La filleule
Pour la première fois, aujourd'hui, j'ai goûté l'indicible charme de mes anciennes rêveries. Loin cVelle^ cela m'était impossible. Je tournais à la tristesse, à la douleur, presque au désespoir. Et puis ,
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ces climats brûlants , ces aspects splendides de l'Inde ne sont pas faits pour ce genre de contemplation. La nature tropicale est trop vigoureuse pour l'homme : elle l'énervé de chaleur ou elle l'accable de magnificences. Ces brises , chargées d'acres parfums , ne caressent pas, elles enivrent ; ce ciel étincelant ne souffre pas le regard de l'homme. Tant de vigueur semble faite pour les êtres où la matière domine l'intelligence. L'éléphant et le tigre sont les rois de ces contrées. L'Indien est faible comme un roseau.
Depuis mon retour, je n'avais pas eu
une matinée de loisir. Tant de travaux à mettre en ordre ! tant d'idées à repasser au crible de la réflexion ! tant d'aperçus à soumettre à l'examen de la conscience !! Oui, je suis sincère , j'aime la vérité, je suis son serviteur, je serais son chevalier au besoin. Produire de brillants travaux, tout le monde le peut, avec quelque savoir et de l'imagination. Mais donner à la science une forme attrayante, lui ouvrir un nouvel horizon sur un point quelconque , sans hasarder de téméraires assertions, voir plus loin que la méthode aride, sans voir faux pour se singulariser, c'est plus qu'un travail à faire, c'est un devoir à remplir. Ce devoir ac-
compli fera enfin de moi , à trente-quatre ans , un homme qu'on jugera peutêtre digne d'avouer son bonheur intime.
Il y a longtemps que j'eusse pu extorquer ce droit. Le bruit et le succès sont si souvent le prix de Taudace et du sophisme! mais ce n'est pas ainsi que je voulais mériter ma récompense.
Jle voilà donc enfin dans ma chère vallée, sous mon ciel pâle, dans une atmosphère appropriée à mon organisation physique et morale !
Je puis enfin me posséder, moi ! et oublier ce monde de l'infini, où je m'épou-
vante d'être si petit , pour me sentir renaître et pour retrouver mon individualité, ma jeunesse , ma puissance relative dans le monde de mes affections et de mes goûts ! Arrière le journal du savant, criblé de noms grecs , latins et arabes ! Ne fût-ce que pour quelques jours , je veux reprendre le journal de l'écolier amoureux.
11 fait depuis avant-hier une chaleur exceptionnelle dans la saison de notre climat. On se croirait aux premiers jours d'août. Après avoir fermé et scellé mes derniers cahiers, je me suis senti un besoin d'enfant de courir seul dans la cam-
pagne, sans volonté , sans but , comme autrefois. Ce n'était pas encore l'heure d'aller rejoindre ma bien-aimée. J'avais un tiers de journée à dépenser en songeant à elle sans douleur, sans inquiétude, sans impatience.
J'ai pris la rive gauche de ma petite rivière et je l'ai suivie en herborisant. 11 n'y a pas ici un pauvre brin d'herbe que je ne regarde avec plaisir comme un vieux ami. Au lieu de ces noms barbares que la science leur donne , je pourrais les baptiser tous de quelque mot charmant qui serait un souvenir de ma vieintime. ^
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Au bout d'une heuji'e de marche, je suis revenu sur mes pas, ne voulant pas perdre de vue ce cher manoir de Briole dont j'ai été bien assez longtemps séparé par des horizons sans nombre. J'étais content de me voir assez près pour me dire que, si je voulais, d'un trait de course, en quelques minutes, je serai là. Mais j'avais la rivière à traverser et plus d'une heure de marche sans passerelle. Pour n'avoir pas cet obstacle qui gênait déjà la liberté de mon rêve, j'ai fait un paquet de mes habits et j'ai traversé à la nage ^ le ruisseau calme et profond à cet endroit là. L'eau était encore si agréable que j'y suis resté dix minutes ; après
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quoi, à demi rhabillé sur Fautre rive, étendu sur le sable tiède que perçaient de vigoureuses touffes de brome, j'ai goûté un indescriptible bien-être, et j'ai dépensé là, complètement inerte, complètement heureux, les deux heures qui me restaient.
0 douceur infinie de Tair natal ! placidité des eaux paresseuses, complaisant silence du vent dans les arbres, débonnaire majesté des bœufs couchés sur l'herbe courte et brûlée des prairies, jeux naïfs des canetons que la poule veut ramener au rivage, pays simple et bon, prose charmante de la poésie rustique !
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Je n'étais pas loin du moulin. J'entendais le cri plaintif et doux de la roue vermoulue qui semble se plaindre du travail et pleurer avec l'eau qui l'entraîne.
Les jeux des enfants et le chant des coqs envoyaient de temps en temps une fusée de gaîté dans l'air somnolent. Une fraîcheur molle pénétrait dans tous mes pores. L'arôme des plantes aquatiques planait sur moi sans chercher à m'écraser. Rien de violent, rien de subhme dans cette nature paisible. Là où j'étais couché, je n'avais rien à admirer : l'horizon était fermé pour moi, d'un côté par les buissons épais de la rive gauche, au bout d'un travers de ruisseau qui n'a
pas vingt pieds de large ; de l'autre, par le terrain qui se relevait en talus inégal à deux mètres au-dessus de ma tête. Par une échancrure, j'apercevais seulement la cime de quelques arbres et un pan de toit, dont les ardoises se confondaient avec la végétation bleuâtre des saules.
C'était Briole, mon nid, mon asile, mon Eden, là tout près, pour ainsi dire sous ma main.
Que pouvais-je désirer? Une forêt vierge ? des précipices ? une végétation hérissée qui déchire les regards? les vents maritimes qui abrutissent? les cimes qui donnent le vertige? les cata-
ractes qui ébranlent les nerfs? Non, non ! Je ne regrettais rien de tout cela , je ne voulais rien de mieux, rien de plus que cet horizon de pauvres herbes, ce ruisseau sablonneux, ce gloussement de la poule, cette apathie des bœufs qui venaient tremper leurs genoux cagneux dans ia vase, à mes côtés, et qui, en se dérangeant fort peu pour moi, ne me dérangeaient pourtant nullement.
