ACTE I, SCÈNE 111. t I
d’arezzo.
Pourquoi donc n’avez-vous pas prononcé son nom? Est-ce que vous n’avez pas aussi beaucoup de mal à dire de lui?
VALERIO
Eh bien! non, pas plus de lui que des autres... Vive Paul Jove ! vive Bembo î et vive d’Arezzo ! A eux les titres, les biens, les honneurs!., biens volés, honneurs mal acquis, titres arrachés... Qu’importe? ils vivent opulents, ils vivent heureux I
Tandis que Valerio, l’artiste obscur et convaincu, hésite entre l’eau du canal et un coup de poignard!.. Enfant, ton désespoir me fait pitié!.. Jeune et robuste, brûlé de désirs, frémissant d’ambition, doué merveilleusement par la nature pour être heureux, tu n’as déjà plus qu’une espérance... mourir!.. Que l’orgueil dise : C’est sublime ! la raison dit: C’est niais I..
VALERIO
Qui donc es-tu?
d’arezzo.
Un ami.
valerio.
L’amitié n’a pas de masque!
d'aREZZO, se démasquant.
Regarde-la donc à visage découvert 1
VALERIO, avec effroi.
Pierre d’Arezzo!
d’arezzo.
Oui, d’Arezzo, qui vient vers toi les mains pleines de jouissances; qui t’offre, à la place du travail ingrat, du talent méconnu, la vie facile, la vie brillante, la vie glorieuse!
valerio.
Quel est ton but?
d’arezzo.
Mon but? c’est de faire de l’enfant qui chancelle et qui souffre un homme qui marche librement dans son génie et dans sa force!.. L’existence, d’abord, m’a été pénible comme à toi; car, sorti de la boue, j’ai voulu m’élever aussi par mon mérite seul. Comme toi, j’ai trouvé devant mon soleil l’ombre des ignorants et des sots; seulement, au lieu d’aborder de front les obstacles, je les ai tournés avec adresse, et, pour arriver plus vite, j'ai pris la route de traverse... D’Arezzo le poêle est devenu d’Arezzole pamphlétaire, et aujourd’hui l'Europe tout entière est ma vassale, et je tiens l’Italie sous mes pieds!.. Viens donc à moi, Valerio, sans crainte, sans fausse honte... Je t’ouvre les bras, je veux te sauver de toi-mème et te venger des autres!.. Viens, viens!..
valerio.
Non, non!.. Laisse-moi 1
d’arezzo.
Comme le bien est difficile à faire h.
VALERIO
Laisse-moi!
d’arezzo.
Tu crois sans doute qu’égoïste, corrompu, sensuel, renégat de l'art, je ne suis ni digne, ni capable de tendre la main à un artiste? Tu te trompes, Valerio : Michel-Ange m’écrit souvent, et j’ai le Titien pour ami... Oh! oui, je comprends l’art, et je l’aime 1.. Tiens, je suis peut-être le seul dans Venise qui ait deviné ce que tu peux, ce que tu vaux, (Montrant la mosaïque.) et je salue ton œuvre.
VALEIUO.
Ma mosaïque...
» d’arezzo.
Ah ! ne m’ôte pas ce qui me relève encore à mes yeux, mon admiration pour ce qui est admirable!... Et tu ne veux pas qu’en face une pareille œuvre je vienne te dire : « La misère t’a mis le pied sur la gorge, et demain, peut-être, il ne restera rien de toi; car tu seras mort de faim et de désespoir!» Tu ne veux pas qu’à la place d’une existence honteuse et ignorée, je vienne t’offrir la richesse, la gloire, l’immortalité!... Et, si tu me demandes encore quel est mon but, je te répondrai que ce n’est pas seulement à Valerio que je m'adresse, mais au talent, mais à l'art! je te répondrai, enfin, que tu n’as pas le droit d’assassiner dans l’ombre la destinée que Dieu t'avait faite I , .
Oh! tentateur!
Eh bien?
VALERIO
d’arezzo.
VALERIO
Eh bien!., je garde ma pauvreté, je garde ma solitude. Si vous êtes vraiment venu pour servir un malheureux, je vous remercie; mais je repousse vos offres... Oh I ce n’est point par orgueil, mais parce que je suis condamné sans retour à la douleur et à l’oubli... et cependant... O mon Dieu ! mon Dieu!..
Ainsi, tu refuses mon amitié, ma protection?
valerio.
Oui.
d’arezzo.
Tu refuses la vie des Véronèse et des Schiavone, la vie brillante, admirée, splendide des artistes souverains?
VALERIO
Oui.
d’arezzo.
Tu refuses le droit de marcher l’égal des princes et dea rois?
Oui.
VALERIO