‹ La filleule (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · SUIS · texte numérisé non relu

SUIS

Hélas ! mon parrain est bien cruel pour moi ! tantôt il me reproche de faire la demoiselle, et tantôt de n'être qu'une morveuse. Que veut-il donc que je sois? On m'a aidée et poussée à faire des progrès qui, je lejois bien, dépassent la portée de mon âge en bien des choses, et si je m'abandonne à mes idées, il me fait taire ou me rembarre : si je redeviens enfant pour m'amuser à des hochets, il me prend en pitié !

11 ne m'a pourtant pas chapitrée ce

La KIILKULE, 91

soir; mais mamita ayant essayé de savoir si ces personnes également m'étaient sympathiques, comme j'iiésitais un peu avant de répondre, il a dit, lui, d'un ton moqueur :

— Bah ! croyez-vous qu*elle puisse songer, ce soir, à autre chose qu'à ses bracelets ?

J'ai eu alors du dépit, et, n'hésitant

plus à me prononcer, j'ai dit que tous les

bracelets du monde ne m'empêcheraient

pas de juger que la duchesse était une

bonne femme un peu commère, et le duc

un homme presque aussi parfaitque mon iii. 7

98 LA FIIXF.UI.E.

parrain, mais beaucoup plus indulgent pour moi.

Cette réponse a paru étonner mamita, qui a , certes , une grande affection et même de l'engouement pour mon parrain. Elle a failli me contredire, puis elle s'est arrêtée , et sans prendre note de mon reproche, elle a fait l'éloge du duc. J'ai demandé son nom; mamita a paru hésiter; mon parrain s'est hâté de dire :

— Jusqu'à nouvel ordre, il n'a pas de nom ici. Des raisons de famille l'obligent à y venir incognito.

Il a fallu me payer de cette réponse.

Won parrain, qui demeure un peu loin d'ici, nous a souhaité le bonsoir, et moi, me sentant le cœur très gros, de son air toujours froid et dur avec moi, j'ai été me coucher. Mais loin d'avoir envie de dormir , voilà que je griffonne encore dans mon lit à une heure du matin.

Mon Dieu ! à quoi cela me sert-il ? Cela ne me soulage pas. Si je lui écrivais, à lui, ce serait différent ; mais il se moquerait de moi , et pourtant il me semble que je saurais lui faire par écrit des reproches mieux tournés que je ne peux les dire.

100 I.A FILI.in.K

Allons, allons ! qu'ai-je besoin de penser toujours à lui? C'est un homme bizarre; personne ne le croit, mais moi je le sais. Je sais que sa bienveillance, son grand esprit, sa tolérance, son savoirvivre , ne l'empêchent pas d'avoir des manies, des grippes, et que je suis l'objet d'une des mieux conditionnées. Pourquoi moi, héhis? moi qu'il aimait tant quand j'étais petite ! moi qu'il faisait sauter sur ses genoux avec tant d'amour ! moi qu'il a pris ensuite tant de soin à instruire et à qui il parlait toujours comme un père à sa fille ! moi à qui il écrivait, durant son grand voyage, des lettres si bonnes ! 11 m'a revue, et, dès le premier

LA FILLEULE. lOî

jour, j'ai senti que je ne lui plaisais plus ; qu'il me regardait avec curiosité, avec ironie, avec aversion !... Oui, c'est de la haine qu'il a pour moi maintenant !

Comment ai-je pu mériter cela, moi qui fais tant d'efforts pour corriger en moi ce qu'il blâme, moi qui renonce si courageusement à tous les amusements qui lui déplaisent? Avant-hier encore, j'avais envie d'aller à l'Opéra. Nous n'y allons pas trois fois par an. Mamita y consentait. C'était pour entendre GuiU laumeTell! il a dit qu'il valait mieux, à mon âge, entendre de la musique au Conservatoire, et surtout apprendre à

lire soi-même, que de se brûler les yeux et de se blaser les oreilles au théâtre. J'avais envie de pleurer. J'aime tant le spectacle ! L'effort que je fais pour cacher le plaisir que j'y goûte me donne chaque fois la fièvre. Eh bien! je me suis soumise sans raisonner , j'ai renfoncé mes larmes, et il ne m'en a pas su le moindre gré. Ah ! je suis bien malheureuse !

2 heures du malin.

Je pleure et je m'agite sans pouvoir dormir. J'aime autant me remettre à écrire que de me battre comme cela avec mes idées noires, Qu'est-ce que j'ai donc,

mon Dieu? et pourquoi suis-je si sensible à l'indifférence d'un homme qui , après tout, n'est pas mon père, et n'est peut-être pas seulement mon tuteur?

Mon ami , mon protecteur véritable , c'est probablement ce duc qui est venu hier soir et qui paraît si bon. Il paraît aussi plus jeune et il ^t certainement plus beau que M. Stéphen. J'ai fait tout mon possible pour lui plaire, et j'y ai réussi. Sa femme lui a dit en espagnol, avant qu'elle sût que j'entendais cette langue, qu'elle me trouvait jolie, jolie comme un démon ; il a répondu : Non ! jolie comme yoms, jolie comme un ange.

Je suis donc jolie, enfin? Pourquoi

mon parrain me trouve-t-il laide? Il n'est pas comme mamita, qui m'admire en tout ! Décidément je ne veux plus me souvenir de lui, je ne veux plus l'aimer. Je veux penser à mon cher duc. Qui sait... une idée folle !... si ce n'est pas lui qui est mon père? Non, c'est impossible, sa femme n'est pas ma mère, je le sais bien, et d'ailleurs ma mère est morte.

Mais il pourrait avoir été marié deux fois... Alors pourquoi cacherait-il que je suis sa fille ? Ah ! peut-être que cette belle dame qu'il a épousée en secondes noces n'a pas voulu qu'il m'élevât dans sa maison. Elle a sans doute d'autres enfants, et elle est jalouse de moi. A présent, elle

se sera repentie de sa cruauté et elle vient pour me consoler, en attendant qu'elle me permette de rentrer dans la maison paternelle ! Oui, voilà enfin une supposition assez vraisemblable, après toutes celles que j'ai déjà faites et qui se sont trouvées absurdes. 11 est certain que mon père est vivant, parce que mamita, qui ne sait pas, qui ne peut pas mentir, ne m'a jamais dit avec insistance ni avec assurance qu'il fût mort.

Et tous ces cadeaux que je reçois chaque année pour mes étrennes et le jour de ma naissance? C'est sans doute la duchesse qui me les envoyait pour me dé-

dommager de m'avoir privée des caresses de mon père

La rêverie, le sommeil ou les larmes avaient interrompu le journal de Morénita; elle ne le reprit pas les jours suivants. Elle fut assez sérieusement indisposée.

Cette jeune fille éprouvait pour Stéphen une passion naissante dont le début s'annonçait avec la violence qu'elle portait dans tous ses engoùments. Mais malgré la précocité de son développenient physique, élevée par madame de

Saule, elle avait encore toute l'ignorance de son âge, et donnait encore le nom de tendresse filiale à ce sentiment qui l'agitait.

Stéphen vit le danger, non pas de se laisser séduire un seul instant par tant de beauté, d'innocence, de jeunesse et de flamme, mais celui de laisser croître dans ce pauvre cœur un mal incurable. D'abord il ne crut pas ce mal aussi sérieux qu'il l'était ; mais il vit des progrès si rapides qu'il en fut eff'rayé, et pensa sérieument au moyen de le conjurer.

Les affectations de froideur et d'éloi'*

108 LA FILLl.ULE,

gnement amenant une sorte de désespoir chez sa pauvre filleule, il essaya d'un autre système, celui de la douceur et de la bonté. Mais, dès le premier jour, il dut y renoncer entièrement : l'effet était pire. Morénita arrivait à une joie délirante ; elle lui baisait les mains avec ardeur, et dès qu'il voulait lui persuader de contenir son émotion, elle l'accablait de reproches d'une véhémence incompréhensible. L'orage de la passion bouleversait cette jeune tète. Elle semblait commencer à comprendre ce qu'elle éprouvait et avoir déjà perdu la force d'en rougir et d'y résister.

Stéphen se résolut , ou plutôt fut en-

LA FIÎJJITF. '109

traîné fatalement à lui faire un aveu terrible pour elle , hasardé pour lui et pour Anicée, car c'était la révélation d'un secret que Morénita n'aurait peut-être pas la prudence de garder et d'où dépendait encore le repos de la famille.

— Mon enfant, lui dit-il un soir qu'elle était presque folle et le menaçait de mourir de chagrin s'il ne promettait de l'aimer comme elle l'aimait , plus que tout le monde ; ce que vous me demandez-là est tout à fait impossible. Il est une personne que j'aime et que j'aimerai toujours plus que vous, parce que je l'ai aimée avant vous.

— Je sais qui, s'écria l'enfant avec des yeux ardents de colère , c'est mamita ! Vous allez me dire qu'elle le mérite mieux que moi, je ne dis pas le contraire ; mais vous n'en êtes pas moins injuste de me la préférer, car elle n'a pas besoin que vous l'aimiez tant ; elle vous aime avec piété, et moi je vous aime avec rage !

— Qu'en savez-vous, Morénita? reprit Stéphen stupéfait de ce mélange d'audace et d'innocence , de ces paroles insensées avec une ignorance si complète de leur portée. Savez-vous que pour aimer parfaitement il faut être trois fois éprouvé, trois fois saint devant Dieu, et

l\ FILLEULE. -114

que cela n'est pas donné aux enfants terribles comme vous, qui veulent tout dominer, tout accaparer, tout briser autour d'eux? Et que m'importe que vous m'aimiez avec rage, comme vous dites, à moi qui suis aimé avec religion ?

— Eh bien ! non, s'écria Morénita , pleine de l'amer triomphe d'une vengeance de femme déjà bien sentie; vous n'êtes pas aimé avec religion, et, comme mamita est la vertu même, elle ne vous aime pas du tout.

— Qu'est-ce que cela signifie? de^

I 15 LA FiLLF.LlLK.

manda Stépheii, Texaminant avec surprise et méfiance.

— ('ela signifie, répondit Morénita, que si maman vous aimait comme vous dites, elle vous aurait épousé. Eh bien ! quoique je sois une petite fille, je sais qu'on ne doit pas aimer trop un homme dont on ne veut pas, ou dont on ne peut pas faire son mari.

— Alors, ne m'aimez pas trop, Morénita, dit Stéphen avec un sourire de pitié, car je ne peux ni ne veux être le vôtre. Puisque vous savez tant de choses et faites de si beaux raisonnements, vous

auriez dû vous dire cela avant de m'aimer à la rage,

— Est-ce donc que vous êtes le mari de mamita ? s'écria la petite tîUe frappée de terreur^ et, se levant, elle ajouta avec une énergie mêlée d'une grandeur extraordinaire : Si je le croyais, je demanderais pardon à Dieu de tout ce que j'ai osé dire et penser.

— Eh bien ! je suis le mari de mamita, répondit Stéphen, gagné par la solennité que prenait cet entretien, un entretien terrible, bizarre, et qui, certes, ne pouvait pas se renouveler.

4 14 LA FH.LEULE.

— Le monde l'ignore, ajoiita-t-il ; mais nos amis, nos serviteurs le savent... H allait lui expliquer par quelles circonstances étranges et cruelles il avait été forcé de tenir son mariage secret jusqu*à ce jour, mais Morénita ne Tentendait plus. Elle était tombée sur un fauteuil, elle était évanouie.

Stéphen, qui avait réussi à cacher à sa femme la cause des bizarreries de leur fille adoptive, et qui avait choisi pour cette conversation avec elle un jour où Anicée était sortie avec sa mère, secourut l'enfant sans vouloir appeler les domestiques. Elle n'eut pas une larme, pas

une plainte, pas une réflexion, et se renferma dans un morne silence. Il essaya alors de lui raconter succinctement sa vie, et comment Julien, le frère d'Anicée, avait failli périr dans un duel dont il était la cause involontaire et fatale. Le jeune homme n'avait pu entendre dire que sa sœur allait faire, à trente ans, la folie d'une mésalliance inouïe ; lui, qui ne croyait pas à l'amour d'Anicé^ et de Stéphen, et qui n'y eût rien compris, il avait souffleté un de ceux qui se livraient à ces commentaires et qui répandaient dans son monde de sanglantes critiques sur Tabsurde passion de sa sœur, sur l'hypocrite* ambition de Stéphen, sur

la tolérance pliilosopliique de la mère. II s'était battu , il avait été grièvement blessé. On l'avait sauvé à grand'peine ; mais cette catastrophe avait rendu impossible un mariage officiel qui, chaque jour, eût exposé Julien à des périls semblables ; car il persistait à estimer Stéphen et à croire sa ^ç^wv innocetite i\e la fantaisie qu'on lui attribuait.

Devant de tels obstacles, il avait fallu tromper ce monde injuste et méchant, ce frère généreux, mais obstiné dans ses préjugés. Stéphen et Anicée s'étaient mariés en pays étranger, sous les yeux de madame Marange et du chevalier de

Valesiroit, lequel était mort peu de temps après. Roque, Clet, Schwartz et les vieux domestiques avaient gardé fidèlement le secret de cette union. Julien s'était marié aussi. Il habitait le Midi de la France. Il témoignait toujours la plus vive affection à sa sœur , la plus haute estime à Stéphen, et commençait à leur écrire que, toute réflexion faite, il regrettait qu'ils ne fussent pas unis. Le monde aussi commençait à dire la même chose.

C'est que Stéphen avait conquis l'admiration de tous par des travaux d'un mérite reconnu, par une attitude constamment digne , par une conduite toujours noble et généreuse, 11 allait publier la re-

lis LA FILLKULL.

lation de son voyage scientifique. Si un succès sérieux couronnait l'œuvre de sa vie, il espérait pouvoir bientôt déclarer son mariage, et apporter à sa femme autant d'honneur et de félicitation qu'il lui eût attiré de blâme et d'ironie en agissant'prématurément.

Mais quelque liberté que cette déclaration dût apporter dans leurs relations officielles, Stéphen, satisfait d'être légitimement et indissolublement uni à la seule femme qu'il eût jamais aimée, fier de pouvoir enfin lui donner le nom que èa mère avait porté, était décidé cependant à ne pas faire régulariser son ma*

riage par les lois civiles de la France. N'ayant pas d'enfants, cette régularisation ne pouvait servir qu'à lui assurer la jouissance des biens de sa femme, et c'est à quoi il ne voulait jamais descendre.

Anicée elle-même eût rougi de l'y faire songer. Stéphen était par lui-même riche au-delà de ses besoins, qui étaient restés fort simples. 11 aimait à habiter en Berry la maison de sa mère, et à Paris un modeste appartement où il pouvait recevoir ses amis sans être forcé de les éblouir d'un luxe qui n'eût pas été sien: D'ailleurs il avait pris une si douce habitude de se regarder comme l'amant de ' sa femme, ils étaient si sûrs l'un de l'au-

MO LA IILLEULE.

Ire, la séparation de chaque jour rendait la réunion de chaque lendemain si douce, le mystère redore d'une si douce chasteté les relations trop souvent indiscrètes du mariage, il écarte si absolument les commentaires grossiers par lesquels beaucoup de gens se plaisent à en avilir la sainteté, que les heureux époux ne se sentaient nullement pressés de modifier le tranquille et solide arrangement de leur vie.

vu

De tout ce que nous venons de dire au lecteur, Stéphen ne dit à Morénita que ce qu'elle devait savoir et pouvait comprendre : la différence des fortunes entre Anicée et lui, les préventions impitoyables du monde, la résistance déjà

presque vaincue de Julien, les efforts que Stéphen avait dû faire pour mériter, par le talent, la science et la conduite, l'honneur d'appartenir à une femme comme Anicée, le désir qu'il avait de prolonger encore le temps de son épreuve, alin d'être complètement digne de se déclarer son protecteur et son protégé.

Morénita écouta cette explication d'un air calme.

— C'est bien, dit-elle quand Stéphen eut tout dit. Vous ne me méprisez pas assez, j'espère, pour craindre que je trahisse jamais le becret de ma mère. Veuil-

lez oublier ma folie ; moi, je jure qu elle est passée. J'ai fait un rêve, j'ai été malade, voilà tout ; je sens que je mourrais si quelqu'un me le rappelait. J'ose croire que personne au monde ne me causera cette humiliation.

