II
pondit l'enfant avec une naïveté dont je fus consterné.
— Enfin, repris-je, que s'est-il passé dans l'esprit de ton père en voyant cet enfant? Tu ne me le dis pas. ïu oublies que je vous ai surpris tous deux, ce soirlà, vers minuit, guettant et rôdant autour de la maison Floche.
— Ah ! c'était vous ? dit le gitanillo en souriant ; je m'en doutais bien. Vous n'avez pas abandonné ma sœur ; vous aviez eu l'air de l'aimer.
— Je ne réponds pas, mon drôle, j'in-
terroge. Que faisiez-vous là, si vous n'aviez pas de mauvaises intentions ?
— Ah ! voilà, monsieur. Mon père, après avoir dit que sa femme étant morte, il ne lui en voulait plus et laisserait vivre Tenfant, se ravisa et dit : Je vais le prendre et le porter au duc de Florès. Ou il me 'donnera de l'argent pour l'élever et me taire, ou je le tuerai sous ses yeux.
— Où est-il , ce duc de Florès?
— A Paris, monsieur... Mais , en vous voyant là , mon père s'est caché. Puis nous sommes revenus bien doucement
132 LA FlLLEULt:.
dans la nuit. Nous vous avons vu veiller et faire la ronde avec un fusil. Nous avons eu peur , et nous ne sommes revenus là qu'au bout de huit jours, espérant que vous seriez parti. Vous étiez parti en effet et l'enfant aussi , et nous n'avons pas pu savoir où il était.
— L'enfant est mort, lui dis-je, ne le cherche plus.
— Comment , elle est morte aussi , cette pauvre petite ! s'écria le gitanillo en jouant ou en laissant voir une certaine émotion. Eh bien ! tant mieux , ajoutat-il en reprenant ses airs cyniques; elle ne risque plus rien.
Il y avait quelque chose de fourbe clans son accent , qui ne m'échappa point. Il était évident que j'allais être observé, exploité ou rançonné , si je ne me tenais sur mes gardes. Je résistai donc au désir que j'avais éprouvé de sauver aussi cet enfant de l'opprobre et de la misère , s'il était possible, et, l'abandonnant à son sort, je lui donnai quelque argent, en lui disant que je quittais Paris le lendemain et que j'allais vivre en province. Je ne m'éloignai pourtant pas sans lui demander son nom et sa demeure, si toutefois il en avait une. 11 me dit qu'il s'appelait Uosario , et qu'il n'avait pas de domicile , son père logeant à la nuit tantôt
dans un lieu , tantôt dans un autre. Il ne voulut me rien dire de clair sur l'industrie que cet homme pouvait exercer.
Pour me débarrasser du gitanillo , je me perdis dans les groupes de promeneurs , qui étaient nombreux ce jour là dans le jardin. Je gagnai mon laboratoire, sans me croire suivi ; mais ayant eu à passer par l'extérieur, dans un autre
corps de logis , je vis , à peu de distance , le gitanillo qui paraissait jouer avec d'autres polissons de son âge , et qui se retrouva encore là quand je revins à mon poste. Si bien qu'il fût dressé à l'espionnage , il avait douze ans et sa figure trahissait ses desseins.
Quand j'eus à me retirer vers six heures, j'eus soin de ne pas sortir par les jardins; mais , à la porte de la rue , je vis en observation une figure sombre et basanée qui ne pouvait être que celle du père de Rosario.
Je n'essayai pas de tromper sa vigi-
lance ni de lutter de ruse avec lui. J'avais eu occasion d'observer les mœurs des bohémiens dans les fréquentes apparitions qu'ils font dans nos campagnes. Je savais ce que le premier venu de ces individus peut déployer de persévérance , de fourberie , je dirais presque de génie dans la science de tromper , pour dérober une poule ou seulement un œuf. A plus forte raison , mon espion devait-il déjouer toutes mes précautions, si réellement il avait un intérêt de vengeance ou de cupidité à retrouver Moréna. Mon parti fut bientôt pris. J'appelai un fiacre et lui dis de m'attendre. Puis, je rentrai, bien certain qiip mon bohémien passerait là autant
\ 10 . LA fjlm:um:.
d'heures qu'il me plairait d'en faire gagner au fiacre.
