La filleule
Si j'avais pu la voir toujours ; si sa mère m'eut invité à la suivre à la campagne, des mois, des ans, la vie peut-être, se fussent écoulés sans que j'eusse la conscience nette de ma passion. En cela.
grâce à Dieu, sa mère se trompa : la meilleure sauvegarde entre deux êtres parfaitement purs et enthousiastes, c'est le respect, l'espèce de crainte qu'ils s'inspirent l'un à l'autre en se voyant responsables devant Dieu de la liberté qu'on leur laisse.
Madame Marange crut devoir nous séparer. Avait-elle lu dans le cœur de sa fille une préférence trop marquée pour moi? Âh! la plus sage des mères est donc imprudente parfois, puisqu'elleméme m'avait tendu les bras avec tant d'affection et m'avait placé si haut dans son estime ! Elle regardait donc comme
LA FILLLLLE. 1
impossible, au commencement, qu'Anicée me vît avec d'autres yeux que les siens? Elle oubliait donc que sa fille ne pouvait pas m'aimer comme elle, d'une maternelle amitié !
De ce qu'Anicée avait neuf ou dix ans quand je vins au monde, en résultait-il que je fusse nécessairement, à vingt ans, un enfant à ses veux ?
Et d'ailleurs, qu'importe de quel sentiment une femme nous aime, pourvu qu'elle nous aime quand nous l'adorons?
Je suis bien certain que si madame Marage eut voulu prendre au sérieux les
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naïves et respectueuses adorations d'Edmond Roque, et qu'elle eût consenti à l'épouser, il eût été fier d'être son mari, et se fût trouvé, grâce à son caractère à lui, parfaitement heureux tout le reste de sa vie.
La nature a des lois imprescriptibles pour la généralité des êtres; mais elle produit elle-même tant d'exceptions, elle donne à^des enfants une àme si mûre, à des vieillards un esprit si ardent ou un cœur si naïf, elle ride de si jeunes fronts, elle respecte si longtemps de beaux visages, qu'on ne doit s'étonner de rien. A plus forte raison faut-il admettre que
LA FlLLtULE. 9
Tàge ne fait pas toute rexpérieiice, toute la sécurité, toute l'invulnérabilité de Tàme. Je ne me suis jamais senti d'un jour, d'une heure, plus jeune qu'Anicée; elle a eu des cheveux blancs avant moi ; à présent c'est moi qui en ai plus qu'elle ; elle savait lire sans doute avant que je fusse né ; moi, à dix ans, j'en savais plus qu'elle à vingt; et à vingt ans j'étais un homme, et je voyais, je sentais en elle la simpHcité, la candeur angélique, la sainte ignorance d'une jeune fille.
Anicée m'avait dit un mot qui me laissa, jusqu'au dernier moment, l'espéjanee de la suivie à Saule pour toute la
saison. C'est ainsi que je l'entendais ; elle l'avait bien compris. La veille de leur départ, sa mère me dit : Vous vien^ drez nous voir, n'e<t-ce pas ?
Ce fut un coup de massue pour moi.
Je regardai Anicée d'un air de reproche inexprimable. Elle pâlit. Sa mère nous regarda tous deux. Il n'y eut pas, il ne pouvait pas y avoir d'autre explication entre nous. A voir les choses d'une manière positive, j'étais fou de rêver autre chose que l'hospitahlé d'une ou deux semaines. Mais mÂ, je trouvais ces convenances fausses et lâches. On m'estimait plus que les autres, j'étais le seul ami
jeune en qui l'on eût et l'on dût avoir une entière confiance ; on m'avait donné cette confiance dès le premier jour, et, après six mois d'épreuve, quand on devait être arrivé à la certitude, on avait peur d'être jugée trop confiante, on me sacrifiait à la crainte de quelque jalousie d'entourage ou de quelque impuissante malveillance. Je me sentais brisé, je fis mes adieux sans amertume. 11 me sembla que je n'aimais plus cette mère que j'avais osé comparer à la mienne, et que m fille, ordinairement si courageuse, en ce moment si craintive, ne méritait plus une si enthousiaste admiration de ma part.
En un instant sans doute mon attitude
12 LA FlLLtULi:.
et mon langage exprimèrent la tristesse résignée de cette déception. Ânicée, moins maîtresse d'elle-même, regarda, à son tour, sa mère d'un air de reproche plein d'anxiété, et comme je sortais, elle s'écria, plutôt qu'elle ne me dit, de revenir à l'heure du départ, le lendemam matin, pour l'aider à prendre ses dernières dispositions, .le répondis que j'étais à ses ordres, mais d'un air de demi détachement qui n'était pas joué. .le la voyais bien rougir et souffrir de son manque de parole; mais je voulais qu'elle eût la force de le réparer ouvertement, ou de se repentir avec franchise de l'imprudence de sa promesse. Elle m'avait rendu
la vie, elle me la reprenait sans motif et sans excuse. Je sentis pour la première fois que la douceur de mon tempérament cachait une fermeté réelle, inébranlable. Non, non, je n'étais pas un enfant !
Je fis beaucoup de réflexions dans ma longue course pour revenir à pied chez moi. Schwartz, qui m'attendait toujours jusqu'à minuit, me sauta au cou.
— Cher enfant, cher ami ! s'écria-t-il dans sa langue, que j'étais arrivé à connaître passablement, grâce à lui; mon violon, mon cher violon, tu sais ! que je voulais vendre cinq cents francs, et dont
4 4 LA FlLLtULE.
les brocanteurs ne voulaient pas me donner deux louis, on me l'achète mille francs !
— Qui cela?
— Devine?
Et sans songer à ce qu'il disait, il me remit une lettre que madame Marange lui avait envoyée dans la soirée, sans me rien dire, et qui lui demandait le précieux instrument pour son fds Julien, en lui envoyant un billet de banque.
Fuis en post-scriptum, elle ajoutait :
c Voilà mon fils qui est forcé tout d'un coup de partir pour une de nos terres. Comme il pourrait bien y passer quelque temps, il vous prie de lui garder ce violon jusqu'à ce qu'il vous le redemande, et de le jouer souvent pour l'entretenir.» Ces femmes étaient bonnes et d'une délicatesse exquise. Je leur avais dit que Schwartz cherchait à vendre son violon, mais que le jour où il en viendrait à bout, il regretterait amèrement le fidèle compagnon de toute sa vie. Elles le lui payaient donc avec l'intention bien évidente de trouver prétexte sur prétexte .pour l'empêcher de le livrer.
Schwartz était fier mais facile à trom-
per. 11 ne se doutait pas de la reconnaissance qu'il devait à ces âmes ingénieuses dans Tart de rendre service. Mais il était sur de son lendemain et heureux de ne pas se séparer de son violon. 11 en joua toute la nuit.
J'avais espéré me sentir calme. Je ne me sentis que fort. Schwartz m'empêcha de dormir : je pleurai ; je pensais h Anicée comme si elle était morte. Je fus exact au rendez -vous qu'elle m'avait donné. Lanière et la fdle affectèrent de me charge? de mille commissions, et même elles me confièrent la surveillance de la maison de Paris, comme si elles
eussent voulu me traiter en anii intime devant les autres intimes qui étaient là. Un instant je me trouvai seul avec madame Marange, et elle s'empressa de me parler avec une affection que je ne pus m'empêcher de trouver diplomatique.
— Que je regrette que vous n'ayez pas dix ans de plus ! me dit-elle. Vous ne seriez plus forcé de rester ici pour devenir savant, comme c'est votre louable et trop juste ambition. Vous viendriez passer tout l'été à Saule, n'est-ce pas?
— Vous croyez , madame, lui répondis-je, que j'ai l'ambition de devenir sa-
vant? Vous me confondez avec mon ami Roque.
— Non pas, non pas, reprit-elle. (Et il me semblait que toutes ses réflexions étaient faites à dessein de m'ouvrir les yeux sur ma position vis-à-vis de sa fille, comme si j'eusse conçu quelque espoir insensé.) Vous devez vouloir être savant en conscience. La vie d'un homme est consacrée d'avance par les dons qu'il a reçus. Quel dommage pour nous que vous soyez un être si intelligent, et, par là, responsable de sa propre destinée ! Que n'êtes-vous un pauvre vieux malheureux conmie Schwarlz, avec tout ce
que vous savez de plus que lui ! nous vous eussions emmené pour refaire l'éducation de Julien, et j'eusse été si contente de trouver un prétexte pour garder toujours un ami tel que vous ! Mais vous êtes un fils de famille, et personne n'a le droit de s'emparer de vous. Vous n'avez pas non plus celui de disposer de vousmême.
