‹ La filleuleChapitre 4 sur 12 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ANIGÉE

MÉMOIKES DB STÉPHER

favais seize ans lorsque je fus reçu bachelier à Bourges. Les études de province ne sont pas très-fortes, le n'en passais pas moins pour Taigle du lycée.

Heureusement pour moi, j'ëuûs aussi modeste que peut Tôtre un écoUer habitué au triomphe annuel des premiers prix. Ua noient chagrin me préserva des ivresses de la vanité.

J'avais travaillé avec ardeur pour être agréable à ma mère et pour la rejoindre. Elle m'avait dit en pleurant, le jour de lotre séparation :

— Mieux tu apprendras, plus tôt tu me seras rendu.

A chaque saison des vacances, elle m'avait répété ce vœu.

Mon travail de chaque année avait été juste le double de celui

de mes compagnons d'étude. Aucun d'eux n'avait sans doute une mère conmie la mienne.

Je n'avais aimé qu'elle aveer passion. Uoreque, à la veille de

passer mes derniers examens, je songeais à s» joie, je me

sentais si fort, que, si Ton m'eût interrogé sur quelque sujet

4'étude tout à fait nouveau pour moi, il me semble qu'inspiré

3a ciel, j'aurais su répondre.

Je venais de recevoir mon diplôme, et j'allais prendre congé du proviseur, lorsque la foudre tomba sur moi. Une lettre cachetée de noir me fut remise. Elle était de mon père.

< Mon pauvre enfant, me disait-il, je n'ai pas voulu t'annon» cer cette fatale nouvelle avant l'épreuve de tes examens. Quel qu'en soit le résultat, il faut que tu saches aujourd'hui que ta mère est au plus mal et qu'U nous reste bien peu d'espéranceque tu puisses arriver à temps pour l'embrasser... »

Je compris que ma mère était morte, et je sentis mourir en moi subitement quelque chose comme la moitié de mon âme.

Je ne pleurai pas, je partis ; je ne devais, je ne pouvais ja* mais être consolé ; je sortais de l'enfance, et je voyais déjà dairement que je n'aurais pas de jeunesse.

Je ne trouvai plus de ma mère que ses longs cheveux noirs, qu'elle avait fiût couper pour moi une heure avant d'expirer.

J'avais tout juste l'âge qu'elle avait eu en me donnant le jour, seize ans I Elle venait de mourir du choléra dans toute la force de la vie, dans tout l'éclat de sa beauté. Je trouvai mon père plus accablé que moi. Sa douleur était morne, maladive; mais elle ne pouvait pas être durable*

Mon père était un homme d'une forte santé, d'une grande activité physique, d'une intelligence réelle, mais qui se mouvait dans le cercle étroit des intérêts domestiques. C'était un bourgeois de campagne, le plus riche dé son hameau : il avait environ six mille livres de rente. La conservation et l'entretien de son fonds territorial était l'unique occupation de sa vie

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Taol qa'il eui tu» ioBUiitf el un fib^ il put appeler devoir ce qui était, eouréalité elper mnotoie, un plaisir sédenz pour lui». Àxk. cornmenoflmOTt de son yenvage^ il lui sembla, commet à moir qu^il na poinrrait plus s'intéreaser à rien. Peu à peu, ii se résigna) à reprendre sea occupations par aoUicitude pour moii 141» tardi^il ksk continua, par besoin d*agir et da

Jyg^isfwwai raj^dement aor de trisftte détails. Il suffira de dires une chose (pie, dans notre province, chacun sait être vraie. Une certaine classe de bourgeois aisés fonnait, à cette époque, \u» caatû oonveUe. iîes nouveaux riehes avaient, à grand'peine, cousu. lesilafnbeattZr de quelques minces héritages ou acquiaitioiia> dont rensamble fonmit enfin un lot qui satisfaisait ou flattait leur ambitioir. Tout est relatif : tel qui s'était marié avec une mâairie de quarante mille francsy se regardait comme riche quand il avait triplé ou bien quadruplé cet avoir. Ali»» saiortuiie était faite, sa terre était constituée, dlepouvait s'aiw rondir daas son imagination ; mais Tidée de la voir enoore sa diviser en plusieurs parts lui devenait inadmissible, F^oUante; il4anBt da^nfa^oir qu'un héritier, et il. se tenait parole à liamdoie*

Alors, à côté de réponse légitîaw, pour laquelle onavait géaé* rdeaieiit de l'affôctiaB.etdes égafâs^quand même, venait s'implanter, de Tautrei cité de la me ou du chemin^ la paysanne^ djonti les inaibreiis eafiants devaient être assistés et protégés, sans pouvoir prétendre à morceler Théritage du protecteur. Cette paysanne étaii ordînairement mariée, sa postérité était donc censée légitime et conaaitrait une sorbe d'aisance relative^ Gela était de notoriété publique, mais ne troublait pas Tordre établi. Le bourgeois de province avorte du calcul, même dans ses entraînements,

A r^oque ou je vins au monde, il y avait aussi, comme cause de ce trouble moral dans les unions de provinee, une

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d^éreace seAsible d'éducation entre les sexes* La vanité du paysan, récemment deyenu bourge<»s et sachant à pràe lire, était de s'allier à une âtmille plus pauvre, il est vrai, .mais plus relevée et comptant quelque échevin de ville parmi ses ancè« très. Mon père apporta en mariage une fortune de campagne, deux cent mille francs ; ma mère, une ixmne éducation, des hidoitudes plus élégantes et un nom plus anciennement admis tu rang de bourgeoisie : die s'appelait Rivesanges ; mon père, qui s'appelait Guérin, joignit les deux noms, comme c'était encore l'usage chez nous dans ces occasions.

Mais ce n'est pas tant le nom que la terre, qui est l'idéal de oebourgeois de campagne. Peu lui importe le sexe de son unique k^tlefr En cela, il diffère de l'ancien noble, qui taiait à la terre à cause du nom et du titre. Le cultivateur enrichi aime ailttreUemeiit la terre pour la terre. Que celle qu'il a réussi à constituer subsiste et lui survive dans son entier, il mourra tiani^le. Le. noble s'est scmmis à la suppression du droit d'aînesse ; le bourgeois proteste à sa manière. Il réduit sa famille, Cit risque de la voir s'éteindre.

n n'y avait donc pas de danger que mon père, encore jeune, le remariât. Mon sort fut pire. La paysanne vint tenir son ménage, occuper sa maison et s'emparer de sa vie.

J'étais trop jeune, ma mère m'avait inspiré un trop grand respect fiHd pour que je pusse préserver mon père de cette tyrannie naissante. Je ne protestai que par ma tristesse ; elle déj^t. Au bout d'un an, mon père mappela.et me dit :

-« Tous vous ennuyez chez mxÀ; vous avez reçu l'éducation d'un bourg^oi3 de ville : donc, vous avez p^u le goût de la campagne. Vous y reviendrez quand vous ne m'aurez plus. Mais, en attendant, il voua âtut cherdier une occupation qui utdlise les connaissances qu'on vous a données au collège. Voulez-vous être avocat ou médecin? Ne songez ni au notariat ^à la charge d'avoué. Pour vous acheter une étude, il nous

fiiudrait vendre de la terre, et je n*ai pas réuni quatre jolis domaines pour les dépecer. Voyons, mon fils, prononcez-vous.

Je demandai timidement à mon père 8*il désirul que je fasse avocat ou médedn ; je ne me sentais pas de voeatkm spëoîale, mais ma mère m'avait enseigné Tobéusance.

J'aurais travtollé pour elle par amour ; j'aurais travaâlé pour lui par devoir.

Mon père parut embarrassé de ma question.

-^J'aimerais bien, dit-il, que vous fussiez avocat ou mé** dechi, ou toute Autre chose qui vous fit gagner de l'argeiH.

— Aves^vous besoin, reprisr-je, que je gagne de rargeni pour vous?

— Pour mott s'écria^t-il en souriant. Non, mon garçon^ je te remercie; gagnes'^n pour toi-rméme. Tu peux compter sur douze cents livres de peii^en que je te servirai. C'est p^u à Paris, à ce qu'en dit; c'est beaucoup pour mcH. Gagne ito quoi être plus riche de mon vivant, voilà ce. que je te œp^ seille. r

— Combien me donnez-vous de temps pour gagner de qi«}i TOUS épargner ce sacrifice? *

— Tout le temps que tu voudras, répondit-il, Je te dois iH|e pension ; ma fortune me le permet, ma position me le com* mande; mais ne songe pas à me réclamer autre.chose jusqu'è ce que tu te disposes à te marier.

Là-dessus, mon père me donna cent feancs pou£ mon premier mois, trente francs pour mon voyage, «n mjinteaiai:^^®^^te pleine de linge et une poignée de main. Jeviaqu'H était kor patient de me voir partir; je partis le soir méme^ . emportant les cheveux de ma mère, quelques livres qu'^dle availt aimés et des violettes cueillies sur sa tombe.

J'esquisse rapidement ces premières années de ma vie. J'es« père n'y apporter ni orgueil, ni ai^ur, ni aucune emphase de douleur ou de mâancolie. Je veux arriva au récit dhme phase

demoA^iistwiee que j'ai besoin d&jne réauner àxnoi^niâiiie; mais j'ai besoiii anssi de me rendre- compte sncciactaaffAt.dee ^iroonstanceset des^in^tessieiis qui m'y ont amené.

0n.m'a souvent rq)r«ché d'avoir un caractère exoeptâAmial. Voilà ce dont il m'est ioqtossible 4» eoiv^enir, puisque je «ne im^en aperçois pas et qu'ilmesonble fl^rentoutoeofaoseo dans le cercle logique de ma liberté légitime, et non-seoleiiient dans CdâUi de mes droits, mais ronoore dnas^cdui 'de mes devaira.

Ne connaissant personne à Paris, devant y rencontrer, seulement quidques camarades de collège^ je n'eus pas la t^itaMon •d'y £ûre une installation pl«s brillante que mes ressources ne me le permettaient. Seulement, dès les premiers jours, je com« ^pris que Thôtel rempli d'ëtiidiants«était un milieu trop bruyant pour la tristesse où j'étais encore plongé et que n'avaient -point adoucie les adieux de mon père. Je louai une maEnsarde dans le voisinage du Luxembourg et dans une maison tranquille. J'achetai à crédit un lit de ler, une table et deux chaises. Longtemps ma malle me servit de commode et de bibliothèque. Peu à peu, m'étant acquitté de mes premiers achats, je pus m'installer un peulnieux et mé trouver matériellement aussi bien que possible, selon mes goûts^ Ma mère m'avait donné ceux d'une propreté un peu recherchée pour ma condition et fort en dehors des habitudes de mes pareils. Mon père avait prédit que cela me conduirait à faire des dettes ou à ne me trouver bien nulle part. Il se trompait. Si l'homme habitué à un certain soin de sa personne a plus de peine à s'installer que celui qui se contente du premier local venu, il a aussi, à s'y confiner, une secrète jouissance qui le préserve de la vie tur^ bulente du dehors. C'est ce qui m'arriva. Quand je me vis dans des murailles revêtues d'un papier 'frais, et que je pus TOgartier ies arbres du Luxembourg à travers des vitres bien claires. Il me sembla que je pouvais passer ma vie dans celte mansarde, et j'y passai toutfle temps démon séjour à

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J'ornri^'ma ceikle à mon gré. Quelques fleurs sous le chAsak tle mft ifimdlpeiiidmëe au peadnnt du toit, mes Totiqves dais une boHe à'^onvrage de aa mère, un vieux ebâie qu'elle m'*» taitdonBëMfttitrefois pourenfttire un tapis de table et que, de crainte de l'iser, je relevais à la place où j'installais^mon tra» fail,«m-p»iVTe petit piano quemonpère consentit àm'en* ivyer, m eofaive^pieds qu'elle «fait tricetë ponr «noi, >¥oilà de quoi je me composai un luxe d'un mz et d'un charme iaestipmaldes.