De quoi l'homme pensant a-t-il besoin pour être heureux ? De spectacles , d'émotions , de surprises , de découvertes , de conquêtes ? Non , il a besoin d'être aimé d'abord , et puis de quelques in-
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stants de repos absolu appès son travail.
Ce repos de l'âme et du corps n'est pas
Toubli de la vie. Ce n'est pas la végétation de la plante ni la digestion de l'animal , c'est quelque 'chose qui participe de ces mornes extases de la matière , mais qui n'empêche pas le principe divin de se sentir en possession de luimême. L'amour rassasié chez les végétaux et chez les bêtes semble ne plus exister quand sa phase est épuisée. Chez Thomme il s'éternise dans sa pensée , et cette pensée n'admet pas que la mort même puisse l'anéantir, tant elle est
LA FîlLElîLE. il
puissante et profondément liée à son principe vital. Le souvenir du bonheur et son attente sont vivants jusque dans le sommeil.
Pendant deux heures de cette complète inaction , je n'eus pas une seconde d'ennui , et il me semble pourtant qu'elles ont duré deux siècles. Je ne sais si je pensais , je ne songeais pas à penser ; j'ai, pourtant très bien vu et entendu toutes choses autour de moi. Les myriades d'ablettes argentées qui s'ébattaient au soleil dans les petits lacs creusés sur le sable de la rive par le pied des bœufs ; la
gourmandise capricieuse du chevreau qui
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est venu goûter à toutes les plantes et qui a fini par s'accommoder d'une écorce à ronger ; le sillage muet de la loutre , le long des roseaux ; la chasse ardente de la fauvette qui a guetté et poursuivi la même mouche pendant un quart d'heure entier,
au milieu de mille autres qu'elle dédaignait ; le niveau de la rivière qui a baissé , à mesure que s'ouvraient les déversoirs des moulins , et qui a laissé les mousses inondées de ses marges bâiller au soleil ; l'ombre des arbres qui était à mes pieds et qui , passant sur moi , a fui derrière ma tête... Où est le plaisir de contempler ou seulement de remarquer tout cela? Qe n'est ni un plaisir de savant,
ni même un plaisir de poëte. Tous deux sont diftîciles à satisfaire. 11 faut à Tun du beau , à l'autre du rare. Ma jouissance s'accommodait de ce qu'il y avait de moins insolite , de plus vulgaire dans le premier milieu venu , un coin d'herbe et d^ sable au revers d'un fossé , un réseau de ronces pour cadre et quelques ardoises pour lointain.
Anicée!.. tu es dans tout, tu es tout pour moi. Au-delà de ces lignes bleues qui encadrent le ciel autour de ta demeure , il n'y a rien dans l'univers dont je me soucie sans toi , comme il n'y a rien que je ne puisse supporter à cause de toi. Là
OÙ tu vis ma vie se renferme , là où tu passes elle s'attache à tes pas... Trésor sans prix , inépuisable source d'orgueil intérieur et de pieuse reconnaissance que la possession d'une âme sans tache, d'une clarté sans ombre, d'une tendresse sans défaillance ! Les soleils même ont des obscurcissements, et, dans les abîmes de Tempyrée , on voit l'éternelle lumière subir , au sein des astres , de mystérieuses intermittences. L'amour et la douceur de cette femme n'en ont pas. Elle sera toujours jeune , puisqu'elle pourra mourir courbée sous le poids de l'âge , sans avoir commis une faute , sans avoir connu une mauvaise pensée. Trouvez-moi
donc une vierge de quinze ans qui puisse me garantir qu'elle fournira encore deux fois cette carrière, sans pécher une seule fois contre le ciel et contre moi , pas même dans le secret de son imagination !
Couronne ton front de cheveux blancs , ma sainte compagne; moi, j'y ajouterai la couronne de lys et de jasmin des madones.
A trois heures je suis rentré chez moi pour m'habiller. Malgré la liberté de la campagne et l'absence d'étiquette qu'a toujours pratiquée ma bonne mère, je ne veux jamais me présenter devant elle ou devant sa tille sans être d'une propreté
scrupuleuse. L'abandon des soins de la personne est un manque de respect envers les femmes , et je veux respecter ces deux femmes-là jusque dans les plus humbles détails de la vie, et à tous les instants de ma vie.
Je ne regrette pas de ne point habiter officiellement le château. Tout y est élégant , commode , agréable à voir et ingénieusement adapté aux aises de cette vie tranquille. J'ai moi-même arrangé ce séjour avec un soin jaloux d'y voir ma bien-aimée ne manquer et ne souffrir de rien. Comme l'oisillon tisse et ouate son nid , nous autres, pauvres humains, nous
LA FILLEFLE. 23
bâtissons nos demeures avec amour pour cette courte saison qui s'appelle la vie. Plusieurs y mettent de l'orgueil. L'orgueil de la maison que j'ai préparée, c'est celle qui devait l'habiter.
Mais la possession des choses n'est pas ce que s'imagine le vulgaire. Toujours illusoire et précaire, elle est une jouissance à laquelle l'homme raisonnable ne peut attacher qu'un prix relatif. Il ne peut aimer sa maison et son jardin qu'en transformant, dans sa pensée, ces objets matériels en témoins de son bonheur passé ou présent. Si de tels objets de-
viennent chers , c/est parce que, de l'état de choses, ils passent à Tétat de souvenirs.
J'aime donc Briole comme on aime un être abstrait. C'est l'auréole de suavité que respire mon amie , c'est la mienne par conséquent. Je possède cette chose ainsi idéalisée : mais que je sois seul, que celle dont la présence l'éclairé me soit ravie, queferais-jede ce sanctuaire vide? Une relique qui , après moi , serait inévitablement profanée. Ah ! il faudrait pouvoir anéantir tout ce qui a appartenu à un être adoré , comme on brûle ses habits plutôt que de les voir toucher par des mains étrangères !
Je trouve notre vie si bien arrangée que je souhaite n'y rien changer. Les unions qu'on appelle disproportionnées sous le rapport de la fortune seraient purifiées, même aux yeux jaloux, si Tamour et la religion, et non les intérêts matériels en formaient le seul lien.