J'allai trouver un des agents de police qui veillent à la sûreté des richesses du cabinet, et je lui déclarai qu'un homme que j'avais de fortes raisons pour croire dangereux et mahntentionné depuis longtemps, était en train de me guetter à la porte ; que c'était un de ces hohémiens qui font souvent le métier de voler les enfants, et que je croyais celui-là déterminé à me suivre pour opérer quelque chose en ce genre dans une maison où j'allais souvent.
Je connaissais les principaux agents
dont Toffice était de prêter main-forte aux gardiens. Tous me connaissaient, et celui-là particulièrement, parce que dans une tentative de vol au cabinet de minéralogie, j'avais eu à échanger des renseignements avec lui. Il me savait donc incapable de l'induire en erreur pour ma satisfaction particulière , et il me répondit avec ce ton de suprême paternité que ce genre de fonctionnaire aime à prendre dans certains cas : Allez, mon petit, montez dans votre fiacre, je vous réponds qu'il ne vous suivra pas , et que nous saurons ce qu'il est et ce qu'il veut.
Au moment où je montais en voiture ,
c'est-à-dire moins de trois minutes après, quatre agens de police cernaient mon gitano , qui , avec Tinstinct du gibier devant les chiens, avait senti leur approche et s'était éloigné. Mais il trouva le passage fermé par un de ces messieurs qui lui mit la main au collet et lui fit décHner ses noms etquaUtés. Je les laissai aux prises avec lui , assuré que dans le cas où il pourrait justifier de son droit à fouler le pavé de Paris, on l'occuperait assez longtemps pour l'empêcher de me suivre, et qu'en même temps on l'effrayerait assez pour l'empêcher de recommencer de sitôt. Le bohémien est excessivement poltron. De tous les bandits c'est le moins
redoutable : dès qu'il se voit observé , comme certains animaux de proie ou de rapine , il revient rarement aux endroits où il a été chassé.
Le lendemain, j'appris du même agent de police que mon homme s'appelait ou se faisait appeler Antonio , qu'il était bohémien de race et de profession, qu'il ne pouvait justifier d'aucun moyen d'existence, et qu'on l'avait arrêté provisoirement. On était sur la trace de ses méfaits , parce qu'il avait un enfant qui se faisait appeler Bariole et dont on observait toutes les démarches.
Au bout de quelques jours , les rensei-
14i LA FILLEULE.
gnements furent plus complets. Antonio exerçait assez fructueusement le métier de voleur à la tire , auquel il voulait dresser son fils. Celui-ci, paresseux, vagabond , menteur , insolent , était cependant , soit par frayeur , soit par un fond de probité naturelle , un fort mauvais élève que son père rouait de coups pour sa résistance ou sa gaucherie. Comment on avait su tous ces détails , je Tai oublié ; mais ils étaient certains , et Tagent de police , qui , après tout , rentré dans sa famille , était à ses heures un homme aussi doux et aussi moral que bien d'autres , s'apitoyait sur le sort de ce petit malheureux dont il hésitait à s'emparer.
* LA FIMEn.F.. 145
Tirer un enfant du bourbier du crime et du vice , pour essayer , à tout risque , d'en faire un honnête homme, c'est là un devoir qui m'a toujours paru d'une pratique irrésistible , quand les moyens de m*en acquitter ne m'ont pas été absolument interdits par ma position. Je priai donc l'agent de police d'arrêter Dariole , de manière à l'effrayer beaucoup , puis de me l'amener et de consentir devant lui , sur mes instances , à me le laisser gouverner. Comme on ne pouvait constater encore aucun fait ouvertement coupable de sa part, il n'appartenait quen herbe aux tribunaux. C'était l'expression de mon interlocuteur.
tiG LA FILLEULE.
Alitant les agents subalternes de la police sont haïs quand ils fonctionnent dans l'ordre des passions politiques, autant ils étonnent parfois par leur bon sens et leur équité dans les choses qui sont du véritable ressort de leur institution civile. Le jour où les discordes humaines ne confondront plus forcément ces deux attributions si diverses , la police devra être et sera une mission toute paternelle dans ses plus justes sévérités , et on se fera un honneur de lui appartenir.
L*homme qui m'aida à essayer la conversion du frère de Moréna s'y prit avec
autant d'habileté que de charité ; et bientôt débarrassé , grâce à hii , d'Antonio , qui fut mis jusqu'à nouvel ordre hors d'état de nuire , je pus confier l'éducation physique et morale de Rosario , dit Bariole, à de braves gens que je connaissais et que j'aidai de mon mieux à le corriger. Ce n'est pas le moment de dire si nous y parvînmes aisément ; comme je n'ai jamais perdu ce garçon de vue , j'aurai beaucoup à en parler dans la suite de ces mémoires.