Elle avait tellement raison que j'en eus du dépit.
— J'aurai toujours le droit, lui répondis-je, d'aller herboriser dans la forêt de Fontainebleau ; c'est ce qui me consolera un peu de vous voir partir.
— J'espère bien que vous viendrez vous reposer quelquefois chez nous de vos courses scientifiques, reprit-elle d'un air contraint et presque froid.
J'avais provoqué mon arrêt. Je ne devais venir qu'en visite et le moins possible. Je Taimais mieux ainsi, moi qui voulais connaître mon sort. C'est dans Tordre : le bonheur ferme les yeux sur le lendemain, le malheur ne sait pas vivre au jour le jour. J'étais calme comme un mtirtyr. Ânicée me sembla plus calme que moi encore, car, ce jour-là, elle n'était pas même triste. Ses yeux avaient une expression que je ne comprenais
pas, et dont la tranquille douceur me faisait parfois l'effet d'une insulte.
Au moment de monter en voiture :
— Venez ici, parrain, me dit-elle, en me présentant la petite Moréna. Donnez votre bénédiction à votre filleule.
Et comme je me penchais sur le berceau pour embrasser l'enfant :
— Stéphen, me dit-elle à voix basse, comptez un peu sur l'avenir et sur moi ; notre amitié est indissoluble.
Je relevai les veux sur elle, je lus dan3
les siens cette sorte d'enthousiasme inspiré qu'elle avait quand elle prenait une résolution généreuse qui devait triompher de la prudente solHcitude de sa mère. Je ne sais ce qui se passa en moi ; je passai de l'abattement à une sorte de joie pleine de sécurité.
— Merci ! lui dis-je.
Et le chevalier nous sépara. Il partait avec elles.
Hubert Clet et Edmond Roque étaient là aussi. Edmond était venu assez rarement dans le courant de l'hiver, mais ayeclesgensquiluiplaisaient.ilétaitami.
et même naïvement familier dès le premier jour et pour toute sa vie; il n'avait donc pas manqué de venir faire les adieux de l'amitié à la dernière heure. Julien, qui restait quelques jours encore à Paris, avait invité son ami Clet à déjeuner, et continuait à ne pas se douter que ce personnage fût antipathique à sa sœur. Mais, chose étrange et qui peint bien la diplomatie maternelle, madame Marange, qui m'avait d'abord retenu dans son intimité pour écarter ou pour paralyser l'apparence de celle de Clet, avait cessé de repousser ce dernier, dès le moment où il lui avait semblé que la mienne pouvait devenir dangereuse.
24 LA FlLLtULl- .
Dès que la voiture qui emportait mon àme et ma vie eut disparu , Julien.exigea que nous vinssions déjeuner tous les trois avec lui au café de Paris. J'aurais voulu être seul , mais Clet m'observait d'un air narquois et j'avais à faire bonne contenance. Je me laissai emmener.
Roque avec sa cravate blanche et ses lunettes d'or fit sensation au café de Paris. Je vis fort bien les sourires moqueurs des jeunes dandîes, dont il frôla un peu gauchement les tables, et je devinai les mots dits tout bas à Juhen par quelqu'un d'entre eux. Cette figure déjeune pédant les divertissait. On ne me regarda pas.
LA FiLLLULE. 2o
Je vis par là que j^avais l'air de tout le monde, et j'en fus bien aise. J'aurais pu être ridicule sans m'en douter, et ce jourlà, pour la première fois, j'en aurais souffert. Celui que madame de Saule aimait comme son frère n'avait pas le droit de faire rire , même les enfants ; quant à Hubert Clet, il connaissait tout le monde, tout le monde le connaissait. Il était là chez lui. Ayant de la fortune , de l'usage, de l'élégance , et de Tesprit par-dessus le marché , il était tenu en grande estime par la jeune fashion parisienne.
Notre déjeuner fut gai. Julien rougissant, je crois, un peu de son pédant,
avait demandé un salon pour nous quatre. Mais Roque fut extrêmement spirituel, et , contre son habitude , nullement fatigant; voué par goût et par système à une grande sobriété , mais parfaitement distrait, il se grisa dès le premier service. 11 s'en aperçut lui-même , et , nous déclarant qu'il se trouvait dans un état de réplétion et d'ébriété fort délectable, il fut étincelant d'érudition satirique ; et lui , le plus chaste des hommes, de gravelure pantagruelesque. C'était son fait, au reste , de parler de tout exjprofesso, sans avoir jamais usé de rien.
Clet fut fort triste, dès qu'il se vit écra-
sé par la verve d'un homme dont il s'était promis de faire un plastron.
Julien , qui était frivole comme un enfant riche et comblé , mais bon comme sa mère au fond , et généreux comme sa sœur, donna les mains joyeusement au triomphe de Roque.
Clet , que le vin ne pouvait égayer, devint nerveux et tourna à l'irritation.
11 me serait impossible de dire par quel chemin de traverse nous nous trouvâmes arrêtés face à face, lui et moi, dans une impasse de plaisanteries asse;^
28 LA FlLLEULIi.
aigres de sa part, un peu dures de la mienne . J 'étais parfaitement de sangfr oid , et s'il était ivre , il le paraissait si peu , que je ne pus tolérer ses sarcasmes.
Son animosité contre moi datait déjà de loin. 11 avait su la contenir jusque là. J'aurais dû me dire peut-être qu'il était sérieusement épris, puisqu'il souffrait, et que ce malaise demandait quelque indulgence de ma part. Mais il dénigrait si ouvertement pour moi l'objet de mon culte , que je perdis patience et le blessai plus que je ne voulais.
Roque faisait tant de bruit que nous
eûmes le malheur de pouvoir nous dire , sans être entendus , tout ce que la présence et l'attention de Julien nous eussent forcés de refouler bien avant. Quand on se leva de table , Hubert Clet m'avait provoqué tout bas. Julien remarqua que tous deux nous étions pales. Roque déclara que c'était la densité nébuleuse de la fumée des cigares qui nous faisait paraître ainsi , et il sortit pour promener gaiement les fumées de son vin sur les boulevards. Je vis bien vite que sa cravate blanche un peu relâchée, son grand chapeau rejeté en arrière et ses yeux myopes brillant derrière ses lunettes posées de travers faisaient retourner les passants ;
je le remmenai dans notre quartier latin.
Le lendemain , j'étais au bois de Boulogne avec lui , attendant Hubert Clet , qui y arriva bientôt escorté de son témoin . ' Il n'avait pu choisir Julien , et pour cause : le sujet de notre querelle et notre querelle elle-même devaient lui être soigneusement cachés.
Je ne m'étais jamais battu, comme on peut croire. Clet, qui vivait dans le monde et qui affichait l'esprit frondeur, avait eu déjà une affaire. Il était d'un calme magnifique et s'y complaisait comme un acteur qui joue un rôle dans ses moyens. Je
n'avais rien à affecter. Je n*ai jamais su si j'avais (lu courage, mais il ne me semble pas qu'il en faille pour risquer sa vie au bout d'un pistolet ou d'une épée, quand elle est toujours en risque, à tous les moments de notre éphémère et fragile existence. Roque, qui m'aimait certainement autant que lui-même et qui eût souhaité se battre à ma place, avait autant de sangfroid que moi, ce qui était beaucoup plus méritoire.
Le témoin de Clet était un professeur émérited'aff'aires d'honneur qui, à vingtcinq ans, prenait les airs d'un patriarche du coupe-gorge. Il voulut d'abord es-
32 l.A FILLEULE.
sayer d'arranger Taffaire, et me demanda, dans la forme classique, si, en traitant M. Clet de fat impertinent, j'avais eu rintention de Toffenser personnellement.
Je répondis qu'à coup sur j'avais eu l'intention de lui prouver son impertinence et sa sottise, et que je persistais dans ce sentiment, à moins qu'il ne convînt lui-même de son tort et ne le réparât en rétractant les sottises et les impertinences qu'il m'avait dites.
C'était au tour de Roque d'aller demander à Clet s'il avait eu l'intention de m'of-
fenser. Il s'y prit plus simplement et lui dit:
— Vous avez traité mon ami de tartuffe de village et de petit don Juan de mansarde. C'est peut-être drôle, mais nous ne voulons pas en rire. On vous a répondu sans amphibologie que vous étiez un fat et un impertinent ; vous avez demandé à vous battre, nous voici ; que décidez-vous?