Que le sentier est doux qui, de mon verger, conduit au jardin d'Anicée! En prenant à travers les prés , je n'ai pas pour dix minutes de trajet. Au bout de la prairie , où le plateau s'abaisse assez brusquement , mes pas avaient creusé , avant le grand voyage dont j'arrive , une sorte d'escalier sur la coulée rapide. J'ai trouvé à mon retour, la rainure comblée
et mon doux chemin de gazon prolongé en pente moelleuse jusque sous les premiers chênes de la réserve.
.... J'ai fait en cet endroit une rencontre singulièrement amenée. Je passais vite , prenant plaisir à frôler les feuilles sèches qui commencent à joncher la terre , lorsque je me suis vu comme enveloppé d'un nuage bleu et parfumé. C'était une pluie de violettes effeuillées qui tombait d'en haut sur ma tête. J'ai regardé au dessus de moi, j'ai vu à vingt pieds au moins, sur une longue branche qui forme comme un pont au-dessus du sentier, quelque chose qui d'abord m'a paru inexplicable.
C'était un pan d'étoffe flottante , et puis un bras humain qui se croyait caché dans les feuilles et qui s'enlaçait à la branche pour retenir un corps , un être , que la branche même supportait et m'empêchait de voir. Du point où j'étais placé, j'ai reconnu pourtant bientôt ce petit bras mince , assez rond , très joli quoique, très brun, un vrai bras d'aimée, souple , faible et fort gracieux. Quand la main qui secouait le tablier plein de violettes eut tini son aspersion , elle se hâta d'embrasser aussi la branche , et le feuillage , un instant écarté , redevint immobile. La personne était redevenue invisible.
Je ne crus pas devoir remarquer cet hommage de ma filleule. L'adolescence de certaines organisations est bizarre.
L'imagination est malade d'une inquiétude qui s'ignore elle-même et qui se porte au hasard sur le premier objet venu. Anicée ne comprend pas cette vague et pénible agitation qu'elle n'a jamais ressentie. Je ne veux pas la lui faire deviner. Elle s'en effraierait plus que de raison. Un fait naturel , si connu , si passager, l'engouement d'une fillette pour son tuteur , ne doit ni étonner , ni tourmenter sérieusement. Le mieux est de n'y pas faire attention. Cette fantaisie de l'àme sera vite remplacée par une autre.
Je feignis d'être distrait ; je baissai la tête, je passai outre. A quelque distance, je me glissai dans les buissons et j'observai Morénita, pour voir comment elle s'y prendrait pour descendre de si haut , prêt à lui porter secours au besoin.
Elle a été d'une agilité , d'une souplesse et d'une témérité extraordinaire dès son enfance ; elle grimpait comme un écureuil et nageait comme une mouette.
Nous ne pensions pas devoir contrarier ses instincts ni gêner son développement physique. Avant mon voyage, Anicée se laissait encore persuader de voir dans cet enfant un phénomène à étudier avec
indulgence et tendresse , plus qu'un être à chérir passionnément. J'ai toujours senti couver en elle quelque chose de violent et de sauvage dont l'éducation adoucira la forme , mais qu'elle ite vaincrajamais entièrement. Je vois bien qu'en mon absence , cette femme qui aime , comme la Providence , un peu en aveugle, a redoublé d'illusions en même temps que de sollicitude pour son bizarre trésor. Elle s'imagine acclimater la plante exotique dans son atmosphère de pudeur et d'aménité. Dieu le veuille !
mais je doute d'un tel miracle. La plante projettera ses épines acérées le jour où s'épanouira la floraison.
Si Anicée voyait maintenant sa prétendue miss [lartwell courir ainsi dans les arbres comme un chat sauvage, elle en serait effrayée. Devant elle l'enfant, dont le premier mouvement est impétueux, mais dont la réflexion est bonne, se contientassez. Mais voici déjàplusieurs fois que je la vois s'exercer en cachette à des choses excentriques d ont le péril enivre sa curiosité ardente.
Elle resta quelque temps couchée sur sa branche , avec une grâce étudiée ou naturelle qui eût allumé certainement la verve descriptive de Clet. Clet passe ses soirées à lui faire des vers spirituels où il
la compare à tous les lutins , à tous les djinns de la poésie romantique orientalisée. Morénita, qui a beaucoup de goût en littérature, et qui trouve le style échevelé de Clet plus grotesque que flatteur , se fâche de ces dithyrambes. Clet la trouve sotte de n'en être pas charmée. Ils se querellent, et véritablement, en dépit de nous-mêmes, il nous obhge à reconnaître qu'il n'est pas de force contre cette langue de quatorze ans qui énumère ses travers avec une volubilité inouïe.
Je n'ai pas l'imagination opiacée de Clet. Je n'ai pas été ému du spectacle de cette liane vivante qui s'était enroulée
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autour de la branche; j'ai là une filleule charmante et qui allumera des passions, cela n'est que trop certain ; mais malgré moi, en la comparant à une hane, je songeais aussi aux serpents de l'Inde, qui n'ont pas plus de mahce dans le caractère que les autres animaux, mais qui ont du venin dans le sang, et que le passant n'aime guère à rencontrer.
Elle était incroyablement jolie pourtant dans sa pose adroite et nonchalante. Sa petite tête un peu conique, inondée de magnifiques cheveux noirs, s'était penchée comme pour dormir où pour pleurer. Le rameau de chêne est fort et
in. 3
assez large pour lui faire un lit, mais il est si long et si feuillu à l'extrémité, que le moindre vent l'ébranlé, et cette enfant ainsi bercée, insouciante du danger et comme accablée d'une mystérieuse tristesse, me rappelait complètement, pour la première fois, le type dont nous nous réjouissions de la voir s'écarter : c'était la vraie gitana, la créature paresseuse, hardie, fantasque, insoumise, inquiète, dangereuse aux autres, dangereuse à elle-même.
Elle se décida entin à descendre ; elle s'y prit si adroitement que je n'eus aucun sentiment d'inquiétude pour elle.
Elle disparut plusieurs fois dans le feuillage et reparut toujours debout, s'accrochant aux branches voisines et descendant, sans broncher, vers le tronc énorme du chêne, qui, brisé jadis par la foudre, présente une plate-forme moussue assez voisine du sol. Morénita franchit cette distance en se laissant ghsser comme une couleuvre sur la bruyère. Elle se releva, rattacha ses cheveux dénoués, débarrassa ses vêtements de la mousse qui s'y était attachée et partit comme une flèche dans la direction du château.
