‹ La fille du Tintoret drame en cinq actes et six tableauxChapitre 5 sur 67 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

pas paru suffisante, je reste définitivement au service du glorieux Pierre d’Arezzo. (n te découvre.) Puissance inouïe que celle de ce pamphlétaire!.. Sans père, sans fortune, né d’une fille perdue et venu au monde dans un hôpital, poète médiocre d’abord, parasite, valet et mendiant, il a fini par s’embusquer dans le coupe-gorge de la satire; et faisant de sa plume un stylet qu’il trempe tour à tour dans le fiel ou dans le sang, il rançonne impunément le genre humain, tient boutique ouverte a’infamie et bat monnaie avec la louange ou l’injure!.. Après tout, pour ma part, je n’ai à m’occuper que d'une chose, c’est qu’il paye bien qui le sert bien; aussi, je lui suis dévoué corps et âme!..

ANDREA

Je t'en félicite...

SPALATRI, l'examinant.

Eh! mais, quelle métamorphose!., cet élégant pourpoint, cette rapière qui vous bat les talons, vive Dieu! messire Andrea, voilà du nouveau !.. Lorsque je suis parti pour la France, il y a trois mois, vous n’étiez qu’un pauvre ouvrier mosaïste, le compa-

f non de travail de Valerio dans l’atelier de Tintoret. Daignez onc m’apprendre un peu comment vous avez acquis cet attirail. Serait-ce d’aventure en volant les dessins du maître et en les vendant pour votre compte?

, ANDREA

C’est en le quittant. Touche là, Spalatri. J’ai suivi tes excellents conseils, j’ai renoncé à l’art, j’ai renoncé au travail; je me suis ennuyé d’avoir froid, d’avoir faim, de lutter sans trêve contre la misère; bref, un beau matin, sans prévenir personne, ni Valerio mon camarade, ni le Tintoret mon maître, je m’en suis allé tout droit au Canal-Grande. Là, je me suis arrêté devant un palais magnifique, où des voiles de soie ronge rayée de bleu flottaient à chaque balcon, j’ai monté le grand escalier de marbre et je suis entré par la vaste porte ouverte à deux battants... AhI Spalatri, quel éblouissement, quelle fascination au milieu de cette foule immense de visiteurs, en face des richesses amoncelées et venues là des quatre parties du monde!.. 11 y avait dans les antichambres, des Orientaux en grandes robes, des Arméniens, des Indiens, des Juifs, des Espagnols, des peintres célèbres, des femmes charmantes, des pages, des musiciens, des chevaliers, et tous ces tributaires du génie, chargés de présents merveilleux, ressemblaient à un courant qui charrie de l’or et des pierreries !.. Alors, pauvre artiste obscur, découragé,

f lieux comme Job, j’ai compris que la véritable existence tait là; je me suis agenouillé devant l’idole, et je me suis relevé valet de monseigneur Pierre d’Arezzo.

SPALATRI.

A merveille, (a part.) Une bouche de plus dans la maison.

ANDRE*, I part.

11 est jaloux.

LA FILLE PU TINTORET

SPALATRI.

Et, que fais-tu ici pour l’instant?

ANDREA

J’exécute les ordres de mon nouveau maître.

Page 1