Avant de faire part à mes amies de la rue de Courcelles des faits que je viens de rapporter, je voulus continuer mes
recherches sur la naissance de Moréna, et faire tout ce qui était en moi pour assurer la possession aussi légitime que possible de cet enfant tant aimé de ma chère Ânicée,
Je pris des informations , grâce auxquelles je sus bientôt qu'il existait en effet un duc de Florès , jeune, beau, riche et libéral , habitant Paris depuis peu avec sa jeûne femme , qui était même fort à la mode, et qu'on disait être en même temps fort coquette dans le monde, et fort jalouse de son mari. Je trouvai son domicile , je vis une belle voiture à ses armes dans la cour , je tirai de ma poche
LA FILLFULE. H9
le bracelet de la bohémienne ; je m'assurai bien que c'était le même écusson, les mêmes emblèmes, la même couronne.
Je me demandai alors comment je procéderais. Je pensai que je devais chercher à connaître assez cet homme pour lui inspirer de la confiance , et j'allais me retirer avec cette résolution , lorsqu'en relevant la tête , je vis devant moi le duc en personne , qui regardait d'un air étonné l'objet que je tenais dans mes mains. Sa figure me plut , la mienne fit apparemment le même effet sur lui , car , en nous toisant mutuellement, nous échangeâmes un sourire de bienveillance instinctive.
Je crus devoir profiter de ce moment
de vague sympathie qui ne reviendrait peut-être plus, et je n'hésitai pas à lui adresser la parole.
— Monsieur, lui dis-je, vous êtes sans doute un peu surpris de voir entre mes mains un objet qui a appartenu soit à vous, soit à quelqu'un de votre famille. Pourrai-je, à ce sujet, vous entretenir en particulier quelques instants?
— Certes , monsieur , répondit-il avec la même franchise, et je vous avoue que cet objet m'intrigue un peu. Mais je suis absolument forcé de sortir ; voulez-vous m'obliger de monter avec moi dans ma
voiture jusqu'à la porte Maillot, où j'ai donné rendez -vous à la duchesse?
Gomme là nous montons à cheval , je vous ferai reconduire où vous voudrez.
— Ce sera inutile , répondis-je , j'ai précisément affaire de ce côté.
Il me fit passer le premier avec beaucoup de courtoisie, et quand nous fûmes assis côte à côte , il me demanda avec une familiarité polie qui j'étais.
— Stéphen Rivesanges, lui répondisje ; un nom complètement obscur, mais porté par un honnête garçon , attaché
152 LA HLLEULE.
pour !e moment au cabinet d'histoire naturelle.
— Un jeune savant! c'est fort bien.
Vous êtes plus que moi, qui suis un ignorant. Mais je suis aussi un honnête rjarcon. Voyons, montrez-moi ce collier dont vous avez si bien étudié le blason dans ma cour.
11 regarda le bracelet, sourit encore, eut un imperceptible mouvement d*embarras, puis me le rendit en disant :
— C'est bien ça. C'est le collier de ma pauvre chienne, qui est morte, par parenthèse. On vous Ta vendu?
LA IlLLtULE. 1o3
~ Non, monsieur.
— Vous l'avez trouvé?
— Pas davantage.
— Alors, dit-il en souriant encore, on vous l'a donné?
— Encore moins, répondis-je.
— Ah çà ! vous ne l'avez pourtant pas volé? Vous n'avez pas du tout la mine d'un voleur. Expliquez-vous donc. D'où vous vient le collier de ma chienne?
î^ Je l'ai pris au bras d'une morte.
i54 LA FILLLULE.
— Morte ! dit-il avec une légère émotion. Déjà? pauvre femme!... Ah çà!
est-ce que vous l'avez connue? Oui, je le vois... Nombre! j'esipère que son mari ne Ta pas tuée?
En disant ces mots, le jeune duc parut sérieusement affecté.
— Monsieur le duc, lui dis-je, j'allais vous faire plusieurs questions qui deviennent inutiles. Je vois qu'on ne m'a pas trompé, et je sais ce que je voulais savoir. A présent, vous saurez ce que je sais , car je vais vous le dire. Son mari ne l'a pas tuée, il l'avait abandon-
LA FlLLIiULE 155
née en Espagne. Elle est morte dans la forêt de Fontainebleau en essayant d'aller le rejoindre. Ce collier, dont elle s'était fait un ornement, je l'ai pris pour le donner à sa fille, si vous voulez bien le permettre.