Je m*épluchai à mon tour ; je ne voulais pas qu'un seul pétale de ses violettes
restât dans mes cheveux ni sur mes habits. Je la laissai prendre de l'avance et rentrai sans la rencontrer. ,
A dîner, elle m'a boudé. Je n'y ai pas pris garde. Le soir, elle a passé à une gaîté nerveuse assez bruyante. Elle a été plus que taquine avec Clet; elle l'eût blessé tout à fait, si je ne fusse intervenu. Je l'ai un peu grondée. Elle m'a regardé avec -des yeux ardents de colère; puis, tout à coup , c'était une tendresse extatique. Anicée m'a presque grondé à son tour de liia sévérité. J'ai tourné le tout en plaisanterie. Morénita nous a dit bonsoir. Comme de coutume, elle est venue
me présenter son front. 11 était humide ^ et brûlant. Je me suis essuyé les lèvres en me plaignant de cette transpiration des enfants qui résiste à la fraîcheur du soir. Elle a été blessée et humiliée au dernier point. 11 y avait presque de la haine dans le reproche de ses yeux noirs et hautains, Allons, j'espère que c'est le dernier accès de cet.te fièvre de croissance, et que le galop de Canope la consolera demain.
Pauvres enfants , tardifs ou précoces, faibles ou forts , il vous faut accomplir tous les développements de votre première existence à travers des souffrances
particulières. Ces souffrances changent
avec l'être qui se transforme , mais de phase en phase , de fièvre en fièvre , ou de langueur en langueur , la vie n'est qu'un travail ascendant jusqu'à l'heure de maturité où commence le travail inverse de la dissolution de l'être.
Plaisons l'àme forte, puisque le corps est si faible, et la vie pleine de sainteté , puisqu'elle est semée de tant de périls !
Anicée , tu es l'arche sainte qui a toujours vogué en paix sur les flots troublés !
Lettre de la duchesse ilc Florès à madame de Saule.
Paris, le 15 novembre 1846
€ C'est une amie inconnue qui vous écrit, une âme qui comprend la vôtre, qui r admire et qui la cherche. Oui, mad-ame, j'ai toujours désiré vivement de vous ren-
i? LA FILLEULE.
contrer dans le monde ; mais vous n'y allez pas. I^om^ vous trouver, il faut pénétrer driHs les sanctuaires de l'intimité. Étrangère, voyageuse, un peu errante, je n'ai pu saisir l'occasion de former autour de vous des relations qui me missent à même d'arriver jusqu'à vous. Il faut pourtant qu'il vienne, ce moment tant désiré! Mon bonheur domestique en dépend. Cet aveu fait, je sais que vous ne me refuserez pas.
« Vous êtes un être calme comme la perfection. Aucun souci poignant ne peut vous atteindre. Tout le monde n'a pas mérité comme vous du ciel le don de ne
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plus souffrir. Moi, Espagnole et passionnée, j'ai beaucoup souffert, je souffre encore ; mais je suis peut-être excusable : tout mon crime est d'avoir trop aimé mon mari. Ah! madame, vous le connaissez, lui, je le sais. Vous avez daigné sans doute le recevoir quelquefois. Vous avez donc pu deviner, sinon comprendre, la violence de mon affection pour
lui.
€ Ma jalousie Ta rendu malheureux pendant longtemps. Elle s'est calmée, elle s'est même dissipée. Devant une conduite loyale comme la sienne, j'ai dû prendre confiance, me repentir de mes soupçons,
4i LA FJLLLULi:.
et pardonner dans mon cœur à Tunique faute de sa vie.
« Cette faute, vous la connaissez, vous, la tendre et généreuse mère adoptive de Morénita. J'ai passé des années à tâcher d'en surprendre le secret, mais pendant ces années-là, je me nourrissais du vain espoir d'être mère; tout le châtiment que j'eusse voulu infliger à l'inlidéh té de mon mari, c'eût été de lui donner un fils héritier de son nom, ou une fille plus belle que l'enfant de la gitana. Dieu m'a refusé ce bonheur. J'ai trente ans ; il y a quinze ans que je suis mariée , je ne puis con-
server aucune illusion. Le duc doit subir le malheur d'avoir une épouse stérile.
« Devant cette infortune, mon orgueil de femme est tombé, .l'ai pleuré amèrement. Je me suis repentie d'avoir agité et troublé la vie de mon noble duc par les orages de la jalousie, moi qui ne pouvais lui donner ces joies paternelles qu'une misérable bohémienne a pu lui faire connaître !
« J'ai su alors une chose qui m'a consternée d'abord , et dont j'ai enfin pris bravement mon parti. Le duc aime cet
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enfant avec passion. Attaché à ses pas comme un amant à ceux de sa maîtresse, n'osant la voir ouvertement chez vous, dans la crainte d'ébruiter son secret, il cherche toutes les occasions de la rencontrer, ne fût-ce que pour la voir passer en voiture ou l'apercevoir de loin, au concert, aux bouffes, dans les promenades. Il s'ingénie à la surprendre agréablement, à lui envoyer des cadeaux mystérieux; enfin, il est comme malade du besoin d'embrasser et de bénir son enfant. Pauvre duc, pauvre ami !
c Mais cela a duré assez longtemps
pour l'expiation de sa faute envers moi, trop longtemps pour la satisfaction de mon injuste dépit. Je rougis d'avoir résisté si longtemps à la voix de mon cœur. Je viens à vous, madame, pour que vous m'aidiez à réparer mon tort et à rendre le bonheur à celui qui, par son dévoûment et son respect pour moi, est redevenu digne à mes yeux de tout mon dévoùment , de tout mon respect.
« Veuillez, madame, me recevoir demain dans la matinée; nous avons à causer ensemble sans témoins. J'ai besoin de vos conseils, j'ose dire de votre sympathie. J'y ai droit par mes chagrins, je
ia mérite par les sentiments de tendre vénération que je professerai toujours pour vous.
« DoLORÈs, duc liesse de Florès.
« 1\ S. Je n'ai pas besoin de dire à la femme la plus généreuse et la plus délicate qui existe , que ma lettre et notre entrevue doivent être ignorées de tous, et du duc particulièrement. »
\arraliOîi de récrivaiii qui a recueilli les documents de celie Iilsioire.
ÎNIadame de Saule consiiUa Stéphen sur la lettre qu'on vient de lire et le questionna sur le caractère de la duchesse.