HesandenBamis decoHége vin^nt me voir. Us me trouvi^ jsntdemDet'Obtigeant, mak assez morne, cachoUer, disaient-ils, parce que je neleur confiais pas les aventures que je.n!avals pas; en aomme^ plus bizarre que divertissant. J'eus un peu de tegret de leur avoir ouvert ma porte, et môme une véritable lerreuTy un jour qu'ayant fait un effort pour leur sembler moins •Ottussade et les mettre à Taise, je les vis poser leurs cigares ailiBnés sur le cMle de ma mère et ouvrir son piano pour y j<mer à tour de bras des contredanses. Je craignais de poser -k rdigion .filiale; j'étais inquiet, agité ; je feillis un instant passer pour un avare, parce que je refusai de prêter un livre qui lui avait 'appartenu. Un seul d'entre eux me devina : c'était -'Edmond Roque, qui devint mon ami de cœur.

Dès que nos bruyants compagnons furent partis : — Cette société ne te conviendra jamais, me dit-il. Tu n'es 4KIS enfant, mon pauvre Stéphen ; je ne sais même pas si tu es ^eune. .Peut-être le deviendras^tu en vieillissant. Quant à présent, il te .fout la solitude avec un ami ou deux. Choisis-les ilHen,:etiipprends un secret pour préserver ton repos de Toi^iifetéde6.autrea,.un secret dont je.me trouve parfaitement bien. U&Ue tour.d0.ma chambn^, .trouva le lourde la cloison qui 4<»maitiaur.letpaiier,.un.pan de beds, et me dit :

-^.DeiQain,ttu. fecas <venir un ouvrier, «iUi n^ids pas .esses 4dt»it)psiiir<faii» cettoibeeogBflitomtoe» IIn4rou,de.la gros*

seur d'un tuyau de plume sera pratiqué ici. Tu verras qui frappe ou sonne à ta porte, et tu feras le mort pour quiconque ne sera pas ton ami. Ce n*est pas plus malin que ça. Entendsmoi bien : tout Tavenir d'un homme dépend d'une circonstance ou d'une précaution de cette importance-là.

— Et tout le caractère d'un homme, lui répondi&-je, se révéla dans une pareille prévision. Eh bien, je ne saurais suivre ton conseil.

Edmond Roque était un esprit net et fehne. Il ne connaissait pas la susceptibilité et ne se piquait qu'à bon escient.

—J'entends, me dit-il ; tu sais que je ne suis pas égo&te, et je sais que tu es dévoué. Mais tu me reprochesM^e ne pa» étendre assez l'obligeance ; moi, je te reprocherai de l'exagë— rer. J'aurais peut-être été jaloux de toi, si je n'avais compris que tu l'emportais par l'intelligence et moi par le caractère» Tu travaillais pour l'amour de quelqu'un : ta mère! je le sais* Moi, je travaillais... tu vas dire pour moi-même? NonI pour l'amour de la science. Savoir pour savoir, c'est une assez belle jouissance, et qui n'a pas besoin de stimulant étranger ou accessoire. Nous voici livrés à nos propres forces; je sais ce que je veux^ et ce que tu veux, toi, tu ne le sais pas.

— II est vrai, quant à moi, mon cher Edmond. Mais ne me parle que de toi. Quel est le but que tu poursuis? La gloire ou la fortune?

— Ni l'une ni l'autre ! la science, te dis-je. J'en ai asse» appris jusqu'à ce jour pour être certain que je ne sais rien du tout. Eh bien, je veux savoir,, avant de mourir, tout ce qu'un homme peut apprendre. Nos camarades n'en demandent pas tant. Tous veulent savoir d'abord ce que c'est que le plaisir, puis quelques-uns pousseront l'ambition peut-être judqu'à vouloir pénétrer les savantes profondeurs de la chicane, ou s'assimiler les phrases creuses et ronflantes du baiv reau, ou encore se promener dans le vaste champ des conjeo^

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tures mëdicales. Je ne me contente pas de si peu, ni toi non plus, j'espère. Gomme toi, j*ai quelque fortune dans i*avenir; <XN&me toi, des parents qui ne m'imposent pas le choix d'un 4lat; comme toi, des goûts simples, des habitudes de frugalité rustique qui me permettent de vivre avec le peu qu'on me donne. Tous deux, nous comprenons la douceur de Tëtude; tous deux, nous pouvons être heureux par là. Je suis résolu à l'être, je le suis déjà. C'est à toi d'écarter les vulgaires obstacles qui te feront perdre la seule chose précieuse qui soit au monde, le temps l les heures de cette vie si cpurte qui ne sont malheureusement pas comptées doubles pour l'esprit studieux ft avide l C'est à toi surtout de chercher là ta force et ta con* eolation, car je te vois brisé intérieurement et incapable de trouver dans le désordre la stupide ressource des ivresses vulgaires. Allons, courage, ferme ta porte, perce ton mur^ endurcis ton cœur, non contre le besoin naturel que tout esprit juste éprouve d'assister son semblable, mais contre la condescendance banale qui dégénère vite en faiblesse et en duperie.

Edmond Roque raisonnait fort bien à son point de vue ; mais il ne voyait pas parfaitement clair dans mon âme. Comment l'eût-il foit? Je ne me voyais moi-môme qu'à travers un nuage. Il était Méridional, il avait grandi sous ce ciel dont la lumière accuse vivement et un peu sèchement tous les objets. Moi, j'étais du Berry, un pays où les brumes de l'automne sont profondes, où les vents soufQent avec violence, où la tempe* . rature, inconstante et capricieuse, rend l'homme très*incertain, moins grave en réalité qu'en apparent, vdontiers indolent et même fatigué de vivre, avant d'avoir vécu.

Vaincu par ses exhortations, je perlai ma cloison ; mais on ne change pas ses instincts ; mon moyen tourna contre moi. Tavais résolu de n'ouvrir qu'à ceux qui mériteraient une exoepiion. Il arriva que je n'en trouvai pas un seul qui n'eût droit an sacrifice de mon temps et de mon travail. Sans ce

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maudit point d'observation,. j'eusse tenu. bon peat^étre; mais, dès que jlavais eu le malheur de regarder, je me faisais im reproche.de rester sourd, et les plus importuns,. les plus àës^ iOBuvrës, les moins syiQpathiques étaient précisément ceux .que J'avais la patience de support^*, tant. j'avais .peur ide devenir égoïste et iosociabie depuis que je m'étais 4i8Siiré wi .moyen de l'être.

.Heureusement pour moi, Je^n'étais pas assez idefae dans le présent pour qu'on pût venir. me • demander iseaucoup. de services. Et puis je n'étais pas gai, je n'acceptais aucune partie de plaisir. Le deuil que je portais toncore à mon chapeau me permettait d'observer celui que jodevais toujours porter dans mon cœur. Mes camarades de edlége étaient tout entiers <à l'ivresse de la première tannée de ^jour à Paris. J'eus doie plus de calme que ma fatale douceur de tempérament ne d^ •vait m'en faire espérer, et je ipns suivre les conseils de Roque en m'adonnantà l'étude, siiion.avec ardeur, du moins avec assiduité.

n se s'agissait ipas pour moi de savoir si je peesisteraxB, «n dépit de mon chagrin, à être studieux et à^m^instruive sérieusement. Je ne pouvais pas ne pas aimer Fétude. Soit que j'en (eusse le goût inné, soit que la volonté d'obéir à ma mètem'ea eût donné l'habitude précoce, je ne savais plus être oisif, el mes longues et fréquentes rêveries étaient plutôt des méditations que des contemplations. De toutes les distractions aoi* quelles je ne tenais phe, la leotnre et la réflexion étaiestea»

LA FILLBDLfl If

4feocerpaiir iiHoi les plus naturelles et les plus acc^tables. Je travaillais donc machinalement, et, pour ainsi dire, d'instinct, comiBe.4n.mange sans grand appétit, eomme on marche sans but détonyoë, «omme on vit enfin sans songer À vivre.

Cfl^ndant .Edmond Roque, qui venait me &ire de rares anais de longues et sérieuses visites, exigeait que je misse de l'ordre dans mes études, et que, comme lui, je suivisse une mé thode pour arriver du détail à 4'ensemble. Cela m*eût été posiible si ma mère eût vécu, si elle eût pu me dire ou m*écrire ce qu'elle dénrait. Mais j'étais un pauvre ôtre de sentiment, et mon iatelligttice si vantée ne se trouvait en réalité que la 4fèfr-humble servante de mes affections. Les affections brisées, ie CQsnr était vide, et l'esprit s'en allait à la dérive par un calme plat, flottant comme une embarcation qui n'a rien perdu <de ses agrès, mais qui n'a ni passager à porter, ni pilote pour la conduire, et qui va où le flot voudra la laire échouer, la briser m Lui faire reprendre le courant.

Roque s'étonnait de cette situation morale. H n'y comprenait. absolument rien, et m'adressait de généreux et véhéments reproches.

^ Que fais-tu là? disait-il en examinant mes livres et mes

notes. Quinze jours de philosophie , puis tout à coup des poètes, de l'art, de la critique I Des langues mortes, c'est bon ; mais, au bout de la semaine, de la musique, des sciences naturelles, mêlées d'économie politique et de sc^jpturel Quel incroyable gâchis de facultés divines ! quelle d(f voulante perte de temps et de puissance !

— Ne me disais-tu pas, lui répondais-je avec une langueur an peu moqueuse au fond,, qu'il fallait apprendre, avant de mourir, tout ce qu'un homme peut savoir ?

— Mais tu as pris, s'écriait-il, le vrai moyen pour ne jamais rien savoir, c'est d'apprendre tout à la fois. Les connaissances 46 tiennent^ j'en conviens, mais c'est en se suivant comme les

anneaux d'une chaîne, et non en se mêlant comme un jeu de

cartes. — Et pourtant, avant toute partie livrée, on mêle les cartes ! •— Ainsi tu fais de la vie un jeu où le hasard sera toujours là pour se moquer de tes combinaisons, ou pour t*ëpargner la peine de rien combiner? Tiens, j'ai grand'peur qu'après avoir dépensé plus de temps et d'intelligence qu'il n'en faudrait pour devenir réellement instruit, tu ne finisses par être un poète ou un critique, c'est-à-dire quelqu'un qui chante sur tout, ou qui parle de tout parce qu'il ne connaît rien.

Je me défendais mal, si mal, que cet esprit ardent et rode s'impatientait contre moi et me quittait fâché. Il révélait pourtant, et, après chaque bourrasque , il semblait qu'il m'aimât davantage. Un jour, je lui dis en souriant :

— Tu me reproches de croire que l'affection est quelque chose de plus dans la vie de l'homme que sa raison et sa science, et pourtant ta conduite avec moi prouve que, toi aussi, tu es gouverné par ce qu'il te plaît d'appeler la faiblesse du cœur. Tu m'estimais sans m'aimer, au collège : c'était le temps où tu me croyais ton égal, parce que j'avais de la yo«^ lonté. A présent que tu me méprises un peu pour mon insoo« ciance, tu iû*aimes, conviens-en, puisque tu te donnes tant de peine pour me mettre dans le bon chemin?