Morénita parut très satisfaite et presque consolée d'apprendre que mamita n'avait pas eu le moindre SQupçon de son égarement, et que madame Marange n'avait jamais semblé s'en apercevoir.

Elle s'en était aperçue cependant, cette femme pénétrante et sage ; mais , n'ayant pas le moindre doute sur la prudence de son gendre, elle s'était tue,

)2!6 LA FILLFULE.

comptant bien qu'il trouverait le remède.

Stépben, voyant sa filleule calmée et en apparence très raisonnable, lui témoigna de l'amitié et s'efforça, avec un enjouement tout paternel, de lui persuader qu'elle s'était absolument trompée sur le sentiment qu'elle éprouvait pour lui. Il feignit de n'avoir jamais cru qu'à un mouvement filial exprimé avec l'exaltation d'une tête vive. Mais Moréna l'interrompit, et, prenant tout à coup l'attitude d'une femme fière et forte :

— Taisez=vous, lui dit-elle; vous ne

LA FILLKULE. 4S7

me connaissez pas , vous ne me comprendrez jamais, ni les uns ni les autres. Ce que je suis, Dieu seul le sait, et Tavenir me le révélera à moi-même !

Elle se leva et sortit. Stéphen fut un peu inquiet de son air froid et sombre. Il alla dire à la vieille bonne qui Tavait élevée, qu'elle paraissait souffrante, et l'engagea à la surveiller.

Morénita se voyant observée, fit un effort héroïque pour cacher sa souffrance et feignit de s'endormir avec calme.

Mais, au milieu de la nuit, elle eut un violent accès de fièvre, et Ânicée fut éveillée en sursaut par ses cris.

iMorénila fut malade pendant quelques jours. Roque, qui voyait partout des cas de la maladie qu'il était en train d'étudier particulièrement, prononça le mot i\Q méningite et voulut traiter la petite fille comme pour une fièvre cérébrale. Heureusement Stéphen, qui ne vit là qu'une irritation nerveuse, s'opposa aux saignées et conseilla des calmants. Au bout de la semaine, la malade était guérie.

Le duc et la duchesse vinrent la voir pendant et après sa courte maladie. La sollicitude qu'ils lui témoignèrent parut soulager et consoler beaucoup Morénita, dont l'accablement moral était extrême,

LA niirn.E. 129

et qui parut enfin reprendre la volonté de vivre. Cet enfant, au milieu de ses souffrances, avait montré à Stéphen une sorte de courage sombre et soutenu. Pas un mot de sa bouche, pas une expression de son visage n'avait trahi le secret de son ame, même dans quelques moments de déHre que lui avait donné la fièvre. Elle avait pris une résolution inébranlable.

Un jour, Morénita reçut une lettre ainsi conçue, qui se trouva dans yn envoi de fleurs de la duchesse :

« Si vous voulez savoir tous les secrets

qui vous concernent, et que jamais ni nu 9

« le duc, ni sa femme, ni votre mamila, a ni son mari ne vous révéleront, donnez « un rendez-vous à la personne qui vous « écrit ces lignes à l'insu de tous, et qui « ira prendre votre réponse, cette nuit, « dans la branche du sapin qui dépasse, « en dehors, la crête du mur de votre « jardin. 11 n'y en a qu'une, d

iVlorénita, cliose étrange à son âge et avec l'éducation* qu'elle avait reçue, n'hésita pas un instant sur ce qu'elle voulait faire. I.a nature, si longtemps et si patiemment combattue en elle par les exemples et les leçons d'Anicée, reprenait tous ses droits sur cette organisation

inquiète, téméraire et aventureuse. Rien ne peignait mieux la situation de ces deux femmes que le mot vulgaire du vieux Sch^vartz, lorsqu'il parlait d'elles avec Stéphen : ^ C'est une poule, disaitil, qui a couvé un œuf de canard, et de canard sauvage encore ! » En effet, le moment approchait où la pauvre poule, éperdue sur la rive, allait voir la progéniture étrangère se lancer dans la première eau courante qui tenterait son insurmontable instinct.

Morénita prit le costume qu'on lui avait fait faire pour ses leçons de gymnastique, leçons qui, par parenthèse, n'avaient pas

132 lÀ niî.ruLK.

rempli leur but, qui était de la faire grandir. Elle attendit l'heure où son parrain était parti, et où tout le monde était endormi. Elle s'enveloppa de sa pelisse fourrée, se glissa dans le jardin, gagna le mur, grimpa lestement dans le sapin jusqu'à, la branche indiquée et attendit résolument l'aventure.

De l'autre côté de cette muraille, médiocrement élevée, s'étendait le jardin petit et touffu d'une maison voisine. L'appartement du rez-de-chaussée d'où ce jardin dépendait n'était pas loué. Morénita, sans faire semblant de rien, s'était assurée de ces détails dans la soirée.

Au bout d'une heure d'attente, elle entendit s'agiter les branches d'un autre massif d'arbres; dont les cimes se confondaient avec celles du jardin d'A^iicée. On posa une échelle contre le mur, où l'on monta avec précaution. La nuit était tiède et voilée de nuages. L'ombrage épais du double massif que séparait le mur mitoyen rendait l'obscurité presque complète en cet endroit.

Morénita, tapie dans son arbre, tout près de la tige, sentit s'agiter la branche qu'elle surveillait. Il n'y avait pas un souffle de vent, elle reconnut qu'on interrogeait l'extrémité de cette branche

pour y trouver la réponse qu'on lui avait demandée ; alors elle retira brusquement la branche vers elle, en disant : Ecoutez !

Le premier mouvement de la personne qui venait ainsi fut de fuir. Mais Morénita ayant répété de sa voix douce et enfantine, Ecoutez! on se rassura, on se rapprocha, et une tète d'homme se montra au-dessus du mur.

— Ecoutez ! dit Morénita pour la troisième fois, et ne bougez pas. 11 n'y a pas de lettre, et c'est moi en personne qui suis là pour entendre ce que vous avez à me dire.

— iMerci pour cette confiance, répondit en espagnol une voix d'homme, plus douce que celle de nos climats et d'une fraîcheur harmonieuse, qui sembla être à Morénita l'écho renforcé de la sienne propre.

— Ne comptez pas trop là-dessus, reprit-elle, je ne sais pas qui vous êtes, et, avant tout, je veux le savoir. Ce n'est pas que je vous craigne : la branche qui nous sert de conducteur ne pourrait pas vous porter, et je serais à la maison avant que vous eussiez franchi le mur. Je n'ai là qu'un coup de sonnette à donner pour réveiller tout le monde; je crierais au voleur, et alors gare à vous !

136 LA FlLLtLLE.

— Je vois, Jlorénita, que je m'étais trompé, répondit la voix ; vous vous méfiez de moi. Un autre à ma place s'en affligerait ; moi, je m'en réjouis et vous en félicite. Voulez-vous savoir pourquoi?

— Oui, quand vous aurez dit qui vous êtes.

— Un seul mot répondra aux deux questions : Morénita, je suis ton frère !

— 0 mon Dieu ! est-ce vrai ? s'écria l'enfant crédule. Oh ! que je voudrais

vous voir !

— C'est bien facile, répondit l'inconnu, qui était à cheval sur le mur : je vais vous passer mon échelle, qui est fort légère. Nous irons dans l'appartement de ce jardin, dont le portier, qui me connaît et qui a confiance en moi, m'a coniié les clefs.

— Non, non, dit Morénita en se ravisant. Ce serait mal.

— Mal! reprit le jeune homme. Un frère et une sœur?

— Et qui me prouve que vous disiez la vérité? Voyons, êtes-vous noir comme

moi?

138 LA FILLKULE.

— Plus noir que vous.

— Alors, vous êtes d'origine indienne?

— Précisément.

— 11 me semble que votre voix ressemble à la mienne et qu'elle m'est connue, comme si ce n'était pas la première fois que je l'entends.

— C'est pourtant la première fois que je vous parle, et comme vous ne pouvez pas vous souvenir du jour de votre nais-

sance, c*est la première fois que vous me voyez.

— C'est-à-dire, observa Morénita en riant, que je ne vous vois pas du tout. Est-ce que vous me voyez, vous?

— Pas distinctement. iMais je vous ai vue plusieurs fois à votre insu.

— Vous vous intéressez donc un peu à moi?

— Je vous aime de toutes les puissances de mon âme, s'écria-t-il, parce que vous êtes belle comme la vierge d'Egyp-

te... et parce que lu es ma sœur ! ajoutat-il avec une tendresse presque aussi passionnée que son exclamation.

Un charme inconnu pénétra dans l'àme incertaine de Morénita. Elle, qui avait tant d'envie de se savoir belle, elle s'entendait louer par cette voix mystérieuse qui avait les accents de l'amour et dont elle ne pouvait se méfier, si c'était, en effet, celle d'un frère. Agitée, curieuse, elle s'écria :

— Je veux vous voir! je saurai bien si nous nous ressemblons, et si la voix du sang parle à mon cœur. Mais je ne sorti-

LA FIlî.FCLF. 141

rai pasclii jurdin de maman. Si elle s'éveillait, si elle ne me trouvait plus dans ma chambre ni dans le jardin, elle en mourrait de peur et de chagrin. Voyons, il y a chez nous, tout près d'ici, un pavillon inhabité ; je vais chercher la clef et de quoi allumer les ])ougies. Attendezmoi.

Elle retourna à la maison, s'assura que tout y était tranquille, prit une petite lanterne sourde, les clefs du pavillon et s'y rendit, afin que la porte fût ouverte au moment où elle y introduirait son prétendu frère. II y était déjà, car il paraissait connaître parfaitement les loca-

142 LA FILLFAILE.

lités, et ils entrèrent ensemble. Morénita tremblait. L'inconnu paraissait fort à Taise, et son premier soin fut d'allumer les bougies comme un homme très avide de se montrer et très sûr d'être admiré.

C'était, en effet, le plus charmant garçon de vingt-quatre ans qui existât peutêtre au monde. Sans ressembler à Morénita, il avait avec elle des similitudes de race qui devaient la frapper. Comme elle, il était frêle et d'une petite stature qui, par l'élégance rare de ses proportions, ôtait ridée d'une organisation chétive et faisait un charme de ce qui eût semblé pauvre dans celle d'un Européen.

11 était franchement bronzé, mais d'un ton si fin, si ambré, si uni, que sa peau semblait transparente. Tous ses traits étaient d'une perfection délicate. Une barbe fort mince qui ne devait jamais épaissir, mais dont la finesse et le noir d'ébène encadraient avec bonheur sa bouche mobile et ses dents éblouissantes ; une chevelure crépue qui semblait abondante par le mouvement naturel de sa masse légère, un regard dont la hardiesse paraissait brûlante, des pieds et des mains d'une petitesse et d'une beauté de forme incomparables, une voix suave comme la plus douce brise, une prononciation mélodieuse dans toutes les lan-

U4 LA FÏU.F.UIK,

gues, tel était snccinctenieiit le gitanillo.

Moréiiita fut éblouie de cette beauté de type qui ré}3ondait si complètement à l'idéal dont le moule , si Ton peut dire ainsi, était dans son imagination. Elle crut se voir elle-même sous une forme nouvelle, et, jetant un cri de surprise :

— Obî oui, dit-elle, tu es mon frère, je le vois bien, et il y a en moi quelque ebose qui me le dit.

— Eb bien ! laisse-moi donc embrasser ma sœur! s'écria le jeune homme en la Dressant sur son cœur avec une eiïu-

sioii que Morénita crut chaste, et qui cependant Teffraya.

Elle rougit et détourna la tête ; le gitano ne put qu'effleurer les tresses noires de sa chevelure.

Se ravisant aussitôt, et craignant de se trahir, il reprit le calme attendri qui convenait à son rôle et raconta à Morénita tout ce qu'elle ignorait de sa propre histoire. Il ne lui cacha qu'une chose : c'est qu'il n'était pas son frère.

Ce récit bouleversa Morénita ; elle ne

le comprit qu'à moitié» Elle était si simm. iO

pie, au milieu de la témérité de sa conduite, qu elle ne savait pas qu'on put être la fille d'un homme marié avec une autre femme et d'une femme mariée avec un autre homme. Ses questions enfantines sur ce point tirent éclater de rire le gitanillo, dont la délicatesse de sentiments n'était pas excessive. Cette gaîté, à propos d'une chose qui lui semblait si sérieuse, étonna Morénita, la fâcha et la troubla intérieurement, sans qu'elle sût pourquoi.

Rosario, qui tenait à gagner sa contîance, et chez qui la ruse pouvait se prêter à tout, reprit des manières plus gra-

ves : il essaya de lui dire qu'il y avait, en dehors des lois humaines, des unions que Dieu ne maudissait pas toujours.

—Tenez, s'écria la pauvre enfant; humihée instinctivement, si ces mariageslà sont criminels, ne me le dites pas, ne me dites plus rien ! Ne me forcez pas à blâmer mon père et ma mère !

Puis, réfléchissant malgré elle, elle ajouta tristement :

— Oui, je le vois bien, se marier avec une personne, quand on l'est déjà avec une autre, c'est mal : on la trompe ; on

148 LA FIU.EIJLE.

désobéit non-seulement aux lois faites par les hommes, mais à Dieu, par qui on a juré de n'avoir pas d'autre amitié. Voilà du moins ce qu'on m'a enseigné, ce que je crois ; et puisque mon père rougit de moi au point de ne pas vouloir que je sache qui je suis, puisqu'il m'a cachée si longtemps à sa femme, et paraît décidé à me cacher au monde, c'est que ma naissance est une honte pour lui, et que je suis, moi, un être méprisable et méprisé !

— Non, ma sœur, répondit Rosario ; les enfants sont innocents de la faute de . leurs parents.

— Vous avouez donc que c'est une taute? reprit-elle avec vivacité. Allons! je comprends tout maintenant! Mon père a eu deux femmes, ma mère a eu deux maris. Ma pauvre mère en est morte de chagrin en me mettant au monde ; je ne puis que la plaindre et prier pour elle !

Ici, Morénita, gagnée par une émotion soudaine, fondit en larmes sans trop se rendre compte de ce qu'elle éprouvait et de ce qu'elle disait; puis elle se calma brusquement en ajoutant :

— Mais mon père est bien coupable.

lui, puisqu'il l'a abandonnée à son malheur, à son repentir, à la misère, à la pitié d'autrui. Pauvre femme ! être renvoyée, oubliée, méprisée ainsi parce . qu'elle n'était pas noble, parce qu'elle était pauvre ! Pourquoi l'avoir aimée, si elle n'était pas digne de lui? Ab ! te.ez, vous m'avez fait bien du mal ! vous m'avez fait maudire mon père !

Elle pleura encore beaucoup; puis, passant à un sentiment contraire, elle s'effraya de ce qu'elle pensait et supplia Rosario d'oublier ce qu'elle venait de dire. Elle chercha des raisons pour excuser le duc de Florès, elle s'efforça d'en

LA FILLEULE. lol

trouver pour le respecter et pour l'aimer encore. Mais ces révélations, trop fortes pour son âge et très dangereuses pour un caractère comme le sien, jetèrent un si grand trouble dans son àme et une si grande confusion dans ses idées, que Kosario, qui n'avait rien su prévoir de tout cela, se repentit d'avoir été si vite.

11 faisait son possible pour la consoler et elle ne l'écoutait guère. Tout d'un coup, ses idées prirent un autre cours.

— Vous dites que nous sommes gitanos? s'écria-t-elle. Qu'est-ce donc que cette race maudite? J'en ai entendu par-

1û2 LA FILLEULE.