Stéphen avait été invité plusieurs fois par le duc de Florès à des réunions choisies. Il connaissait l'entourage des deux
époux; il avait vu plusieurs fois la belle Dolorès, qui Tavait reçu et traité avec une distinction particulière.
Voici le portrait qu'il tît de cette iémrne à Anicée. C'était une beauté espagnole accomplie, et l'hyperbolique Hubert Clet n'exagérait rien en la comparant à une syrène.EIÎe avait des séductions irrésistibles, une grâce enchanteresse, rehaussée par une élégance luxueuse d'un goût exquis. Elle ne paraissait nulle part sans éclipser toutes les autres femmes ; aussi aimait-elle à paraître partout. Sa coquetterie était effrénée, et longtenips elle avait eu un cortège d'esclaves qui auraient
LA l'iL^EULE. 51
vendu leur àiae pour un de ses sourires. .Mais on se lasse pourtant, à la longue, d'une vaine poursuite. Outre que les fréquents voyages de la duchesse en Espagne, en Angleterre, en Italie, en Orieni même (car elle avait l'humeur voyageuse), avaient souvent rompu ses relations et changé son entourage, il était enfin de notoriété publique que cette agaçante beauté était d'une vertu invincible ou d'une fidélité de cœur à son mari qui rendait sa fidélité conjugale inébranlable.
— Savez-vous, dit Anicée en souriant, que ce portrait ressemble un peu à celui
o2 LA Filleule.
de la belle Pilar, et que le duc paraît destiné à inspirer les passions les plus rares, celles qui subjuguent la coquetterie même ?
— Il y a plus d'analogie qu'on ne pense, répondit Stéphen, entre les vieux et les nouveaux chrétiens d'Espagne.
Chez les méridionaux, quand le cœur et 9 les sens s'attachent exclusivement à un être de leur choix, l'imagination ne reste pas moins accessible à la fantaisie de plaire à tous, et c'est une fantaisie ardente, soutenue, qui leur semble un dédommagement légitime de la vertu. La gitana alimente sa coquetterie parla eu-
LA l'ILLtULE. 53
pidité, l'Espagnole par la vanité. Il faut bien qu'il y ait une cause à cette antique jalousie classique des Espagnols pour leurs femmes. Celle-là me semble assez fondée.
•— Et le duc, est-il jaloux? demanda madame Marange.
— 11^ l'a été, répondit Stéphen, et il faut que ces deux époux aient Tun pour l'autre un fonds d'affection bien sincère et bien solide, pour qu'elle ait résisté aux tempêtes de leur intérieur. Tout cela s'est calmé avec le temps. La duchesse s'est lassée de confier ses chagrins do-
i mestiques à une vingtaine d'amis, qui se
sont lassés à leur tourd'essuyer, sans profit, ses belles larmes. J'ai vu des scènes moitié dramatiques, moitié comiques, où notre ami Clet, enrégimenté parmi les soupirants, se croyait toujours à la veille de devenir le consolateur de cette lionne rugissante, laquelle, en dépit de l'opium du poète blasé, l'émouvait fortement par ses pleurs, ses évanouissements, sa noire crinière éparse sur ses blanches épaules, et toute cette mise en scène de la passion espagnole, qui pose toujours un peu, lors même qu'elle n'est pas jouée. Il y avait aussi à se faire admirer, plaindre et désirer, une sorte de vengeance mo-
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raie chez la duchesse ; mais tout l'effet a été produit, les aspirants en ont été pour leurs frais, et depuis que les époux semblent fixés définitivement à Paris, leur intérieur, en continuant de resplendir dans un cadre assez brilIaiU, est devenu plus voilé, plus calme, par conséquent plus di^ne et plus heureux, je le présume.
Cette conversation avait Heu dans le petit salon de la rue de Courcelles, tandis que Morénita courait dans le jardin.
— Ainsi, pour nous résumer, reprit xXnicée, c'est une coquette à demi coui-
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gée, une jalouse à demi réconciliée. Sa lettre vous paraît-elle sincère, et n'y voyez-vous pas un piège? On plaide quel- Cfuefois le faux pour savoir le vrai. Le secret qu elle me demande m'inquiète un peu. Si ses intentions sont généreuses, pourquoi les cache- t-elle à son mari?
— Vous êtes trop généreuse vousmême, répondit Stéphen, pour trahir une femme qui se confie à vous; mais votre scrupule est fondé, et c'est à moi de déjouer les embûches s'il y a lieu. Laissez-moi faire; accordez l'entrevue pour demain, je vous dirai ce soir quelle attitude vous y devez garder.
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Anicée écrivit deux mots à la duchesse pour lui donner le rendez-vous qu'elle demandait. Stéphen alla trouver le duc à la Bourse, où il jouait un peu de temps en temps, et où il flânait presque tous les jours. C'était un homme un peu désœuvré, d'une imagination vive que ne soutenait pas une éducation assez sérieuse, et qui, parfois, ne savait que faire de son intelligence active et de sa volonté ardente.
11 n'était guère plus âgé que Stéphen et pouvait passer pour un des hommes les plus beaux, les plus élégants et les
plus aimables de raristocralie espagnole et parisienne.
Stéphen, qui avait toujours conservé un certain ascendant sur lui, exigea sa parole d'honneur qu'il ne parlerait jamais à sa femme de la lettre qu'il lui montrait, et lui promit, en retour, que madame de Saule, dans son entrevue avec la duchesse, ne parlerait et n'agirait que conformément aux intentions du père de Moréna.
Le duc parut vivement touché de la lettre de sa femme.
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— Fiez-vous à elle, s'écria-t-il ; elle est fière et vindicative ; mais quand elle a pardonné, elle est loyale et généreuse ! Je suis ravi çle l'idée d'un rapprochement possible entre ma fille et moi, et ma reconnaissance pour la duchesse est profonde. Je garderai pourtant le secret de votre délicate indiscrétion, je le dois; mais j'attendrai avec impatience la surprise que ma femme me ménage, et je m'y laisserai prendre avec une joie extrême.
— A la bonne heure! dit Stéphen.
jNîais vous parlez d'un rapprochement
GO LA FlLLtULE.
possible. Il faut que je sache comment vousTentendez.
— Comment puis-je vous le dire? reprit le duc. Ce sera comme ma femme l'entendra, car vous conviendrez qu'elle a chez elle des droits imprescriptibles.
