourquoi seriez-vous encore tristes quand vos parents sont heureux et contents ?

— Des costumes ! des costumes !

— Îl y en a plein une armoire, ici !

— Et qui n’ont servi qu’une fois.

— C'est dommage, dit une belle petite fille, mon frère et moi nous en avons de tout neufs que nous n’avons pas mis, parce que mon oncle nous a apporté ceux-ci, qu’il a trouvé à acheter par hasard : deux vrais costumes hongrois, savez-vous.

— Deux vrais ! répéta le frère avec une légitime fierté, authentiques !

Henri et Henriette auraient pu affirmer l'exactitude du fait, car c’étaient leurs propres habits. Ils les regardèrent bien un peu du coin de l'œil, mais on étalait déjà devant eu, une abondante et brillante friperie. L'armoire du jeudi gras était pleine, ce n’était point de l’exagération. A ces enfants riches et gâtés, les costumes ne servaient jamais qu’une nuit. Il y en avait là de toutes les formes, de toutes les couleurs, de toutes les époques et de tous les pays.

Il faut bien se soumettre quand on est captif, Henri et Henriette n'étaient que deux contre cinq cents, et la joie intime de leurs pauvres petits cœurs était complice de toutes ces folies. Henri se laissa mettre un superbe costume de Highlander : un Mac Gregor et Henriette, livrée aux mains adroites de ces demoiselles, fut en un clin d'œil une Marie Stuart splendide.

On les entoura, tout rouges et timides qu'ils étaient, on les admira, on les embrassa. Si tu savais, Jane, comme on les aimait ! A la fête, maintenant ! L'’orchestre avait eu du bon temps pendant l'incendie et aussi pendant qu’on habillait les deux petits, l'orchestre préluda avec une vigueur qui annonçait sa bonne volonté de bien faire. Lequel de ces messieurs aura l’honneur de donner la main à Henriette ? Laquelle de ces demoiselles sera la danseuse de Henri ? Grande question ! S'il y avait eu ici autre chose que des garçons et des bichettes parfaitement élevés, on se serait battu, je t’assure; Maurice fronçait déjà le sourcil en défiant

ses rivaux du regard, il lui fallait Marie Stuart ou la mort ! Gaston, plus maître de lui, faisait appel à la diplomatie. Fernand, Gustave, Alfred, Adolphe, Bertrand, Frédéric, briguaient l'honneur d'ouvrir le bal avec celle qui désormais était l’idole.

Du côté des petites demoiselles, c'était un empressement pareil, quoiqu'il fût moins franchement exprimé. Toutes voulaient Mac Gregor; l’impératrice, la bergère du Liban, le Lébé chinois, la Circassienne, la mandarine, la marquise, Colombine, la laitière, et vingt autres, dirigeaient vers Henri l'artillerie de leurs jolis yeux et l’entouraient de leurs sourires.

Mais Mac Gregor et Marie Stuart ne voyaient rien de tout cela. Ils étaient inquiets; leurs regards se tournaient à chaque instant vers la porte. Ce n’était pas danser qu’ils voulaient : ils avaient le cœur trop plein. Ils pensaient à leur père, dont ils étaient séparés depuis si longtemps; à leur mère chérie, qui était À peine remise lorsqu'ils l'avaient quittée. Ils auraient donné toutes les danses du monde, et aussi toutes les belles friandises étalées sur le buffet, pour une parole de leur père et de leur mère.

Maurice s’esquiva, car il avait deviné cela. Il ne perdait jamais beaucoup de temps en préliminaires, il alla droit à la chambre où Mr° J acoby et l’étranger étaient réunis. Il appela, puis il dit :

— Venez voir vos enfants, monsieur et madame, ils ne peuvent pas s’amuser sans vous.

A son grand étonnement, ce fut la voix du bon papa qui répondit :

— Nous sommes en affaires. Si quelqu'un nous dérange, gare à lui !

Maurice revint plus vite qu’il n’était venu,

— Mon petit Henri et ma petite Henriette, dit-il, tout va bien. J’ai vu votre papa et votre maman par le trou de la serrure. Votre maman souriait, votre papa racon-

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