•^ Oui, j'en conviens, s'écria-t-il avec une sorte de colère plaisante : j'ai de l'amitié pour toi depuis que je te sens Mble^ et je suis indigné d'aimer la faiblesse, moi qui la déteste.

Boque s'en allait consolé et raffermi dans sa résolution de me surpasser, quand il avait trouvé une plaisanterie à m'oppoposer. Mais, dans cette lutte livrée à mon âme, il n'ouh^iaii qu'une chose, c'était de la comprendre; de même que, iyM son ardente recherche de la vérité absolue, il oubliait d'(^hidîer le cœur humain. H ne l'a jamais connu : aussi a-t-il fsaf. Si ^9 à s'étonner et à s'indigner des coutradictions et de£ fip>

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btessesd'autnii, sans éprouver ni la souffrance de les partager, ni la douceur de les plaindre.

Au bout de deux ans, je connaissais et comprenais infiniméat plus de choses que mon ami, mais je n'en savais à fond Ht rigoureusement aucune, tandis qu'il était ferré, c'est-à-dire absolu et convaincu, sur plusieurs points. Il n'avait pas plus 910 moi pour but une spécialité déterminée. Il admettait avec ïïsoi que rien ne pressait, et que, la Providence nous ayant mis, comme on disait chez nous, du pain sur la planche (sa famille était fixée ep Berry), nous pouvions bien donner à nos con- ^Gienees la satisfaction de ne pas embrasser un état dans la soetété avant de nous sentir propres à le bien remplir. Nous nous permettions, lui de critiquer, moi de plaindre nos condisciples pressés par la nécessité, ou par une étroite ambition, de 16 fiôre médecins sans connaître la médecine, hommes de loi ttns connaître les lois. II les traitait de bourreaux du corps et de l'esprit ; je les considérais comme des victimes condamr* Bées à foire d'autres victimes. Tous deux nous aspirions, avant d'agir, à embrasser une certitude religieuse, philosophique, morale et sociale. On voit que notre ambition n'était pas mlUce. Chez Roque, elle était audacieuse et obstinée. Chez Èôi, elle était déjà mêlée d'un doute profond. Je craignais de découvrir que l'homme n'est pas capable d'afiirmer quelque chose, et je prenais mon parti d'accepter cette destinée pour les autres et pour moi-même. Roque ne voulait admettre rien de semblable ; 11 était résolu à devenir fou ou à se brûler la cervelle le jour où, après avoir péniblement gravi vers la lu-mière, il la trouverait enveloppée d'un nuage impénétrable. Ce iour-là, il devait ou maudire l'humanité, ou se maudire lui- Béme. Heureusement, ce jour ne devait jamais venir d'une manière définitive. Jamais l'homme intelligent ne se persuade qjtfil a monté assez haut pour tout voir ; ou, si l'orgueil lui donne le vertige, il croit voir ce qu'il ne voit réellement pas.

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La.saison des vacances arriva. Je ne désirais point paaser ces deoz mois chez mon père ; «mais je comptais aller le saluer pour lui témoigner ma déférence, et repartir. Il m'écrivit qne ce aerail du temps et de Targenl perdus. Je compris que la Miehonne (c'était le nom de sa gouvernante) m'interdisait Rapproche du foyer paternel. Cette situation n'était pas faite pour .me donner du courage.

-— Voilà, me dit Edmond Roque (le seul à qui je fisse confidence de mes chagrins domestiques], te résultat des entraînements du coeur. Tu dis que ton père est, malgré tout, bon et sensible : reconnais donc que c'est par l'abus de cette prétendue bonté et de cette sensibilité égoïste qu'il manque aux devoirs de la famille. Philosophe là-dessus, au lieu de t'en afVector. Pardonne, excuse, c'est fort bien ; mais {nréserve ton orenir d'une destinée semblable. Ne cultive pas en toi la pensée d'un amour idéal pour une créature mortelle; on se.felt, grâce à eette rêverie, un besoin d'intimité sublime qui n'abouUt qu'aux risibles déceptions de la vie réelle. Tu es poëte comme ta mère, mais tu es &ible comme ton père, ne l'oublie pas, el prmds garde de &ire comme Pétrarque, pour qui Laure lut une absbraetien, et qui finit par s'accimunoder, dit-on, de ta poésie de sa cuisinière.

Roque voulut m'emmener passer les vacancea dans sa &mille, n avait de trèe-hoos parents qd donnaient l'exempiede toutes les vertus domestiques dans une vie cahne et firoidement réglée. Ce miSieu m'eût été salutaire, je le sentais. Mais 1a^%mille Roque demeurait à quelques lieues seulement de non village, et il me sembla que mon séjour chez elle afficherait, pour mon pauvre père, la honte de mon exil. Je refusai, j'étais résigné à rester seul :à Paris et à rêver, dans ma mansarde bràlante, la fraîcheur des ombrages de ma vallée.

Roque eut pitié de ma tranquillité d'âme.

— C'est de l'apathie, me dit^. Je ne veux pas te laisser

tinsi, poir te retrouver, dans deux mois,.àrétat.de chrysalide. ITu vas aller passer ce temps de solitude dans le plus bel endroit du inonde. Tu y seras, poëte ou naturaliste jusqu'à mon retour ; cela vaudra mieux que de te momifier l'entendement*

Nous partîmes ensemble par la route de Nemours, Montargis et Bourges; c'était à peu près le chemin de notre. pays. Aun quart de lieue de son trajet, Roque voulut s'arr^er pour m'installer dans la retraite qu'il me ménageait.

^as âgé que moi de deux ans^ et sorti de collège avant moi, Âoque avait déjà fait Tapprentissage d'un certain art dansJe choix d'une solitude momentanée. H me conduisit dans une maisonnette isolée du village d'Avon, et perdue dans les taillis, à la lisière de la forêt de Fontainebleau.. Cette pauvre demeure était habitée. par un vieux couple honnête et propie, qui nous reçut à bras ouverts et ee chargea de moi pour une trèe- JBodique rétribution.

Jean et Marie Floche, tel était le nom de mes hôtes. Lonr rustique demeure se composait de deux étages conteaantxhaoon deux chambres. Un escalier extérieur, tout tapissé de lierre, montait aîu premier, qui me fut loué. Au rez^le^-chaufr 8ée, le ménage Jloche se eha^eait de préparer mes repas et de respecter mon.isolement.

Boque, résdu à censacrer deux Journées iiimon installation, commença per.me promener .dans les plus beaux sites de la 16- Bftt. D avait tracé lui-même un plan des principales locaUtés, tu moyen duquel, jepouvais parcourir de vastes espaces sans me perdre,; nuds. il voulut; jouir de mon ravissement en me fai* eant pénétrer avec lui dans la vallée de la Sole, dans les gorges de Francliart,.au carrefour du Grand-Yeneur et dans tous ces i)eaux lieux dont les «arbres séculaires étaient alors dans toute leor magnificence.

Cette journée fut la seule agréable que j'eusse passée.depuis mon malheur. Elle devait finir d'une manière fort triale.

Nous avions marche depuis le lever du soleil jusqu'à son déclin, sans prendre d'autre repos que le temps de faire un léger festin d'anachorète sur la bruyère en fleur. Roque avait commencé son cours de science universelle par la géologie, n n'était occupé qu'à fouiller à ses pieds, et, dans son ardeur, iloublia bientôt de jouir de l'ensemble des beautés de la nature* Sa vive intelligence n'avait cependant pas de portes complètement fermées ; mais il se privait volontairement des jouissances qui eussent pu détourner son attention du sujet actuel de ses , recherches. Il ramassait, brisait, creusait, et en même temps démontrait avec feu. Je sentais que cette tension prolongée de sa volonté eût fatigué ma pensée ; mais je me devais à lui tout entier ce jour-là, et, tout en l'écoutant, je voyais rapidement passer devant mes yeux des tableaux enchanteurs, des rayons splendides, des détails d'une indicible poésie II ne fallait pas songer à interrompre mon bouillant compagnon pour lui demander de partager mon ivresse.

— Je reviendrai, me disaîs-je.

Et, à chaque pas, je marquais un but, je méditais une halte délicieuse pour mes futures excursions.

L'air suave de la forêt et le bienfaisant exercice du corps me retrempaient sans que j'en eusse conscience. Dans ces • pittoresques décors d'arbres et de rochers, je ne retrouvais pas la physionomie uniforme et gravement mélancolique de mon pays ; mais la marche prolongée dans des régions solî-» taires me rendait, à mon insu, l'énergie physique et la douce langueur morale de mes jeunes années. Je redevenais moimême, la vie rentrait dans mon sein.

Au coucher du soleil, chargés d'échantillons de toutes sortes, nous reprîmes le chemin de notre gîte. Â un endroit sablonneux et découvert, deux blocs jetés le long du sentier, comme des autels druidiques, s'animèrent tout à coup d'une scène étrange, sauvage, presque effrayante.

LÀ FILLBULK 17

Une femme affreusement belle de pâleur, de haillons pittoresques, d'expression farouche et de souffrance, était debout, adossée contre un des rochers, morne, les yeux fixés

V à t^rre, puis tout à coup levés vers le ciel avec un air de reproche et de malédiction inexprimables. Alors, à intervalles

-égaux, un rugissement sourd s'échappait de sa poitrine. Elle cachait aussitôt son front livide dans ses mains, elle crispait •es doigts maigres dans les flots noirs de sa rude chevelure éparse sur ses épaules. La sueur et les larmes coulaient sur son visage. Au-dessus d'elle, sur le rocher, un jeune garçon de neuf à dix ans et d'un beau type accentué, qui apparte-

. nait évidemment, comme sa mère, à la race errante et mystérieuse qu'on appelle improprement les bohémiens, semblait

; attendre un signal, ou chercher de l'œil un gîte secourablé.

.'Un petit mulet décharné paissait à deux pas de là. Ce groupe

-était l'image de la faim, de la détresse ou du désespoir. Aux cris étouffés de la femme, nous avions doublé le pas. Je me hâtai de l'interroger; elle me fit signe qu'elle ne comprenait pas. We ne savait pas un mot de notre langue; mais, d'un geste de découragement presque dédaigneux, elle nous

rengageait à passer, notre chemin. Roque s'adressa à l'enfant.

V fi répondit en espagnol. Mais mon ami, qui avait étudié la philosophie universelle de la formation des langues, n'enteo- * dait d'autre, langue vivante que la sienne.

.. — Viens là, me cria-t-il ; toi qui as étudié au hasard tant

n de choses, ne saurais-tu pas l'espagnol, incidemment ?

e.',. C'était le mot dont il se servait pour railler les fragments

sans ordre de mes connaissances superficielles. Je me sentais

trop vivement ému pour partager son sang-froid. En toute

autre rencontre, j'eusse récusé ma compétence ; mais il n'y

. avait là ni modestie ni mauvaise honte que la pitié ne dût

. fedre taire. Je me hasardai à prononcer pour la première fois

une langue que je lisais assez couramment et dont j'avais es-

16 LA FILLBULB

«ayë de deviner reuphonie. Je me fis comprendre, et le jeune vagabond me répondit :

— * Nous sommes gitanes d'Jkndalousie. Mon père nous a quittes cet hiver pour aller chercher fortune à Paris, d*où ii .nous a &it écrire de venir le rejoindre. Nous nons sommes mis «n route, il y a trois mois ; mais voilà ma mère très-malade tout d'un coup et qui va mourir ici, parce qu'on ne yeiU.la recevoir nulle part.