Le témoin de Clet trouva le procédé irrégulier, et après dix minutes de pourparlers très inutiles, où le témoin nous donna à tous trois de fortes envies de
rire, nous fûmes placés, Clet et moi en face l'un de l'autre. Nous tirâmes ensemble. Clet me logea une balle dans les côtes. Je lui cassai un bras. L'honneur était satisfait. Ma blessure n'était pas très grave. La balle fut aisément extraite. Je ne souffris pas de manière à perdre le courage ou la connaissance un seul instant. Sans être d'une apparence robuste, j'ai dans le sang un peu de la force tranquille du paysan berrichon, je ne suis pas très senspole à la douleur.
i^let fut plus malade que moi. Son organisation nerveuse, déjà très excitée par un régime absurde, lui occasionna de vio-
lents accès de fièvre, et Tenflure du bras fut fort tenace. Roque le vit souvent de ma part, et lui rendit son estime en voyant que, reconnaissant son tort, il tenait fort secrets notre duel et sa cause.
J'étais au lit depuis trois jours, encore assez malade et affaibli par l'opération, lorsque je reçus une lettre de mon père qui m'annonçait de grosses pertes de bestiaux, et m'engageait à vivre de mon travail, sans compter davantage sur son assistance.
Cette contrariété me parut d'abord peu de chose, mais ce manque de parole et le
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ton froid et presque dur de la lettre m'affectèrent beaucoup. 5Ion paurre père, Ali, si loyal et si bon, il me retirait même la jouissance du mince héritage de ma mère, et il m'abandonnait à mes propres ressources sans me donner le temps d'aviser.
Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on trouve une occupation , si misérable qu'elle soit. J'avais contracté quelques obligations, en ce sens que j'avais attribué d'avance, sur les termes de ma modique pension, deux petites sommes au paiement des dettes d'un ami encore plus gêné que moi. J'étais donc forcé de lui
manquer do parole à mon tour, et on a si mauvaise grâce à accuser ses parents , que si je n'eusse été hors d'état de me mouvoir, j'aurais pris des crochets ou un fiacre à conduire, plutôt que d'en venir à cette honteuse excuse.
Je quittai mon lit pour me mettre en quête d'un emploi; mais il me fallait, pour entrer dans une industrie quelconque, un répondant connu des industriels, et je n'en connaissais aucun, ne voulant pas invoquer Tappui de Clet et de sa famille.
Pour occuper une fonction dans le gouvernement, si obscure qu'elle fût, il me fallait des titres ou un surnumérariat.
J'aurais pu donner des leçons, être répétiteur dans un collège, ou seulement maître d'études. Pour tout cela, il me fallait des protecteurs, des connaissances. J'avais vécu trop seul, et pour rien au monde, je n'aurais voulu m'adresser à madame Marange ou à sa fille, par conséquent à aucune personne de leur entourage.
Je vis quel affreux métier est celui de solliciteur. Je le fis avec courage et sans vouloir me sentir atteint d'aucune humi-
liation, m blessé d'aucune méfiance. Si on était peu accessible pour le malheur, c'était la faute du genre humain, qui apparemment pullule de malheureux lâches et fourbes.
Cependant la détresse arrivait avec une effrayante rapidité. J'écrivis à mon père pour lui demander trois mois de répit, lui remontrant avec soumission que c'était le temps nécessaire pour trouver à me caser. Il ne me répondit pas. J'ai su plus tard qu'une main avide et cruelle avait supprimé ma lettre.
Roque eût partagé sa chambre et son
H LA FILLIXLE.
pain avec moi, mais je l'am^ais gêné dans ses études, et, en acceptant son assistance, je l'eusse empêché d'acheter des livres et des instruments , car il apprenait en ce moment la médecine et la chirurgie, et je savais qu'il se privait souvent de manger pour se procurer cette satisfaction. Autant valait lui demander sa vie que ses moyens de développement intellectuel. Je lui cachai ma position.
Mon bon Schwartz commençait à retomber dans la misère. Il avait naïvement confié ses mille francs à un compatriote qui les lui avait emportés. La goutte
LA FIUFXI.E. 45
l'avait pris et, après de vains efforts pour descendre son escalier, il s'était vu forcé d'interrompre ses leçons dès le début. Rien ne fait plus de tort à un malheureux que de commencer par être malade. On l'avait remplacé au bout de quinze jours.
Je n'avais ni le temps ni la force d'aller donner un coup d'œil à la maison de la rue de Courcelles ; par conséquent, je n'avais pas l'occasion d'écrire à Saule. Mon silence étonna et inquiéta. On envoya Julien savoir de mes nouvelles. 1!
vint deux fois sans me trouver et écrivit que ie me portais bien, puisque j'étais
toujours dehors. Puis, il partit lui-même pour rejoindre sa mère et sa sœur.
Ma blessure était guérie, malgré le peu de soins que j'en avais pris; mais ma force, qui n'avait pas eu le temps de revenir, commençait à m'abandonner tout à fait. Parfois, j'éprouvais des faims dévorantes que je n'avais pas le moyen de satisfaire. D'autres fois, j'éprouvais un dégoût invincible pour tous les aliments. Un jour je dépensai pour mon déjeuner et celui de Schwartz ma dernière pièce de monnaie. Je sortis en me disant qu'il fallait trouver du travail ce jour là, ou avouer ma misère à mon pauvre Roque.
Je courus tout le jour; je rentrai sans succès et sans espérance. Le lendemain je voulus tenter encore une journée de démarches avant de me risquer à de tristes aveux. Je sortis à jeun, je rentrai de même, sans plus de succès que la veille.
J'avais vendu ou engagé au Mont-de- Piété mes pauvres liardes. Il ne me restait que les reliques de ma mère, au milieu desquelles j'allais mourir d'inanition plutôt que d'essayer d'en tirer un dernier morceau de pain.
Je me décidai à écrire à Roque que
48 LA Flf.LEULr.
Scliwartz avait faim et que je n'avais plus rien à partager avec lui. Je portai ma lettre à la première boîte, ne me sentant pas la force d'aller jusque chez mon ami qui demeurait auprès de l'Observatoire.
Je remontai avec peine mes cinq étages, j'entrai doucement chez Schwartz. 11 dormait. Je savais que le piano ne le réveillait pas. Je me mis à jouer très doux la dernière chanson rustique que j'avais entendu chanter à ma mère. Je sentis un grand calme succéder aux battements précipités de mon cœur. La sueur se refroidit sur mon front. La dernière goutte d'huile s'épuisa dans la lampe. Je m'en aperçus à peine, tant mon regard était
déjà troublé ; puis je ne sentis plus rien : mes mains se raidirent sur le clavier, ma tête tomba sur le pupitre ; il me sembla que je m'endormais pour toujours. Je distinguai encore faiblement l'horloge du Luxembourg qui sonnait dix heures ; puis je devins complètement inerte.
Quand je revins de cette défaillance, je vis autour de moi des fantômes qui me firent craindre de n'avoir échappé à la mort que pour arriver à la folie. Anicée et sa mère étaient près de moi ; elles me parlaient avec tendresse, elles me prodiguaient les plus doux soins. Schwartz et le chevalier de Valestroit allaient et
Il 4
venaient dans la chambre. Je vis confusément des fioles, des tasses. On m'avait fait prendre quelque cordial, car je me sentais ranimé ; mais je ne comprenais pas encore.
Je fus très longtemps avant de me rendre compte de rien. On me fit lever, on m*aida à descendre l'escalier, on me mit en voiture ; je me laissai conduire comme dans un rêve. Je ne me retrouvai moimême que dans la maison de la rue de Courcelles, devant un souper de famille, où Schwartz était assis. Les choses se passaient pour nous deux comme elles s'étaient passées deux mois auparavant
pour lui seul. On nous disait qu'on avait faim, et on nous priait de manger par complaisance.
La mémoire de cette soirée me revint entièrement, et je sentis la honte de la misère m'accabler jusqu'à la douleur.
Le bon Allemand était si facile à tromper qu'il trouvait l'explication de madame Marange toute naturelle. Elle était venue à Paris avec sa fille pour y passer deux jours. Etonnée d'apprendre de ses gens qu'on ne m'avait pas revu depuis son départ, elle avait envoyé le chevalier savoir si j'étais malade. On lui avait dit que j'étais sorti, mais que je n'étais pas réta-
Jjli d'un accident qu'on attribuait à une chute. Cette réponse l'avait surpris; il avait pensé que j'étais fort mal et que je ne voulais pas recevoir. Il n'avait osé forcer ma porte. Il en avait été grondé par madame Marange et sa fdle qui étaient montées en voiture à dix heures du soir, ne voulant pas rester toute la nuit dans l'inquiétude. On les avait laissées monter. Elles m'avaient trouvé évanoui. En revenant à moi, j'avais accepté de venir souper avec elles pour partir le lendemain avec elles pour la campagne, car il était évident que j'avais besoin de me remettre et de me reposer de mon travail.