— Attendez ! dit Stéphen. La duchesse peut vouloir vous réunir à votre fdle en la prenant sur ce pied dans sa maison. Si telle est votre volonté, madame de Saule n'a rien à objecter. Elle subira avec courage la profonde douleur de se voir arracher l'enfant qu'elle a recueilli et élevé avec tant d'amour, ainsi que la
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crainte assez fondée de voir achever l'éducation de celte enfant dans des conditions trop brillantes pour être aussi salutaires.
— Non! s'écria vivement le duc, jamais je ne paierai par l'égoïsme et l'ingratitude le dévoùment d'une si noble femme. Mettez à ses pieds mon cœur et ma volonté. Je ne lui reprendrais ma fille que le jour où elle me dirait : J'en suis lasse, je ne m'en charge plus.
— Je n'attendais pas moins de vous, dit Stéphen. A présent, voici l'autre éventualité. La duchesse peut vouloir, par
bonne intention, s'arroger certains droits d'adoption maternelle sur cette jeune fille, l'emmener dans le monde, la séparer momentanément de sa véritable mère adoptive ; enfin, contrarier beaucoup, à son insu, les idées que celle-ci s'est faite de l'avenir moral de son enfant. Un conflit de sollicitudes diversement entendues peut s'élever entre ces deux protectrices; à laquelle des deux, vous qui, seul, avez l'autorité naturelle et légitime devant Dieu, donnerez-vous raison, si l'on vient à invoquer votre décision ?
— A madame de Saule, n'en doutez
pas, répondit le duc avec un peu d'entraînement. A celle qui...
Il s'arrêta, craignant d'établir entre ces deux femmes un parallèle trop désavantageux pour la sienne. II se reprit :
~ A celle, dit-il, qui a, par quatorze années de soins assidus et de dévouements sublimes, acquis, devant Dieu et devant les hommes, une autorité nlus légitime et plus sacrée que la mienne. ' Étes-vous content? et croyez-vous que madame de Saule serait plus tranquille si j'allais moi-même, dès ce soir, la confirmer dans ses droits? Ma femme a si
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longtemps surveillé toutes mes démarches, que je n'ai jamais osé aller remercier, de vive voix, cet ange de vertu et de bonté. Je craignais aussi, en voyant de près ma fille, on lui parlant, de ne pouvoir contenir mon émotion. Mais puisque aujourd'hui...
— Attendez à demain, dit Stéphen ; si la duchesse se fait un noble et doux plaisir de pousser elle-même votre fdle dans vos bras, nous ne devons pas l'en priver d'avance. Je reviendrai demain vous dire le résultat de l'entrevue, et nous aviserons. Jusque-là, madame de Saule agira, avec la duchesse, selon la conscience de
son affection pour Morénita, et conformément à l'autorité que vous lui transmettez par ma bouche.
On voit, par ce qui précède, que jamais le duc n'avait parlé à madame de Saule ni à Morénita. 11 les avait guettées ou rencontrées assez souvent pour bien connaître les traits de Tune et de l'autre. Un double enthousiasme s'était allumé en lui, l'orgueil paternel et une admiration pour Ânicée dont il lui eût été difficile à lui-même de définir la nature.
Au fait, c*était un couple idéal, en
même temps qu'un contraste charmant,
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que ces deux êtres si divers : Anicée avec son incontestable beauté, image de la sérénité de son âme ; Moréna avec sa physionomie expressive et sa vivacité nerveuse. D'un côté, le charme profond et doucement pénétrant ; de l'autre, la séduction impétueuse et saisissante. Moréna se trompait en se croyant laide. Sa petite personne, dont elle s'inquiétait si fort, était un chef-d'œuvre de la nature. Stéphen, observateur savant, voyait, avec ses yeux de parrain et de philosophe, certains indices révélateurs de facultés morales incomplètes dans certaiaes grâces que l'artiste seul eût adorées. Jiais l'homme est généralement plus
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poète que sage, il aime mieux ce qui Tétoîine et l'inquiète que ce qui le rassure et le charme. Personne, si ce n'est Stéplien ou Roque, ne pouvait voir Morénita sans subir une sorte de fascination, ou tout au moins une curiosité maladive d'étudier Tétrangeté de cette grâce, de cet esprit, de cette destinée.
Faible de muscles, robuste de santé el de volonté, remarquablement petite, mais taillée, comme les figures des ca» mées antiques, dans des proportions si élégantes qu'elle paraissait grande quand on la voyait isolée, blanche aux lumières à force de finesse et de transparence
dans la peau, bien qu'elle fût d'un ton olivâtre en réalité, nonchalante et contemplative, mais tout aussitôt capable d*une attention soutenue et d'une assimilation rapide ; colère et craintive, tendre par accès, glaciale dans la bouderie, inconstante et tenace selon que sa fantaisie devenait passion ou sa passion fantaisie, elle était un problème pour quiconque s'engouait de ce qu'elle avait d'attrayant, sans vouloir faire la part de la fatalité de l'organisation, ce ver mystérieux qui ronge les plus belles fleurs.
Le duc était saintement et naïvement épris de sa fille. Il chérissait en elle, .non-
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seulement le fruit de ses entrailles, mais encore le souvenir de ce type qui l'avait enivré et entraîné jadis, en dépit de son amour pour sa femme et de la religion du serment conjugal, qui n'était point une chimère à ses yeux. 11 se sentait dominé d'avance par cet enfant expansif et téméraire.
La duchesse vint à la rue de Courcelles à rheure indiquée. Elle exprima tout d'abord à madame de Saule le désir d'emmener Morénita et de ne plus s'en séparer. L'étonnement que le refus formel d'Anicée lui causa étonna Anicée à son tour. Celle-ci comprit que la duchesse ne
comprenait rien à Taffection maternelle, et regardait l'adoption d'un enfant comme une charge plus méritoire qu'agréable.
Elle se rabattit alors sur la proposition d'emmener Moréna chez elle pour quelques jours. Anicée s'y refusa également.
— Cela est impossible, lui dit-elle avec la fermeté qu'elle savait mettre dans la douceur, à moins que Moréna ne soit officiellement adoptée par son père. Jusqu'ici, telle n'a pas été l'intention du duc. Or, tant qu'elle ne sera pas mariée, elle ne doit pas mettre les pieds sans moi
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dans une maison où on peut la croire étrangère.