Interrogé sur la cause de ce relus barbare, il sourit amèlement, baissa les yeux, et, les relevant sur moi, encouragé peut-être par la compassion qu'il lisait dans les miens :

— Regardez ma mère I me dit-il d'un air suppliant.

La malheureuse, dans une nouvelle étreinte de souffrance, «vait laissé tomber de ses épaules le lambeau de couverture dont nous l'avions vue drapée : elle était dans un état de grossesse avancé.

-* Il n'est pas nécessaire d'être, comme toi, passé maître bachelier de Salamanque, s'écria Edmond Roque en me rejoignant, pour voir que cette pauvre mendiante est en proie aux .premières douleurs de l'enfantemeAt. Âh çàl qu'allonsnous en faire ? car, de la laisser là aux prises avec les seules ressources de la nature, qui sont pourtant les meilleures, c'est demander à .la Providence de prendre une trop grande re^m ponsabilité.

— La Providence, c'est noul^ qui nous trouvons là, lui rë* pondis-je. Ilnous Êiut essayer de transporter cette femme à notre gite, et il faudra ;bien que la mère Floche s'exécute en bit d'hospitahté. ^

Nous étions en train de chercher .commenti nous pourrions improviser une sorte de brancard, .quand la bohémienne, à qui son fils fit comprendre notre bon vouloir, vainquit sa souffrance avec un courage. héroïque, et. nous dit par signes 4;pi'elle nous suivrait. JBlle. ne pouvait pes ou ne voulait pas

Ul fuledxb 19

parler. Kws n'entendîmes pas un mot sortir de sa bouchei sceJJée par la souffrance oa la fierté.

Un quart d'heure iq[>rès, nous étions à la maison Floche. Craignant de rencontrer là une répugnance semblable à «elle qui avait foit repousser ailleurs la pauvre vagabonde, BOUS cadiâmes sa situation à Tœil peu clairvoyant du vieux Floche, jujsqu'à ce que notre protégée eût franchi le seuil de la porte. Alors il nous sembla qu'elle avait des droits sacrés à l'assistance de ses hôtes, et, pendant que. je haranguais les vieux époux, Roque. partit.pour aller .en toute hâte chercher une sage-4emme au village.

Le père Floche ne parut pas trè^-satisfait d'abord de Taventure ; mais sa femme, qui avait l'autorité dans le ménage, mon Ira une charité toute chrétienne, et l'obligea de la seconder dans les soins vraiment maternels et touchants qu'elle ; se hâta de prodiguer à l'étrangère. Roque revint avec la I iage-femotô d'Avon, et, quand nous eûmes remis notre malade entre ses mains, nous montâmes dans nos cb«nbr«, •où noire mode&te souper, nous attendait depuis longtemps.

— Je ne pense pas que nous puissions porter aucun secours à la patiente, en cas d'accident, dit mon ami en atttH ftttanl le repas avec la fureur d'un appétit de vingt-deux ans, à moins que tu n'aies appris incidemment la médecine et la chirurgie ?

^.Heureusement que.non,.répondiB*je. Ta n'as donc pas

•Ate préoccuper de l'éventualité d'un imeurtre. Mange «i paix.

Si k matrone d!Avon n'a pas pris «es inscriptions, comme

^lant de jeunes, assassins nos condisdples, eUea-du moins poar

jiBe l'expéntecêk

20 LA PILLEULI

— Sais-tu qu'elle est très-belle, cette misërable crëatufe 1 disait Roque tout en dévorant. On voit bien en elle le spectre d'une de ces ravissantes gitanelles que Michel Cervantes ne dédaigna pas de chanter. C'est un pan ruiné de l'Alhambra. Â propos, toi qui apprends tout, sais-tu par hasard ce que c'est que cette race immonde qui porte encore au firont le sceau de je ne sais quelle grandeur déchue ?

— Ce sont, lui répondis-je, des Indiens pur sang qu'on» baptisés de tous les noms des pays traversés par eux dans leur longue et obscure migration à travers le monde, égyp^enSy bohèmes, zingari...

— Et cetera, reprit Roque en attaquant un autre plat. D en est d'eux comme de <^s fossiles que l'on trouve ^>ar9 sur tous les points du globe, et que le vulgaire foule aux pieds sans se douter que ce sont les ossements du moniè primitif.

Là-dessus, Roque entama une dissertation qui, accompagnée d'une mastication acharnée, dura près d'une heure, el qui aurait pu durer toute la nuit, si la mère Floche ne fût entrée, portant dans son tablier quelque chose qu'elle prëteni» dait nous &îre embrasser et bénir. C'était un petit avortôtî roulé dans un vieux tapis de pied d'où sortait une fiice viola«* cée, des yeux fermés, des traits informes.

-^ Fil ôtez celai s'écria Roque; c'est affreux à voir quand on mange.

— Un enfant qui vient de naître, c'est sacré, monsieur t

LA FILLBULB 2f

répondit la vieille en m'apportant la progéniture de la bohé* mienne.

L'emphase de la mère Floche fit sur moi, à mon corps dé* fendant, une certaine impression. Je lui laissai poser le petit être devant moi sur la table et le regardai curieusement. Je B'avai9 jamais accordé autant d'attention à un pareil objet, et, cpmme tous les hommes chez qui les entrailles paternelles i»*0Qtpas encore parlé, je ne ressentais pour cette première laanifestation de la vie humaine qu'un mélange de dégoût et

— C'était bi^ la peine d'assister cette gracieuse perle d'Andalousie 1 disait mon ami en riant. Elle nous a gratifiés d'un petit monstre!

— Ma foi, nuMisieur, vous n'y connaissez rien, reprit la mère Roche. Cette petite fille, quoique très-brune, est la plus jolie que j'aie jamais vue.-

— Joli, ça? s'écria^ Roque. Ainsi, mon pauvre Stéphen, nous 9VOD8 été wcore plus laids, nous autres!

«- Admirons l'instinct des femmes! pensais-je^ là où nous il voyons qu'une ébauche informe de l'œuvre divine, leur tj^lffédation mystérieuse saisit la révélation de l'avenir.

-«• Mm de quoi avezrvous revêtu cette pauvre créature? Aemandâ-jeit mon hôtesse.

-^Det» que j'ai trouvé de i^us propre dans l9S hai^ de Ift^émieone, répondit-elle. Mais la sage-femme est en train js.coiqmr des langes dans un de mes vieux draps, et mon hôtmne a été chercher une mauvaise couverture dont nous loi ferons des couches.

— En attendant, mettons ce marmot dans une enveloppe moins rude, pensai-je.

Et, ouvrant ma malle, j'y trouvai des mouchoirs de toile et on grand cache-nez en mérinos dont la mère Floche habilla Fenfent.

13 LA PILLBULB

Ma soMidttidfr parut très-puérife à Hoque, qui trouvait sage que l'enfant, destine à ne jamais connaître les douceurs dé la civilisation, s'habituât, dès le premier jour, à s*ébattre nu dans une sorte de paillasson.

On appela d'ew bas la mère Ffocbe.

— Âh ! mes bons messieurs, 8*écria-t>eIIe, je ne sais où donner de la tète. Et mon homme qui n'a pas encore soupe l Laissez-moi poser cette pauvre petite sur votre lit pour un moment ; je reviens la rechercher.

Elle sortit sur un second appel de son mari, qui paraissait s'impatienter, et nous restâmes chargés de la garde de Texh- Êint.

— EUe est bonne i mé dit Edmond en style d'écoJier (l'aoentwre est le mot sous-entendu de cette locution}. N auraivtu pa» appris, incidemment, l'art de nourrir les marmots?

L'enfimt criaîl^ aous imaginâmes <;!& lui donner de Teaa sucrée.

— Tiens, ça. boit! disait fteque émeR^eiilé.

L'en£aiat s'endormit sur OMSfenoux^ Roque reprit sa di8sep>« tatioD sur. ledélugev tomt ea fumank sob dgare.

€6|»iKiantv ao' bruit et mx mouvement qui se faisaient an resHle-chaussée avait succédé un silenee complet.

— Je croî». Dieu me pardonne, dis-jeà mon ami en l'înlerrompant, que tout le mondé, vaincu par la fatigue, s'est endormi en^as, et que nous aÉHons être obligés de bercer celte ssrte d'être toute la nuit.

— Voyons, voyons, donne-moi ça, répondît Roque en walant prendre l'enfant. Je vais le reporter à sa mère.

— Va voir ce qui se passe, lui dis-je, et envoie-moi la mère Pioche.

Roque descendit. Je restai seul avec l'enfant, sans trop m'apercevoir qu'il était sur mes genoux, le soutenant instinc-

LA FiBI^StJI^> n

tifsnenti, ei MBgeanl à ramour des mères, à la mienne par ctSDséquent.

Puisma réTçpieprfl un autre cours. Je demandai ce que flfëlkit que l'éntgm# de cette destinée humaine qui se pose si diverse à rentréede chacun de nous dans le monde, à cet in« CBoyabie jea du hasand qui préside à la vie, et que nous avons besoin d'attribuer, pauvres êtres que nous sommes, à des omibinaîsons inexplicables de la Providence, pour en justifier k riguemr ou la bizarrerie.

l^ut à coup la porte s'ouvrit et je vis apparaître le petit b^émien. Son teint olivâtre n'était guère susceptible de ré- ?Aér la pâleur de Témotion ou de la fatigue ; mais son œil fixe, sa bouche contractée, donnaient à ce visage d'enfant une «^vesâieBde* dt)u1eur«et de volonté au-dessus de son âge.

•^•Bendee-moi ma sootir, me dit-il laconiquement en espagnol. Ma mère est morte 1

Je gardai Tenfant dans mes bras, et je descendis à la bâte. Jetnmvai Roque constatant que la bohémienne» épuisée de fiiligue, de misèreet peat«-étre de^hagrin, venait de succombur à l'effort suprême de^ Tenfimlement;

QviBd le petit gttano, qui in*avak sui^, sv'Aii assm^ de la* Vérité^ dont apparemment il doutait encore, une crise de désespoir violent succéda à son apparente fermeté. D se jeta sur le cadavre en criant, puis il se mit à lui parler dans sa langue asiatique, sur un ton dolent, entrecoupé de sanglots qui, par^* fois, prenaiwt T intonation d*un cbanl ou d'une déclamation. P^idant pius d'une heure, il i\it impossible de le calmer, et nos exhortations semblaient lui inspirer une sorte de rage impuissante ou de haine sombre. Cette scène, à laquelle les autres assistants^ occupés de remplir les formalités prescrites en parmi cas, donnèrent forcément peu d'attention, me pénétra vivement. Je ne pouvais en détacher mes yeux. La face pâle de cette morte, encadrée de longs cheyeux noirs, représentait

d4 LÀ FiLLBOLA

à mon imaginatioD ma mère, dont je n'avais pu consoler Tagonie et contempler les traits flétris. Le désespoir de cet enfant était celui que j'aurais eu sans doute à son âge. Moi, je n'avais pu pleurer. Ses sanglots produisirent sur moi un effet magnétique; mes nerfs, ébranlés tantôt par la monotonie dé* chirante de ses gémissements, tantôt par ses brusques et bizarres exclamations dans une langue inconnue, se détendi* rent enfin, et je sentis des ruisseaux de larmes couler sur mes joues, en mAme temps qu'un élan sympathique me portait à ime commisération infinie pour cet être frappé d'une infortune semblable à la mienne.

A minuit, le décès légalem^t constaté, le maire et les témoins partis, la sage-femme fut payée et congédiée.