1er quelquefois. Je crois que j'ai vu passer de ces {^ens qu'on appelle en France des bohémiens. Us étaient laids, sales, misérables, affreux ! Ah ! oui, je me rappelle tout ! Un soir, M. Roque (vous dites que vous le connaissez) a parlé Ion- (juement devant moi de cette tribu vagabonde : c'est bien là M. Roque ! le savant qui ne se rappelle rien quand il disserte ! A présent je me souviens, moi, et je comprends pourquoi mamita voulait toujours changer la conversation, pourquoi sa mère toussait pour l'interrompre. Tout cela m'étonnait. Mon parrain n'était pas là ; M. Glet prenait la défende des pauvres gitanos, et surtout

des charmantes filles de la Bohême, comme il disait. Et il me regardait; je prenais note de tout cela, et pom^tant je ne comprenais pas. J'étais donc stupide? M. Roque disait que nous taisions pitié et dégoût dans toute l'Europe, mais qu'en Espagne surtout on allait jusqu'à l'horreur et au mépris, ce qui n'empêchait pas que les belles gitanillas ne plussent aux hommes. Elles allumaient parfois des passions. Là-dessus, oui, je crois le voir encore ! il s'est arrêté court : ses yeux se sont portés etTixés sur moi d'une manière si étrange que je me suis mise à rire de sa figure, comme un enfant que je suis, un enfant qui ne comprend rien,

qui ne devine rien. Il s'apercevait enfin que j'étais là, moi, et que j'étais une bohémienne !

En parlant ainsi, avec feu, Morénita, exaltée et désespérée, cacha sa figure dans ses mains, et, oubliant ce jeune frère qu'elle avait été si curieuse de voir et si ravie de trouver charmant, elle se mit à penser à Stéphen, qu'elle aimait, k qui elle s'était sentie si violemment désireuse de plaire, et qui l'avait tirée du bourbier de la bohème, ramassée pour ainsi dire au coin de la borne, et débarrassée de ses haillons pour la mettre dans on mouchoir comme un pauvre animal

perdu qu'on trouve sous ses pieds, et à qui Ton prend fantaisie de conserver l'existence. L'orgueil de Morénita se révoltait contre la découverte de ces faits trop réels, dont le gitanillo ne lui avait sauvé aucun détail. Elle se sentait humiliée jusqu'à la moelle de ses os, elle qui, dans ses rêves romanesques, avait été jusqu'à se croire appelée à hériter de quelque archipel fantastique découvert par Stéphen.

Elle ne pleurait plus, mais elle tordait ses mains avec désespoir, et ne songeait plus à son frère, qui l'examinait avec stupeur, 11 l'arracha enfin à cette sombre

lo6 LA FILLEULE.

méditation en l'entourant de ses bras et en l'appelant "sa sœur. %

— Ta'sœur? dit Morénitaenle repoussant avec ', amertume. Toi , enfant de la nuit, noir comme elle, beau comme une étoile, j'en conviens, mais haï et redouté de ceux qui se disent les iils de la lumière'^? Eh bien ! oui, nous sommes frères, il le faut bien ! Nous portons tous les deux au front le sceau de notre abjection, et si on ne nous eût élevés par charité, nous irions parles rues demander l'aumône, ou errer avec les chiens perdus des carrefours! Ah! vraiment, je suis une belle miss IJartwell! c'était bien la

peine de me donner tant de talents et de me façonner aux manières du grand monde ! Voilà ce que je suis, moi, une bohémienne ! Ah ! maudits soient les insensés qui se sont fait un amusement de me traiter ainsi ! Ils m'ont donné le goût de Torgueil et les besoins de l'opulence. Que comptent-ils donc faire de moi?

Rlamita parle de me marier. Vraiment!

avec qui donc? Où trouvera-t-elle un homme de sa race, ayant quelque fierté, qui voudra se mésallier à ce point? At-elle fait pousser en serre chaude, ou dans quelque ménagerie, un gitano débarbouillé comme moi de sa fange natale, et tout prêt à produire dans le monde la

rareté d'un couple de notre espèce, civilisé à J'européenneet travesti à la française?

Morénita éclata d'un rire amer, et, regardant le beau gitanillo qui la comtemplait d'un air indétinissable, elle lui prit la main avec un mélange d'affection et de dépit, en lui disant :

— C'est grand dommage que tu sois mon frère, car, en vérité, je ne vois que nous deux qui, au milieu de cette race d'étrangers et de maîtres, eussions pu nous consoler l'un par l'autre de cet esclavage doré, de cet abaissement montré au doigt !

vm

Morénita parlait en espagnol avec une sorte d'éloquence sauvage que nous renonçons à traduire. Grande diseuse de riens et amoureuse de puérilités folles quand elle redevenait petite fille, elle trouvait, dans l'émotion de la colère ou du chagrin , une abondance

étrange de sentiments exaltés et de pa- ♦ rôles acerbes. Rosario eut un instant

peur d'elle. Ce n'est pas qu'il ne fût de force à lui tenir tête dans l'occasion ; mais il se sentait épris d'elle d'une façon tout à fait insoiite dans sa vie déjà usée et blasée, et il se demandait, lui qui avait . eu tant de succès vulgaires et faciles, s'il triompherait jamais de cette âme mobile et violente dans laquelle il sentait enfin son égale.

— Morénita, lui dit-il en se mettant à genoux auprès d'elle et en prenant ses petites mains dans les siennes, vous êtes uu enfant, un enfant gâté, qui plus est.

Vous reprochez à votre destinée, à vos parents, à ceux qui vou$ ont élevée, des choses pour lesquelles vous devriez bénir le hasard à toute heure. Je ne me plains de rien, moi qui n'ai pas été choyé et adoré comme vous du ciel et des hommes. Je suis plutôt reconnaissant envers votre parrain et ses amis, qui m'ont jeté le pain de la pitié et qui voulaient me condamner au travail mécanique, s'imaginant que cela était encore trop bon pour moi. Je n'ai jamais connu ni caresses ni tendres paroles. M. Stéphen était assez doux et ne refusait pas de me faire donner les connaissances élémentaires ; le père Schwartz, que j'ai suivi quelque

164 TA nUEULE.

temps à Fontainebleau, était tantôt fort grognon, tantôt niaisement débonnaire ; c'est selon le dîner qu'il avait fait. Si j'ai appris le langage et les manières d'un homme qui ne sera jamais déplacé dans aucun monde, c'est à moi seul que je le dois. J'ai lu, j'ai regardé, j'ai écouté, j'ai deviné tout ce qui m'était nécessaire pour l'avenir que j'ai rêvé. M. Roque est un pédant et M. Clet un sot, que je donnerais tous deux volontiers au diable, si je n'avais su profiter d'eux en étudiant leurs travers et en pénétrant, par cet examen, dans les travers de leur espèce. Par l'un, je connais les prétentions des gens capables ; par Tautre, celles des gens frivoles.

LA FILLELLt. 165

Depuis, en courant le monde, j'ai regardé à tous les étages de la société. Le verdis et le cadre changent selon les degrés, mais c'est toujours la même peinture. En somme, je prends les choses comme elles sont, et, me moquant un peu de tout, je ne me sens irrité contre personne. Vous pensez que nous sommes une race d'esclaves. Quant à moi qui n'ai pas un grand d'Espagne pour père, car le mien a vécu dans les rues et péri dans les prisons avec ce qu'il y a de pis au monde ; moi qui ne suis comblé ni de douceurs ni de bijoux, et qui ne puis dire, comme vous, que mes chaînes sont dorées, moi qui suis^un bohémien complet, destiné à me frayer mon

\6(\ LA FILLtULE.

chemin sans l'aide de personne, et peutêtre malgré tout le monde , je me sens assez fort pour me faire libre, et pour me moquer de ceux qui se diront ou se croiront mes maîtres. Voyons, Morénita, belle petite fée aux rêves ambitieux , réconciliez-vous avec rétoile des bohémiens.

Il n'y a pas que nous, allez, qui soyons des enfants perdus et des produitsd'avenlure. Leur race de maîtres, comme vous l'appelez , a un trop plein de besoins et de désirs que leur société ne peut pas contenter, et le mot de bohémiens s'applique maintenant par métaphore à une bonne partie des vieux chrétiens d'Europe. La France en fourmille, et les au-

LA FILLEULK. ' 167

très nations, qui toutes copient celle-là, accueillent fort bien tous les aventuriers d'esprit, de talent ou de blagiœ, sans leur demander leur origine ou leur extrait de baptême. Nous deux, chère petite, qui avons plus ou moins la couleur de notre encre dans le sang, nous intéressons par cela même que nous étions destinés au malheur avant de naître, et les idées philosophiques, qui sont de mode, nous feront même la part meilleure qu'aux bohémiens volontaires. Ainsi, plus de honte, plus de découragement, plus de jalousie. Vous êtes jolie comme le démon Astarté, et d'une beauté qui ne ressemble à celle d'aucune femme du monde. Il faut

168 LA FILLtULE.

briller dans ce monde et y régner. Vous avez trente mille fois plus de talent et d'esprit qu'il n'en faut pour cela : mais il faut sortir de l'ombre où l'on vous tient et chercher le soleil de la mode, le sceptre de l'engouement. Vous ne vous connaissez pas, vous vous prenez pour une pauvre petite fille élevée par charité, destmée à trembler et à rougir à toute heure, en attendant l'aumône d'un mariage de convenance qu'on vous assurera à prix d'argent. Otez ces idées-là de votre esprit. Vous êtes un oiseau de liberté et de proie, qui rompra bientôt les fils dorés de sa cage et qui fera bien.

— Je necompiendspas, dit Morénita,

LA FILLIXLE. 469

qui écoutait avec une surprise croissante. Que puis-je donc faire pour m'affranchir de cette vie de famille où je souffre, j'en conviens, d'un ennui et d'un chagrin profonds? Si je demande à en sortir, on dira que je suis ingrate, et une fois condamnée comme mauvais cœur, qui est-ce qui s'intéressera à moi?

— Il ne faut jamais sortir des prisons par les grandes portes, elles sont trop en vue ; il y a toujours des portes de dégagement : prenez -en une qui s'ouvre en ce moment-ci! La duchesse de Florès a la fantaisie de vous avoir avec elle. Yotie mamita, qui p. plus d'influence sur

le duc que sa propre femme, fait résislance, parce qu'elle croit qu'on ne vous prendra pas assez au sérieux dans cette nouvelle famille, et qu'on vous y donnera des goûts frivoles. Ces goûts de luxe, de bruit et de triomphe qu'on appelle frivoles, ce sont les seuls goûts sérieux qu'une femme puisse avoir. Sans eux elle passe sa vie à avoir quatorze ans, comme votre mère adoptive, qui est encore sous la tutelle de sa maman, et qui n'ose pas avouer qu'elle est mariée. La voilà vieille femme dans une situation ridicule, tandis que belle encore et charmante, on le dit, elle pourrait briller dans le monde, avoir tous les triomphes de la jeunesse

LA FILLEULE. Ht

avec tous les protiis de lage mùr.

~ Oui, tout cela est vrai ! s'écria Morénita, dont les secrets instincts de liberté longtemps comprimés répondaient à la doctrine du gitanillo jusqu'à un certain point. Mamita est esclave de tout et voudrait me river à sa vie d'esclavage et de captivité. [Mais elle m'aime et m'a habituée à avoir besoin d'être aimée. La duchesse ne m'aimera pas. Elle fera de moi un jouet comme un petit chien, une négresse ou un perroquet. Et quand elle se dégoûtera de moi, que deviendrai-je, si mamita fâchée ne veut pas me reprendre?

— Votre mamita vous reprendra toujours, ne fût-ce que pour se conserver son rôle d*ange, qui estsansdoute sa coquetterie, à elle. Et d'ailleurs, quel besoin avezvous de ces tendresses de femmes? Ne savez-vous pas qu'elles sont fort précaires, sinon tout à fait menteuses? Croyez bien que vous êtes destinée à être haïe de toutes celles qui vous caressent aujourd'hui , car vous leur mettrez bientôt votre petit pied sur la tête , et la duchesse sera votre ennemie ce jour-là. Que vous importe !

Croyez-vous donc aussi que la mamita ne vous exécrerait pas, un de ces matins, si votre cher Stéphen s'avisait de recon-

lA FIM.EUIE. 4*73

naître que sa tîlleulle est plus jeune que sa femme?

— Stéphen ! s'écria Morénita en se levant. Ce nom avait réveillé tous les orages de son âme. Elle se rassit sans rien dire, sentant déjà grandir en elle cette force qu'ont les êtres passionnés pour refouler et cacher leurs secrets. iMais le gitanillo avait senti vibrer la corde sensible. Il se Imta d'ajouter :

— Jamais votre parrain ne vous fera cet honneur , tant que vous pousserez sous ses yeux comme un petit animal domestique ; mais étendez vos ailes et pla-

174 LA FILLF.ULE.

nez; deveDez une reine de la mode, et vous verrez s'il se souviendra de vous avoir ramassée si bas , à moins que ce ne soit pour enrager de vous avoir laissée envoler si haut. Alors, ne comptez plus sur les papas et les mamans de la rue de Courcelles. Moquez-vous de la duchesse aussi. Vous aurez une cour, ce qui vaudra mieux qu'une famille , et des esclaves, ce que vous préférerez à des maîtres.

— Vous me tentez , dit Morénita, mais vous m'abusez peut-être. Où est donc ma puissance pour conquérir ainsi une rovauté '/

LA FILLKLLE. 175

— Regarde-toi donc , ma sœur , dit Rosario en la conduisant vers la glace.

— Oui , dit-elle naïvement. Depuis que je vous ai vu , vous qui me ressemblez , je m'imagine que je dois être jolie , et à présent que vous vous regardez dans la glace avec moi, en ayant l'air d'être enchanté de ma figure , je me vois par vos yeux et je me plais. Mais suis-je donc mieux que la duchesse et que toutes ces belles dames?

— Vous êtes autre, dit Rosario. Vous ne ressemblez à aucune ; vous êtes étrange ; c'est être supérieure à toutes , c'est

être unique et légitime souveraine chez 0 une race où rèonent la lassitude et la fan-

taisie.

— Mais avec cela il me faudrait de l'esprit , de l'instruction et des talents ! Mes parents adoptifs disent que j'aurai tout cela dans quelques années, mais que je n'ai rien et ne sais rien encore.

— Ah ! je connais cette chanson-là ! répliqua le gitanillo en riant. C'est toujours le même air et les mêmes paroles. Ils m'ont élevé au son de cette serinette.

C'est bien eux, avec leur intelligence épaisse et leur croissance paresseuse ! Ils

LA FILLEULE. iTÏ

ne savent pas que les gitanillos mûrissent plus vite. Et puis , ces gens qui veulent tout approfondir et qui ne savent pas que la jeunesse n'a pas besoin d'autre chose que de n'être pas vieille ! Ils sont tous plus ou moins Roque , ces philosophes ! Ne crains rien , Morénita de mon âme ^ nous irons plus loin qu'eux sans nous donner tant de peine ! Si tu viens à me seconder, nous aurons de l'éclat , de l'argent et la liberté !

— Que sais-tu donc? dit Morénita étonnée ; tu as un état , de l'honneur , un nom ?

— En espérance ! et Tespérance , chez in. 12

n^ LA FILLEULE.

moi , c'est la volonté. Je ne suis pas encore lancé à Paris , et n'y suis revenu que poiir te voir, pour te sauver de Tenterrement somptueux que l'amour de ta mamita et de ton parrain prépare à ton étoile. Suis mon conseil, quitte-les, et compte qu'aussitôt sortie de cette maison , tu me trouveras à tes côtés pour te diriger et te protéger contre le despotisme hypocrite de tes nouveaux maîtres.

— Est-ce que tu parles de mon père , Rosario ?

— Ton père est un grand enfant qui t'aime en égoïste , et qui te négligera de

même quand il verra... Mais il est trop tôt pour t'éclairer sur certaines choses que tu ne comprendrais pas. On fa tenue dans une si grande ignorance de la vie , que je dois attendre un peu que tu t'éclaires toi-même. Veux-tu faire et dire tout ce que je te dicterai? Veux-tu croire aveuglément en moi , ton seul ami , ton seul véritable parent?

— Oui , je le veux , dit Morénita fascinée par la résolution de Rosario et par la promesse d'un incompréhensible avenir. Que faut-il faire?

— Il faut s'affranchir de tous ces liens

iSO LA FILLEULE.

factices de la reconnaissannce par lesquels la protection nous enchaîne. 11 ne faut plus aimer personne dans ce monde d'étrangers, il faut m'aimer, moi.