— Vous êtes bien rigide, répliqua la (g duchesse avec un peu de dépit. Je pen- C sais pouvoir me préoccuper aussi, et avec quelque succès peut-être, de l'établissement de cette jeune personne. Dans la retraite où vous l'enfermez, elle trouvera difficilement le moyen de s'éclairer sur son choix. Est-ce que vous ne croyez pas le temps venu de la produire un peu dans le monde, et dans ce cas, la première maison où elle doit paraître, n'est-elle pas la mienne?
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— Oui, madame, répondit Anicée, mais le moment n'est pas venu, selon moi. Ma fille n'a que quatorze ans.
— Eh bien, je me suis mariée à quinze ! dit la duchesse presque irritée.
— Et moi à seize , reprit doucement Anicée, et croyez-moi, madame, c'était beaucoup trop tôt pour toutes deux.
— Enfin , madame, concluons, dit la duchesse, qui ne s'attendait pas à faire si peu d'effet sur madame de Saule. De toutes façons, même pour un jour, même
pour une heure, même avec vous, vous me la refusez? ♦
— Non, madame; si M. le duc exige que je vous la présente chez lui, je n'ai pas le droit de m'y refuser.
— Fort bien, s'écria la duchesse, tout à fait piquée ; vous ferez le sacrifice de déroger à vos habitudes de retraite pour complaire à l'époux infidèle; vous ne ferez rien pour l'épouse généreuse qui pardonne, et dans l'intérêt même de l'enfant, vous ne la confierez pas à sa protection?
Anicée réussit, par sa raison pleine
d'égards et de douceur, à calmer cette àme irritable, et à lui faire comprendre qu'il ne fallait pas placer le duc dans Falternative d'avouer sa faute aux yeux du monde, ou de ne pas recevoir sa fdle avec la distinction particulière qu'elle méritait de lui.
La duchesse subit, en dépit d'ellemême, l'ascendant de cette femme plus forte qu'elle de sa conscience et consentit à se laisser guider par elle dans l'acte de générosité conjugale dont elle voulait se faire un mérite auprès de son mari.
11 lui fallut d'abord renoncer ou paraî'
tre renoncer à avoir ce mérite aux yeux du monde. Anicée exigea que tout se passât, jusqu'à la manifestation des volontés paternelles, dans le secret de Tin-
> timité.
La duchesse céda et partit en remerciant madame de Saule de son bon conseil.
IT
Deux jours après cette entrevue de ses deux protectrices. Morénita reprenait son journal.
Journal de Morénita.
Paris, 19 novembre 1846.
Je ne voulais plus rien écrire. Cela
m'avait fait trop de mal ! Il me semblait qu'en me racontant mes peines, je les augmentais et leur donnais une réalité qu'elles n'auraient pas eue sans cela. Aujourd'hui que mon esprit est dans une disposition plus riante, je veux enregistrer le souvenir de celte soirée.
Que signifie-t-elle? Je n'en sais trop rien. Mais il y a encore du mystère làdessous. M. Clet dit qu'il n'y a d'agréable dans la vie que l'inconnu. Bonne maman appelle cela un paradoxe. A-t-elle raison? Les cachotteries qui m'environnent ont leurs moments de charme, mais je sens souvent aussi les épines de la eu-
riosité inassouvie m'atteindre au milieu • de toutes ces guirlandes de roses où Ton enferme mon petit horizon..
Nous venions de dîner, et mon parrain prenait son café au coin du feu. J'avais entendu mamita défendre sa porte, excepté pour deux personnes qu'elle n'avait ni nommées ni décrites à ses gens, mais qui devaient demander M. Stéphen tout court. Elle avait dit cela, ne croyant pas être entendue de moi. Et je croyais, moi, que c'était quelque rendez-vous d'affaires ; je m'attendais à m'ennuyer.
On a demandé mon parrain ; il est m. 6
sorti (lu salon et y a ramené aussitôt une belle, jolie, charmante femme, parée comme pour une demi-soirée, mais avec quel goût et quelle recherche ! Elle avait une robe de soie blanche à grandes fleurs flambées, des fuchsias de corail montés en or, des dentelles magnifiques et une profusion de bracelets, tous plus beaux les uns que les autres. C'est bien joli d'avoir une quantité de bijoux différents.
Mamita m'adonne tous les siens. Elle dit . que ce sont des objets d'art agréables à regarder , incommodes à porter , mais que, si cela m'amuse, il n'y a pas de raison pour m'en priver. Mais elle n'est pas immensément riche, ma bonne mamita ;
elle n'a jamais été coquette, et elle fait tant de bien, que son écrin n'était pas très éclatant. Mon parrain me blâme d'aimer follement la parure, depuis que nous sommes revenus ici. Que veut-il donc que j'aime ? Il n'a qu'à m'aimer un peu plus, lui ; il verra si je me soucie des chiffons et des affiquets dont j'essaie de m'amuser.
La belle dame, après les politesses un peu sans façon qu'elle a adressées à mes deux mamans, s'est mise à me regarder avec tant de curiosité, que moi, qui ne suis pas timide, j'ai failli en être décontenancée. Cela commençait même à de-
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venir impertinent et à me dohner l'envie de l'être, lorsqu'elle est venue à moi et m'a demandé avec beaucoup de grâce la permission de m'embrasser. J'ai été fort surprise, j'hésitais, je regardais mamita. Celle-ci m'a dit : « Madame a connu des personnes de ta familte et s'intéresse à toi réellement. Remercie-la de la bonté qu'elle te témoigne. *
La belle dame m'a tendu sa belle main, j'ai encore jeté un coup d'œil furtif sur mamita, mais elle ne m'a pas fait signe de la baiser. Je me sens bien d'être un peu fière ; et, ne me souciant pas de faire plus de frais qu'il n'en faut, j'ai présenté
mon front, qu'on a baisé avec assez de franchise, à ce qu'il me semble.
Alors nous avons été bonnes amies.
Cette dame a l'aplomb et le ton familier des personnes du grand monde. Nous n'en voyons pas beaucoup, mais celles qui viennent chez nous de temps en temps ont toutes un air de famille. Pourtant celle-là est Espagnole. Sa physionomie et son accent lui donnent une certaine originalité.