Qu'allaient devenir les enfimts? Mes hôtes étaient si fatigués, qu'ils remirent au lendemain à s'en occuper. La mère Flocl» amena une de ses trois brebis et on put &ire teter le nouveauné. Bien que l'ainé fût arrivé mourant de faim, il refusa de riea prendre et voulut passer la nuit auprès du matelas où gisait la morte. De plus en plus apitoyé sur son sort, j'envoyai dormir tout le monde et je restai seul avec lui, le cadavre, la petite fille couchée dans une corbeille, la brebis et son agneau.

Alors le gitano se calma. Il s'assit au pied du matdas et me regarda attentivement, mais sans vouloir échanger avec moi une seule parole. Il semblait qu'il observât quelque prescrîptioft de sa religion, qui lui défendait de parler dans la chambre mortuaire. Enfin il parut s'assoupir, et, voyant tout tranquillr autour de moi, je finis par m'endormîr moi-même sur ma chaise.

Le chant du coq qui vint sonner sa.M£BU« matinale auprès de la porte m'éveilla. Il feisait à peine jour. Je ne vis plus le petit garçon dans la chambre. Je pensai qu'il avait été voir son mulet, ou dormir dans l'étable. Je m'assurai que la petite fille reposait tranquillement. La brebis broutait à une brassée de

LA FILLBULB 35

fiMiiiles Tertes qu'on lui avait apportée dans la chambre par jiFécaation. La morte s'était iroidie sous là couverture. Sa main Ikide et maigre, extraordinairement petite et bien faite, sortait da linceul et pendait à terre. Elle était ornée d'un bracelet d'or trop lai^e qui retombait jusqu'à la naissance des doigts. Je le pris pour le donner à son fils. J'étais si accablé, que je le mis dans ma poche sans le regarder, et je me rendormis piefiqae aussitôt.

Ce ne fut qu'au grand jour que Ton vint me relayer. Le gitalùno n'était pas rentré. Le mulet avait disparu avec lui. Nous pensâmes qu'ils avaient été, l'un portant l'autre, chercher l'assistance de quelque vagabond de la tribu pour ensevelir la mèîe et emmener TeitÊmt; mais cette journée et les suivantes s'écou» ^èreat sans qu'on entendit parler du fugitif ni d'aucun de sa race.

Bans l'attente de quelque réclamation, le maire du village s'entendit avec la mère Fiodie et nous, pour assurer provisoirement l'enstence du pauvre être abandonné. Nou& fûmes ^ fort embarrassés quand il s'agit de fiBiire dresser son acte de naissance. I^oiis ne savions pas le nom de la mère, nous ignorions si l'enJËsoit pouvait réclamer une paternité quelcoi»» que. n Mut donc l'inscrire au registre de l'état civil comme né de parents inconnus. La mère Floche porta la petite fille au ^)tème et la prit pour filleule, avec moi pour parrain, dans cette pauvre petite église d' Avon, où un simple nom gravé sur ^ dalle, Monaldeschi^ rappelle un des plus sombres drames «ûoureux du xviie siècle.

Koque, bon et généreux, vida sa petite bourse sur le her- <^u de notre protégée, mais n'en continua pas moins à rire ^ Vavenlure. Il voulait qu'on donnât à la gitanilla qaelque nom expressif ou burlesque. La mère Floche, qui tenait au

ff) ^inscription porte ; Monuldexi.

16 LA FILLEVLB

sien, insistait pour qu'on, l'appelât Scolastiqu9. l^ Vf^^.4Wf^^ l'habitude de donner à tous les enfants trouvés de sa cojWDLune^ le même prénom, Frumence, quel que fl^t leur eevd. H, np/^ fallut soutenir plus d'un assaut pour baptiser à mpn gré, im filleule ; mais, quand on m*eut concédé cq droit, je m^ trouyaî fort embarrassé. Aucun nom ne me semblait assez caractère tiqué pour une destinée aussi étrange ; mais il était dans eella . de reniant d*en avoir un très-vulgaire. Je m'avisai de regarder le bracelet que j'avais retiré du poignet de la morte : c'était une grosse chaîne d'or fermée d'un cadenas sur lequel étaieiMi gravées d'imposantes armoiries, et d'une plaqua qui portail. ce seul mot : Morena.

Dans ma simplicité, je crus avoir fait une grande découvertie, et j'allai fièrement montrer à mon ami Roque le nom de la mère, et la généalogie de l'enfant écrite dans la langue hiéroglyphique du blason. Il éclata dire.

— Cela? s'écria-t-il. C'est un collier de chien volé à quelque grande dame espagnole, et ce nom, si doux en français, qui., t.a. le sais, signifie tout bonnemeat noire ou hrune^ c!est Ioboq^. d'une petite chienne qui aura peut-être coûté bien des pleurs â^ sa maîtresse. Les gitanes sont grands escamoteurs de cbien3 et de chevaux, surtout quand ces animaux de luxe sont ornée ri ohement. Que ta grande flâneuse d'imagination daigne donc rabattre de ses fumées : tu n'auras pas pour filleule une descendante de quelque Medina-Cœli, enlevée à son berceau par les sorcières errantes de l'Andalousie : ce n'est que la fille d'une diseuse de bonne aventure ou d'une danseuse de carrefour, dont le mari ou l'amant (si ce n'est elle-même) s'adonnait a« rapt des petits chiens et des chaînes d'or.

L'explication était péremptoire, au point que, renonçant d'emblée à mes idées romanesques, je répondis sans hésiter :

— Eh bien, que le nom de Morena lui soit léger 1 C'est un adjectif qui peut qualifier 'sans profeoiation une créature de

LA FILIKULB 37

ItèQ, et beaucoup de noms Inscrits aux céleste» archives da eafendrier n'ont pas une origine plus recherchée.

En ce moment, la mère Floche apporta ^ petite fflls, qn^eRe avait attifée de son mieux et qui, grâce à cette rapidité prodk gieuse avec laquelle la nature dégage son type de la premiëve ébauche, semblait d'heure en heure prendre figure humaine. La teinte violacée avait disparu ; les traits, encore vagues, étaient pourtant un peu raffermis, et h peau prenait xm ton bronzé très-caractéristique.

•— C'est une négresse, s'écria Roque,' une nmlâtresse, tout 9q moins. Eh bien, elle sera parfeitement nommée.

— Ne m'en parlez pas, dit la mère |!Toche un peu conster* a^; je doute qu'un être de cette coufeur-là pmsse devenir chréUen au baptême. Je m'imaginais que la mère et le garçon tétaient noircis au soleil de leur pays ; mais voilà qu'au grand jour la petite en tient aussi, et je crains bien que ce ne soit une race, de diables.

— Tranquillisez-vous, dit Roque, M. le curé va blanchir tout ça.

I9ous nous rendîmes donc à Ta mairie et à Féglise, où il m» bllut adjoindre au nom de Morena, que Te maire et le curé (^obstinaient à regarder comme un nom dé famille, le prénom u Anna. En fait de dragées, j'avais donné, le matin, à ma com* 9ère un vieux manteau que son époux avait brossé, la veiOe^ i*un air de convoitise. Les femmes die l'endroit, qui â'éntreteliaient beaucoup de l'aventure, se pressèrent autour de nous (our voir Tenfant mystérieux. Mais la mère Floche, qui avait )tonte de la petitesse de sa filleule, ramena avec soin sur elle le fichu de grosse mousseline qui lui servait de voile baptismal, et nous allâmes faire tous ensemble, c'est-À-dire à nous quatre, lo repas classique. Après quoi, Roque monta en diligence, me Commanda l'étude de la géologie, m'embrassa et partit pour ^joindre sa famille.

I 18 . LA FILLBULB

\ Nous nous étions opposés à ce que Ten&nt (di mis à l'hos-

[■ pice et inscrit aux en&nts trouvés. La mère Floche, ne voyant

'" venir personne pour réclamer sa filleule, ne s'inquiéta pourtant

pas. Elle était mervftUeusement bonne et aimante, cette pauvre vieille, et elle soignait tendrement Morena (qu'elle persis-» tait à appeler Anna)^ toujours nourrie avec succès par la brebis noire.

Je crois en vérité que, lors même que nous n'eussions pas contribué, Edmond et moi, aux premiers frais de cette humble éducation, elle les eût pris sur elle seule par charité. Elle trouvait l'enfant si grêle, qu'elle craignit d'abord de le voir succomber dans ses mains. Mais elle put bientôt se convaincre que cette apparence était trompeuse, que TenÊint était ainsi dans les proportions normales de sa race, et qu'il était même d'une santd beaucoup plus robuste, d'un appétit plus feicile à satisfaire et d'un développement plus précoce que tous ceux du même âgé qu'elle avait sous les yeux.

Cette aventure ne pouvait alors prendre une longue place dans mes pensées. Après la première émotion produite sur moi par le drame de la mort de la bohémienne, mon imagination, qui s'était allumée un instant, se refroidit tout à &it. Pendant deux ou trois jours, j'avais rêvé uns sorte d'adoption des deux orphelins que Dieu semblait avoir jetés dans mes bras. Mais la disparition ou plutôt la fuite du petit garçon, qui me paraissait avoir épié dans mes yeux la pitié dont sa soeur était l'objet, et s'être sauvé, sans rien dire, pour me coptn^ndre à m'en charger, la circonstance du bracelet, le nom même que, dans un moment d'humeur peut-être, j'avais donné à la petite fille, tout contribuait à me faire envisager . les choses sous leur véritable aspect. Les bohémiens sont une ? race dégradée par la misère et l'abandon. Leur type étrange, leur mystérieuse origine, prêtent sans doute à la poésie, et; à Tépoque où je £adsais cette rencontre, ils étaient à la mode en

LA FILLSVLB 29

Ittëratnre. Mais j'avais assez lu un peu de tout pour connaître k réalité des choses et pour voir, à cAté de ce charme pitto» resqne que Ton avait le caprice de leur prêter, le mépris trop fi>ndé qu'ils inspirent aux nations qui les connaissent et cpd 90ttffi«nt de leurs rapines, de leur malpropreté, de leurs ruses, de leur abjection en un mot.

L'enfimt devint donc bientôt pour moi un objet de curio* site physiologique, de pitié naturelle, et rien de plus. Quand je rentrais le soir de mes longues courses dans la forêt, je regardais sur la litière fraîche et parfumée de Tétable, le groupe de la brebis noire allaitant ses deux nourrissons, Fen- Êint et Tagneau. J*admirais la maternelle sollicitude de ma Tieille hôtesse et la débonnaireté du père Floche, qui détestait les marmots et à qui sa femme persuadait de bercer ceh»- Jk. Ces deux vieillards, rangés, probes et austères, me partûssaient alors bien plus dignes d'attention et d'intérêt que la problématique destinée de ma filleule.

Ha santé de paysan avait beaucoup souffert pour s'aceli-* mater à l'air de Paris* et à la réclusion où je m'étais plu à m'oublier moi-même. Dans cette belle forêt de Fontainebleau, qui a inspiré son poëte, l'auteur d'0&erman> comme les forêts vierges de l'Amérique ont inspiré Chateaubriand et Cooper, je me sentis bientôt renaître. Mon âme resta triste. Biais non oppressée, et j'éprouvai moins qu'à Parts le besoin

30 hA VILLBUIS

de m^absciter daaÉ les livres ^poiir échapper aux Péfleriens aflièrefl.

