SCÈNE PREMIÈRE
HEWLET, ANNA.
Ils sont assis; Anna lit dans un gros livre à fermoirs d’argent, placé sur ses
genoux .
ANNA
« Le second ange répandit sa coupe sur la mer, et elle fut changée en sang, et tous les animaux y moururent; le * troisième ange répandit sa coupe sur les fleuves et sur les fontaines et ns lurent changés en sang; et un ange dit en même temps : Vous êtes juste, Seigneur; ils ont répandu le sang des saints et des prophètes, cl vous leur avez donné du sang à boire. »
HEWLET, so levant, avec douceur.
Assez!... (il se passe la main sur le font.)
ANNA, fermant le livre, le posant sur uno table et se levant.
Qu’avez-vous mon père?... vous paraissez souffrant.
HEWLET.
La tête me fait mal... il y a de l’orage dans l’air, n’eslce pas?
ANNA, allant à la fenêtre et l’ouvrant.
Vous calomniez la plus belle journée de l’été, cher père I. le ciel n’a pas un nuage; voyez le beau soleil! cela ne réjouit-il pas le cœur et les yeuxl Mais comme votre iront est sombre I... avez-vous un chagrin ?
UEWLET, la serrant dans ses bras.
Nonl pas près de loi! Quel chagrin peut m’atteindre quand je te vois, quand je t’entends? N’es-tu pas tout pour moi, mon horizon, mon soleil, ma joie, ma vie?... oui, ma viel car je n’ai vraiment vécu que du jour où Dieu t’a envoyée à moi. Avantcejour béni je n’avais pas conscience de moi-même; je ne vivais pasl... et ce temps ne se représente plus à ma mémoire que comme un rêve à demi effacé où l’homme d’aujourd’hui ne peut plus reconnaître l’homme d’autrei'ois.
ANNA, souriant.
Ne croirait-on pas à vous entendre que cet homme d’autrefois était bien terrible?... Je vous dis, moi, qu’il était aussi bon, aussi tendre que l’homme d’aujourd'hui, et la preuve, c’est que vous aimiez ma mère comme vous m’aimez !
HEWLET.
Ta mère était un ange comme toi, chère enfant 1
ANNA
Quand les femmes sont des anges, c’est qu’on leur fait un paradis !
IIEWLET.
Non! non! c’est qu’elles font le paradis autour d’elles... Ahl qu’elle eût été heureuse, la chère femme, de partager avec nous cette solitude de Tunbridge !... Comme moi, elle availfaitde la chère petite tète blonde l’uniquesouei, I unique but de sa vie! pour nous consacrer a toi, pour vivre par toi, nous avions résolu de l’emmener loin, bien loin de Londres. Nous avions quitté celle ville maudite, et nous passions par ce petit village de Tunbridge quand ta mère y tomba malade... Hélas! Dieu ne lui permit pas d’aller plus loin ; elle mourut. Et quand je vis son pauvre cercueil enfoui dans un coin de ce cimetière étranger, je n’eus pas le courage de l’abandonner, je voulus vivre où elle, était morte. Alors, chère enfant, je m’établis avec loi dans ce collage solitaire, allant pleurer sur sa tombe, revenant sourire à ton berceau , m’ingeniant pjur remplacer près de toi celle que lu avais perdue !... Ai-je failli à ma tache ?
ANNA, embrassant Hewlet. •
Oh 1... mon bon père I