Comme elle me paraissait un peu indiscrète dans sa manière de m'interroger sur mes goûts et mes plaisirs, j'ai
pris mon ouvrage pour rpmpre la conversation ; mais elle paraissait décidée à me faire la cour. Elle a rapproché sa chaise de la mienne, et regardant mon crochet, elle m'a demandé si je savais faire un certain point que je ne connaissais pas. Elle a pris ma soie et mon moule pour me l'enseigner, louant avec exagération l'adresse avec laquelle j'apprenais à le faire. Pendant qu'elle démontrait, je m'avisai de regarder ses bracelets. Elle me les passa tous dans les bras, disant que je les verrais mieux. .!e
me suis laissé faire, comptant les lui ren-
« dre, et pensant qu'elle me prenait pour
un joujou. Comme cette dame est assez '
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potelée, j'avais de ses bracelets jusqu'au coude.
Nous étions dans cette espèce de camaraderie improvisée, quand on a demandé mon parrain pour la seconde fois.
II est sorti et est rentré avec un grand et beau jeune homme qu'on a appelé plusieurs fois, par mégarde, je pense, monsieur le duc. Son premier mouvement a été de saluer mamita et bonne maman, auxquelles il a baisé la main. Puis apercevant sa femme, qu'apparemment il ne s'attendait pas à trouver là, il a fait une
exclamation de surprise et a paru eml)arrassé. Je ne suis pourtant pas sûre
que tout cela ne soit pas une comédie. Est-ce pour moi qu'elle a été jouée? Je ne comprends pas pourquoi.
La duchesse, après lui avoir tendu la main, qu'il a reçue presque à genoux, ce qui m'a encore étonnée passablement, me Ta présenté comme son mari, en ajoutant que, lui aussi, avait connu mes parents et prenait à moi un grand intérêt. Puis, comme le duc me saluait et me regardait d'un air attendri, elle m'a poussée vers lui en me disant de l'embrasser. j'ai rougi beaucoup. Je n'ai pas l'habitude d'embrasser les hommes, et mon parrain m'a bien fait sentir que je n'étais
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plus assez petite fille pour prendre cette familiarité, même avec lui.
Le duc, qui paraissait plus troublé que moi, a pris mes deux mains dans les siennes et les a portées à ses lèvres en me disant :
— Ma chère miss Hartwell, j'ai Fàge
qu'aurait votre père et j'ai été son ami. J'ai peut-être le droit de vous donner la bénédiction qu'il vous donnerait en vous voyant si charmante et si intéressante.
Mais je veux vous inspirer de la confiance avant de vous demander un peu d'amitié. Les présentations solennelles sont
toujours gênantes à votre âge : *permettez-moi de causer avec vous , et faitesmoi taire si je vous importune.
Je me suis sentie tout à coup si à Taise et si complètement gagnée que j'ai regretté (le ne pas l'avoir embrassé. 11 ne m'aurait pas repoussée comme fait mon parrain, lui !
Mamita nous a aidés à nous mettre en rapport plus vite, en lui disant, avec une modestie maternelle, que je comprenais l'espagnol. Quand sa femme et lui ont vu que je parlais leur langue tout aussi bien qu'eux, ei comme si c'était la mien-
ne propre, ils ont fait des cris d'admiration et ont béni mamita sur tous les tons pour l'excellente éducation qu'elle m'a donnée. J'ai un peu souri de cet orgueil national et leur ai recommandé de ne pas dire trop de mal de mamita devant elle, en espagnol, vu qu'elle le comprenait tout aussi bien que moi. Mamita s'est obstinée à leur répondre en français, prétendant qu'elle ne voulait pas leur fatiguer l'oreille par une prononciation défectueuse et qu'elle ne connaissait un peu la langue que pour m'avoir entendu prendre mes leçons avec mon parrain.
Dans le fait, je crois que mamita faisait
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là un acte de respect envers sa mère, qui n'entend pas cette langue, et, proiitant de l'exemple, voulant paraître aussi une bonne fille bien éleyée, j'ai reparlé français tout le reste de la soirée. Vraiment, je me suis senti beaucoup d'amour-propre devant ce duc, qui me plaît à la folie. J'ai trèsbienjoué du piano et très joliment chanté en espagnol devant lui. Pour un peu, j'aurais dansé le boléro, que j'ai appris toute seule, en secret, devant la psyché de ma chambre, après l'avoir vu danser à Fanny Elssler. Je sais bien que je le danse, sinon mieux qu'elle, du moins plus dans le vrai caractère.
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Le duc était enchanté de moi, et sa femme aussi. Un'y a pas d'éloges qu'ils n'aient fait de moi à mamita, à tel point qu elle les a priés de ne pas me gâter.
— Elle a trop de bon sens pour être vaine, leur a-t-elle dit : dites-lui surtout de continuer à être modeste ; cela vaudra encore mieux que tous ses petits talents et toutes ses gentillesses.
Elle disait cela pour moi, cette bonne mère ; mais, au fond, elle était très fière de mon succès devant ces étrangers, je le voyais bien. Quand ils ont pris congé, comme ils ne parlaient pas de revenir,
j'ai cédé à un élan qui m'est venu, de dire au duc :
— Eh bien, est-ce que nous ne nous reveiTons pas ?
— Vous le voyez, a-t-il dit à mamita en me pressant un peu sur son cœur :
nous sommes déjà si bons amis que nous avons de la peine à nous quitter, et que me voici tout à fait triste et malheureux, si vous ne permettez à la duchesse et à moi de revenir.
Mamita a dit qu'elle comptait bieji
qu'ils reviendraient souvent. J'ai voulu aloi^ remettre tous les bracelets à la duchesse ; mais elle m'a priée de les garder, et comme mamita objectait que j'étais trop jeune pour tant de luxe, elle a dit qu'elle reviendrait les chercher et qu'elle désirait qu'ils me fissent penser à elle en attendant. Je vois bien qu'elle veut me donner tout cela. C'est insensé, il y en a pour une somme folle; j'ai été étourdie d'un pareil cadeau. Mamita a dit, quand nous avons été seules avec mon parrain, que sioninsistait, je n'aurais pas bonne grâce à refuser ; alors je me suis vue à la tête de tant de bracelet?, que, pendant un moment, je les ai examinés l'un
9G LA FIl.LI.LLE.
après rautre, comme un enfant que je