— Eh bien oui! je t'aimerai, mon frère! Mais ne me quitteras-tu pas? Ne me trouverai-je jamais abandonnée sur les chemins , repoussée de toutes les portes comme Ta été notre pauvre mère?

— Notre mère n'avait pas de frère.

Moi , je ne te quitterai plus dès que tu n'auras plus besoin que de moi. Jusque-là il faut un peu tromper , Morénita , tromper sans malice , et dans le but léfjitime

de racheter la liberté qu'on t'a ravie. Il

faut plaire à ton père et l'installer chez

lui. Il faut flatter la duchesse et l'amener

à te produire dans le monde. Il faut y

plaire, y être remarquée, admirée, y faire beaucoup parler de toi.

— Comment cela?

— Il faut être coquette , c'est bien facile : tu n'auras qu'à regarder la duchesse ; mais garde-toi de faillir , gardetoi d'aimer , tu serais perdue !

— Oui , je le sens bien , dit Morénita , qui songeait à Stéphen, je serais perdue !

182 LA FILLCULE.

je serais humiliée , sacrifiée , traitée comme une mendiante d'affection ; comparée, avec des rires de pitié ou de mépris , aux reines et aux saintes de leur monde. Non, non, je ne dois aimer aucun de ces hommes qui ne sont pas mes frères !

— A la bonne heure , dit Rosario. 11 se fait tard , je vais te quitter. Demain je vais quitter Paris , j'irai t'attendre.

— Où donc ?

— Dans un pays où tu viendras inévitablement me rejoindre au printemps.

— £t jusque-là je ne te verrai plus?

— Si fait, quelquefois en secret, si tu es discrète , prudente et résolue.

— Je le suis !

— Eh bien ! à toi pour toujours ! s'é* cria impétueusement le gitano en la pressant dans ses bras avec une énergie qui ne troubla plus Morénita.

Elle ne doutait plus , elle croyait sentir la voix du sang , elle subissait une influence qui plaisait à son imagination et dont les promesses la jetaient dans un monde nouveau de rêves et d'étonnements.

184 I.A rILLKULi:.

Quand elle se retrouva seule , elle fut quelque temps encore sous l'empire de cet enivrement , jusqu'à ce que, couchée dans son petit lit , sous son édredon couleur de rose, et bercée par le souffle paisible et régulier de la bonne qui dormait dans une chambre voisine , elle tâcha de résumer ses idées et de voir clair dans sa situation.

La pensée de quitter Anicée s'était présentée cent fois à son esprit, depuis le jour où elle avait entendu dire à Stéphen qu'il n'avait jàmis aimé , qu'il n'aimerait jamais une autre femme que celle à laquelle il élait uni pour la vie. Depuis ce

LA FILLEULE. 1 8o

jour, Morénita avait ressenti des accès de jalousie bien voisins de la haine. Elle les avait combattus, mais il s'était fait en elle un détachement profond de la plus précieuse , de la meilleure affection de sa vie : du moins elle le croyait ainsi, car les symptômes de Taversion étaient en elle. Elle ne pouvait plus em])rasser Anicée sans pâlir ou sans rougir. Elle sentait le feu de la colère monter à son front, ou le froid du désespoir le couvrir d'une sueur glacée. Inhabile à se résumer, malgré les efforts de son inteUigence , parce que l'inconséquence de sa nature l'arrêtait à chaque instant , il lui restait tout juste assez de religion dans l'àme pour

qu'elle désirât fuir sa mère adoptive plutôt que d'arriver à la détester.

L'espèce de perversité de cœur du gitanillo l'efFraya bien un peu , mais il y avait dans le sien un écho affaibli de cette personnalité , sinon de cette ingratitude. Elle se rassura à ses propres yeux par la pensée de ce qu'elle souffrait, de ce qu'elle aurait à souffrir encore dans sa famille adoptive, torturée par une passion qu'elle ne savait plus combattre depuis le jour de délire où elle l'avait manifestée.

Dans cet esprit impétueux et avide de

LA FILLEl'LK. ~ î 87

bonheur, la crainte de la douleur morale n'était envisagée qu'avec épouvante.

Non ! je ne veux plus souffrir, se dit-elle, en tombant accablée de fatigue sur son oreiller. Je n'ai rien fait pour être malheureuse, moi ! Mon frère dit qu'avec de la volonté on est heureux , triomphant, hbre ! Je veux l'être , je le serai, dussé-je briser et fouler aux pieds tous ces liens, sacrés pour les autres , qui n'existent pas pour les enfants du hasard et du désespoir.

i88 LA riLLLL'LE.

Jourual de Siéplieu. - Fragmcuts.

Paris, 5 décembre 1846.

C'est un fait accompli. Morénita asuivi aujourd'hui la duchesse de Florès à son hôtel. L'étrange obstination de cet enfant à nous quitter reste un impénétrable mystère pour ma pauvre Anicée.Lepeu de résistance que j'ai fait à cette résolution étonnait et affligeait presque mon bon ange. Sainte et digne femme ! Si je lui disais la vérité , elle ne voudrait pas y croire , elle croirait plutôt que je rêve. Ah ! combien peu elle devine cette nature indomptable et bizarre ! Jamais le hasard

n'a rapproché des êtres plus différents , plus incapables de se comprendre l'un l'autre. Sans doute Morénita n'est pas dépourvue de cœur , car elle a souffert en quittant sa mère adoptive ; mais elle manque ajjsolument de conscience , car elle n'a pas hésité à lui faire cet affront , à lui causer cette douleur.

Elle était si pressée de secouer la poussière de ses pieds en quittant le seuil de son asile, qu'elle n'a pas voulu attendre un prétexte quelconque . La brusquerie de

sa détermination va révéler à tous le secret de sa naissance. Il est étrange que le duc, si jaloux jusqu'à ce jour de le cacher, en ait pris son parti avec tant d'à-

bandon et de philosophie. A-t-il deviné la folle passion de sa fille, ou a-t-elle eu le courage de la lui révéler? Est-ce un élan des entrailles paternelles , amené par la détresse morale de ce pauvre être, ou bien une condescendance envers sa femme, dont Tengouement pour Morénita tient de l'extravagance? Non, ce n'est rien de tout cela : c'est quelque chose qui me paraît absurde à croire, et que je suis forcé de constater. Morénita exerce une influence magnétique sur la plupart des êtres qui l'approchent. Elle attendrit, persuade et domine. Elle charme comme le basihc. Ma chère Anicée a subi ce prestige la première, et plus que tous

les autres. Ma belle-mère n'y a résisté qu'à demi. Roque, à qui tout ce qui constitue la nature de cet enfant et de sa race entière est essentiellement antipathique, n'a jamais eu pour elle qu'indulgence et faiblesse. Clet, sans en rien dire et sans y céder, en est agité, je dirais amoureux, s'il pouvait l'être. Moi seul, je l'ai considérée avec autant de froideur et de clairvoyance que le vieux Schwartz. Oh ! je n'ai pas eu de mérite à la préserver d'elle-même en ce qui me concerne ; je ne sens pour elle que de la pitié dans le passé, dans le présent, dans l'avenir.

C'est son avenir surtout qui me semble déplorable : c'est celui d'une barque

sans pilote et sans gouvernail. Un rouage essentiel, ou pour mieux dire le moteur principal, manque à cette organisation charmante, anomalie fatale, richesse déce van te et stérile.

Elle a sa force relative, car elle a résisté à l'interrogatoire le plus ingénieux, le plus serré, le plus saisissant qu'ait jamais suggéré la tendresse d'une mère.

Pauvre Anicée ! elle était stupéfaite de ' cette opiniâtreté. Jusqu'au dernier moment, elle a cru la vaincre. Quand la duchesse a monté dans sa voiture, Anicée était encore persuadée que Morénita allait se jeter dans son sein et refuser de la quitter.

Elle a été vaincue, ma pauvre sainte femme! et à présent la voilà consternée.

L'angélique créature a eu la force de nous cacher son désespoir. Voyant dans mes yeux et dans ceux de sa mère combien nous étions inquiets et affectés pour elle, elle a eu le courage de rentrer dans la maison en souriant, en nous tenant la main et en nous disant : Que voulez-vous, voilà les enfants ! une autre à ma place serait désolée, mais de quoi puis-je souffrir entre vous deux?

Elle a fait semblant de dîner : jamais

ni. 13

elle n'a été plus attentive pour nous, plus occupée de nous distraire et plus adorablement tendre en nous remettant sous les yeux à chaque instant tous les éléments de notre bonheur domestique. Elle était même gaie, et tout en riant, elle ne sentait pas couler sur ses

joues deux intarissables ruisseaux de larmes.

Je voudrais Temmener en Berry ou la faire voyager, car, pendant longtemps, tout dans son intérieur, ici ou là-bas, lui rappellera le souvenir de ce fatal enfant. Je l'y ai préparée par quelques mots jetés comme au hasard. Elle a compris, et

LA FILLF.ULE. \9l)

m*embrassant, elle m'a dit : « Ne crains rien. Je ne suis pas née ingrate, moi ! Il n'appartient à personne de m'empêcher d'être heureuse par ton affection. Je ne rougis pas devant toi d'éprouver ce chagrin inattendu. II y a peut-être plus de surprise que de douleur dans l'ébranlement qu'il me cause. Mais sache bien que c'était à cause de toi plus encore qu'à cause d'elle-même que je chérissais Morénita. C'était le premier lien entre nous, c'était comme un enfant à nous.

Nous nous étions trompés. Ces enfants-là n'appartiennent jamais à personne. Je l'avais toujours senti sans l'avouer. J'étais beaucoup plus à Morénita

196 LA HLLELTE.

qu elle n'était à moi. Elle ne relevait que d'elle-même !

Tiens! s'est-elle écriée en se jetant dans mon sein, laisse-moi pleurer sans t'inquiéter de moi ; contre ton cœur les larmes ne peuvent pas être amères. Je ne te promets pas de l'oublier, tu ne l'exiges pas, mais je te jure de m'habituer à cette séparation et de ne sentir que davantage rineffaj)le bonheur de t'appartenir. Restons ici, si tu le permets, pour veiller quelque temps sur cette pauvre petite qu'on va bien mal diriger peut-être, et qui pourra bien revenir nous demander protection contre les hasards de sa nouvelle destinée. »

— Restons, ai-je dit à ma bien-ainiée, le temps que tu jugeras nécessaire à cette épreuve ; mais considère ce reste de sollicitude comme un devoir que tu accomplis jusqu'au bout. Ne te flatte pas de voir l'enfant s'améliorer dans ce milieu ^ si bien lait pour le côté dangereux de

ses instincts, et surtout n'engage plus désormais contre ses volontés folles une lutte où tu serais décidément brisée ; ne t'étonne • même pas de m'entendre te dire que je m'opposerais à ton zèle. Je sais que, dans le tourbillon où se lance Morénita, tu serais si fourvoyée, si étrangère, si impuissante, que ton rôle perdrait forcément de sa dionité.

— Tu sais tout mieux que moi, a répondu ma douce compagne. Je ne ferai jamais que ce que tu jugeras utile et sage.

!(arration.

Morénita l'ut introduite et installée dans la maison du duc de Florès avec si peu de préambule, qu'en huit jours tout Paris, comme disent les gens du monde, savait qu'une jolie petite bâtarde (fruit d'une erreur de jeunesse), élevée mysté-

rieusement par une madame de Saule [personne fort honorable , mais point répandue), avait été réintégrée dans la maison paternelle par les soins généreux et délicats de la duchesse de Florès. On ne fit pas de longs commentaires sur l'aventure, bien qu'on ne parlât pas d'autre chose dans certains salons. L'histoire de la belle Pilar ne fut point un mystère, la duchesse ayant eu soin de la raconter en secret à quarante personnes de sa connaissance. La seule chose dont on ne sut rien, ce fut la honteuse existence et la triste fin d'Antonio dit Algol. Ce détail eût gâté le charme du roman que la duchesse faisait circuler, et Rosario étant

encore parfaitement inconnu à Paris, il ne fut pas question de lui.

Le duc avait oublié jusqu'à l'existence de cet enfant, qu'il avait nécessairement perdu de vue et qui, n'ayant aucun lien direct avec sa tille , ne pouvait aucunement l'intéresser. Il n'avait pas même su que Stéphen l'eût fait élever , celui-ci n'ayant pas l'habitude de proclamer ses bonnes œuvres. La duchesse était-elle dans la même ignorance que son mari?

D'où Rosario, inconnu à ce couple, tenait-il tous les détails de leur intérieur, qu'il avait confiés à Morénita? Voilà ce que Morénita se demandait quelquefois ; mais discrète , méfiante et résolue

comme son frère lui avait recommandé de Fêtre, elle ne hasarda pas la moindre question, et le nom de Rosario ne sortit pas une seule fois de ses lèvres.

C'avait été un assez étrange ménage que celui des deux époux espagnols; mais ils vivaient en bonne intelligence depuis que la passion était épuisée entre eux, et la duchesse mettait le sceau à cette pacification en ouvrant ses bras à Tenfant de la gitana.

Le duc, par la fantaisie d'un cœur romanesque, généreux, et mal satisfait de la vie, aimait en effet Morénita comme on aime quelquefois les bâtards, c'est-à-

T. FILLEULE. tOiS

dire avec une prédilection qui l'emporte sur celle qu'on aurait ou qu'on a pour des enfants légitimes. 11 avait beaucoup perdu en France de ses préjugés contre la race des gitanos ; la passion de la pauvre Pilar s'était embellie de la poésie de ses souvenirs, jusqu'à lui faire croire qu'il l'avait sérieusement partagée. Enfin, en voyant l'attrait qu'exerçait Morénita à première vue sur son entourage, l'accueil qu'on faisait à son esprit précoce, à ses talents où perçait sinon une grande conscience, du moins une grande originalité, il arriva à présenter sa pupille, miss Hartwell, avec un^ sourire de triomphe modeste, qui disait à tout le monde : C'est

ma fille, et si je ne le dis pas tout haut, c'est par respect pour les convenances.

On ne pouvait pas douter qu'il n'eût l'intention de lui donner une belle dot. La richesse de sa parure et les joyaux dont elle était couverte attestaient la prodigalité de la solhcitude paternelle. La duchesse la montrait dans tous les bals, dans tous les théâtres aristocratiques, et, n'étant point d'âge à pouvoir être effacée, elle semblait se faire un ornement, un attrait de plus du voisinage de cette jolie tête pâle, parée de fleurs et de perles. Elle posait la jeune mère avec une grâce ravissante, et disait à qui voulait l'entendre

LA FILLEULE. 20*î

qu'elle considérait Morénita comme sa propre fille. Aussi les partis ne tardèrentils pas à se présenter. Artistes ambitieux, nobles ruinés, exilés polonais ayant un nom et de la prestance, aspirants diplomates, tous beaux ou jeunes, titrés dans Fart^ ou dans le patriciat, formèrent une cour assidue, enjouée, brillante, à Tenfant de la bohémienne. La prédiction de Rosario se réalisait avec une rapidité incroyable. La jeunesse, l'argent, l'esprit et la beauté, c'est bien assez pour faire oublier une peau un peu brune, des cheveux plantés un peu bas et une mère un peu saltimbanque. Il arriva même que l'on fit, après coup, une célébrité à cette

§08 lA FlLlEUtE.

pauvre femme, à cette pâle rose d'Andalousie qui avait brillé un instant dans un coin de province, et dont on fit la perle des Espagnes. On se disait à l'oreille en regardant Morénita :

— C'est la fille du duc de Florès et de la belle Pilar; vous savez, la fameuse Pilar !

— Non, connais pas!

— Bah ! il n'a été bruit que d'elle en Espagne... à ce qu'il paraît !

Si une femme un peu collet monté s'avisait de dire :

LA FIMEULE, 209

— Une bohémienne ! mais c'est affreux cela !

Il se trouvait toujours quelqu'un pour répondre :

— Oh! celle-là était une exception, une vertu. Elle n'a eu qu'un amour, elle n'a commis qu'une faute en sa vie. On dit que son histoire est fort touchante et qu'elle est morte dans un coin, fuyant les bienfaits du duc, et dans les sentiments les plus rehgieux.