— A sa fille ! elle n'avait pas d'enfant ! s'écria le duc. Elle élevait un petit garçon qui était le fils de son mari et non le sien.
— Etes-vous bien sur de ce que vous dites là, monsieur le duc ?
— Très sur. Cette tribu de gitanos a campé longtemps sur mes terres ; la belle
lilar iravait que vingt ans lorsqu'elle est morte, puisque vous dites qu'elle est morte. Voyons, racontez-moi donc...
— Avant tout, je dois persister à vous demander à qui je dois remettre ce gage. Kst-ce l'héritage dûment acquis à la fille dont Pilar est devenue mère une heure avant de mourir ?
— Ah! c'est donc certain? Elle a eu une fdle? à quelle époque?
— Le 20 août 1832. Une fille dont la peau n'est pas plus brune que la vôtre, monsieur le duc.
— Alors, monsieur, dit le duc avec une
LA FILLKULE. 15*
grande franchise, c'est ma fille ! Je ne peux pas, je ne veux pas le nier. Je lui ferai un sort, c'est mon devoir.
— Personne, repris-je, n'a le droit de refuser les dons d'un père pour sa fille ; mais je dois vous dire que la vôtre n*a besoin de rien, quant à présent ; qu'elle a été recueillie avec bonté, avec tendresse, qu'elle est nourrie et élevée avec soin et même avec luxe.
Je racontai toute la vérité au duc. Elle lui fit une grande impression, et il me serra la main avec beaucoup de vivacité ; il m'embrassa presque en apprenant que
j'étais le parrain de sa fille. A son tour il me raconta l'histoire de la bohémienne.
Elle était belle, jeune et sage. On la recherchait dans les châteaux d'alentour. 11 n'était pas une fête, une noce où on ne la mandât pour figurer les danses mystérieusement voluptueuses de sa tribu, et pour tirer l'horoscope des jeunes époux. Les dames la comblaient de présents et la paraient d'atours et de bijoux. On ne l'appelait que la belle Pilar. Tous les jeunes gens en étaient amoureux, tous les hommes lui faisaient la cour ; mais elle était méfiante et farouche avec les chrétiens d'Espagne, comme le sont
beaucoup de gitanas en dépit de la liberté de leur langage et de la lasciveté de leurs poses mimiques.
Elle était mariée selon les rites de sa tribu à Antonio dit Àlgol, Aucun lien civil n'existait entre eux. Ainsi, dit le duc, rassurez-vous sur les prétentions que cet homme pourrait vouloir élever.
Ni dans le fait, ni selon les lois de votre pays et du mien, il ne peut revendiquer la paternité de ma fille. -
Pilar, continua-t-il, avait aimé ce gitano dès Tâge de douze'ans, qui est l'âge nubile pour les filles de cette race. Mais
lorsqu'elle vint camper chez nous avec lui, elle redoutait extrêmement sa jalousie, et ne lui était fidèle que par crainte de sa vengeance.
« Je fus cependant aimé d'elle. C'est dans mon château, peu de temps après mon mariage, qu'elle laissa voir à tous sa préférence, je devrais dire sa fantaisie, son engouement pour moi. Comme elle n'avait écouté aucun Espagnol et qu'elle partageait l'horreur secrète qu'ont encore beaucoup de gitanas pour quiconque n'est pas de leur race, ce fut une sorte de triomphe pour mon amourpropre, dont je commençai par rire,
bien que je fusse très envié des jeunes gens de mon entourage.
« Peu à peu, malgré l'amour très réel que j'avais pour la duchesse , j'eus le malheur, la déraison, je commis la faute de succomber à l'enivrement que la belle Pilar produisait par la grâce sensuelle de ses danses, par le charme étrange de ses chansons, par l'ardeur de sa bizarre passion pour moi.
