ACTE U, SCÈNE II. A
SPALATRl.
Je ne demande rien; je ne veux rien savoir.
d’arezzo.
Et il me plaît, à moi, de tout vous dire.
SPALATRl, à part.
Cafard d'Andrea!..
Monsieur Spalatri!
SPALATRl.
Monseigneur...
d'arezzo.
Avez- vous quelquefois déniché des oiseaux?
SPALATRl.
Mais...
d'arezzo.
Répondez !
SPALATRl.
Souvent.
d'arezzo.
Et lorsque, sans pitié pour la mère qui criait et voletait autour du ravisseur, vous aviez mis la main sur la couvée, qu’en faisiez-vous?
SPALATRl.
Je les mangeais d’ordinaire.
d’arezzo.
Et s'ils étaient trop petits.
SPALATRl.
Dame! je les écrasais au pied de l’arbre.
d’arezzo.
Eli bien! l’homme aux scrupules, vous êtes ceut fois plus cruel et plus féroce que moi... J’ai pris à la Niobé son enfant, mais l’oiseau arrache du nid a une cage dorée pour prison!.. El d’ailleurs, cette enfant, la destinée en avait fait mon bien. J’a- # vais le droit de la ravir même à sa mère, car sa mère ne lui a donné que la vie, et moi, je l’ai sauvée de la mort...
SPALATRl.
De la mort?..
d’arezzo.
Oui, du temps des guerres civiles, en traversant le bourg de Fano, livré au pillage et à l’incendie, j’avais trouvé Metazza au milieu des flammes, et je l’avais emportée dans les plis de mon manteau. C’est la seule bonne action que j’aie jamais faite; et, chose étrange ! moi qui n’avais rien aimé jusqu’à ce jour, je m’étais pris à aimer la chère petite créature 1 Par malheur,
3 uand vint la paix, les magistrats me conlraignirent de la renrc à sa mère qui l’avait réclamée et l'emmena dans l’État de Venise ; ce fut alors que, ne pouvant plus me passer de ses caresses, le cœur vraiment désespéré de son absence, je résolus de reprendre mystérieusement mon trésor et de l’enfouir loin
LA FILLE DO TINTORET
de tous les yeux comme un avare... Vous m’avez aidé dans cette entreprise, monsieur Spalatri, et vous m'aiderez encore, si je daigne me servir de vous...
SPALATRI.
Monseigneur...
Et vous ferez bien... car, vous ie savez, çjuand j’ai résolu une chose, on ne résiste pas impunément à ma volonté souveraine.
SPALATRI.
Je le sais, Monseigneur, je le sais...
d’arezzo.
Il s’est accompli, ce rêve adorable! Depuis treize ans, j’ai vu grandira mes cotés un être charmant qui a pour moi seul des paroles sincères, des sourires candides; qui, sans autre passé que moi, sans autre avenir que moi, m’est attaché comme à un bienfaiteur, comme à un père; qui est devenu mon refuge contre le mépris universel qui m’accable!.. Enfin, il y a au monde quelqu’un qui m’aime, c’est l’enfant de la Niobé, eest Metazza !
SPALATRI.
AhI le fait est. Monseigneur, que c’est une bien jolie fille, et que...
d’arezzo.
Tais-toi, drôle, ne souille pas d’une pensée cynique un nom qui est toute innocence et toute pureté! Cette innocence, je l’entoure du respect le plus chaste ; cette pureté sans tache, j’en suis si follement jaloux, que je verrais la Niobé mourir de désespoir plutôt que de lui rendre sa fille! A moi tous les rayons de ce jeune cœur, tous les parfums de cette fleur vivante! Metazza, c’est le miroir où je peux encore me regarder sans dégoût! Metazza, c’est la goutte d’eau du damné! Metazza, c’est mon âme!
SPALATRI.
Monseigneur daignerait-il me permettre une question?
d'arezzo.
Parle.
Cette jeune Colombe si merveilleusement apprivoisée ne connaît donc pas votre véritable nom?
d’arezzo.
Je suis pour Metazza monseigneur Pietro... Garde-toi, sur ta vie, de prononcer jamais un autre nom devant elle.'
spalatri.
Monseigneur a-t-il des ordres à me donner ?
d’arezzo.
Andrea va te les transmettre... (a part.) Et si tu t’avises de ne pas obéir...
SPALATRI.
Je peux me retirer?