LA FILLLLLE. - 53
Tout ce récit était exact, mais la vérité n'en était pas complète, je le sentais. On feignait d^'ignorerc^ue je me fusse battu en duel et que la misère fût la cause de ma rechute. Je voyais bien qu'on me trompait, que le portier de ma maison avait été plus explicite avec M. de Yalestroit, ou que Schwartz lui-même, réveillé en sursaut par la visite des deux femmes, leur avait tout avoué sans s'en douter.
Je sentais la pitié de la mère peser sur moi comme une humiliation, l'inquiétude de la tille comme un doute : la première devait se dire que j'étais trop obscur, trop pauvre, pour devenir jamais
54 LA FJLLEILE.
un égal ; la seconde, que je n'avais pas assez de courage physique et moral pour devenir un appui. L7, fatalité de mon malheur et le sentiment de ma faiblesse me navrèrent. Je m'étais senti assez fort naguère pour être le tîls, le frère et l'ami de ces deux femmes, et voilà qu'elles m'apportaient chez elles comme un malade et me donnaient à manger comme à un pauvre.
Ces réflexions succédèrent rapidement à mon atonie, etje fondis en larmes, nouvelle preuve de faiblesse qu'il me fut impossible de leur dérober.
Madame Marange me prit la tête dans
ses mains avec une bonté indicible, tandis qu'Anicée prenait les miennes et les caressait presque comme celles d'un enfant que l'on veut consoler ; puis, tout en me dorlottant de la sorte, elles dirent au chevalier, qui ne devinait pas comme elles ma pensée, que c'était une crise nerveuse dont il ne fallait pas s'étonner après mon évanouissement, lequel n'était luimême qu'un état nerveux.
J'eus bien de la peine à retenir mes sanglots,je suffoquais. Madame Marange, craignant une crise plus forte, sortit pour me chercher de l'éther. Le chevalier prit une bougie pour raccompagner.
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^cliwartz, que ses robustes instincts physiques dominaient toujours un peu, et qui mangeait, comme les loups, un jour sur quatre, avait la vue plongée dans son assiette. Anicée, qui était restée debout près de moi, passa ses bras autour de ma tète, l'attira contre son cœur avec une effusion angélique, et mit son mouchoir sur mes yeux pour essuver mes larmes.
Ma fierté fut vaincue par cette sainte caresse. Je sentis la sœur et la mère dans le sein de la femme , ces types sacrés qu'aucun autre genre d'amour n'efface dans les âmes complètes. Mes larmes coulèrent plus douces ; elles se tarirent dans la batiste embaumée de ce mouchoir.
•LA FILLLLLE. O l
qu'elle me laissa (jarder, couvrir de baisers et cacher dans mon sein quand sa mère rentra.
On me trouva mieux. Le bon chevalier répéta à {)Iusieurs reprises : Ça ne sera rien, comme on dit à un enfant qui s'est fait une bosse à la tête. Madame Marange me prescrivit de manger , prétendant que mon médecin avait dû me mettre à la diète parce que c'était la mode, mais que l'abus de ce système tuait les malades plus que le mal. Chaque ménagement inventé par elle pour sauver mon orgueil me révélait sa bonté et mon humiliation. Mais déjà je ne sentais plus l'une et je
m'abandonnai à raiitre. Je fis un effort pour lui obéir, mais j'avais une autre oroanisalion que celle de Schwartz, et plusieurs jours se passèrent avant que je pusse manger sans dégoût et sans souffrance. '
Il était deux heures du matin quand je me rendis compte du temps écoulé. Je voulus me retirer avec Schwartz. Madame Marange nous dit que puisque nous devions partir tous deux avec elle et sa fille à dix heures le lendemain, nous coucherions, ainsi que le chevaher, dans le pavillon de son jardin. On avait tout préparé pendant le
souper. J'étais vaincu par la fatigue, je dormis quelques heures, et quand, selon mon habitude, je m'éveillai au jour, le chant des merles et des pinsons qui peuplaient le jardin me causa la douce illusion de la campagne. 31a tête était encore si faible, que je fus quelque temps à comprendre où j'étais réellement, et quelles circonstances imprévues m'y avaient amené.
Alors ma honte me revint, en dépit du mouchoir d'Anicée qui était là sous mon chevet, et que je pressai sur mon visage comme pour en effacer la rougeur. Mais comment ne pas rougir de rentrer aiiîsi
chez elle en nécessiteux, moi qui, en voulant la suivre, avais été fier de l'idée de lui sacrifier toute ma vaine science et tout mon avenir intellectuel !
— Non! non ! m'écriai-je en me jetant hors de ce lit moelleux où j'avais été déposé comme par le Samaritain de l'Evangile. Je n'accepterai pas leurs bienlaits ! Ce n'est pas ainsi que je veux faire lléchir la rigueur de ma destinée. Je suis trop jeune de dix ans, voilà mon tort. Il faut que je le répare par une volonté surhumaine.
Mon parti fut bientôt pris. J'écrivis à madame Marange :
€ Vous l'avez deviné, mon secret, je a n'ai pas besoin de vous le dire. J'en « conviens avec vous. Vous savez que je « ne le lui ai jamais dit, à elle, car vous « lisez dans son cœur , et j'espère que « vous estimez un peu l'honnêteté du f mien,
< Vous voulez qu'elle se marie , je- « l'ai bien vu. Vous ne repoussez pas < d'auprès d'elle les hommes de qua- « rante ans qui ont du mérite. C'est elle « qui les refuse au bout de deux entrec vues. A la première, c'est l'autorité « qu'elle vous concède; à la seconde, € c'est son droit qu'elle reprend.
« Vous ne tenez ni à la naissance ni à < la fortune. Vous êtes d'origine plé- « béienne. Vous êtes assez riche, et d'ail- « leurs votre esprit est trop élevé, votre c âme trop noble pour ne pas pré- « férer Thonneur et la vertu à toutes € choses.
<L Mais vous vous méfiez de la jeunesse.
€ En théorie vous avez raison. Je vous ai
« souvent entendue blâmer les amours
c disproportionnés sous le rapport de
€ Tâge. Vous disiez qu'une femme du
€ vôtre est vieille et qu'un époux de
« trente-cinq ans est encore un jeune
a homme. J'ai bien tout compris, rien
ÎA FIIJ.EULE. 63
« ne m'inquiétait, vous l'avouerai-je, je € ne prenais rien de cela pour moi.
« Vous n'avez pas voulu admettre d'ex-
« ception en ma faveur, force m'a été de
« comprendre. Pourquoi donc me ra-
« menez-vous aujourd'hui ici? parce que
« la maladie et la détresse m'ont fait si
« petit devant la pitié, que vous ne me
« craignez plus !
« Ange de bonté, je baise vos mains < bienfaisantes et je pars; je veux pou- <r voir emporter de chez vous l'espé- « rance. L'espérance de mériter votre « confiance absolue, oui, je l'ai, malgré
« VOUS et malgré moi. Quoi qu'il arrive, « je serai votre fils par la volonté, par le « dévouement, par le respect, parlasou- « mission, par la tendresse.
€ P. iS. — Retenez le pauvre Schwartz ; « faites-lui faire des chemises et des ha- « bits ; donnez-lui peu d'argent à la fois. « C'est un enfant, lui, et il a soixante ans, R madame ! »
Je cachetai cette lettre, je la mis en évidence sur la table , et avant que personne fût encore éveillé dans la maison , je gagnai la rue et allai droit chez Roque.
Il venait de recevoir ma lettre, llm'ou-
vrit ses bras en me faisant de vifs reproches de ma trop longue discrétion.
— Eh bien ! lui dis-je , ce n'est plus Schwartz qui meurt de faim , c'est moi. Je ne suis pas seulement gêné , je suis réduit à la dernière extrémité.
Et je lui racontai tout ce qui s*étaît passé la veille. Il m'approuva et me remercia même de mon courage , comme si je l'avais eu à son intention. Puis il me sauva d'emblée, en me procurant de quoi vivre. On lui proposait un mince emploi au Jardin des Plantes , celui de préparateur etde conservntcMir d'objets d'histoire
naturelle, à douze cents francs d'appointements. Plus hardi et plus confiant que moi , Roque avait déjà des protections : mais il avait de quoi continuer ses études à son gré , moyennant un régime d'existence stoïque, etil ne voulait pas sacrifier son temps à gagner sa vie.