« La duchesse eut des soupçons. Je fus
forcé de refuser à Pilar de l'enlever à son
mari. Il la quitta en la dépouillant de ses
bardes et de ses bijoux. Je voulus au u il
moins rindeinniser de cette perte, tout en la félicitant de recouvrer une liberté dont je ne voulais plus profiter. Son désespoir fut extrême, presque tragique, et j'eus beaucoup de peine à l'empêcher de troubler mon ménage. Il y avait de la grandeur chez cette pauvre femme, car je ne pus rien lui faire accepter ; elle qui dépouillait avec avidité les autres fils de famille, en les leurrant de vaines promesses, elle ne voulut rien recevoir de celui à qui elle avait jeté et livré son coeur.
ft Un soir, en revenant de la chasse, je la rencontrai, pâle, échevelée, errant sur
la bruyère, couverte de guenilles, amaigrie, presque laide. C'était Fouvrage de deux mois de désespoir et de découragement. Elle me demanda un souvenir ; je savais qu'elle repousserait ma bourse avec colère. Je n'avais sur moi aucun bijou. Elle avisa le collier de ma chienne et le demanda. Comme il était en or massif et de quelque prix, je fus content de le lui donner, mais par je ne sais quelle malice, quelle jalousie ou quelle superstition inexplicable, car tout est mystère chez les gitanos, elle tua ma chienne en lui détachant son colKer. L'animal fit un hurlement de détresse. Il me fut impossible de voir si ce fut l'eftèt d'un poison
violent ou d'une strangulation rapide ; mais il bondit comme pour mordre la bohémienne, essaya de venir se réfugier vers moi, et tomba mort à mes pieds.
c( Pilar s'éloigna en silence et disparut. Je sus bientôt qu'elle avait quitté le pays avec le jeune Rosario, qui n'est pas, je vous le répète, le frère de sa fdle, car ce qui l'empêchait de se croire infidèle à Algol, c'était la pensée de n'avoir jamais eu d'enfants de lui. Rosario était un ])eau garçon, assez doux, peu nuisible pour un gitano, mais lâche, mutin et menteuravec Pilar, qu'il aimait pourtant, car elle lui tenait lieu de mère, et vous savez que
LA FILLtLLE. 165
chez les hohéinieiis radoption équivaut à Ja maternité.
<^ Maintenant, que je vous ai dit toute la vérité , comme un honnête homme la doit à un honnête homme, voyez et appréciez ma situation. J'ai, je vous Tavoue, le préjugé de mon pays, et tout en subissant le prestige de l'amour et de la beauté de Pilar, je n'ai pu vaincre ' le dégoût moral que sa race inspire à la mienne. Fussé-je hbre, je vous jure bien que jamais je ne donnerais mon nom à la fdle d'une gitana, me ressemblât-elle trait pour trait, eùt-elle toutes les grâces, toutes les vertus de la mère adoptive dont vous me cachez le nom.
« Ecoutez-moi encore, monsieur. Si j'étais libre, ou si j'avais subi cet entraînement de jeunesse avant mon mariage, je ne rougirais pas d'avouer que j'ai eu un enfant de la belle Pilar. Mais ici, je suis trop coupable pour n'être pas un peu honteux, et c'est à vous qui m'avez témoigné tant de loyauté et de sympathie, à vous qui m'inspirez tant de confiance, à vous enfin qui avez recueilli et adopté cet enfant, que je Hvre un secret d'où dépend le repos et l'honneur de mon ménage. Vous avez l'intentiqu de garder ce secret, n'est-il pas vrai ?
— J'en ai la ferme volonté, lui répon^
dis-je, et s'il en est besoin, je vous en donne ma parole d'honneur.
— Il suffit, je suis tranquille, dit le duc. Gardez ce bracelet pour Morénita, mais effacez-en les armes, je vous le demande.
— Vous pouvez y compter ; mais nous, monsieur, nous les parents adoplifs de cet enfant, nous qui allons lui donner une àme, une conscience, des talents, des vertus, s'il est possible... et qui sait, peutêtre un nom, une fortune, pouvons-nous compter que si, par suite de je ne sais quelle catastrophe imprévue, nous venions à disparaître sans l'avoir établie,
IG8 LA l-iLLtlLE.
VOUS lui accorderiez une protection efficace et vraiment paternelle?
■— Ostensiblement, jamais ; indirectement, toujours, et, dès à présent, je demande à lui constituer une rente.
— Cela ne me regarde pas, monsieur ; j'en parlerai à sa mère. C'est ainsi que s'inlitule celle qui s'en est chargée, et je viendrai, si vous le permettez, vous faire part de ses intentions, en vous la nommant si elle y consent.