Au miheu de tout ce triomphe, que se

passait-il dans le cœur de bronze de la m. 44

2î0 LA FILLEULE.

gitanilla? Son journal nous la montrera moins endurcie que sa conduite ne le ferait croire.

Jonrual de MorénUa.

1" janvier 1847, Paris.

Les étrennes d'aujourd'hui ont été si magnifiques, si variées, mon père a été si bon, tous mes amis si aimables, j'ai reçu tant de fleurs, de bonbons, de colifichets ruineux, de caresses et de compliments.

que je me suis laissé distraire et que j'ai oublié ma tristesse pendant tout un jour.

Mais me voilà seule et j'y retombe. Que me manque-t-il donc, et pourquoi suisje forcée de feindre la satisfaction etTenjouement? Me voilà mise comme un ange, avec une robe de soie d'un rose si pâle, si pâle, qu'on dirait qu'elle est blanche et seulement éclairée d'un reflet. ' Cela, avec le burnous rose vif lamé d'argent que m'a donné aujourd'hui la duchesse, est d'un effet charmant. Mes cheveux, naturellement ondes, s'arrrangent si bien que je fais le désespoir de toutes

91^ LA FILLEULi:.

les jeunes personnes qui veulent imiter ma coiffure. Ce soir, comme il ne restait plus au salon que la comtesse de Palma, qui prétendait qu*on était toujours forcée de mettre de faux cheveux pour se bien coiffer, en eût-on autant qu'elle, qui en a beaucoup de faux et de vrais^ mon père, qui savait bien à quoi s'en tenir sur mon compte, a dit en riant:

« — Est-ce vrai, et la Morénita at-elle déjà besoin de cet artifice? Voyons donc! »

Il a défait ma coiffure et s'est plu h nie couvrir de ma richesse naturelle, qui

vraimeiii n'est pas commune. La comtesse s'est récriée d'admiration, mais elle n'était pas très contente. La duchesse l'était beaucoup de la voir enrager.

Ah ! pauvre mamita!... vous étiez lière de mes cheveux, vous ! plus fière que s'ils eussent été vôtres ! Vous les montriez à Stéphen quand j'étais enfant, et vous ne vouHez pas me les laisser arranger moimême, prétendant que, dans ma pétulance, j'en cassais toujours quelques-uns. C'était donc bien précieux pour vous, un cheveu de ma tête !

Allons, voilà que je pense encore à

mamita ! j'oublie toujours que je la déteste. Oh ! que de mal vous m'avez fait, cruelle mamita ! Vous m'avez aimée comme je ne le serai jamais de personne, pas même de mon père, qui ne chérit de moi que ce qu'il voit. Vous, vous connaissiez mes défauts, et vous les aimiez aussi! J'aurais été méchante et contrefaite, que vous m'eussiez élevée avec le même amour. Pourquoi donc vous êtesvous laissé aimer par l'homme que j'aimais? Comment n'avez-vous pas deviné, vous qui cherchiez mes moindres fantaisies jusque dans mes regards, que je ne voulais plaire qu'à lui, et qu'il ne fallait pas lui plaire, vous? Est-ce que vous

aviez besoin de son amour, vous si heureuse, si raisonnable, et d'un âge où le cœur n'a plus besoin de passion?... Hélas! j'oublie toujours que Stéphen est plus près de 1 âge de mamita que du mien! Oh! c'est lui que je hais! lui qui m'a humiliée et qui n'a pas eu le plus petit effort à faire pour me trouver si inférieure à sa femme !

Comme la visite que nous leur avons faite hier soir m'a irritée ! Il fallait bien aller souhaiter la bonne année à ma mère adoptive. Le duc est réellement enthousiaste d'elle, je crois ; la duchesse, qui dit les mots tels qu'ils sont, prétend en riapt

2Ui LA FILLLULE.

qu'il en est amoureux fou. 11 est singulier qu'elle n'en soit pas jalouse, elle qui Ta été, dit-on, avec excès. Moi, je le suis : j'étais blessée de voir mon père regarder une autre que moi, et en parler avec cette admiration. La duchesse s'amuse des engouements de son mari. Elle raille un peu les femmes qui y croient. Elle a eu l'air de dire hier, mais sans aucun dépit, que mamita était contente de plaire au duc, et, comme je disais qu'elle n'avait jamais été vaine :

— Ne croyez pas cela, m'a-t-elle dit:

les femmes qui s'en cachentle mieux sont celles qui y mordent le plus.

LA FllLEULi:. 217

Est-ce possible ? Ah ! si mamita était coquette, j'en serais bien contente ! Stéphen ne serait plus si fier ni si heureux !

Ah ! je sens que je deviens méchante ! Oui, il faut l'être, puisque je suis haïe.

Et pourtant je ne peux pas oublier!

Oh ! que je ne retourne jamais avec mamita, car s'il fallait m'en séparer encore une fois, j'en deviendrais folle ! C'est elle qui ne me connaît guère ! ne s'est-elle pas imaginé qu'elle avait du chagrin et que je n'en avais pas ! Elle se sera consolée le soir même en sentant le baiser que

Stéphen met chaque soir sur sa main !

Ali ! quel baiser ! J'ai été bien longtemps sans le comprendre ! Mais le jour où je Tai compris, il me faisait tressaillir, il me mettait chaque fois la rage et le désespoir dans Tâme ! Que de choses dans une caresse si respectueuse et dans un regard si passionné ! Ah ! toutes les mères devraient être veuves ou vieilles comme madame Marange !

Je ne suis pourtant pas jalouse desamis de la duchesse. Je ne Taime pas, la duchesse ; elle ne m'aime pas non plus.

Devant le monde, ce sont des caresses etdesçhatteriescharmantes. Quand nous

sommes tète à tête, nous n'avons plus un mot à nous dire, et tout ce que nous pouvons faire pour dissimuler notre antipathie naturelle, c'est de nous occuper de chiffons et de projets de toilette.

Pourquoi fait-elle semblant de me chérir? Pourquoi m a-t-elle attirée et amenée ici? Evidemment, je lui sers à quelque chose. Gare à elle quand je Taurai découvert ou deviné ! Je lui ferai sentir qu'on ne se joue pas impunément de la bohémienne !

£20 LA FILLtULE.

Journal de Stépheu.

3 janvier.

Ce soir Anicée m'a demandé si j'avais renoncé à mon projet de voyage en Italie, et si je ne croyais pas que cela ferait du bien à sa mère, qui est souffrante.

— J'avoue que, pour mon compte, at-elle ajouté, je serais contente de changer d'air et de me retrouver tout à fait seule avec vous deux.

— Toujours plus seule ! lui ai-je dit. Tu

ne crains pas de t'efFrayer un jour de cet éloignement de toutes choses?

— Non, mon ami, a-t-elle répondu ; il commence à me tarder, je te Favoue, d'être regardée comme ta femme.

Surpris, et voyant s*ouvrir une nouvelle perspective à ses idées , je Tai pressée de s'expliquer.

— Maman trouve notre vie parfaitement arrangée, a-t-elle dit en riant ; toi aussi, n'est-ce pas? Mais moi, je penche à présent vers les idées folles, et j'ai une grande envie de me conipromettre avec

LA FILLLULE.

toi, pour que maman, effrayée de notre situation, se décide à nous laisser publier que nous ne sommes pas de jeunes amants, mais de vieux époux.

Je me suis agenouillé devant elle, je lui ai dit que je la comprenais. Nous n'avons pas dit un mot de Morénita. Nous partirons demain.

Narration.

Le duc de Florès, en retournant le surlendemain à la rue de Courcelles, où il

allait rarement avec sa femme et sa fille, mais seul le plus souvent possible, apprit que la famille était partie pour le Berry, où l'appelaient des affaires imprévues. Il se mordit les lèvres et rentra pour annoncer cette nouvelle à Morénita. Morénita était au manège avec une dame de compagnie. La duchesse s'habillait pour aller la rejoindre. Elle reçut son mari avec un éclat de rire.

— Eh bien, fils de mon âme^ lui dit-elle en espagnol devant la femme de chambre, qui n'entendait que le français, voilà une figure allongée qui m'annonce que vous venez de la rue de Courcelles. Vous

n'avez trouvé personne, et pendant votre absence, Morénita a reçu une lettre de sa mamita qui lui envoie un charmant couvre-pied tricoté par ses belles mains, et qui lui fait ses adieux pour quelques mois.

— Le portier m'a dit quelques jours, répliqua le duc avec un secret dépit.

— Mon cher Almaviva, reprit la duchesse, vous serez toujours un franc étourdi. Ce qui se passe, voyez-vous, est pour moi clair comme le jour. Vous avez toujours voulu douter de la vérité. Je vous ai pourtant dit cent fois que ma-

LA Flï LECLl- . '2^0

dame de Saule était secrètement mariée avec M. Rivesanges. Vous n'avez pas voulu me croire; vous avez risqué trop tôt votre déclaration. Le mari s'est aperçu de votre amour. Il emmène sa femme, et il fait bien, car chacun sait que vous êtes irrésistible.

— J*espère, ma chère Dolorès, dit le duc troublé et contrarié, que tout ceci est une plaisanterie que vous me taites?

— Une pure plaisanterie, réponditelle en l'embrassant au front. Et elle sortit en riant encore.

11 y avait du vrai dans les suppositions in. 45

22G lA FTIXF.ULE.

de la duchesse. Le duc, vivenient épris dWnicée, s'était exprimé avec elle trop clairement. Avec une femme aussi modeste, aussi éloignée de l'idée de plaire, il n'était pas possible d'être compris à demi-mot. Anicée, sentant dès-lors qu'elle ne pouvait plus continuer ses relations avec la famille de Morénita sans encourager des prétentions qui , loin de la flatter, l'offensaient, avait pris vite un parti décisif. Le voisinage de cet étrange enfant, son attitude singulière et presque hautaine dans leurs rares entrevues, la faisaient souffrir. Elle était restée à sa portée par un reste de dévouement.

Mais leurs liens officiels rompus par

• LA FILLEULE. :l^l

rimprudence du duc, elle cédait au besoin de consacrer sa vie entière à Stéphen. Elle redevenait libre de vivre enfin pour elle-même en vivant pour lui seul.

Le duc n'était ni un fat ni un sot; mais il avait les passions vives et comptait d'assez beaux succès dans sa vie pour ne pa§ croire offenser une femme plus âgée que lui, et qu'il supposait libre, en lui offrant son cœur. Il avait les mœurs faciles des gens privilégiés de la fortune et de la nature, et, sans perversité audacieuse, il n'avait pas de notions bien précises sur la vertu. C'était un peu la faute de sa femme , qui sans manquer essentielle-

228 I.A FIM.EULK. '

ment à ses devoirs, ne lui avait jamais fait une vie sérieuse et vraiment digne. Avec une femme comme Anicée, il eût été le modèle des époux. 11 le sentait, et il l'avait dit à celle-ci avec une ingénuité très grande.

— Vous ne savez donc rien de ma vie?

lui avait dit Anicée, étonnée de sa confiance.

— Non, madame, avait répondu le duc ; je crois, je sens que Stéphen vous a aimée et qu'il vous aime encore. Mais vous si loyale et si courageuse; vous ne Tavez point épousé. Je crois donc que vous ne l'avez jamais aimé que d'amitié.

Anicée avait été sur le point de dire qu'elle était mariée ; mais craignant d'avoir Tair de se retrancher sur son devoir et de laisser par là quelque espérance au duc, elle lui avait répondu avec douceur et simplicité qu elle aimait Stéphen d'amour et d'amitié, et comptait l'épouser, maintenant qu'elle n'avait plus à se préoccuper de l'avenir de Morénita.

Stéphen avait interrompu cette conversation. Il avait vu l'émotion du duc; il avait compris ce que, depuis quelque temps déjà, il croyait pressentir. Le calme d'Anicée n'eût pas permis un soupçon, lors même que sa vie entière n'eût

pas éloigné un tel sentiment comme un outrage. 11 ne lui avait pas fait une seule question; il n'en avait reçu aucune confidence. A quoi bon, quand on s'aime parfaitement? 11 semblerait qu'on attache quelque mérite à être resté inébranlable dans cette fidélité du cœur et de l'esprit qui est le premier besoin de l'affection vraie. Anicée ne mettait pas plus de gloire à être insensible à la passion du duc, que Stéphen ne s'en attribuait d'avoir résisté à celle de Morénita. Ils partirent ensemble, 'le matin du jour où le duc, agité et véritablement affecté, revenait pour demander à Anicée d'oublier sa folie et pour lui offrir de s'éloigner

momentanément, plutôt que de priver la duchesse et Morénita de ses relations.

Ce départ fut un coup violent porté au cœur de la jeune fille. Jusque-là elle ne s'était pas' crue séparée de sa mamita. Comme un enfant boudeur et entêté, elle s'était imaginé qu'elle ou Stéphen la supplieraient bientôt de revenir faire la joie de leur intérieur, et, tout en se promettant de ne pas céder, elle s'était réjouie de songer qu'elle serait toujours à même de le faire. Mais Anicée n'était pas faible et Stéphen était fort. La conscience d'avoir pris en pure perte une détermination folle et cruelle lui fit verser en secret un torrent de larmes,

Mais le repentir ne dura pas longtemps. Morénita n'était pas de nature à se dire qu'elle eût dû faire un grand effort de modestie et de religion, rentrer en elle-même, vaincre sa passion pour Stéphen et se guérir par le sentiment du bonheur de sa mère. L'idée de résister à ses propres entraînements ne semblait pas admissible chez elle. Etait-ce le résultat de cette paresse de l'âme, de cette nullité de la conscience qui était comme sa tache originelle, et qui la dominait fatalement? Pouvait-elle et ne voulait-elle pas, ou ne pouvait-elle pas vouloir?

Hardi et savant celui qui tranchera de tels problèmes au fond des cœurs hu-

mains! Qu'il prenne garde d'être trop indulgent pour notre pauvre nature, mais qu'il prenne garde aussi d'être trop cruel !

Le cœur était vivant et chaud (nous ne dirons pas bon) en elle, malgré ce désordre de la volonté. Si elle était sauvagement éprise de Stéphen, elle était attachée plus profondément encore à sa mamita. Elle ne s'était pas endormie ou éveillée un seul jour dans son lit de salin de la rue de la Paix sans songer à son petit lit de mousseline de la rue de Courcelles, et sans tremper son oreiller de larmes, en se rappelant ce dernier baiser

234 LA FILLEULIi.

du soir, ce premier baiser du matin qu'Aiiicée, pendant quatorze ans, était venue déposer sur ses paupières appesanties. Tout était changé dans sa vie, et, à chaque moment, elle sentait le prix de ce qu'elle avait dédaigné. Comblée de présents et couverte d'atours, sa soif de parures était déjà assouvie. Une toilette nouvelle apportée par la couturière, sans qu'elle l'eût désirée et prévue, ne lui causait plus ce plaisir d'enfant qu'elle goûtait à choisir elle-même, à consulter vingt fois Anicée ou madame Marange, à l'emporter après une petite lutte qui exerçait sa volonté et allumait sa convoitise. Personne ne savait plus l'habiller et la coiiîer

LA FILLrULE. 235

comme cette mère intelligente et enjouée qui, en satisfaisant sa vanité, réussissait à la modérer par le sentiment du goût. Au spectacle, ce n'était plus la petite loge sombre et cachée où Ton n'allait que pour savourer quelque chef-d'œuvre, et où chaque beauté était sentie. C'était la loge brillante, exposée à tous les regards, où il n'était pas question d'écouter mais de paraître. On ne choisissait plus, on subissait le hasard de la représentation. La duchesse avait un sentiment assez borné des arts. Elle s'extasiait sur une roulade, sur une pirouette, lorgnait un bel acteur, ou critiquait les toilettes de ] avant-scène, mais n'était pas réellement

236 ^ LA FILLI-ULE.

touchée d'une phrase bien dite, d'un sentiment bien exprimé, d'une grâce vraiment poétique. Morénita se sentait comme rabaissée dans sa société, elle qui s'était sentie parfois véritablement artiste auprès de ce jugement droit et de cette déhcatesse exquise d'Anicée. Elle se disait à elle-même qu'elle allait devenir nulle, et ressentait, au bout de six semaines d'enivrement, la fatigue et le dégoût de cette vie d'apparat. Toutes les . conversations lui semblaient vides, pauvres, niaises, ou d'un esprit tendu et d'une gaîté factice. Sans bien se rendre compte de cette infériorité générale et de la supérioritéd'Anicée, elle s'étonnaitd'a-

LA FILLU'LK. Ï'3T

voir connu l'ennui maladif de la puberté auprès d'elle, depuis qu elle ne sentait plus ni émotion, ni plaisir, ni désir d'aucune chose dans sa nouvelle existence.