— Puisque tu en es réduit là, me dit-ih accepte cet emploi que je me fais fort de pouvoir te céder. Tu auras tes soirées libres pour tes chères études incidentes , et d'ailleurs nous te trouverons mieux avec le temps. Seulement, plus de projets de promenades dans la forêt de Fontainebleau , (lu coté de certaines résiden-
ces ; plus de soirées d'hiver dans un petit salon doré , où Ton voit deux bien charmantes femmes , mais où l'on dépense plus que Ton n'acquiert ; plus d'interminables improvisations la nuit , plus d'amour absorbant et de dithyrambes au
clair de la lune.
J'étais résigné à tout , sauf à ne point aimer , puisque c'était dans cet amour que je puisais mon courage. Au bout de trois jours , j'étais installé au Cabinet d'histoire naturelle dans un petit laboratoire où j'empaillais des oiseaux. J'avais souvent fait cette besogne à la campagne pour mon plaisir , et j'y étais fort adroit.
Mon apprentissage fut donc un morceau de réception qui me valut de grands éloges : on me trouva propre à plusieurs autres soins , et , au bout de trois mois , sans aucune réclamation de ma part, mes appointements furent portés à deux mille francs.
J'étais riche ! j'avais des habits et des chemises que personne ne m'avait donnés ; je n'avais pas été forcé de vendre le petit piano de ma mère , auquel je tenais comme Sclnvartz à son violon. 11 me restait, grâce à l'attention et à la prestesse avec lesquelles j'expédiais ma besogne, six heures par jour pour travailler à ma
fantaisie (de six heures à minuit). J'en dormais six. J'en consacrais dix à mon emploi.
Un jour, on m'annonça une nouvelle qui me remplit d'orgueil et de joie. On me donnait trois mois de liberté pour faire , au profit du cabinet , une exploration scientifique dans la forêt de Fontainebleau. Il fallait remplacer certains individus précieux qui s'étaient détériorés aux collections. Je partis ivre de bonheur, et j'allai planter ma tente, pour commencer , à la maison Floche.
xn
Je trouvai mes vieux amis en bonne santé, et raccueil qu'ils me firent me toucha vivement. Tous deux pleuraient de joie et m'appelaient leur enfant. Us se réjouissaient de mon bien-être comme s'il leur eût été personnel. Je passai huit
jours dans la région d'Avon, bien décidé à ne pas goûter le bonheur d'aller à Saule avant d'avoir commencé ma mission et de m'être mis en mesure de la continuer sans interruption après ma première visite.
Au bout de la semaine, je pus donc me présenter. Cette fois j'étais encore revêtu de la blouse, comme lorsque j'avais fait ma première entrée. Mais ce n'était plus par pauvreté que je me montrais ainsi. Je portais le costume, l'uniforme, si l'on veut, de mon emploi.
J'arrivai à Fimproviste et j'entrai par
le parc, dont je connaissais les issues dérobées. C'était la même époque, à peu près, que celle de l'année précédente. La chaleur était encore bonne à savourer, les arbres pliaient sous les fruits, les jardins revêtaient cette seconde parure de l'arrière-saison qui, pour être moins luxuriante que celle du printemps, n'en est que plus coquette et plus soignée.
Au détour d'une allée de bosquet qui
aboutissait à la pelouse, je me trouvai tout à coup face à face avec Anicée. Elle était assise sur un banc et lisait à l'ombre, pendant qu'à vingt pas d'elle, IMoréna, sous l'œil de sa bonne, jouait sur
",6 LA FIILEULE.
riicrbe avec son ex-nourrice, la brebis noire. Moréna était sevrée.
Anicée, en me voyant, ne put retenir un cri. Elle laissa tomber son livre, accourut dans mes bras et me baisa sur les deux joues avec l'effusion d'une sœur.
Puis elle rougit après, ne sut me rien dire, se rassit sur le banc en me faisant signe de m'asseoir auprès d'elle, et là, devenue tremblante, elle fit de vains efforts pour retenir ses larmes.
J'eus peur d'abord ; je n'osais croire à tant de bonheur. Je pensai qu'un malheur était arrivé dans la famille, ou qu'il
LA FILLELLE. 7'
lui était interdit par sa mère de me recevoir... ou enfin qu'elle s'était laissée iiancer à un autre que moi.
Il n'y avait rien de tout cela ! Justice et bonté du ciel, j'étais aimé ! Aussitôt que je l'eus compris, je cessai mes questions et ne demandai pas même la cause de ces larmes qui me rendaient si fier. Elle avait pleuré deux fois pour moi, une fois de douleur et une de joie. Quel plus naïf aveu pouvais-je exiger? Je n'ai jamais compris qu'un homme osât arracher à la femme qu'il veut aimer toute sa vie, une caresse ou un mot qui l'engage prématurément. C'est froisser la pudeur de l'àme,
c'est violer la conscience. Jusqu'à l'hymen complet des âmes, celui qui veut être véritablement aimé, doit respecter la liberté et laisser grandir la confiance. Insensé celui qui croit avoir les droits du maître parce qu'il a surpris un moment d'émotion et arraché ce mot : < Je vous aime, » après lequel la femme ressent parfois encore plus de peur de l'avoir dit qu'elle n*a éprouvé d'entraînement à le dire.
Non, non, je ne voulais pas l'obtenir ainsi ! je voulais laisser venir un jour où elle me le dirait, sans pâlir et sans trembler, avec de la joie dans l'âme et de la sérénité dans le regard.
Sa mère vint nous joindre et me montra une affection sincère. Dès les premiers mots, elle fut aussi franche avec moi qu'elle avait été prudente; car Anicée nous ayant quittés un instant pour aller me chercher ma filleule, qui s'était éloignée avec la bonne, elle me dit en me regardant tout droit dans les yeux et en me tenant les deux mains :
— Non, vous n'êtes pas un enfant.
Vous êtes un homme de bien, et vous serez un homme de mérite. Je n'ai jamais dit non, moi ! à présent je ne dis pas oui, cela ne dépend pas de moi. Je tiens a ce que vous ne croyiez pas que j'abuse de
mon influence et de mon autorité. Mais je suis mère avant tout, et je dois désirer que le temps consacre la confiance et l'affection.
— Dix ans, s'il le faut ! m'écriai-je en lui baisant les mains avec ardeur*
— Hélas ! dit-elle en souriant avec tristesse, dans dix ans elle en aura quarante !
— En eut-elle cinquante ! répondis-je avec une fermeté qui frappa madame Marange et dont elle m'a avoué depuis avoir subi l'influence plus qu'elle ne voulait.
Moréna, qui marchait déjà seule, avec des pieds d'une adresse singulière, malgré leur petitesse phénoménale, vint m'embrasser sans se faire prier. Sa précocité était quelque chose de remarquable et dont je fus même un peu effrayé sans oser le dire à sa mère adoptive. Elle parlait déjà d'une voix claire et avec une prononciationnette.Sonvocabulaireétaii du double au moins plus étendu que celui des enfans de son âge. Ses traits aussi se dessinaient prématurément, et la beauté s'y faisait en dépit de la gentillesse. Quoique très brune, elle n'avait rien dans les cheveux, dans le type et dans la peau, qui ne fût acceptable à la
race européenne. La mère Floche avait raison, pensai-je, elle est fille d'un diretien d'Espagne.
Anicée l'aimait trop. Elle se faisait son esclave avec un élan et une imprévoyance qui révélaient chez elle des sources d'intarissable dévouement. Si je l'eusse écoutée, j'aurais gâté ma filleule, et plusieurs fois elle me reprocha d'être trop sévère. Un jour même elle me dit presque tristement que je ne l'aimais pas assez. J'ai compris, j'ai su depuis que, se regardant déjà comme ma femme, elle voulait que je me crusse le père de cet enfant que je lui avais donné et pour le-
-quel aussitôt elle s'était senti des entrailles de mère.
Je revins plusieurs fois à Saule durant mon excursion, et même ayant, à force d'activité et d'ardeur, recueilli les échantillons qui en étaient le but, j'eus presque un mois de surplus que je pus passer auprès d'Ânicée.