Je me laissai prendra, non phis «omme an déscrovré, mais COttime un entei, aux sédactions de la nature ; je sentais, si Je puis parler ainsi, mes yeux s'agrancBr et ma vue s'édatrcir pour embrasser le spectacle des dioses éternellement vraies dans Tordre de la beauté matérielle : las grands arbres, ces monuments <iui vivent «i progressent ; les fleurs sauvages, cette ornementation qu'on respire et qui renaît sous le pied qui la brise ; les ivresses bruyantes que répand le soleil sur les plantes et les animaux ; les langueurs muettes où la lune plonge délideusement la création, toujours éveillée, même dans son silence. J'avais encore dans l'esprit un peu de ce Tague contemplatif que ne secouent pas aisément ceux qui ont respiré en naissant l'air des vallées de l'Indre ; mais je m'initiais à l'appréciation d'une nature moins douce et plus belle. Je n'attendais plus, dans une promenade sans but, les influences du dehors; j'allais les chercher, les surprendra même dans ces sites qui résument ou rapprochent la grandeur et la grâce, l'immensité des horizons éblouissants, où la sauvagerie des retraites cachées.

Un matin, je vis voler sur les bruyères, ou dormir sur l'écorce des bouleaux, de si beaux insectes, que je me pris de goût pour l'entomologie.

•-• Encore une étude incidente^ pensaî-je en souriant; mais qu'importe, si elle me charme pendant une saison?

Je me procurai quelques livt^s que je feuâletais le soir pouf m'asâmiler l'esprit des dasaificatîona établies. Je vis ^e e^élait là, non une sdence £Mte, mais un diamp illimité d'oblerviÉions ouvert à l'activité de l'explorateur. Pour devemr eHonuiogiste, il fiiut consacrer sti vie à compter les fils d'ime déMelàe Aottante, àsaisisariile, merveilleuse, que le soleil *eu abdae 0eeouent8iirlftvé{|élatktt,Àlouleaiesheures<iiiji»ur

•t de Ja BiBi. L'appUeaiion de cette contiiiéte est titite, dans un petit nombre de cas, à TagricultuFe et à l'industrie ; «Mas, dès iii'en ^ iflMib à uoe «pëcialité dans la pratique scientifique, adieu l'élude sans bornes, adiea Tobservation des mystères iafins, adieu Tinterminable récolte des richesses qui pnlhhlent dftw Pair ^ la kimièrel

— fc ne serai pas oatomologiste, pensais- je, car )e ne peur* fais pas être autre chose ; et, comme je ne pevspas teut savoir, quoi f u*en dise mon asni Roque, je yeux au moins tout conw iprendre, sekm mes moyens.

J'étudiai donc les insectes selon ma méthode, qui consista i n'en point avoir, à saisir au vol tout ce que la fécondité des tkixjL faisait pleuvoir autour de moi, à connaître les lois de la vie, à sentir les prodigalités inépuisables de la beauté dans ^ehaqae être, dans chaque objet livré à mon examen, et je vécus ainsi un mois qui passa comme un jour.

Le désir de surprendre telle ou tële espèce sur certaine plante m'emporta aussi dans le domaine de la botaniifae* Mêmes aperçus, même entraînem^t et mêmes réserves; mais, dès lors, double jouissance. La plante et son parasite, beaux eu intéressants tous les deux, m'attirèrent dans les régions où certaines «spèces parquent leur existence. Dans ces courses notivées, toutes les splendeurs du cadre, tous les accidenta fittorescpies ou hffitructifs du chemin me saisissaient d'au» tant plus qu'ils étaient le superflu de ma conquête : c'était le vaae de la vie universelle qui d^ordait sur moi au fttojuent où, chercheur modesto, je ne lui 4fa demandais qu'une iQUtte.

Eeaï^Kài jours qui m'avez créé u&e source d'intarisësMo»

c«tep$nBatiohs aux ameirtumes de la vie morale, je ne saurais 4rQp vous ktappelef à ma naémoire et vous bénir 1

•^ {^^màmëre ! m'écrâis^^ ^dqueléis daas une esitb!ë lÉdn*daiae, % m œ imniat, te yew ao v^ir, oi nn^ïagM^ltes

ti LA FILtSULS

vivra el oda sed peut te consoler de ne ph» vivre à mes oMs.

le fis une rencontre qui me cw i tr a ria d'abord, mais à la» qorile je me laissai aller pea à pen, par ce sentiment de commisération morale qœ je ne pouvais vaincre. Sur phnenre points de la forêt, je me trouvai Cice à ftce avec un garçon mi peu plus âgé que moi, agréable de figure et mis avec plus de recherche que moi dans sa tenue de touriste. II me prit d'abord pour un de ces maraudeurs prdilématiqnes qu'on voit errer dans les régions écartées, et dont il est souvent difficile de s'expliquer l'oisiveté inquiète. Quand il vit que j'herborisais et chassais aux insectes, fl chercha à lier connaissance et s'y prit avec tant de courtoisie, que je me laissai imposa plusieurs fois Sia société.

Ce fut une société agréable par eDe-méme, mais à laqudle pourtant j'eusse préféré la solitude. Je n'aime pas la conversation ; je suis de ces esprits qui s'assombrissent en se résumant.

Hubert Clet était un fils de Êimille dérouté dans la vie, qui était censé chercher un état, et qui avait la ferme rés<rfii« tion de n'en trouver aucun digne de ses fitcultés. Né et élevé à Paris, fils d'un industriel aisé, déjà assez répandu dans le monde des artistes élégants, plus spirituel que capable et plus aimable qu'aimant, il cachait une immense vanité sous les dehors du savoir-vivre. L'estime qu'il se portait à lui-même ne se révélait donc pas par des afilrmations de mauvais goût, mais elle se trahissait par sa manière de raisonner.

D'abord, il me crut au même point de vue que lui. Il crut que je méprisais tous les moyens offerts par la société actuelle à l'emploi de ma capacité. Mais, quand il vit que, loin de là, je doutais assez de moi-même pour vouloir prendre le temps de m'instruire avant de m'utiliser, que je ne reniais pas lé devoir, mais que je m'y soumettais au contraire dans l'avenir,

LA FILLBULB 83

en vue de quelque affection luture dont je sentais le germe oouver en moi lentement, il fit conune Roque avait &ift à un antre point de vue : il rabattît de son estime pour mon Intel* >figence et goûta un certain plaisir à se regarder comme mon sapérieur.

Yoilà le résumé qu'il me contraignit à me faire à moi-même en le lui déclinant. J'en fus attristé. J'étais encore dans une situation d'esprit où j'aurais voulu oublier l'avenir, afin de m'habituer au souvrair du passé. Mais, devant ses théories insensées sur le mépris qu'il affichait pour ses semblables, je sentis ma conscience se révolter. En cela, bien qu'il me fit souffrir, il me donna une leçon utile, tout au rebours de sa conviction.

Ce qu'il y avait d'étrange dans son superbe détachement ées hommes et des choses, c'est que, tandis que je vivais en ermite, sevré par ma pauvreté, ma tristesse et ma timiditéi des jouissances de la jeunesse, du contact des arts, de la société des femmes et de toutes les élégances de la vie parisienne, il nageait en pleine eau dans ce milieu tant dédaigné. U avait dansé avec la Malibran, il allait chez Victor Hugo, il donnait à Balzac des sujets de roman, il était abonné au Ckmservatoire de musique. Sans doute, il se vantait un peu, car il allait jusqu'à prétendre que vingt éditeurs lui demandaient ses œuvres, et que, s'il n'avait pas de nom, c'est parce qu'il méprisait la gloire et voulait vivre en poëte, pour lui- ,môme.

PdT moments, je le pris pour un hâbleur et pour un fou. H y avait un peu de cela ; mais c'était le travers de sa première jeunesse, et il devait s'en corriger, n pensait, comme tant d'autres, que, s'il n'était pas grand homme, c'est qu'il ne le voulait pas.

Ce travers était déplorablement répandu alors. Je n'en savais rien, moi qui vivais seul ou avec des camarades irès-

34 LA irJLLEUIiB

mofle» de bkbiupb efc enoore à demi fiis4iqtte&. Habeii Qel m'étonna donc beaucoup au commencement. Un instant^ il«ine parnt nn phénomène si curieux à observer, que je failMs négliger pour lui le colëoptère. Je me demandais si, en eSèl, c'était là un homme de génie dont il fallait combattre la saîote pudeur qui rempèchaît de se manifester, ou un sot à qui j'eusse mieiiK &it de tonner le dos.

An bout de quelques causeries, je le connus assen bien, ponr un provincial et un i^prenti savant que j'étais. Je vis qu'il avait trop d'espiit pour n'être pas capable d'arriver au talesli aiaisqnece neserait jamais ungrand artiste littéraire, par eequ'O vivait trop daae l'amour de hiinnôme. Je vis qu'il était ptais naïf d'amour-propre et plus £aiible de cœur qu'il ne le pensait, et qu'il y avait même en lui d'excellentes qualités qu'il -eût roiigi d'avouer comme étant trop naturelles et trop prosaïques, mais qui devaient tôt ou tard l'emporter sur ses affectations d'ennui et de désespoir.

Un soir, il m'accompagna pour la première fois à mon gtte. Il demeurait, lui, dans une supwbe villa d'été appartenant à k sœur d'un de ses amis. Cet aim l'avait amené là, pour la saison de la chasse. Mais il méprisait la chasse comme tout le reste, et il prétendait chérir la solitude; voilà pourquoi il s'emparait de moi et ne me permettait plus d'être seul.

Il vit mon intérieur provisoire de la maison Floche, et le trouva plus original et plus poétique qu'il ne l'était réellement. L'histoire de la bohémienne et la vue de Morena, qui, en réalité, était devenue, au bout de six semaines, une fort jolie petite créature, lui inspirèrent l'idée...

^ (Ici, mm trouvùm une laeun$ dans U mmuserit de Sitphen Rivesanges, soit qu'il ne Vait jamais remplie j soit qu'un de ses cahiers ait été perdu ou hrûlè. Mais nous trouvons, pour ims renseigner sur la swite de «on histoire, diverses lettres H

hà. ritLBITLS

frogmmU qui cewélerim^ cette keune^èt (^ (mt Mmâettte M réunis à deae^ parkti^à ee$m i èm i ei m$ i)

LBTTBB DE MADAME DE fiAULB A MADAME MARANC^S

Mère chMe, dëpéchez-Tovs de revenir. Savez-vouB que e^eet long, six mortels joars sans veus yoirl Vous ne m'&ree pas habituée à cela, et me voilà déjà comme une âme en peine, ou plut^ «omme un corps sans âme. Vous me direz que j'ai un frère pour me tenir compagnie.' Sah 1 vous savez bien que c'est de voire compagnie que j'ai besoin, et que celle de M. iufien est une chose iantasque et passagère que je n'ai pas la prétention d'accaparer. Il chasse du matin au soir, ee cher enfimt, et, s'il est invisible tout le jour pour les gens sédentaires comme fious, du moins il rentre à la nuit, très-gai et très-aimable, quelque poudreux, crotté ou éreinté qu'il soit. Dormez en paix sur le compte de votre Benjamin, chère petite mère. U se porte à ravir, et je crois qu'il est aussi sage que vous le pouvez soiihaiter.

Votre grande fiHe, je devrais presque dire votre vieille en* fant, est moins raisonnable. Quand vous n'êtes pas là, elle s'ennuie de tout, elle ne sait que faire de sa vie. Que voulez-vous! il me semble que je ne suis rien par moi-même, que c'est par TOUS que je pense, que je raisonne et que j'existe.