Après avoir sangloté longtemps le yoir de ce départ, elle passa au dépit et à la fâcherie. Elle voulut s'imaginer mille extravagances : qu'Anicée ne l'avait jamais aimée ; qu'elle avait donné la main à leur séparation avec une joie secrète ; qu'elle s'était sentie gênée par sa présence, jalouse de sa jeunesse, que sais-je ! Après bien des divagations, elle s'endormit en pensant au bonheur que Rosario lui avait promis et qu'elle ne trouvait pas dans ses triomphes.

Pendant deux jours, elle fui de cette humeur qu'on appelle vulgairement massacrante ; le mot est juste. On dénigre, on analyse, on rabaisse, on détruit tout dans sa pensée quand on est mécontent de son propre fonds.

Le duc s'en affligea et s'en plaignit. La duchesse s'en moqua et n'y fit pas grande attention. Elle paraissait préoccupée, et donnait pour prétexte le soin de préparer une grande soirée musicale.

Morénita se ranima un peu, au moment de paraître à cette réunion dont elle devait aider officiellement la duchesse à faire les honneurs. Depuis qu'elle vivait chez son père, il n'y avait point encore eu de gala chez lui. La duchesse parais-

lu. 16

542 LA FîLLî-tILF.

sait pressée enfin de montrer Morénita à tout son monde. Le duc se laissait . faire.

Clet et Roque, qui venaient de temps en temps et que la duchesse affectait de traiter comme des amis plus intimes de son mari qu'ils n'étaient réellement, arrivèrent des premiers. Roque, qui ne pouvait pas perdre l'habitude d'embrasser Morénita au front en arrivant et de la tutoyer, vint s'asseoir auprès d'elle, et, regardant confusément sa parure :

— Vertu-dieu ! hii dit-il en riant, si je n'étais l'amoureux de ta bonne maman

LA FILLEULE. ^iH

Marange, je serais le tien ce soir. Tu me fais reffet de la reine de Saba. Ah çà ! tu n'oublies pas, j'espère, au milieu de tes splendeurs , d'écrire à ta mamita et à cette chère grand'mère, et à ton parrain, qui t'aime tant?

La duchesse s'approcha et dit à Roque en riant de parler plus bas s'il voulait continuer à tutoyer miss Hartwell.

— Bien, bien, fit-il, c'est juste, je ne dois plus la traiter comme un enfant.

Et il redoubla sans s'en douter.

Heureusement, l'arrivée de plusieurs grands personnages donna à Morénitu

244 LA FILLEL'LK.

un prétexte pour le laisser avec un autre médecin qui engagea avec lui une discussion sur l'homœopathie. C'était la bête noire de Roque que cette invention nouvelle. Le salon se remplit, la musique commença, et entre les premières phrases du récitatif d'un chanteur en renom, on entendit des interruptions étranges. Vincetnmo, o padri! disait la voix suave et vibrante.

— Vos pères étaient des ânes, disait en fausset le docteur homœopathe à Roque indigné, qui venait d'invoquer la science des classiques.

Le chanteur s'arrêta stupéfait.

— Restons-en là, si vous le prenez ainsi ! s'écria Roque de sa voix sèche et impérieuse, répondant à son antagoniste.

Un immense éclat de rire accueillit l'étrange mal à propos de cette sortie. La duchesse pria gaiement et familièrement les deux disputeurs de passer dans une galerie où ils ne seraient pas gênés par la musique. Roque ne demandait pas mieux.

On recommença la ritournelle, et le chanteur fut dédommagé par un grand succès.

246 LA FILLLULE

Cet incident avait favorisé l'inaperçu de l'introduction d'un nouveau personnage, qui se glissa dans la foule, et que la duchesse présenta fort légèrement au duc, en lui disant que c'était un jeune artiste espagnol qu'on lui recommandait, et qu'il faudrait encourager un peu , parce qu'il allait se faire entendre pour la première fois devant une aussi nombreuse compagnie.

L'artiste salua avec assez d'aisance et passa du côté des musiciens.

— Çà? dit le duc à la duchesse en le suivant de l'œil, c'est un gitano !

— Possible ! reprit-elle avec indifférence.

— Pur sang ! observa le duc.

— Eh bien ! répliqua la duchesse avec un sourire aimable des plus mordants, est-ce que nous méprisons ces gens-là, nous autres?

Le duc regarda involontairement sa fille, qui n'avait pas vu entrer l'artiste, et qui causait avec Clet, également inattentif à cet incident.

Morénita n'écoutait plus la musique qu'avec distraction. Elle savait par cœur

tous les morceaux, elle avait vu tous les artistes sur les planches. Elle était déjà rassasiée des meilleures choses, aguerrie contre les plus mauvaises. Tout à coup, un Tiens! expressif de Clet lui fit lever la tête ; mais, nonchalante, elle ne remarqua pas l'objet de sa surprise.

— Qu'avez-vous donc? lui dit-elle.

— Rien, répondit Clet.

Et il recommença à lui faire la cour à sa manière, moitié aigre, moitié tendre, et en somme assez ridicule, malgré beaucoup d'esprit.

Morénita ne le haïsssait plus depuis qu'elle avait quitté Anicée. 11 lui rappelait ce tranquille petit inonde de la rue de Courcelles et cette quiétude du château berrichon qu'elle regrettait en dépit d'elle-même.

Tout à coup elle cessa de l'écouter et de lui répondre. Une voix d'argent, qui semblait sortir à travers le duvet d'un cygne, chantait quelque chose d'étrange dans une langue inconnue. Le son d'une guitare, vigoureusement attaquée, contrastait, par sa sécheresse et ses rauques étouffements, avec la douceur caressante et la monotonie mélancolique du chant.

C'était comme un soupir de la brise, interrompu par le rugissement sourd de quelque animal fantastique , comme la plainte des syrènes emportées par les tritons hennissants. Une partie de Tauditoire, composée de personnes de diverses nations, frémissait de surprise et d'entraînement. Une moindre partie, exclusivement composée d'Espagnols et de Portugais, souriait gravement ou haussait les épaules de pitié. Morénita, palpitante, avait mis les deux mains sur son cœur. Elle regardait avec une étrange attention. La duchesse était invisible derrière le mouvement rapide de son éventail et ne paraissait pas écouter.

LA FIILEULE 251

Morénita, qui s'était placée un peu en arrière des principaux groupes, comme une personne ennuyée de se montrer, et qui était trop petite pour voir au-dessus des autres tètes , se leva brusquement pour regarder le chanteur. Son mouvement fut remarqué, ainsi que le rapide regard qu'échangèrent les deux gitanos au-dessus de tout ce monde plus grand qu'eux par le rang et la stature.

Morénita se rassit aussitôt.

— Eh bien! lui dit Clet à voix basse, à mon tour, je vous demanderai : Qu'avezvous donc?

2o2 LA FILLEULE.

— A mon tour , je vous répondrai :

Rien ! dit Morénita avec un sang-froid extraordinaire.

— Est-ce que vous avez vu la figure de ce garçon qui chante?

— Non, je regardais sa guitare, qui a un son bizarre et désagréable. Ce n'est pas une guitare comme les autres. Si M. Roque était là, il nous expliquerait au moins les paroles de la chanson, peutêtre.

— Je l'en délie bien ! dit Clet.

~ Bah! si ce n'est que du chinois ou

LA FiT.i.r.ri.r. 253

du sanscrit, reprit Morénita, il ne sera pas embarrassé pour si peu. Allez donc le chercher; ceci l'intéressera peut-être.

Et, changeant de place, elle se déroba aux investigations de son interlocuteur d'un air parfaitement naturel.

Quand Rosario eut fini ses trois couplets, il y eut un mouvement d'hésitation qu'on pouvait prendre pour un murmure d'encouragement. On parlait beaucoup de ce qu'on venait d'entendre : on n'applaudissait pas. Ceux qui étaient charmés se le disaient les uns aux autres; ceux qui n'étaient qu'étonnés deman-

daient Texplication de celte chose insolite. Ceux qui n'avaient pas d'opinion, et c'est toujours le plus grand nombre, recommençaient à parler bourse, chemins de fer ou politique. Les graves Espagnols disaient aux questionneurs :

— Nous serions bien embarrassés de vous dire ce qu'il a chanté. Mais nous connaissons tous les sons de cette langue^ c'est du gitano tout pur. Vraiment, ce n'est pas la peine de venir en France pour entendre cela. Cela court les rues chez nous. C'est absurde, c'est affreux, et l'on ne comprend pas que, dans une maison espagnole, on fasse chanter un bohémien après mademoiselle Grisi.

T.A Fir.LFrLE. 255

Cependant les artistes italiens, et tout ce qui se trouvait de gens de goût, de sentiment ou de science musicale dans l'auditoire, disaient :

— C'est du gitano, si Ton veut, mais c'est de l'art, chanté ainsi. Cela peut rappeler des chants barbares écorchés dans les rues par des chanteurs inhabiles; mais ce garçon-là en a découvert les vrais types, et il leur restitue de son chef tout ce que le temps et l'ignorance ont altéré, ou bien il nous les traduit avec une science qui n'étouffe pas l'originaHté d'un génie tout empreint de la couleur originale.

C'est un grand artiste qui ne sait peut-

256 LA f!M.ei:le.

être rien, mais qui ne ressemble à rien, qui est magnifiquement doué, et qui remue le cœur et l'imagination d'une façon magique. Comment? ajoutaient ces dilettanti, est-ce qu'il a déjà fini?

— Ah ! mon Dieu , est-ce qu'il va recommencer? disaient les autres.

Le gitanillo écoutait ce croisement d'opinions d'un air fort calme, saisissant une parole à droite, épiant un regard à gauche, et accordant sa guitare avec beaucoup de lenteur et de majesté. Le programme de la soirée portait deux romances de lui, séparées par plusieurs autres

LA FILLFUI.E, 2")7

morceaux chantés par les Italiens. 11 n'en tint compte, et, voulant produire son effet , cramponné à sa chaise et rivé au plancher , sans qu'il y parût à la grâce aisée de son attitude, il commença un second air sans se faire prier par les uns, sans se laisser intimider par les autres.

11 emporta son succès d'assaut. Les vrais amateurs étaient fixés, et, sentant une résistance injuste, le couvrirent d'applaudissements plus chauds et plus bruyants qu'il n'est d'usage dans le grand monde.

11 y eut, sur quelques banquettes, une

muette indignation. L'Espagnol de race, hait le gitano, comme le Polonais hait le Juif, comme l'Américain hait le nègre, comme l'Indien hait le paria.

— Cest assez, dit le duc bas au gitanillo, en lui parlant d'un air fort poli, au milieu du groupe de musiciens où il était rentré,, et il lui gHssa dans la main un petit rouleau d'or, en lui désignant la porte d'un regard furtif, sans dureté, mais sans appel. Rosario, content de son succès, s'éclipsa; mais comme il serrait sa guitare dans l'antichambre, il revit près de lui la figure du duc, qui lui dit, en le regardant avec attention : Comment vous appelle-t-on?

LA FIUELLE. 2o9

— Algénib, répondit legitano.

— Vous êtes gitano, vous ne vous en cachez pas?

— Je ne m'en cache pas ; au contraire : c'est mon état.

— Vous avez raison. De quelle province d'Espagne êtes-vous ?

— Je suis né en Angleterre, où on nous appelle gypsies.

— Comment s'appelait votre père?

— Je n'en sais rien. Je n'aijamais connu ni père ni mère. J'ai été abandonné

2G0 LA FirLr.rLE.

chez des paysans, qui m'ont élevé jusqu'à Tàge de douze ans, et qui m'ont ensuite renduà des gens de ma tribu qui venaient d'Espagne et qui m'y ont conduit.

— Vous ne connaissez personne à Paris ?

— Personne encore, monseigneur.

— Qui vous a recommandé à la duchesse ?

— La comtesse de Fuentes.

— C'est bien. Je vous ferai demander si j'ai besoin de vous.

— Je pars demain pour la Russie, monseigneur.

— A la bonne heure ! dit le duc.

Et Rosario sortit, emportant sa guitare et ses dix louis.

~ Je m'étais trompé, pensa le duc en rentrant dans ses salons. Comment me rappellerais-je la figure de cet enfant au point de la reconnaître?

Clet causait avec Roque derrière une pyramide de fleurs.

— Conçoit-on l'impudence de ce

gaillard-là ! disait Edmond Clet en regardant le programme de la soirée, imprimé en or sur du satin blanc. Se faire appeler du nom d'une des plus belles étoiles du ciel, quand on s'est appelé Dariole ! et venir chanter ici, sous notre nez, quand on a tenu le torchon sur la roue des sapins !

— Eh bien, pourquoi pas! disait Roque, que rien n'étonnait dans les choses de ce monde. Est-ce qu'on le connaît ?

— Mais le duc ?

— Comment le connaîtrait-il ? Depuis ^^, temps ! Il n'a jamais fait la moindre

question sur son compte, et notre protégé est trop lin pour n'être pas venu ici sous un nom supposé, sans avoir une histoire toute prête.

— Mais s'il prétend se faire connaître à Paris, voilà peut-être un grand embarras pour la petite?

— La petite ne sait seulement pas s'il existe.

— Elle l'a écouté et regardé avec une agitation très frappante.

— La cigale a reconnu la musique de ga bruyère. Les bêtes ont bien des ins*

tincts sauvages qui survivent à la domestication; pourquoi les êtres humains n'en auraient-ils pas? Je suis fâché de n'avoir pas entendu chanter notre Indien dans sa langue, aulieu d'avoir bavardé en pure perte avec cet homœopathe saugrenu. Voyez un peu la mémoire des enfants! J'aurais cru qu'il n'en savait plus un mot. Il a eu du succès?

, — Un succès d'enthousiasme.

— Tant pis, il n'apprendra plus rien, le paresseux !

— Qu'apprendrait-il de mieux? Il a trouvé sa veine.

— Allons donc le trouver, et sachons comment il vit et où il perche. Au fond, je ne le hais pas, ce garçon : c'est un drôle de corps.

Et Roque chercha son protégé, qu'il ne trouva plus.

Morénita avait suivi des yeux les mouvements de Rosario et de son père. Puis, tous deux avaient disparu, et elle cherchait avec préoccupation à rejoindre Tun ou l'autre, quand elle entendit une douairière castillane , qui ne la savait pas derrière elle, dire à sa voisine :

^ Voilà une grande maison qui s'en

266 LA FILKEULE.

va en quenouille d'une façon déplorable. Que feront-ils de cette gitanilla? Le duc est fou, vraiment, et la duchesse encore plus ! Ils auront beau la requinquer, ils ne la blanchiront pas, et, à moins de la marier avec un gratteur de guitare comme celui qui nous a écorché les oreilles tout à l'heure, je crains pour eux qu'elle ne reste tille.

— Une gitana rester fdle ! répliqua l'autre vieille en ricanant. Il n'y a pas de risque, et le mariage est bien le moindre de leurs soucis, à ces pauvrettes.

— Tant pis pour le duc, reprit la prepiière. 11 verra que de race le chien cha3'

se, et ce sera bien fait. Comment oset-on montrer aux gens comme il faut le produit d'une pareille incartade? Il y a de quoi éloigner de chez lui les femmes honnêtes. Je ne croyais pas la duchesse extravagante à ce point-là ; si cela continue, on n'amènera plus les jeunes personnes chez elle. Pour moi, je suis aux regrets que ma petite-fille soit ici, et je vais lui défendre de répondre à cette mauricaude, si elle se permet de lui adresser la parole.

