ACTE IV, SCÈNE III
portée contre Valerio se retourne à cette heure contre vous, et, de plus, on vous soupçonne d’avoir mutilé ses mosaïques. Les preuves sont aussi nombreuses qu’accablantes, et le doge a donné l’ordre formel de vous arrêter avant le coucher du soleil. Comme monseigneur Luizzi a été votre ami et vous veut - du bien, il m’envoie vous prévenir en secret d’avoir à quitter Venise sur-le-champ et de n’y jamais reparaître.
LUIZZI
Qu’a-t-il répondu?
GALEAS
11 m’a chargé d’exprimer à Monseigneur toute sa reconnaissance pour un tel service.
C’est bien... va surveiller les préparatifs de la fête. (Galeas sort. — A lui-même.) 11 a eu peur.... il est parti !.. (D’Areno, qui s'est approché lentement, touche l’épaule de Luizzi.)
d’arezzo.
Une fêle!... et- vous ne m’invitez pas?
luizzi.
Vous chez moi?... cette nuit?...
d’arezzo.
1 No iaut-ii pas que je vous rappelle notre pacte?
luizzi.
Quel pacte donc... est-ce que je suis votre complice? d’arezzo.
Non, vous êtes mon serviteur, et vous allez m’obéir.
luizzi.
Monsieur!...
d’arezzo.
Vous allez m’obéir.
luizzi .
Venez-vous me raconter encore cette vieille histoire des dé-
f êches que j’aurais dérobées à l’Espagne pour les vendre à la rance?... Peine perdue, mon chéri.. C’était assez bien combiné, je l’avoue, et vos menaces m’ont mis le trouble dans l’esprit.... le plus habile a ses moments de faiblesse... mais , vous ne me faites plus la moindre peur... Si vous ne partez pas, je vous fais arrêter.
Et moi, je vous fais pendre comme assassin du courrier d’ambassade, mis à mort ici, dans ce jardin, à l’endroit où nous sommes.
LUIZZI
~ Vous mentez!...
d’arezzo.
Pourquoi donc êtes-vous si pâle et tremblez-vous ainsi?... Tenez, voilà ce qui s’est passé la nuit du meurtre : Une heure avant son départ, le messager fut mandé secrètement au palais du procurateur; vous l'attendiez là, debout, auprès de
K6 LA FILLE DU TINTORET
cette hyène de bronze. 11 traversa ces jardins et se dirigea vers cet escalier; niais, au moment où il mit le pied sur la première marche, vous poussâtes un ressort caché au fond de celte gueule béante; la marche fit bascule, et l’homme fut en-
S louti dans l’eau noire et profonde. . Pardieu! ce chef-d’œuvre e mécanisme joue encore d’une façon merveilleuse : regar- dez... (u trappe joue.) J’en ferai faire un pareil dans mes jardins du Canal-Grande... Mais je continue : Quand le pauvre diable fut noyé, un homme payé par vous le retira de l’eau, et, après avoir pris les dépêches qu’il portait sur la poitrine dans un sac de cuir, i’enterra sous, une touffe de lauriers... celle-ci, n'est-ce pas?... de sorte qu’en creusant un peu la terre, on retrouverait le cadavre... Direz-vous encore. que je mens?...
LUIZZl.
Je dirai que vous êtes le démon !
Monseigneur me flatte.
LUIZZl.
Comment avez-vous pu savoir...
• d’arezzo.
Sans aucun sortilège et de la façon la plus simple : le bravo qui avait volé et tué pour votre compte, songea que vous auriez intérêt à faire disparaître votre seul complice... Alors, en coquin d’esprit qu’il est, il vous fit croire à sa mort, et s’étant assuré de ma protection, au moyen de ce précieux secret, il entra chez moi sous un nom demprunt. A votre service il s’appelait Giuseppe ; au mien, il s’appelle Spalatri : mais vous allez facilementJe reconnaître... (f.Uvant la voix.) Spalatri ! (Le bravo entre.) C’est bien lui, n’est-ce pas? (Spalatri s’approche du procurateur qui recule en tremblant.)
LUIZZl, à d’Arezzo.
J’obéirai, Monsieur.
d’ahezzo.
Mille grâces 1
LUIZZl.
Qu’exigez-vous de moi?
d’arezzo
Rien encore ; allez recevoir vos nobles hôtes... La fête sera magnifique et je vous remercie de m’y avoir invité. J’aime passionnément les fêtes. Vous rappelez-vous la dernière qui fut donnée par les Aquila?... Le ciel était d’une 'pureté parfaite, les jardins embaumés frissonnaient sous la plus douce des brises, et le tourbillon de la danse entraînait les belles patriciennes au bras dos cavaliers souriants! Ce n’étaient que parfums, concerts, ivresses, groupes amoureux, baisers furtifs, chants de joie, rêves de bonheur! Tout à coup les danses s’arrêtent, les yeux s’éteignent, les lèvres pâlissent, les sourires se glacent, les mères éperdues serrent leurs enfants contre leur