On retarda pour moi la rentrée accoutumée à Paris, sans me le dire toutefois ; mais les tendres condescendances de la mère pour la tîlle étaient pour moi d'une transparence adorable. Des rares prétendants que madame de Saule avait consenti à laisser paraître un instant chez
elle l'année précédente, il n'était plus question. De temps en temps, madame Marange recevait une lettre de quelque amie qui la blâmait de laisser sa fille veuve si longtemps et qui lui proposait un parti convenable. Anicée, avec une malicieuse ingénuité, se faisait lire ces lettres tout haut devant moi, et elle riait ensuite avec une gaîté qui me touchait profondément ; elle forçait sa mère à en rire aussi, et en somme, l'homme de quarante ans, si longtemps rêvé par madame Marange , devenait un mythe qu'Anicée la forçait de reléguer au nombre des fictions, comme Polyphème ou Croquemitaine.
Dans tout cela pas un mot échangé entre nous deux, ni entre nous trois, qui put donner un corps à la crainte ou à l'espérance. C'était comme une convention tacite de compter les uns sur les autres sans engager la conscience et la liberté de personne. Le mot d'amour était toujours traduit dans la langue vulgaire de l'amitié ; le mot de mariage n'était pas même prononcé. Anicée n'arrêtait pas son esprit sur l'éventualité d'une union plus intime que celle qui régnait entre nous. Pour toutes les satisfactions personnelles, c'était l'enfant le plus soumis à ces lois de l'inconnu que les mères appellent l'avenir de leurs filles. Elle avait
la pureté tranquillecrune jeune vierge, à l'âge où les passions bouleversent le cœur ou l'imagination des femmes.
Quel sanctuaire de céleste chasteté que l'intimité de cette mère et de cette tille ! l'une qui pouvait dire à l'autre sans rougeur et sans tressaillement: « Oui, j'aime et je veux aimer, » l'autre qui ne pouvait jamais craindre qu'une chose, c'est que sa fdle ne fût pas aimée autant qu'elle le méritait.
Je travaillais avec déhces à Saule.
Nous nous séparions une heure après le déjeuner et j'allais étudier dans ma
chambre ou dans la campagne. 3iais je préférais ma chambre parce que , de temps en temps, j'entendais Anicée ])asser doucement sous ma fenêtre, ou rire et chanter au loin pour divertir sa Morenita. Avec certaines personnes on se trouve investi du don de l'ubiquité intellectuelle. On se sent avec elles sans sortir de soi-même, Anicée ne m'a jamais dérangé d'aucun travail, et jamais aucun travail ne m'a distrait d'elle.
Nous nous retrouvions à l'heure du dîner avec un plaisir extrême. Pour bien savourer une société chère et précieuse, il faut la mériter par raccomphssement
88 LA iiiLLlLi:-
soutenu d'an devoir. L'àme humaine n'est pas faite d'ailieurs pour les félicités d'une constante effusion. Quand elle est assez forte pour ne pas s'y épuiser, elle s'y exalte, et la passion devient jalouse, exigeante, maladive. Le travail a été donné à l'homme comme le gouvernail de sa raison même et le stimulant de ses affections.
Nos soirées étaient déhcieuses. Je jouais du piano efitre chien et loup, sans vouloir permettre qu'on abusât de mon inspiration jusqu'à se blaser dans l'attention émue qu'on voulait bien m'accorder. On apportait les lampes et je faisais
LA FILLKULE. 80
la lecture pendant que les femmes travaillaient. Madame Marange occupait dès lors le métier à elle seule : Anicée avait toujours quelque nippe à coudre ou à broder pour son enfant. Après la lecture nous causions plus ou moins sans tenir compte de l'heure, et minuit venait quelquefois nous suprendre au coin du feu pétillant des premiers froids d'automne.
Habitué à me lever à six heures, j'avais encore quatre heures de matinée pour mes études avant de revoir mes bienaimées compagnes.
Roque vint nous voir, ainsi que Schwartz, que madame Marange, après
l'avoir bien refait^ avait réussi à placer comme organiste à Fontainebleau. La présence de ces deux amis me fut plus douce qu'elle ne me l'avait jamais été, et Roque, qui commençait à se décourager de cette succession de spécialités qu'il avait prétendu tirer de lui-même, Roque, dont la vue et la mémoire s'usaient déjà, et qui sentait, à la fleur de l'âge, que les forces humaines ont une limite infranchissable à la volonté la mieux trempée, Roque, devenu philosophe, cessa de me railler et de me tourmenter.
— Tu as raison, me dit-il en m'écoulant hii résumer les divers travaux dont
je m'occupais, il faut se nourrir de la science, mais selon la loi de la vie physique qui veut qu'on mange pour vivre, et non qu'on viveipour manger. Les indigestions ne tuent pas les corps robustes, mais elles détruisent Testomac à la longue. Hélas! la vie est trop courte et ne se renouvelle pas à mesure qu'on Tépuise. On ne peut pas savoir! Il faut se contenter de comprendre. Oui, oui, tu as mieux procédé que moi, Stéphen, en étant plus modeste; il faut absolument choisir entre ces deux termes : connaître un peu tout, ou bien ne connaître qu'une chose à fond. Voyons, quel parti prendrai-je, et quel parti prendras-tu? Ou
92 LA FlLLKULt.
bien quel parti prendrons-nous tous deux?
— Mon ami, lui répondis-je, nous allons prendre tous deux les deux partis : nous serons généraux et absolus, universels et spéciaux. Écoute-moi bien. Puisque tu as, comme nous disions, le pain cuit sur la planche au foyer paternel, et que tu m'as procuré le pain quotidien du travail manuel, nous allons passer encore deux ou trois ans à comprendre^ sinon à connaître le plus de choses possible, sans nous dessécher sur aucune. Alors nous serons tout bonnement ce qu'on appelle des hommes instruits, ce qui n'est pas
LA FILLELLC. 93
grand'chose, mais nous aurons des intelligences rompues au travail et encore saines, ce qui sera beaucoup. Alors nous prendrons une spécialité et nous nous y adonnerons pour le reste de nos jours.
— Hélas! c'est bien bête, une spécialité! s'écria-t-il.
— C'est bête quand on est bête, lui répondis-je. Malheureusement le vulgaire a raison de dire bête comme un savant^ en ce sens que la plupart d'entre eux se font spéciaux en partant de l'ignorance absolue. Or, comme toutes les sciences se tiennent, celui qui n'en possède qu']rne nt
qui dédaigne ou néglige d'acquérir de bonnes notions sur toutes les autres, n'est plus qu'un rouage qui fonctionne seul et sans utilité pour la machine. Nous aurons paré à ce danger de l'atrophie des nombreux lobes de notre cerveau en les exerçant tous d'avance sans excès.
« Puis, le jour venu d'en privilégier un seul, nous marcherons sans effort et avec une rapidité souveraine vers ce but. Nous ne trouverons pas sur notre route les hésitations de notre propre ineptie, et nous ne nous dirigerons pas en aveugles entre des rivages inconnus. Nous serons savants dans notre partie, mais, à tous au-
LA FILLl-ULE. 95
très égards, nous serons encore des hommes. Si tu es médecin, une bonne somme de philosophie, un peu d'art, assez de métaphysique, beaucoup d'histoire et pas mal de littérature, t'auront aidé d'avance à connaître l'homme, ce grand problème, en qui la vie de l'âme est si étroitement unie à celle du corps, que, qui ignore l'une, ignore l'autre.
Ainsi de toutes les branches scientifiques. Elles partent d'un tronc dont il faut bien avoir analysé la moelle, et la religion serait même le vrai point de départ.
— Oui, oui, trois fois oui, dit Roque
96 LA FILLHILE.
soucieux et convaincu en même temps.
Donc, il est trop tôt pour que j'étudie l'anatomie du corps, puisque, selon toi, je ne connais pas celle de l'àme.
— Non, mon ami, étudie-les ensemijle ; seulement, il faut le temps à tout. N'aie pas l'orgueilleuse rage d'être grand médecin en moins d'années qu'il n'en faut aux autres pour être des carabins passables. Examine toutes ces choses que je te dis, et ne sois médecin que dans dix ans.
xni
XUI
Roque fut triste à dîner ; pressé amicalement d'en dire la cause, il nous promit de s'expliquer au jardin, et là, marchant avec animation sous la lune nua-
fjeuse de novembre :
Mes chers amis, s'écria-t-il avec une
grande naïveté de cœur, sachez que, jusqu'à ce jour, j'ai été un âne, et, qui pis est, un sot !
Et il résuma d'une manière brillante et claire le sujet de notre entretien. 11 me plaça plus haut que lui, lui qui sans méchanceté, sans en avoir môme conscience, m'avait toujours traité en petit garçon devant Ânicée et sa mère ; il passa d'une extrémité à l'autre ; et, passionné en tout, il déclara que j'étais l'esprit le plus juste, le génie le plus lucide qu'il eût jamais rencontré.