Morénita sentit faiblir ses genoux. Elle fut sur le point de tomber évanouie; mais ranimée par la colère, elle frappa

268 LA FIUtULE.

d'un grand coup d'éventail le turban de ♦ la douairière au moment où celle-ci se

levait. La dame se retourna d'un air courroucé.

— Pardon, senora, dit Morénita de l'air le plus insolent qu'elle put se donner, je ne vous voyais pas.

— • Ce n'est pas étonnant, répondit la dame. Vous êtes si petite!

— C'est vrai, madame, j'ai pris votre turban pour un coussin, et je le trouvais placé trop haut. J'ai cru que sa place devait être sous mes pieds , et j'allais l'y mettre, mais j'ai vu votre figure et j'ai eu peur.

LA FîïI.rULE. 269

— L'insolente ! s'écria la vieille femme en s'éloignant; c'est mie vraie gitana de la rue !

Cette altercation avait été entendue de quelques personnes. En peu d'instants elle circula dans des groupes nombreux.

C'était la demi-heure d'intervalle entre la première et la seconde partie du concert. Tous les Français jeunes furent du parti de Morénita et dirent entre eux qu'elle avait bien fait de river le clou à une vieille sorcière. Les gens sérieux trouvaient la chose fâcheuse. Les jeunes femmes en rirent aux dépens des deux parties. Plusieurs précieuses en furent

formalisées. Bon nombre de vieux Espagnols des deux sexes se retirèrent fort irrités, la dame outragée en tète, et se plaignant au duc, avec Taigreur et la rudesse presque grossière que prennent tout à coup les gens du grand monde quand ils se croient provoqués par leurs inférieurs.

Le duc, vivement affecté de cette algarade, chercha partout sa fille. Elle avait quitté le salon. Morénita, pâle de rage, tremblante, et prête à suffoquer, s'était enfuie dans sa chambre, et, tirant les verrous, pour cacher une émotion qu'elle voulait paraître surmonter, s'était jetée

LA FILLEULE. Tt\

sur un sofa. Elle avait laissé sa toilette fort éclairée, afin de pouvoir revenir au besoin, de temps en temps, rajuster sa coiffure. Elle fut surprise de se trouver dans l'obscurité, et sérieusement effrayée lorsqu'elle se sentit entourée de deux bras souples et forts qui l'enlaçaient comme deux serpents. Elle allait crier lorsqu'elle reconnut la voix de Rosario qui l'appelait sa sœur, sa bien-aimée, son unique amour sur la terre.

Alors Morénita fondit en larmes, et, reprenant son énergie, elle lui raconta en deux mots quel outrage elle venait de subir.

2*72 LA Fn.i.F.n.E.-

— Ce n'est rien, dit le gitanillo en riant. Moi, j'ai été mis à la porte. On m'a glissé de l'argent dans la main comme à mi valet, et on m'a empêché de compléter mon succès en chantant dans la seconde partie du concert. Mais qu'est-ce que cela nous fait, Morénita ? Nous ne sommes pas méprisés, va ! On n'insulte que ce qu'on déteste, et on ne déteste que ce qu'on redoute. Ce qu'on dédaigne réellement, on n'y fait pas attention. A l'heure qu'il est, vois-tu, cent femmes sont amoureuses de moi dans le salon dont on me chasse, et tous les hommes ont la tête à l'envers pour la gitanilla qu'on dénigre. Laisse passer ce flot d'in-

LA FILLEULE. g'îS

jures, petite sœur chérie : c'est ton véritable règne qui commence ! Est-ce qu'une véritable miss Hartwell, avec des yeux en coulisse et la bouche en cœur, baisant la main des vieilles guenons de cette race de singes, et mendiant leur pitié protectrice, ne serait pas bientôt reléguée au petit cercle, et au mariage de raison avec un maître-clerc de notaire ou quelque sous-secrétaire d'ambassade?

Allons donc ! Il faut être adorée par tous leurs princes de la terre. Ils croiront pouvoir te séduire ; mais après qu'ils auront fait mille foHes pour toi, tu leur diras : Arrière, vieux chrétiens ! je ne veux point de vous, je n'aime que mon sem-

lu. 18

214 LA FIILEULE.

blable, que mon anii... que mou frère !

L'idée de cette lutte effrayait Morénita ; mais celle d'une passion nouvelle , qu'elle croyait chaste et sainte dans son but, plaisait à son esprit exalté.

— Oui, oui, s'écria-t-elle en enlaçant étroitement ses mains crispées aux siennes, toi seul, mon sang, mon âme, ma force, ma haine, mon refuge, mon secret! Ne me quitte plus ou reviens bientôt. Je ne peux plus vivre sans être aimée exclusivement, et je sens que c'est ainsi que tu m'aimes !

On frappa à la porte.

— Venez, chère enfant, dit la voix de la duchesse; votre père vous cherche; il est inquiet de vous. Sortez avec moi, ne craignez rien.

Dans son trouble, Morénita ne remarqua pas la protection que semblait accorder la duchesse à son entrevue avec Rosario. Celui-ci la poussa hors de la chambre en lui disant :

— Ne t'inquiète pas de moi , je sortirai.

Et Morénita alla retrouver le duc sans voir ce que la duchesse était devenue après l'avoir avertie.

2"i6 LA FILLKULE.

Le duc venait à sa fille avec plus de sollicitude que de courroux. Quand il la vit forte et audacieuse, il s'effrava davantage et essaya de la dominer par une re- ^nontrance. Mais elle n'accepta aucun blâme, et se plaignant vivement d'avoir été insultée dans la maisor. du duc :

— Si c'est ainsi que votre monde m'accueille, lui dit-elle, j'ai bien mal fait de quitter mamita, dont tous les amis la respectaient trop pour ne pas me respecter aussi, et qui ne recevait pas chez elle des gens disposés à lui faire un crime de sa tendresse pour moi.

Le duc, la voyaiu exaspérée, lui dit

LA FILLEULC. ti 1

qu'elle était soutirante et qu'elle ferait bien de se retirer.

— Si vous me le commandez, répliqua l'indomptable enfant, je subirai l'humi^ liation de cette pénitence publique ; mais je vous avertis que je quitterai demain votre maison pour n'y plus rentrer.

— Et où donc irez-vous, ma pauvre Morénita? dit le duc, qui se repentait un peu tard d'avoir cédé au caprice de sa femme, en adoptant ouvertement l'enfant terrible. N'avez-vous pas abandonné avec beaucoup de dureté la généreuse femme qui vous tenait lieu de mère ? et

278 LA FlLLfc-Ult.

ne savez-vous pas d'ailleurs qu'elle est maintenant en Italie ?

— Eh ! mon Dieu, répondit Morénita avec un accent et une expression de visage où se peignait l'instinct de la liberté farouche élevé à sa plus haute puissance, est-ce donc si difficile à trouver, l'Italie? Est-ce que la terre manque de chemins pour nous porter et le ciel d'étoiles pour nous guider? Voyons, monsieur le duc, est-ce vrai ce que j'ai entendu dire à la marquise d'Acerda? Suis-je une bohémienne ?

— A-t-elle dit cela ? dit le duc embarrassé.

— Elle l'a dit, et bien d'autres choses encore.

— Quoi donc?

— Elle a dit que j'étais votre fille !

— Morénita ! s'écria le duc perdant la tête ; nous causerons demain. Pour l'amour de moi et de vous-même, tenezvous tranquille jusque-là.

— Eh bien ! qu'est-ce donc? dit la duchesse en venant les rejoindre sur l'escalier dérobé où le père et la fille causaient ainsi avec animation ; nous allons faire remarquer notre absence.

280 LA FILLEULU:.

Et elle les emmena dans la galerie,

tandis que Rosario s'esquivait par le chemin qu'ils lui laissaient libre.

— De quoi vous tourmentez-vous? dit la duchesse à son mari et à Morénita, avant de rentrer avec eux dans les salons. Comme vous voilà déconfits pour un incident ridicule où les rieurs sont pour nous ! Est-ce que ces prises de bec entre femmes n'arrivent pas tous les jours dans le monde? Est-ce qu'il n'est pas peuplé de sottes cancanières , jalouses des jolies personnes? Votre grand tort , mon duc , est d'être apprécié par les jeunes, et c'est toujours

un dépit pour les vieilles ; le vôtre, ma petite miss, est de faire fureur par vos beaux yeux. Eh bien ! le grand malheur, quand notre salon serait débarrassé, une fois pour toutes, de ces antiquailles ! Si cela n'avait pas coûté une attaque de nerfs à cette chère enfant, je m'en réjouirais. II paraît qu'elle a répondu avec l'esprit d'un diable. Elle nous contera ça ; mais rentrons, il le faut. Voilà la Persiani qui va chanter.

Morénita fut entraînée a un mouvement de reconnaissance pour la duchesse et Tembrassa. La duchesse s'arrangea pour lui rendre cette caresse sur le seuil de la grande porte , qui , de la galerie, s'ouvrait sur le salon principal. C'éinit

une protection ouvertement déclarée, dont la plupart des hommes lui sut gré, dont une partie des femmes la blâma. La duchesse tenait beaucoup moins à satisfaire les unes qu'à éblouir et charmer les autres. Après le concert, on soupa. Il était assez tard. Les trois quarts de l'assemblée s'étaient écoulés peu à peu. On retint quelques artistes, les amis restèrent; des gens aimables et distingués furent naturellement retenus aussi par cette réunion plus choisie. Des femmes gaies ou coquettes prirent leur parti de s'amuser pour leur compte, sans se soucier de se her trop avec la gitanilla, qui leur inspirait, au reste, une grande eu-

LA FILT.EULE. 287

riosité. D'autres, meilleures ou plus intimes, Tacceptaient sans marchander, et même il y en avait là quelques-unes d'assez mures et d'assez honorables pour consoler la famille de l'échec de la soirée.

Le souper fut très brillant. Roque se grisa un peu, mais il eut beaucoup d'esprit et fut fort convenable. Les artistes et les littérateurs s'animèrent et furent charmants. Clet, un peu écHpsé, partant un peu morose, se sentit consolé par quelques attentions gracieuses de la duchesse.

2î^S LA FILLEULR.

La conversation, devenue générale au bout de la table qu'occupait Morénita, vint à rouler sur le gitanillo. Des esprits compétents en parlèrent avec enthousiasme. Une jeune et jolie femme, un peu grisée par son propre entrain, déclara en riant à un de ses voisins, non loin de Morénita, qui l'entendit, qu'elle en avait la tête tournée. Morénita la regarda et sentit un mouvement de triomphe mêlé d'un éclair de jalousie qu'elle ne s'expliqua pas à elle-même. Une ex-cantatrice itahenne, un peu vieillotte, prisée pour son esprit et sa rondeur, porta aux nues la grâce et la beauté du bohémien, disant qu'à son âge on n'avait plus besoin de

faire l'hypocrite. Un peintre estimé regretta de ne pas s'être enquis de sa demeure : il eût voulu voir encore ce beau type et en fixer le souvenir par quelque croquis.

La duchesse demanda à Roque, d'un ton fort naturel, s'il Tavait déjà entendu quelque part, et à Clet s'il ne pourrait pas le retrouver pour lui demander la musique de sa romance. L'un et l'autre répondirent d'une manière évasive, regardant le duc, qui ne se doutait plus de rien, mais qui se promettait intérieurement de ne plus laisser aucun gitano pénétrer chez lui pour y fournir matière à

290 LA FIURULE.

des rapprochements désagréables pour

* sa fille.

Malgré le resserrement de bienveillance ou d'engouement qui se fit autour du duc, de sa femme et de Morénita, cette soirée laissa des traces pénibles dans leur monde, et pour qu'on ne s'aperçut pas de la désertion de plusieurs gros bonnets, il fallut que la duchesse étendît ses relations dans le monde de la jeunesse, de la mode et du talent. (]e n'est jamais difficile à une jeune et jolie femme riche. Morénita se vit donc bientôt entourée et courtisée de plus belle. Mais le bonheur n'est pas dans cette

LA FILLRLLE. 291

vie mêlée d'élémens hétérogènes. Morénita continua à s'ennuyer sans savoir pourquoi.

Chose étrange, ce cœur avide de se répandre, cette organisation enfiévrée par l'inquiétude des sens, cette imagination active, cet être où tout concourait à l'irruption de quelque déhre, repoussait froidement les séductions de la flatterie et les entraînements du plaisir. Deux types obsédaient sa pensée et remplissaient le cadre de sa prédilection secrète, Stéphen et Pvosario ; le frère mystérieux, charmant et persuasif, le père adoptif, parfait mais rigide ; deux absens, deux

êtres dont Texistence ne lui paraissait jamais pouvoir s'assimiler ix h sienne.

Pour tous les autres hommes, iVlorénita n'éprouvait qu'un mélange de méfiance, de dédain et même d'antipathie qu'elle avait peine à leur cacher.

Elle sentait pourtant que Rosario lui avait dit la vérité, en lui répétant que, dans sa situation, elle ne pouvait que s'élever par la coquetterie, que redescendre par l'humilité. Elle était donc coquette, mais avec âpreté, avec tyrannie, avec une malice profonde et cruelle dans l'occasion. Aussi inspirait-elle de l'amour et de la haine. Personne ne pouvait lui

faire connaitre la douceur de Tamitié, personne n'en pouvait ressentir pour elle.

Son âme s'aigrissait rapidement dans cette position fausse et pénible. Le duc n'avait pas su contribuer à la guérir. Il avait reculé devant l'aveu du lien qui l'unissait à elle. Au moment de le lui révéler, il s'était arrêté, effrayé de son caractère impétueux et des exigences qui pouvaient surgir. Trompé par la feinte ignorance de sa fille, il avait traité les propos de la vieille marquise de rêverie, de méchanceté pure. Morénita était restée miss HartAvell, la fille d'un ami de Calcutta et

d'une Anglaise morte sur le navire qui l'amenait en France, en lui donnant le jour.

Morénita, en se voyant mystifiée ainsi, avait écrit sur une page d'un journal :

— « Vous me faites orpheline, mon père? Eh bien, tant mieux ! vous me faites libre ! »

Elle s'était donc redressée de toute sa petite taille, et Clet, qui prenait du dépit contre elle, comme bien d'autres, commençait à la comparer à un petit serpeut qui veut toujours mordre, parce

qu'il rêve toujours qu'on lui marche sur la queue.

Altière avec les valets, souple, caressante et moqueuse avec le duc, qui souffrait toujours de ses instincts violents; raide et hautaine avec la duchesse, qui supportait ses frasques de caractère avec une douceur et une insouciance inouïe chez une personne autrefois violente et impérieuse, elle remplissait la maison paternelle de ses caprices et l'agitait parfois de ses fureurs. Elle réparait tout très vite par d'involontaires élans de tendresse pour son père, qui s'y laissait gagner, par dé prudentes sou^

missions envers la duchesse, qui accueillait son retour avec des rires pleins de bonhomie, par des prodigahtés aux laquais, qui, dès lors, souhaitaient voir revenir Torage destiné à crever en pluie d'or sur leurs têtes.

lue lettre de Morénila à Anicéc.

15 avril 1847. Nice.

«iMamita, me voici dans un beau climat qui ne me fait pas de bien, vu que je ne suis pas malade. Toute ma maladie, c'est de vous avoir quittée, et comme je ne peux pas vous rejoindre, cette maladie est mortelle.

« Mortelle pour • mon âme. Mon petit corps robuste vivra quand même. Alors, vous voilà tranquille? Dans ce monde c'est toujours comme cela. Pourvu que les gens ne soient pas enterrés, on suppose qu'ils vivent, et que cela leur suffit. Cela suffit à vous, mamita, qui êtes parfaite et qui n« pouvez pas être malheureuse. Moi, je ne m'arrange pas d'être ce que je suis.

« Vous dites que je vous écris par énigmes. C'est singulier! il me semble que je suis de verre, el que je laisse trop voir le peu de bien, le beaucoup de mal que je sens en moi,

LA FILtEULE. 209

« Le duc est en Espagne pour des raisons de politique. On m'a expliqué de quoi il s'agissait. J'aurais pu comprendre, je n'ai pas écouté : c'était bien assez d'avoir le cœur brisé par son départ sans vouloir me casser la tête de ce qui le cause.