Quand vous allez revenir, je vous i-aconterai toute une histoire*.. Mais, puisque vous n'arrivez qu'après-demain, pourqûd ne vous la cohterais-je pas tout de suite? C'est si bon de causer avec vous 1 il n'y a que cela de bon. D'ailleurs, vous serez au courant d'avance, et vous ferez vos bonnes petites réflexions en chemin ; car vous allez voir que j'attends votre décision, comme de coutume et pour toute chose.

Hier matin, l'ami de Jutien, ce joli petit M» Hubert Ciel, ^e

S6 LA riLLBULB

je 1M> tnmTe ni sot ni fou, puisque TOiis ne voiliez pas qpie je JQga trop sévèrement les enfiints que votre en&nt distingue, s'est avisé, à déjeuner, de me raconter une triste aventure qaà s'est passée, il y a six semaines, je crois, à trois lieues de nous, au village d'Âvon : Avon-Monaldeschi, comme vous dites.

Une pauvre égyptienne, dont on n'a pu savoir le nom^ est venue accoucher et mourir, dans l'espace d*une heure, chez de bonnes gens qui ont gardé l'eniant et qui en prennent soin. L'enfent, quoique un peu noir (ou plutôt jaune), est joli comme on amour. Le récit de M. Get m'a donné l'idée d'aller me promener jusque>là en voiture, avec lui pour guide et notre bon vieux chevalier pour chaperon, quoique, en vérité, il ne me semble pas qu'une femme de trente ans et un gargoa de vingt ans puissent jamais se croire en téte-à-téte. Mais vous voulez que votre fille soit comme devait être la femme de César, et vous avez raison. Je suis trop fière que vous vouliez être fière de moi, pour risquer jamais une éto'urderie.

Nous avons trouvé H. et madame Floche (c'est un andea jardinier et une ancienne laitière, qui ont bien cent trente ans à eux deux) occupés à laver et à babichonner la petite Morena avec autant de propreté, d'adresse et de tendresse que si c'eût été le fi'uit de leur antique union. Hélas 1 ces bonnes gens sont comme moi : ils n'ont pas eu d'en&nts ; mais ils ont vieilli ensemble, et moi, sans ma mère, je serais une triste veuve.

La petite fille est un bijou ; la brebis noire qui la nourrit est une bonne béte. Je suis restée là, une heure, à m'amuser, comme un enfant que je suis encore malgré les trois cheveux blancs que vous m'avez trouvés l'autre jour sur la tempe droite.

Et puis est arrivé le parrain et le protecteur de l'enSuit; car il faut que vous sachiez qu'il y a un bon être qui a promis de veOler sur elle et de la faire vivre aussi longtemps et aussi bien qu'il pourrait. C'est un tout jeune homme, de l'âge de notre Julien, qui jouit, le croiriez-vous, de douze cents Uvres de

LA riLLSOLS 87

rente, el qnî trouve moyen de £ûre la charité avec cela! St Jfofien, qui a douze mille francs de pension et qui n'en trouve pas assez pour ses menus plaisirs I Je lui ai foit la morale là* dessus en rentrant. Mais il m*a envoyée paître, conmie de coutome, et, comme de coutume aussi, il a fini par me dire que favais raison de ne pas feîre comme lui. Je reviens à mon histoire, qui ressemble un peu à celle des Sept châteaux du roi âê

Ce Jeune homme — il s'appelle Stéphen... je ne sais plus quoi «* ^t à se promener dans la forêt avec un autre pauvre étudiant conune lui, quand ils ont rencontré et amené la bohésiiemie chez les Floche, où ils avaient loué deux petites diambres. L'autre est parti, laissant pour l'orphelin tout ce qn'il avait d'argent et disant que ses parents payeraient son loyage à l'arrivée. M. Stéphen est resté pour passer les vacances dans la forêt; mais il a donné presque tout son linge et il s'est procuré cinquante francs, qu'il n'avait pas, pour assurer à l'enfant les bonnes grâces de ses hôtes et compléter sa petite layette.

La mère Floche m'a raconté tout cela, et elle a su après coup ^e ce jeune homme avait fait mettre sa montre au mont-depiété, à Paris, pour avoir cette petite sommé. Elle a voulu h ini rendre; il n'a jamais voulu y consentir.

Yoyez, chère mère, comme il y a des cosurs excellents, et parmi les gens les moins heureux! J'ai été vraiment attendrie en voyant arriver ce jeune savant, tout brûlé par le soleil, vêtu d'une blouse de roulier, marchant dans de gros souliers dont nos domestiques ne voudraient pas, et tout chargé de plantes, de cailloux et de boites d'insectes qu'il passe ses journées à recueillir, et une partie de ses nuits à étudier. D a été intimidé de nous voir là, au point de vouloir se sauver ; mais H. Glet, qui a fiiit connaissance avec lui dans ses promenades, me l'a présenté malgré lui. Le chevalier l'a interrogé sur ses rocher-

ches, et il est si modeste, qu'il s'est knagkië que nottvami était plus savant que luL C'était fort amusant de le TOirirépondre avec déférence à des gestions dont ^ chei heonae ne comprenait pas les réponses, et j'ai vu le ckevalier si 10mbarrassé, un moment, de continuer la GoaveraatioB, qu'à aHilli lui demander quelle différence il Élisait entre èes papâtonâ et les lépidoptères.

Moi qui n'en sais guère plus long que notre ami, je lÉtoltornai à interroger le jeune homme sur la bohéàMenne. Apparemment qu'il s'était apprivoisé avec nos figures, car ii me répondit sans se troubler et avec une élégance d'expreesiôns à laquelle je ne m'attendais pas de la part d'un écolier de cette apparence. J'ai su depuis, par M. Glet, que ce n'est pas une nature ordinaire; que, dès l'âge de seiae ans, il avait fini toutes ses études, après avoir eu les premiers prix sept ans de suite, n assure qu'il est aussi avancé dans son instruction et dan» sa raison qu'un homme fait et d'un caractère sérieux. Enfin, U l'avoue presque pour son égal : jugez combien il fiiut que ce jeune homme lui soit supérieur 1

J'ai eu bien envie, tant il' me paraissait gentil et intéressant, de l'inviter à venir nous voir ; mais je n'ai rien voulu âdre sans votre avis. Il ine semble que ce serait pour mon jeune frère une connaissance plus utile que ce bel esprit en herbe de Clet. Yous en déciderez, mère. Ce n'est pas là ce qui me fût voua écrire. C'est l'envie désordonnée qui s'est emparée de moi de prendre et d'élever la petite Morena. N'estH^e pas notre devoir, à nous autres qu! sommes riches, d'empôcher lei pauvres de se sacrifier les uns pour les autres? N'aurion^^neus pas honte de les voir se dévouer quand nous nous croiseriens les bras? J'ai failli mettre l'enfant et la br^is^ voire l'agneauf dans ma voiture; mais j'ai dit : « Ma mèrd arrive ]undi| e^ tendons et laissons-lui le plaisir d'erdonner. »

Adiçu, vous que j'aime* Ber^iMa doac ifite. Votre paime

rfW'

jietite Marquite hurle Ums les soirs en {tassant devant yotra cbambre, elle me doone envie d'en faire autant

ANCIEN JOVBNAL DE STJPHBN. — FRAGMENTS

Af 01, if Mptembre 1888.

de Saule! quel doux nom! et quelle douce créature 906 ceQe qui le porte ! Oii ai^je vu une figure, un portrait qui loi ressemble? Je ne m*en souviens pas, mais bien certainemt ce n*est pas la première fois que je vois ce type aimable tfpur...

-. Aujourdliui, entre dix et onze heures, j'ai vu Téclosidn f'épenor, an pied d'une vigne sauvage, le suis resté une heure ^attendre cpie seft ailes fussent développées. Elles étaient humides d'abord et semblaient lisses, incolores. A mesure qu'elles léchaient, je voyais apparaître le duvet si doux de son corps 0tk poussière si bien tamisée de ses ailes. Ses portions dé rose étaient jnste de la couleur de l'écume de la vendange, et 9is portions vertes de celle de Toiîve dans la saumure...

«.«Quand cette dame s'est retirée, j'ai gravi les rochers pour vinr le lever de Procyon. Il monte entre deux fragments de ro- ^«rs qui sont ici à Thorizon et qui ui font un repoussoir fornûdahie; H brilto perdu dans les profondeurs de l'étber que ce cadre &it reculer. Gela donne, à la vue même, le sentiment de l'infini. Je n'avais jamais vu les étoiles si belles que ce soir.

4a LA VILLEULB

10 WBfkitainn»

Elle est revenue, avec sa mère cette fois. J*aî été profondément ému. Cette mère, ô mon Dieul c'est la mienne; elle lai ressemble, non pas trait pour trait ; mais leurs âmes étaient semblables, puisque tant de signes extérieurs établissent dans mon souvenir une similitude qui me pénètre et me bouleverse. C'est la voix de ma mère ; c'est son regard si ferme dans la franchise, si doux dans la bonté ; c'est sa démarche, sa manière de s'babiller, presque aussi simple, en vérité, quoique cette dame soit riche. C'est son esprit surtout, son jugement droit, sa tendre indulgence, sa modestie, $a grâce. Elle a quarante-six ans, dit-on ; elle parait à peine plus âgée que ne Pétait ma chère défunte la dernière fois que je la vis. Comme les femmes de Paris se conservent longtemps ! Nous n'avons pas l'idée de cela dans nos campagnes. La belle Anicée de Saule dit tout haut qu'elle a trente ans. Je ne puis le croire. C'est, à peu de chose près, l'âge qu'avait ma mère, et il ne me sentie pas qu'elle soit plus âgée que moi d'un jour. Si l'on nous voyait ensemble dans mon pays, sans nous connaître, on croiraH que je suis le frère de l'une et le fils de l'autre...

Les chan^ignons pullulent dans la forêt; c'est, qnoi qu'on en dise, la plus saine nourriture qui se puisse trouver ; elle est presque aussi fortifiante que la chair des aninotaux et ofiHraît aux paysans une ressource véritable pendant la nioitié de l'année. Malheureusement, ils connaissent peu les espèces alimentaires, et, quand ils ne s'empoisonnent pas, ils ont une méfiance qui va jusqu'à s'abstenir entièrement. J'en ai vu qui vendent des édiantillons superbes pour la consommation, et qui, pour rien au monde, ne voudraient en manger

Tai trouvé ragario-améthyste en assez grande quantité ces

LA riLLSULl 4t

joursHsi. C'est le plus ëlégajit de ces cryptogames. Sa couleur filas est d'une nuance admirable, et il exhale un parfom d'iris et de violette.

(ki reprenait j dans Us cahiers, le rèeit èeriipar Stèpken, à une èpoqîie très-fostèrieure de sa foie.)

Bans les premiers jours, je ne fus pas aussi occupé de cette rencontre que bien d'autres l'eussent été à ma place. Il foisait encore un temps magnifique, et les charmes de la promenade m'empêchaient de songer avec regret que ma position ne devait pas me mettre en rapport avec des personnes si haut placées dans ce qu'on appelle le monde. J'allais plier bagage; d'ailleurs. Roque m'écrivait du Berry et me donnait rendezvous à Paris pour le 40 octobre.

n foUait songer à établir mon budget pour la suite de l'éducation de Horena. Je demandai un soir à la mère Floche si elle pourrait s'en charger pour vingt francs par mois. Je ne pou* vais fiiire ce léger sacrifice sans m'imposer de sérieuses priva» tkms; mais gagner vingt francs par mois ne me paraissait pas iiiq[)088ible, n'importe à quelle besogne, et ne devait pas jj^ndre beaucoup de temps sur mes études.