Je voulus rire de ces éloges que ma-
dame Maraiige écoutait avec une sollicitude avide. Anicée me prit le bras en me disant d'un ton d'autorité jalouse :
— Ne riez pas, taisez-vous : il a raison. Ne vous moquez pas ; ne dépréciez pas celui dont il parle. C'est une chose que je ne souffrirai de la part de personne, pas même de la vôtre.
Quand Roque eut tout dit, madame Marange conclut avec une grande sagesse d'application.
— Stéphen avait raison, dit-elle. Qui ne sait pas la géologie ne saura jamais la
botanique, et réciproquement; qui n'entend rien à la musique manquera d'un sens dans la poésie ; qui ne se doute pas de l'anatomie ne saura jamais dessiner.
Il est vrai que de grands génies ont tout deviné, mais deviner équivaut à savoir.
Donc Texception confirme la règle.
Maintenant , continua-t-elle , peut - on vous demander, sans indiscrétion, mon cher Stéphen, quelle spécialité vous comptez embrasser?
— J'attends qu'on me le dise, répondis-je en pressant contre mon cœur le bras qu'Anicée avait passé sous le mien en me grondant.
LA FlLLb.L'Lt:. 103
— Qui donc vous le dira mieux que vous-même? demanda madame Maranfje.
— Vous, madame, répondis-je encore en m'adressant à elle et en regardant sa tille. Je vous ai entendu dire autrefois qu'un homme ne pouvait se passer d'un état. Moi, j'aime tant toutes les choses que j'étudie, que je n'ai pas de préférence marquée. Jadis, je comptais sur ma mère pour me désigner mon but. A quelle autre puis-je demander maintenant de me rendre ce service? N'est-ce point à vous qui m'avez témoigné tant d'intérêt et qui êtes un si bon juge?
loi LA riLLtrLL.
31adame Maranrje semblait attendre que sa fille parlât la première ; Anicée ainsi encouragée répondit :
— Moi, je ne suis pas un grand esprit comme vous autres. Je comprends le bonheur de l'étude ; mais la nécessité de s'illustrer, je n'y ai jamais rien compris.
— S'illustrer, non ! observa sa mère ; mais se rendre utile.
— Ah ! c'est la prétention de tout le monde, reprit Anicée avec un peu de tristesse. Tous les ambitieux se croient ou se disent nécessaires. Le mérite vrai est
plus modeste. 11 est utile à tout et à tous sans le savoir. Un jour vient où il se révèle malgré lui, mais c'est quand il a déjà fait tout le bien qu'il est capable de faire.
— I. 'oracle est obscur, dit Roque.
Doit-on donc attendre que la profession vienne vous chercher et le succès vous surprendre?-
— Peut-être.
— Alors point de spécialité ; nous retombons dans mon ancien système : tout savoir pour être propre à tout. JJais je sais à présent que c'est impossible, car Thomme vit trop peu de temps.
— Alors, dit Anicée, sans songer qu'elle ne répondait qu'à moi, un emploi quelconque de l'intelligence, celui qui gênera le moins la vie du cœur.
Je fus bien heureux de cette réponse qui me disait tant de choses et que Roque trouva très vague et très insignifiante.
Anicée m'aimait tel que j'étais, sans nom, sans état, sans science réelle, peutêtre sans avenir. Oh! oui, j'étais bien heureux! Je comprenais ce que sa mère semblait oublier, qu'elle avait été mal aimée par un ambitieux, et que son rêve était un époux humble et dévoué. J'étais
donc fort embarrassé entre la mère et la fille. L'mie qui me préférait inconnu et pauvre, l'autre qui m'eût voulu tout au moins distingué et indépendant de position.
Le problème était posé. C'est à Paris qu'il devait se résoudre. Il s'agissait de savoir si, au lieu de travailler pour mon instruction personnelle six heures par jour, j'irais passer toutes mes soirées, comme l'année précédente, à la rue de Courcelles. En prenant ce dernier parti, je retardais de six mois mon développement intellectuel, je prolongeais les incertitudes de madame Marange sur mon
108 LA rihLELLE.
état futur, je blessais la noble ambition qu'elle nourrissait de ne voir sa fille unie qu'à un homme de talent ou de science. Il fallait cela pour me faire pardonner les malheureux dix ans qui me manquaient, et cependant elle sentait bien qu'il fallait dix ans encore pour que j'eusse un nom, et elle frémissait à l'idée de ce long veuvage pour Anicée.
De son côté, Anicée me trouvait stoïque, cruel, presque égoïste de sacrifier ainsi le bonheur d'être auprès d'elle à l'espoir, peut-être chimérique, de lui donner un nom illustre.
— J'ai trente ans, disait-elle à sa mère.
Vous dites qu'on est vieille à quarante. Je n'aurai donc eu ni jeunesse ni amour.
Je ne vous demande pas de nous marier, moi. Il n'y songe pas non plus. Mais ne me privez pas de la douceur de le voir. Quel plus humble bonheur que le mien ! voir tous les soirs mon ami devant dix personnes , piiis-je moins demander?
J'essavai de satisfaire madame Marange en ne venant chez elle qu'une fois par semaine. Cotte privation me fut un supplice. Je l'avais supportée, alors que mon orgueil blessé par sa méfiance, ou ranimé par mon propre espoir, m'avait
soutenu dans cette lutte contre moimême. Mais je n'avais plus un stimulant aussi actif. Je me savais aimé, on m'avait béni, on me laissait espérer, on venait de me donner un mois de bonheur sans mélange. Je ne pouvais me faire à l'idée de recommencer mon épreuve. J'aimais cette femme de toutes les puissances de mon àme ; je la sentais aussi nécessaire à mon esprit qu'à mon cœur, bien qu'elle n'eût que du cœur pour alimenter son intelligence et la mienne. Son caractère, dont sa beauté douce et tranquille était l'expression constante, formait autour de moi une atmosphère de sérénité dont je ne pouvais plus me passer. Ce n'était
peut-être pas de la passion, c'était mieux et plus, car c'était un amour que Roque ne pouvait comparer, disait-il, qu'à une idée fixe, aune monomanie. Pour moi, c'était quelque chose comme la nostalgie. Rien ne pouvait me distraire, le matin, de l'impatience de la voir le soir, et le soir passé loin d'elle était si aride que mon travail avortait dans ma tête.
Le bon Roque imagina un expédient auquel il sut faire consentir madame Marange : ce fut de dire a l'entourage que feu M. Marange avait laissé d'importantes recherches scientifiques à débrouiller
112 lA F!L«EULE.
et à mettre en ordre. Il y avait du vrai là-dedans. Seulement ces manuscrits ne valaient pas la peine que je me fusse donnée; mais il fut convenu que je ne me la donnerais pas. Les amis n'y verraient que du feu, et on trouverait plus tard un prétexte pour ne pas donner suite à l'idée d'une publication.
En conséquence, j'habiterais le pavillon du jardin de la rue de Courcelles, de sept heures du soir à cinq heures du matin, les prétendus manuscrits ne pouvant être en sûreté à mon domicile. Il v avait une assez bonne petite bibliothèque de choix à mon usage dans ce pavil-
L\ FILLLCLE. 113
Ion. D'ailleurs, j'apporterais les ouvrages spéciaux dont j'aurais besoin. Je paraîtrais rarement au dîner pour n'être pas trop remarqué, et je pourrais voir la mère et la iîlle à la dérobée, me sentir auprès d'elles... Je n'en demandais pas davantage.
Cette bonne mère consentit à subir auprès de ses amis le petit ridicule de vouloir faire un succès posthume à son mari. Je passai donc ainsi un hiver bien heureux. On s'étonna peu de me voir devenu le secrétaire d'un mort; on m'oublia vite dans la poussière de ces écrits qui faisaient peur à tout le monde. J'avais le
moyen de payer un cabriolet de louage qui venait me prendre de grand matin pour me conduire au Jardin-des-Plantes.
J'achevais ma nuit en sommeillant, en dépit du froid, dans ce rude véhicule. Je revenais à pied le soir, je dînais en route, j'étais à mon poste à sept heures. Je trouvais mon feu et ma lampe allumés et de douces recherches de bien-être pour ma veillée sohtaire, où je reconnaissais la main délicate d'Ânicée.
Dans le courant de la soirée, elle quittait souvent le salon pour aller voir Moréna et trouvait presque toujours moyen d'ouvrir la fenêtre de sa propre chambre.
qui donnait en face de la mienne. Malgré le froid et la neige, elle y restait quelques minutes, jusqu'à ce que, désespéré de la voir s'exposer à un rhume, je lui fisse comprendre en me retirant que mes remords m'arrachaient à ma joie.