« La duchesse s'amusait à Paris ; mais elle s'est imaginé qu'elle s'amuserait ici davantage. Moi qui m'y ennuyais, ii m'a été indifférent de ct)ntinuer à m'ennuyer

<L je devrais vous dire que je me trouve mieux d'être moins loin de vous, llélas !

300 LA FJUKULE.

je suis plus loin, chaque jour plus loin, de mon bonheur, de mon passé, de mon enfance, le seul beau temps de ma vie, quand vous étiez toute ma vie !

« Si cela peut vous intéresser, j'ai grandi un peu, et on dit que je suis fort embellie. Mais je sens, moi, que j'enlaidis au moral. Je suis affreusement gâtée : aussi je suis mauvaise, colère, hargneuse, fantasque. J'ai fait souvent beaucoup de peine au duc, je me suis fait détester de beaucoup de gens, et je me trouve fort ingrate avec la duchesse.

« Adieu, mamita. Mamita... ô mamita !

LA FILLRULK. 301

je suis moins méchant que malheureuse, allez !» ^' '

Tellesétaientles lettres de cette bizarre enfant. Anicée ne les comprenait pas.

Jladame i\[arange les devinait. Stépben ne pouvait les expliquer.

Us s'étaient établis pour Tété à Castellamare, près de Naples. Ils avaient écrit à Paris pour déclarer leur mariage à ceux de leurs amis qui l'ignoraient ou qui en doutaient encore. Le temps était enfin' venu où Stépben, reconnu bomme de science et bomme de cœur éprouvé, îoul le mon<le s'écriait en apprenant cette

nouvelle : « Bah ! ils étaient mariés? Eh bien, ils avaient raison. C'est le couple le mieux assorti, le plus sage et le meilleur qui existe. »

Après quelques jours passés à Nice , la duchesse écrivit au duc que l'air ne lui convenait pas et qu'elle louerait une villa aux environs de Gênes pour y passer le printemps. Morénita lui avait servi de prétexte pour ne pas suivre son mari en Espagne. Là, en effet, radoptit)n de la gitanilla eût fait le plus mauvais effet. Le duc , en prenant sa fille avec lui , n'avait pas prévu qu'elle s'emparerait si despotiquement de sa vie et ne lui permettrait

LA FILLKLILE. 303

jamais de la tenir cachée. La duchesse acceptait cet inconvénient qui dérangeait toute leur existence , avec une longanimité inouïe.

La villa génoise était ravissante. Dans cet admirable pays , Morénita eut une première journée de calme, suivie d'un lendemain d'enivrement qui ne lui permit plus de s'ennuyer.

Comme elle était le soir à sa fenêtre , rêvant aux étoiles et entendant le bruit majestueux de la mer que lui apportait la brise au milieu d'un silence énervant , la voix magique et la guitare sauvage de la

304 LA FÎLIEULE.

bohème résonnèrent sous sa croisée. Cette croisée , au rez-de-chaussée , s'ouvrait sur les jardins. Rosario , d'un bond souple et vigoureux comme celui du léopard, s'élança dans la chambre et tomba à ses pieds.

— N'aie pas peur , lui dit-il en embrassant ses bras nus avec transport. La duchesse ne peut nous entendre. Les valets sont absens ou gagnés. D'ailleurs, quand un gitano se laissera surprendre par d'autres gens que ceux de sa race , il fera beau! Me voici ei^fln, Morénita démon âme ! Ne te l'avais-je pas promis, que tu viendrais dans un beau pays où tu me

retrouverais? Nous sommes libres de nous voir pendant trois mois. La duchesse a un amant, elle ne s'avisera pas...

— Quoi ! s'écria Morénita, cette femme trompe mon père ?

— Ton père a bien trompé notre mère !

— Oh ! mon Dieu ! nous sommes les enfants du mal et du mensonge !

— Qu'importe ? il y a une chose vraie, c'est que nous nous aimons, nous deux.

Je n'aime plus que toi , mon frère , lu. 20

dit Morénita en faisant un effort de volonté pour arracher Stéphen de son àme avec cette parole. Mais dis-moi donc comment tu sais tout ce que tu m'apprends et comment tu savais que nous viendrions ici.

— J'ai voulu le savoir, voilà tout. Comment peux-tu me faire une pareille question , toi , gitanilla? Ceux qui n'ont pas la force ont la ruse : c'est le bienfait des cieux qui dédommage notre pauvre famille errante de toutes les misères. Depuis le jour où j'ai su que tu existais , je n'ai jamais reperdu tes traces , ni celles

LA FÎIXKULR. 30*7

d'aucun des êtres auxquels ta vie était liée.

— Raconte-moi donc ce jour-là.

— C'était un jour que ton parrain Stéphen m'avait dit que tu étais morte. Ce jour-là , ce méchant homme...

— Lui, un méchant homme, Stéphen , tu le hais donc à présent ?

— Je l'ai toujours haï depuis ce jourlà ! Ecoute : il fît arrêter mon pauvre père, il le fit jeter en prison , où il est mort. Le gitano résiste aux supplices, au

308 LA FILLKULE.

fouet , à la faim , aux rigueurs des plus affreux climats, aux nuits sans abri sur la terre durcie par la gelée , lui le fils du soleil ! Mais la captivité le tue. C'est Stéphen qui a tué mon père !

— Dieu vivant ! pourquoi cette cruau té ?

— C'était par amitié pour toi , parce que mon père voulait te tuer.

— Moi? Mais c'est affreux tout ce que tu me racontes aujourd'hui , mon pauvre frère !

— Le moment est venu de tout te dire.

Mon père n'était pas le tien. Ne le plains pas : il était cruel ; il voulait me rendre voleur ; moi , j'étais trop intelligent pour vivre si bas. Je résistais. 11 me frappait

jusqu'au sang !

-^ Ah ! les gitanos ! c'est horrible ! s'écria Morénita avec un accent de terreur et de détresse.

— Les gitanos aiment pourtant leurs petits avec passion, reprit Rosario, mais il faut que leurs enfants se soumettent à leurs idées, et quand l'un de nous veut agir autrement et traiter à sa guise avec le monde des étrangers, son père et sa

mère le maudissent, l'abandonnent ou le font mourir. Mon père avait été si dur pour moi que je n'ai pas pu le regretter ; mais c'était mon père, vois-tu, et je n'en dois pas moins haïr son assassin. En le voyant saisir et emmener par la police, que Stéphen avait avertie (il est rusé aussi, Stéphen !), je ne me jetai pas dans le filet avec lui; je suivis Stéphen, je m'attachai à ses pas. Je sus, dès le soir même, où tu étais, et comme quoi il était, lui, l'amant de ta mamita. J'espérais que cette découverte servirait à mon père, mais elle ne lui servit de rien. Il était pris. On m'observa bientôt moi-même, on m'arrêta çt on me livra à celui qui me

tuait nion père et qui me volait ma sœur. Tu sais le reste. Cet homme m'a fait élever; il s'est établi mon bienfaiteur. Ces gens-là nous ont toujours traités comme des chiens, jetant à Teau ceux de nous qui leur déplaisent, mettant les autres à l'attache et leur donnant du pain pour les faire grandir. J'ai ramassé le pain, j'ai léché la main du maître et j'ai brisé l'attache. N'est-ce pas là ce que tu as fait avec tamamita?

— Hélas ! oui, mon Dieu ! dit Morénita en fondant en larmes ; mais j'ai mangé le pain sans appétit, j'ai léché la main sans dégoût, et j'ai brisé l'attache sans

plaisir. Ah ! je ne suis qu'à demi bohé-

mienne, moi !

— Oui, oui, c'est vrai, reprit durement Rosario ; il y a du sang chrétien dans tes veines, pour ton malheur, pauvre fille, car cela te rend lâche, et au lieu d'aimer ton frère le gitano, tu aimes ton parrain qui te crache au visage.

— Non, non, ce n'est pas vrai ! s'écria Morénitaépouvantée delà pénétration de Rosario.

— Ne mentez pas ! reprit-il avec colère et en lui tordant le bras d'un air

farouche. Ce n'est pas moi que l'on trompe. Je suis votre frère, le fils de l'homme que votre mère a trompé. 11 m'avait fait jurer de vous tuer, j'ai violé mon serment, et, vous voyant si jolie, j'ai senti qu'au lieu de vous haïr, je vous aimais avec passion ; mais il faut oublier le chrétien, il faut le haïr, il faut m'aimer... ou bien, moi, je...

— Tu me tuerais? dit Morénita placée

de terreur et essayant de fuir.

— Non ! je t'abandonnerais, répondit froidement Rosario, en lui lançant un

3i 4 LA FILLEULE.

regard d'inexprimable mépris qui Teffraya plus que sa colère.

Elle plia involontairement le genou devant lui, en lai répondant, comme fascinée par une puissance inconnue :

— Oui, je l'oublierai ! et quant à la haine... c'est déjà fait, va! ajouta-t-elle en se relevant et en retrouvant son énergie avec cette mobilité d'émotion qui lui était propre.

— Viens jurer cela sur mon cœur, dit Rosario en lui ouvrant ses bras,

Elle s'y jeta, mais se sentant étreinclre avec une force convulsive, elle eut peur encore et poussa un cri.

— Tais-toi, malheureuse! dit Rosario en lui mettant la main sur la bouche.

Que crains- tu de moi? ne suis-je pas ton frère? n'ai-je pas le droit de f embrasser, de te gronder, de te sauver de toimême?

Rosario ou plutôt Algénib, car c'était le nom mystérieux qu'il avait reçu de ses parents, et l'autre n'était que le nom chrétien que les gitanos méprisent en secret ; Algénib [éprouvait pour More-

316 LA FILLLULE.

nita un amour effréné, qui, à chaque instant, menaçait de l'emporter sur sa ruse; mais il la voyait pure, et il sentait que la passion seule vaincrait son effroi et sa surprise. Cette passion ne'pouvait naître dans son cœur tant qu'elle le regarderait comme son frère, et le gitano redoutait ce moment où il lui faudrait avouer son mensonge, dévoiler son plan de séduction et s'exposer peut-être à une méfiance invincible. iMorénita avait avec lui la crédulité d'un enfant ; elle n'avait pas seulement songé à lui demander sur quelles preuves il établissait leur parenté. Trompée une fois, ne craindrait-elle pas de l'être encore, et ne reculerait-elle

LA FILLEULE 31 i

pas, épouvantée, devant la pensée d'un amour incestueux?

Pour certaines tribus de bohémiens errans, Tunion entre frère et sœur n'est pas plus ^criminelle qu'elle ne Tétait chez les patriarches de la Bible (i). Mais soit qu'Algénib ne fût pas né dans cette secte, ou qu'il craignît avec raison que

[\) L'auteur de ceUe histoire causant un jour avec une très belle fille de bohème qui faisait métier de devancer les chevaux à la course, et remarquant avec pilié qu'elle était enceinte, lui demanda lequel des bohémiens qui l'entourait était son mari. 11 n'est pas là, dit-elle. C'est mon frère. — Vous parlez ainsi de tous les hommes de votre tribu ? — Non pas, répondit-elle. C'est le fils de mon père et de ma mère, qui a deux ans de moins que moi.

Morénita , chrétienne , n'eût horreur d'une telle pensée, il ne voulait se dévoiler que le jour où il lui fournirait la preuve qu'il n'était pas le fils de la belle Pilar. Or, il attendait cette preuve. Il ne l'avait pas dans les mains. Il ne pouvait invoquer que la parole de son père et le souvenir de sa véritable mère, morte quatre ou cinq ans avant l'union d'AlgoI avec Pilar.

Algénib enfant avait aimé Pilar comme sa propre mère. Chez les bohémiens, comme chez plusieurs peuplades sauvages, l'adoption est une seconde nature.

Pilar était une créature douce et aimante,

à laquelle il devait certainement des instincts meilleurs que ceux de son père.

Une organisation exquise, un génie naturel et le goût du bien-être l'avaient séparé de sa race et jeté dans la civilisation avec le besoin d'y rester. Mais aucune notion de religion sérieuse n'avait adouci en lui l'âpreté du vouloir personnel ; aucun lien de solidarité ne l'attachait au monde chrétien. Tout ce qui lui semblait désirable lui semblait légitime, tout ce qu'il croyait inévitable lui paraissait permis.

Mais ne pouvant effrayer la pudeur de Slorénita sans compromettre toutes ses

320 LA Fil.LFA'LE.

espérances, il fut maître de lui tout le temps nécessaire. Il l'étonnait bien parfois par quelque regard trop brûlant, par quelque parole trop énergique, par quelque étreinte trop impétueuse ; mais il ne donnait pas à son esprit le temps de

s'arrêter sur cette frayeur : il la chassait par ce doux nom de sœur qui était en eux comme une invisible protection du

ciel.

Pendant trois mois, Rosario vint presque tous les soirs passer trois ou quatre heures avec Morénita. Ce fut une vie étrange que celle arrangée par la duchesse pour sa pupille et pour elle-même.

LA FIMF.l'LE. 321

Contrairement à ses habitudes de luxe^ de rnouvenient et de bruit, elle s'enferma dans une retraite absolue, disant à Morénita qu'elle voulait lui rendre un peu du bonheur tranquille qu'elle avait goûté chez madame de Saule et qu'elle avait peut-être raison de regretter. A ses amis, elle écrivait qu'elle était souffrante ; aux personnes qu'elle connaissait à Gênes ou aux environs , elle disait en riant que n'ayant pas son mari auprès d'elle, elle se considérait comme une veuve momentanément inconsolable , eî n'avait l'appétit d'aucun autre plaisir que le repos des champs. S'il y avait à s'étonner

de cette révolution dans son caractère et i.i -•

32!2 U FIKLRUIJ..

dans ses habitudes, il n'y avait] rien à y reprendre , car sa conduite extérieure était irréprochable, et, dans sa maison même, malgré l'assertion de Rosario, personne n'eût pu surprendre la trace d'une intrigue pour son propre compte.

L'intrijTue surprenante par sa liberté et sa sécurité, c'était celle que Rosario entretenait dans la maison avec Tinnocente Morénita. A neuf heures du soir, la duchesse se couchait et s'endormait très réellement, pour se réveiller à cinq heures du matin. Elle se promenait dans son jardin toute seule, brodait ou hsait

LA FiixruLE. 353

d'un air fort calme , ensuite déjeunait avec Morénita à midi, recevait ou rendait avec elle quelques visites ou faisait quelque promenade en voiture, rarement une course à Gênes pour des emplettes ou pour examiner à loisir une des mille collections de tableaux qui enrichissent les palais. Soit qu'elles dînassent dehors ou chez elles, tête à tête ou avec quelques personnes, ces deux femmes §e retrouvaient toujours seules, le soir, de fort bonne heure. La duchesse commençait aussitôt à bailler, riant de l'habitude qu'elle prenait de se coucher comme les poules , disant qu'elle s'en trouvait fort bien, et engageant Morénita

à se refaire comme elle des fatigues du monde, pendant ce répit qui leur était accordé. Morénita disait qu'elle aimait mieux étudier jusqu'à minuit dans sa chambre et dormir plus tard dans la matinée; que cette manière de vivre lui plaisait beaucoup aussi et que jamais elle n'avait employé son temps plus à son gré.

La duchesse n'avait que deux domestiques qui couchassent dans la maison, laquelle était fort jolie mais fort petite. Les autres serviteurs étaient des gens du pays, loués à la semaine, qui, chaque soir, retournaient dans leur famille, le

U FILLtUlE. 325

hameau qu'ils habitaient étant situé à cinq minutes de chemin de la villetta.

L'appartement de la duchesse était tourné vers Test, celui de Morénita vers le couchant.

Il semblait donc que tout fût disposé avec soin pour favoriser les relations secrètes des deux gitanos. Rosario habitait Gênes et v menait aussi une existence très cachée. Il ne s'y faisait pas entendre, il n'y recherchait aucune protection, il n'y établissait aucun lien avec les gens d'aucune classe, n'étant, lui, d'aucune classe en réalité. 11 ne s'était

326 LA FlLLEULEf.

jamais présenté chez la duchesse, et il ne semblait pas que celle-ci eût gardé le moindre souvenir de son existence, car il ne lui arriva pas une seule fois de prononcer son nom devant Morénita.

Page 1