— Pas chez moi, dit le duc, qui paraissait inquiet à mesure] que nous appro-
LA FlLLLLLi:. I GO
chions de la Porte-Maillot, où l'attendait sa femme. Ecrivez-moi à l'adresse que voici, et j'irai vous trouver chez vous. Il me donna en même temps l'adresse de son banquier.
— Je vois, monsieur le duc, lui dis-je, que ma présence auprès de vous peut surprendre, et que je dépasse le but de ma course. Veuillez me faire descendre
Nous nous séparâmes après nous être serré la main avec cordialité, presque avec affection.
Je fus joyeux de porter ces bonnes nouvelles à madame de Saule. Sa fille adoptive lui était légitimement acquise, non-seulement par les droits de la charité, mais encore par la volonté de son père. Ce père occupait un rang dans le monde, non-seulement par la naissance
et la forlune , avantages que nous n'avions point enviés pour notre enfant , mais par son caractère, qui était des plus honorables. La mère de Morénita n'était point à nos yeux une vile créature. Sa race ne nous répugnait point. La France est le pays où, sous ce rapport, on est le plus équitable et le plus dégagé de préjugés barbares ; où juifs , nègres , bohémiens sont des hommes diflérents de nous en fait, mais égaux en droits; où, enfin, l'on a la justice et la raison de comprendre que l'abaissement ou la corruption des races longtemps opprimées sont l'ouvrage fatal de la persécution, de la honte et du malheur.
Cette belle Pilar était par elle-même, d'après le récit du duc, une nature aimante et spontanée, à la fois capable d'une grande retenue dans ses mœurs et d'une grande affection dans sa vie. Elle intéressait beaucoup Anicée, qui ne se lassait pas d'interroger mes souvenirs de la soirée du 20 août.
Nous étions fort satisfaits surtout de savoir que notre pupille n'appartenait en rien au misérable bohémien qui avait menacé ses jours, ni même au gitanillo, dont, malgré mon adoption, l'avenir était si douteux.
Néanmoins madame Marange et sa fille
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voulurent contribuer aux frais de Teducation de ce dernier, mais il fut convenu qu'on ne mettrait jamais ces deux enfants en rapport. J'effaçai moi-même avec soin les armoiries du bracelet, et Anicée m'avant autorisé à confier son nom au duc, le secret réciproque fut gardé avec une scrupuleuse fidélité.
Personne n'ignorait pourtant, dans le monde où s'étendaient les relations de mes deux amies, qu'elles eussent recueilli et adopté un enfant. Mais, inquiets jusqu'à ce jour des projets d'enlèvement que ^j'avais surpris à la maison Floche, nous avions inventé une fable à laquelle le maire d'Avon et les vieux Floche s'étaient
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prêtés avec intelligence. Le jour où j'avais emmené xMorénita au châteaif de Saule, on se rappelle que j'avais pris mes précautions pour n'être pas suivi et pour entrer au château, où, pendant plusieurs jours , des domestiques fidèles nous avaient aidés à cacher sa présence. Ainsi, selon nous , l'enfant de la bohémienne avait été restitué à ses parents , qui l'avaient réclamé, et celui que, vers le même temps, on avait recueilli au château de Saule était celui d'une mystérieuse amie qui l'avait envoyé de loin , et dont on saurait le nom plus tard. Hubert Clet et Edmond Roque étaient naturellement
dans la confidence.
Ce plan adopté à la hâte n'avait pas été merveilleusement conçu; mais nous n'avions pas eu le loisir de mieux faire, et je ne sais quel concours de circonstances fortuites le fit réussir mieux que nous ne l'espérions d'abord.
Certaines gens n'avaient pas manqué de dire que cet enfant appartenait à madame de Saule. Cette calomnie était tombée d'elle-même devant sa candeur et le charme d'une vertu qui se faisait trop aimer pour qu'on éprouvât le besoin de la révoquer en doute. Ensuite, nous imaginâmes de dire, en voyant l'enfant persister à être fort brune, qu'elle était fille d'une Indienne et d'un Anglais, et lors-
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que le duc de Florès naus eut oté respoir de lui donner un nom, nous résolûmes de lui en donner un quelconque auquel les oreilles s'habitueraient. C'est une loi applicable à tous les humains, que les mots tranchent toutes les questions insolubles à l'esprit, et satisfont la curiosité d'autant plus qu'ils n'expliquent rien.
Morénita fut, dès ce jour, débaptisée pour le public et s'appela, par Tordre de ses parents, disions-nous, Anaïs Hartwell.
