‹ La fille sauvageChapitre 37 sur 100 · ACTE IIî · texte numérisé non relu

ACTE IIî

PAUL

Ce n’est drôle que pour vous. Les gens de la paroisse me voient souvent le dimanche à l’église du vfllage... En ce moment je trouve un intérêt très vif à guetter chacune des impressions de Marie. Je l’ai vue prier. Ce n’est pas avec ferveur qu’elle s’adresse à Dieu, c’est avec furie... Elle prend par la violence le Tout-Puissant.

JEAN, riant.

Comme un vulgaire Paul Moncel !

PAUL

Au sortir de l’église, j’ai proposé une promenade et nous sommes entrés dans la forêt. Depuis des années, Marie vivait enfermée dans un couvent, et tout à coup elle a retrouvé la sensation des grands espaces. Elle en est restée d’abord tout étourdie : une petite fille qui, après une longue séparation, revoit sa maman, et se débat entre le rire et les pleurs. Et, en effet, Marie était rendue à la nature, sa mère !... Puis la détente I... Le poulain échappé foulant d’une course folle l’herbe des prairies. Elle allait, venait, sautait, dansait, puis son allégresse s’est changée en délire, quand nous avons rencontré des animaux... La forêt, par ici, est très giboyeuse... Autour de nous les lapins déboulaient sous les fougères; au loin dans les coupes, de gros ballons blancs, derrières de chevreuils effarouchés, précipitaient leurs bonds vers l’épaisseur des taillis; devant ce grouillement de bêtes, les instincts car-

nassiers ressuscitaient... Marie tremblait de passion contenue... A Pheure du déjeuner je Pai ramenée ici, grisée par la lumière, le parfum des fleurs, les chants des oiseaux, et la vie intense qui émanait des animaux et des plantes.

JEAN

Dieu était loin de sa pensée !...

PAUL

Croyez-vous ?... Dieu est si vaste que, s’en éloigner, c’est souvent le rejoindre.

JEAN

Au moins vous avouerez que la nature occupe ce soir la première place dans le cœur de Marie ?

PAUL

Rien n’est moins certain, comme vous allez voir... Nous avons dîné de bonne heure, et, au dessert, Marie, qui avait pris ses renseignements, m’a rappelé que nous sommes dans l’octave de la Fête- Dieu. Pendant huit jours, lorsque le crépuscule ramène les paysans au logis, le curé les réunit pour une bénédiction du Saint-Sacrement. Marie désirait assister à l’office et, de nouveau, je Pai suivie. Dans notre pauvre église il faisait presque nuit ; les deux chantres, placés à l’entrée du chœur, beuglaient avec des contorsions ridicules. Pourtant je me sentais attendri... Les êtres simples qui m’entouraient criaient vers Dieu avec un tel accent de sincérité.

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