Quand ses hôtes étaient partis, c'était toujours d'assez bonne heure, à cause de l'éloignement du quartier, elle agitait une sonnette, et j'accourais près du feu, entre elle et sa mère. On me permettait d'y rester une demi-heure et je retournais travailler et dormir.
Insensiblement , madame Marange ,
sûre de moi autant que d'Anicée, nous laissa seuls ensemble. Tous les domestiques se couchaient. Il n'y avait pas de malveillants parmi eux. Anicée était trop connue, trop aimée pour être calomniée dans son intérieur. Alors, nous prolongions doucement la veillée, malgré le reproche que se faisait mon amie de me dévorer mon temps. Puis, elle riait de mes projets de gloire, elle se faisait fort de me conserver Testime et l'amitié de sa mère sans cela. Elle avait envie d'aller brûler mes livres ; elle m'ordonnait de dormir au lieu de travailler en la quittant.
Je désobéissais : je veillais jusqu'à
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deux heures du matin, non par besoin de travailler, mais pour mener de front la double ambition que sa mère me suggérait, être heureux par elle et digne d'elle. Je ne dormais donc plus que quatre heures sur vingt-quatre, quelquefois moins.
Je n'en fus pas malade ni même accablé un seul jour. L'amour fait vivre ; c'est l'absence qui tue.
Un jour dans la semaine, on m'accordait pour récréation d'accompagner ces dames au théâtre, .le ne me le reprochai plus quand je vis que cela m'était utile aussi et développait en moi des jouissances d'art et des souffrances de critique
qui formaient mon jugement où éveillaient mon imagination. Puisqu'il entrait dans mon plan de n'être volontairement étranger à rien de ce qui intéresse, émeut, redresse ou corrompt les hommes, je devais connaître cet art, qui bien entendu, saurait résumer tous les autres.
Un soir que nous entrions à l'Opéra, où elles allaient, modestement, dans une baignoire, et sans toilette, je fus frappé de la figure d'un gamin qui étendait un bout de tapis sur la roue des tîacres et recevait deux sous de ceux qui en descendaient. Bien qu'il se fût fait depuis rjixdiuit mois un changement dans sa
taille et dans ses traits, je ne pouvais en douter, c'était le frère de Moréna.
Je ne voulus pas en faire la remarque devant mes compagnes; mais, des que je les eus installées dans leur loge, je revins au péristyle; je descendis les degrés et je rejoignis le gitano.
Le gitano vint à moi avec empressement dès que je l'eus appelé, et me reconnut sans hésitation.
— Ah ! ah ! monsieur, me dit-il en français et avec une assurance extraordinaire, c'est vous qui m'avez volé ma sœur !
120 LA IILLLILE.
A cette apostrophe faite tout haut, pkisieurs personnes qui passaient se retournèrent. On me prenait pour un suborneur de filles. J'emmenai l'enfant dans un endroit de la rue plus isolé et je lui demandai l'explication de sa fuite soudaine après la mort de sa mère, son nom, celui de son père, celui de sa sœur, enfin.
— Monsieur, répondit-il, si vous voulez me promettre de me dire ce que vous avez fait de ma petite sœur, je vous apprendrai bien des choses.
— Je ne promets rien, répondis-je.
sinon de te rendre un peu moins malheureux que tu me semblés Têtre, si tu en vaux la peine.
Et comme il parut mordre à l'appât d'une récompense, je lui donnai rendezvous pour le lendemain au labyrinthe du jardin des plantes.
Dans la crainte qu'il n'y manquât, j'aurais au moins voulu lui arracher tout de suite le nom et les indications principales; mais il prit un air de mystère, prétendit qu'il avait des secrets importants à me révéler et fut exact au rendez-vous du lendemain.
Quand je revis cet enfant au- jour, je fus frappé de la beauté extraordinaire de ses traits et de l'élégance gracieuse de son corps, en dépit des misérables haillons dont il était à peine couvert. Tout, en lui, annonçait une vive intelligence, son regard pénétrant, son sourire expressif, la justesse de ses souvenirs, et la facilité avec laquelle il parlait une langue dont il n'avait pas la première notion dix-huit mois auparavant. Son vocabulaire pittoresque frisant l'ignoble était celui du milieu où, depuis Fontainebleau, il avait traîné son impudence et sa misère; et, malgré ce cachet impur, il y avait dans ^on accent espagnol peu ac*.
cusé, dans sa voix suave, dans sa prononciation fine, je ne sais quelle distinction et quel charme qui formaient un douloureux contraste entre sa nature et sa situation.
Voici le récit vrai ou faux dont il me gratifia :
Son père était un gitano d'Andalousie qui exerçait aux environs de Séville la profession de raseur de mulets. 11 faut savoir qu'en Espagne on rase le poil des chevaux communs, des ânes et des mulets. Les bohémiens sont généralement employés à cette fonction sociale. Ce
père était bon chrétien. (Tous lesgitanos d'Espagne, terrifiés par Tinquisition, affectent une dévotion outrée, et encombrent de leurs adorations le porche des éghses, sans réussir à persuader aux populations qu'ils ne pratiquent pas en secret le culte du diable.) H s'appelait Antonio, et rien de plus ; sa femme faisait des corbeilles, tirait l'horoscope, chantait et dansait sur la voie publique. Lui, le fils de cette union, tenait les castagnettes ou raclait la guitare. Là s'était bornée son éducation.
Je traduirai de l'argot le reste du récit du gitanello.
LA FILLhULE. 125
— Je vous ai dit, là-bas, monsieur, que mon père avait quitté manière enceinte pour aller chercher sa vie en France, et qu'il nous avait fait écrire de venir le retrouver à Paris. Je savais très bien que mon père était fâché contre elle en la quittant, mais je ne savais pas pourquoi, et je n'avais pas besoin de vous le dire. Quand ma pauvre mère fut morte, au miUeu de mon chagrin, je regardai avec attention ma petite sœur et je vis qu'elle était blanche.
— Blanche? observai-je; pas précisément.
— Elle Test toujours plus que moi, re-
prit-il. Vous n'avez qu'à me regarder et à comparer, si elle vit encore et si vous savez où elle est.
Je ne répondis pas à cette question détournée, et je constatai qu'en effet ce jeune garçon ne pouvait renier sa race, tandis que Moréna pourrait toujours faire douter de la sienne.
Il reprit : Cet enfant blanc me fit peur. Je me souvins d'avoir entendu mon père me dire, en colère, avant de quitter l'Espagne : « Le frère ou la sœur que ta mère va te donner viendra au monde avec une peau blanche. Si tu fais bien,
tu lui mettras la tête sous une pierre, et tu danseras dessus. » Mon père est méchant, je ne le suis pas ; seulement, je me dis : Si je ne tue pas cet enfant, mon père viendra nous tuer tous les deux, et je me sauvai. Je n'ai rien volé à ma sœur. Ma mère avait deux choses, un petit mulet et un bracelet d'or ; j'ai pris le mulet pour moi, j'ai laissé le bracelet à la petite. Qu'est-ce qu'il est devenu?
— Ça ne te regarde pas. Continue.
— Je montai sur la béte et je gagnai Paris où, sans chercher mon père, je ne tardai pas à le rencontrer. Il fut content
de me voir, et me dit que ma mère avait bien fait de mourir si son enfant était blanc. Je lui dis que l'enfant était mort aussi, mais il voulut savoir la vérité et se fit conduire par moi à la maison Floche, Il y entra, regarda la petite et me dit en revenant : « Ce n'est pas ma fille; qu'elle devienne ce qu'elle pourra. » Il ne s'en est pas occupé depuis, et m'a empêché d'aller savoir de ses nouvelles.
— Cette partie de ton histoire me semble un peu louche, mon garçon, ou tu es bien lâche. Si tu croyais ton père capable de tuer ta sœur, pourquoi Tas-tu conduit auprès d'elle ? Ne pouvais-tu pas di re
que tu ne saurais pas retrouver l'endroit?
— Il ne m'aurait pas cru et m'aurait battujusqu'àcequeje parle. Un gitane de mon âge qui ne se souviendrait pas d'un endroit où il a passé, ce n'est pas possible à croire !
— Alors, par crainte des coups, tu as risqué la vie de ta sœur? Je vois que tu es né sans cœur et sans courage. C'est plus malheureux pour toi que tout le reste.
— Je ne vous dis pas le contraire, ré-