Nous lui gardâmes son petit nom comme un sobriquet de l'intimité. Son existence, son baptême, son inscription au registre de la mairie d'x\von, n'avaient pas assez marqué dans l'endroit pour qu'on s'en
iSO LA FILLEULE.
souvînt quand l'enfant aurait grandi.
D'ailleurs, une circonstance arriva qui nous éloigna de ce voisinage, et c'est ici que, laissant de côté l'histoire de nos enfants adoptifs , je rentre dans celle de mon amour.
Vers la fin de l'hiver que je viens de raconter, je reçus une lettre du curé de mon village qui m'engageait à venir recevoir les derniers adieux de mon père.
Il mourait d'une maladie du foie dont il avait néghgé l'invasion et qui s'était développée avec une rapidité effrayante. Il s'affligeait de ne pas recevoir de mes nouvelles. Il m'accusait de le bouder. Il
ignorait qu'on avait intercepté nos relations avec une lâche et criminelle persistance.
J'assistai à ses derniers moments, qui furent très douloureux et empoisonnés par Taversion et la terreur subites que sa maîtresse lui inspira. Il crut, à tort si^ns doute, qu'elle avait voulu hâter sa mort pour le dépouiller plus vite ; inévitable châtiment qu'entraînent souvent de telles unions. 11 était saisi du remord de m'avoir méconnu et négligé, et de s'être laissé entraîner à profaner le foyer de sa chaste épouse pour le livrer à la cupidité d'une marâtre impure. Je le consolai démon mieux par ma tendresse, et notre bon
curé s'efforça de rassurer sa conscience purifiée par le repentir. Il mourut en me bénissant. La Michonne avait fui déjà, emportant ce qu'elle avait pu accaparer d'argent et de nippes. Je ne voulus pas souiller d'une lutte d'intérêts grossiers la maison où mes parents avaient cessé de vivre. Je laissai la pillarde en repos, je conduisis mon père au cimetière sans préoccupations indignes de la solennité de ma douleur. Une seule consolation pouvait me la faire accepter, c'était d'avoir subi l'injustice sans me plaindre, et de n'avoir pas eu même un sentiment d'aigreur à me reprocher envers l'auteur rie mes jours.
Le malheur qui frappait mon àme changeait ma situation matérielle. Je me trouvais, malgré les dilapidations de la iMichonne, possesseur d'un fonds de terre qui m'assurait un revenu bien supérieur à mes besoins, et qui, vendu ou mieux exploité, pouvait me rapporter dix mille francs de rente.
Anicée avait épousé M. de Saule moins riche que moi de patrimoine. Je savais que la question d'argent n'occupait pas sa mère plus qu'elle. Mais j'étais satisfait de pouvoir me dire que désormais je ne tiendrais mon bien-être et ma liberté que de moi-même.
Cette aisance me permettait aussi de me débarrasser de l'emploi gagne-pain qui absorbait la meilleure partie de mon temps dans des occupations matérielles.
J'aime le travail manuel. Mais dix heures par jour, c'est trop pour l'intelligence.
Je devenais donc libre de m'instruire plus vite, de prendre plus tôt un état, si madame iMarange persistait à le désirer, et .de ne pas sacrifier à l'étude les heures bénies que je pouvais consacrer à l'amie de mon cœur.
Il y avait alors une terre de quelque importance en vente dans mon pays, une terre où les miennes se trouvaient
presque enclavées. A mon retour, j'appris que madame Marange était rentrée dans une somme assez considérable dont jusque-là des débiteurs de son mari lui avaient servi Tintérêt. Elle désirait placer cette somme en terres, et, comme elle me consultait sur toutes choses, je lui indiquai naturellement celle de Briole, qui lui présentait de fort bonnes conditions.
Elle feignit de vouloir Tacheter et Tacheta en effet. Son but, en paraissant très soucieuse de cette affaire, était de voir mon pays, mes relations, de s'informer de ma famille, et de pouvoir dire à
ceux qui en douteraient que j'avais une existence et un nom honorables, quoique l'un fut obscur et l'autre médiocre. Elle pensait aussi que si elle devait consentir à mon bonheur, comme un tel mariage donnerait lieu à beaucoup de critiques, il serait bon d'avoir au loin un asile contre les propos, où nous nous laisserions oublier quelques années, pour revenir en possession d'un bonheur domestique et d'une dipiiité d'attitude dont rien n'aurait troublé la paisible conquête. Elle redoutait pour sa tille et pour moi, beaucoup plus que pour elle-même, l'effet des premiers hauts-cris qu'on ne manquerait pas de pousser.
Au lieu d'aller à Saule, nous partîmes donc pour le Berry, elle, Anicée et moi. iMorénita, ne courant plus aucun danger, fut laissée à Saule pour une quinzaine, sous la garde des bons serviteurs, dont on était sur comme de soi-même.
Que mon émotion fut douce et profonde quand, de la hauteur de"*, j'embrassai les horizons violets de ma vallée natale! J'étais monté sur le siège delà voiture, et Anicée v était à mes cotés, voulant jouir de ce beau point de vue que je lui avais annoncé en traversant les maigres steppes qui y conduisent. Nous étions ravis tous deux, elle de se voir
dans mon pays, moi de Ty avoir amenée, et, dans notre admiration pour ce vaste paysage embrasé des reflets du soleil couchanî, à chaque détail observé, à chaque perspective ouverte, nous nous disions notre amour dans chaque jouissance de nos regards, dans chaque parole de notre attention descriptive. Je ne suis pourtant pas certain que nous ayons rien vu en réahté. Nous étions emportés comme dans un rêve de bonheur champêtre, où tout était nous-mêmes.
Je conduisis mes deux amies dans la chambre que ma mère avait habitée et que, dans mon précédent voyage, j'avais
fait rafraîchir et remeubler avec soin, comme du temps où, petit enfant, je l'habitais avec elle. La joie de voir Anicée dans cette chambre, devant reposer à la même place où j'avais dormi sur le sein de ma mère, me rendit déKcieux un passé qui jusque-là m'avait déchiré l'âme. L'horreur des regrets s'effaça entièrement pour donner place à toutes les tendresses, à toutes les dévotions du souvenir. Mon cœur se fondit en douces larmes, et je tombai involontairement à genoux. Ânicée me comprit et fut heureuse. Sa mère, attendrie et vaincue, prit nos mains dans les siennes en nous disant : Oui, je le vois, et je le sais ! 11 est des af-
fections si belles et si pures qu'elles doivent tout vaincre ! Dieu soit avec nous, quoi qu'il arrive !
On s'étonna , on s'émerveilla beaucoup dans mon village de l'arrivée de ces belles dames. Malgré la simplicité de leur toilette et de leurs manières, on sentait instinctivement la distinction de ces êtres supérieurs.
Quand on les vit entrer en pourparler avec les hommes d'affaires et visiter la propriété de Briole , on ne fît plus de commentaires fantastiques sur leur présence chez moi; car, sur l'article des inté-
rets matériels, les campagnards deviennent sérieux. On désira que l'acquisition fut faite par ces bonnes personnes qui ne paraissaient pas vouloir humilier le monde, et qui plaisaient déjà à toute la paroissée.
Notre séjour s'y prolongea d'un mois, et madame Marange se décida à acheter Briole. C'était une terre de cinq cent mille francs qu'elle payait comptant, ce qui fît grand bruit dans le pays. Alors personne n'osa plus penser ce qu'on avait été fort tenté de publier au commencement, à savoir que la jeune dame était ma maîtresse. Quelques-uns me firent
l'honneur de me dire que sans doute elle deviendrait ma femme. De plus positifs m'apprirent que j'étais tout bonnement son homme d'affaires et me conseillèrent de prendre les biens en régie plutôt qu'en ferme, parce qu'il y avait moins de risques à courir.
Les formantes nécessaires à cette acquisition et les arrangements du domicile devaient bien durer encore un an ou dix-huit mois. En revenant à Saule, mon cœur débordait. Madame Marange venait de me dire :
— Je suis forcée de convenir que ces
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six semaines de tête-à-tête avec vous (car ma iîlle et moi ne comptons jamais que pom^ mie) ont passé comme un jom\ Je ne sais à quoi cela tient. Est-ce l'air de votre pays qui rend heureux? Est-ce votre société qui ne ressemble à aucune autre? Il est certain que je n'ai pas eu un moment d'ennui, de contrariété ou même d'inquiétude. Âh ! Stéphen, vous êtes un roué, avec votre air candide. Vous travaillez habilement à me séduire, et vous ferez si bien, que j'arriverai à croire aussi qu'on ne peut pas se passer de vous quand on vous a connu quelques jours.
C'était me dire que, par mes soins et