«« Monsieur, dit le père Floche d'un air grave, ou nous iDoDS nous brouiller ensemble, ou vous allez reprendre tout ce <|iie vous avez donné pour l'enfont. L'enfant est née sous une étoile, monsieur. Les dames qui sont venues ici l'ont prise en amitié et veulent s'^ charger. Ça faisait de la peine à ma foomijS de s'en séparer si vite ; mais, moi, je trouve que nous sommes trop vieux pour soigner un enfant si petit. Que nous soyons pris d'infirmités l'un otf l'autre, c'est lui qui en souffrira. La femme a donc entendu raison. On lui a fait, bon gré mai gré, un joli cadeau pour son bon cœur, et on emmène la

42 UA PILLBULB

petite au diâteau de Saule le jour où vous partirez, poiir^^aBia. On ne veut pas vous en priver jusque-^

— Quoi I tout cela sans me consulter, père Floche ? Je suis le parrain, moî, le seul parent, pour ainsi dire, puisque j*en ai accepté les devoirs, et, bien que ces dames me paraissent d*QZ«ceUentes âiues, j'ai voix au chapitre avant tont le monde. J'étais décidé à payer pour Tetifant le nécessaire et à veiller sur M, non pas seulement un an ou deux, mais toujours.

— Eh bien, monsieur, qui voué em^herà d'y veiOer? fist-œ que v<ous n'avez pas lu la lettre que M. C3et vous a apportée?

— Non, dit Glet, qui venait d'entrer, puisqu'elle est encore dans ma poche. J'allais aunlevant de Stéphen sur un chemin, pendant qull rentrait par l'autre. Tenez,'mon cher, lisez cette missive.

La lettre était de madame Ifàra&ge.

« Laissez-nous Haire notre devoir, monsieur ; vous n'en aurez pas moins le mérite d'avoir fait le vôtre, et au delà. Permetteznous, à ma fille et à moi, de nous charge de la pauvre Moreua. Nous relèverons avec amour et, je l'espère, avec sagesse. Pour cela, il est nécessaire de nous consulter et de nous entendre avec vous. Venez donc passer la journée chez nous demain, afin que nous ayons le temps d'en causer. Mon fils ira vous chercher pour vous montrer le chemin. Nous désirons que vous ne ToHbMieB pas.

» JvLis lLyii^«€ts, »

Elle s'appelait Julie, comme ma mènT, cette sainte feamae^l B y a une destinée I Cette dernière circonstance, plus encore 4116 ]a lettre et l'émotion que certaines ressemblances m'avaient eaitsée, me décidèrent à ii|pacre ma sauvagerie et à ne ienir prêt dès le lendeBiain matin à accepter l'invitation.

Le jeune Marange vint à dk faeirea, dans un tilbury pim*

LA FILLIUliB 48

puA^ tratné par uq cheval superbe. Ce jeune homme, beau, grand et fort, déjà barbu jusqu'aux oreilles, paraissait beaneoup plus àgë que. moi; mais je vis bientôt que c'était un véri* taUe eniant, et un enfuit gâte, qui pis est. 11 était bien éleyë H ce qu'on appelle bon garçon ; mais ses vanités éta'ent puériles. Il plaçait son bonheur et sa gloire dans ses habi's, dans ses équipages, dans ses armes de c<liasse, dans ses moustaches, que sais-je I jusque dans ses bottes. H fut heureux, pend&nt le trajet, de la pensée que j'étais ébloui de son élégance. Un potit accident qui nous arriva me haussa un peu dans son estime. Son beau cheval perdit un fer et se mit à boiter. Je m'en fl|)erçus le premier et le priai d'arrêter.

. — Pourquoi ? me* dit-il. Au prodiain village, nous trouverons un maréchal ferrant.

— Qui fera boiter l'animal bien davantage, parce qu'il n'aura pas de chaussures convenables pour son pied. Votre cheval est panard, monsieur, tout magnifique qu'il est, du reste. Il n'y a donc pas longtemps que vous l'avezt

— Ma foi, non : huit jours.

— Bt vous l'avez acheté sans voir que ses fers de devant Mfit plus épais sur un bord que sur l'autre, parce que son pied ne pose pas également par terre?

^Tous êtes sûr de ga?

^ Très-sûr ; venez vous en assurer vous-même.

Nous descendîmes, et, pendant qu'il constatait le fait d'un air de mauvaise humeur, je fis quelques trentaines de pas sur la tonte que nous avions parcourue, et je retrouvai le fer.

— ^ Mon -cher ami, vous êtes l'obligeance même, me dit mon Compagnon, et, ma foi, je vous avoue, ajouta-t-il naïvement, ^e je ne vous aurais pas cru si bon juge. JTai été enfoncé de mille francs sur ce cheval-là» Vous ne l'avez examiné qu'on instant avant de partir, vous avez vu sa tare qui m*avaii échappé, à moi, après trois heures d'examen et d'essai.

44 LA riLLBULS

— Ce n'est pas une tare. Ayez soin qall soit toajonrs ferré eoDYenablement, et fl tous fera autant de service qn'im autfe.

<^ Où diable avez-vons appris à vous connaître en chevaux t On me disait que vous étiez un savant en w, et je me suis toujours figuré les savants distraits, ignorant toujours les choses réelles, fort maladroits de lears mains et ayant la Yue

— Je ne suis pas savant, lui difrje, et j'ai été élevé à la campagne. Mon père est propriétaire; mon grand-père était fermier, fils d'un simple paysan. Tai le droit de savoir observer un peu les animaux.

Nous arrivâmes au château de Saule, «une belle et suave retraite entre la Seine et la forêt, et jetée à mi-côte dans les collines rocheuses qui dominent le fleuve et la'vallée. Du château, qui était une maison fi^che, vaste et plus commodément adaptée à la vie intime que nos vieux manoirs du Berry, on embrassait une vue à la fois riante et immense. Le jardin de»* cendait en pente vers la Seine. Le parc montait vers la forêt, et couronnait de ses derniers arbres la crête du monticule. De là ausâ, la vue était beOè, plus belle à mon gré. Elle plongeait sur ces bassins de rochers épars dans la verdure, et embra5« sait ces horizons boisés, imposants et mélancoliques, qui font ressembler la forêt de Fontainebleau à quelque solitude inculte du nouveau monde.

Je n'avais pas apporté de toilette à Avon. La meilleure raison pour ne pas me présenter en habit, c'est que je n'en avais pas. Pour le reste, ne comptant rendre visite qu'aux grands chêiéi et aux petits ruisseaux de la contrée, je m'étais muni des v^ tements les mieux appropriés au genre de vie que je devais mener. J'arrivais donc, chez des dames du monde, en blouse, en grosses guêtres, et, comme je me rappelle les moindres âr^ constances de cette première visite, en linge fort propre, mais assez grossier. J'avais encore mon trousseau du pays, des

LA FILLBQLB 45

cbflpûaesda phis beau chanvre, file dru par noB servantes; ma aiàre eBe-méme avait dû, plus d'une fois, charger les queaouiUes et mettre la main au rouet.

A ma place. Roque n'eût pas été pris au dépourvu. La seule puérilité de cet esprit si sérieux (puérilité bien pardonnable à lingtans) consistait à avoir tout de suite l'air d'un savant, ou tout au moins d'un homme grave. En conséquence, il était, dès le matin, partout et dans toutes les saisons de l'année, vêtu de noir, en habit, en souliers, et portait la cravate blanche. H a gardé ce costume toute sa vie, par goût d'abord, par habitude ensuite.

Malgré l'inconvenance de ma tenue, je me présentai sans au* can embarras : cette inconvenance étant involontaire, je m'en excusai tout de suite sans mauvaise honte. J'ai toujours été sauvage, réservé, je ne me suis jamais senti timide, n me semble qu'il y a, dans la timidité, autant de sottise et de vanité qae daqs l'entrecuidance.

D'ailleurs, je crois que l'homme le plus gauche du m<mde islùt vite trouvé à l'aise auprès de madame Ifarange et de sa filft. Ni avant de les voir, ni dans le cours de ma vie ensuite, je n'ai connu de femmes plus simples, plus franches, plus fa* cttea à juger à promit vue. Ce qui gène, en général, les gens ans usage ou sans expérience, c'est l'embarras de savoir k (pk ils ont affiûre, et la crainte de dire ou de foire quelque obose qui choque les inconnus qu'ils abordent. Avec Anicée et ttttère, à moins d'être inepte, il était impossible de ne pas se mire compte, d'emUée, de leurs caractères, de leurs goûts, ds leurs sentiments, de leurs .habitudes. Telles je les ai vues la premier jour, telles je devais les voir toute la vie : deux glaces sans défaut, deux miroirs de pureté qui, toujours placés en iiaice l'un dé l'aubre, se renvoyaient l'image de la perfection pour la refléter à l'infini dans leur transparente profondeur.

Quand j'entrai, elles étaient dans le parterre, occupées k

iê Là, imUBOLfl

giwtfer éètr rose& EHea sY pirenaienk fort adk'eitmnnl, et j» m^ffriS'à le» aider.. JfavalB si seuvenl pratiqué k gr^E^ d'i rière-saison à œil dormant^ qsCfi^es m'accoidèreÉt touta fiaiho» dès Le praoùep ceup d'œâ j«té anr mabefiogMi»

Rsan Of'^sl si agréable qun cetia maasère da fiiire connais-* aanee en preaant pan en cemmun à qixrique occupation chao»»pétrai ou dooBeestique* La jouniée se passia pour moi conuiae uit instant, grâoe à Faeâiôté el è la nmplieité d'habitudes da eos deux kmmeiBiy et à la bienreiilamce dëËcate qu'elles mirent à m'assoder à leurs déksseoMiits, Aussitôt après le d^un^r, Julien prit son fusil ; Hubert Clet prit un livre, et je restai seul a^ae les dame». Je^eshis pnter de Morena.

-^Pas encore, nous ayons le iamps! dirent^lles..

€!élait une manière tout affeetuease de me retenir, et 11 n» Mqueslionde rorpbeltne que le scôr, après dîner.

Je me l&issai &ire. Pourquoi n'aurais-^je pas accepté Tinti-»^ mité offerte avec tant de confiance? Je les suivis dans le pare» oil^:^Ies cueillirent des* ceps pour le dîner ; sous les treilles^ a£i elles mireel les> plu» beljles 0rap{>es de raisin dans des sace;;, à la cueillette des. poires, oà eUes trièrent les espèces qui de«» yaieiii être mangées à diffiéreotes époques ; dans le fruitier, oh eftes placèrent les ]^us beaui^ échantillons anr les rayons, après^ l€is avoir essuyés avee soi», un à un, pour les préserver de to mois&ssnrew Célmt aiwi que je passais autrelbis le temps dat ittes Yaeances., aidanl ma mèfo; dase tous oes soins que b fiMnma intelligente et laborieuse sait, rendre anssi poétiq^uea qu'utiles* En vérité, par meuients, j'oubliai mes années é^ douleur : je me crus aiq^ès. d'rile, aidé par une cbarmania sœur qui embetiîssait laon réve^ et ne le dérangepit pas. Par moments, je fiaiiUis apqpeler madame Marange maman et dire ojbtfje fum» eu parlttat delà BKttsOB»

Je vis smriver avec tristesse le moment de les quitter. Qui m'eèt dit, le matin, que je passerais, ua jour entier sans iisàr

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rer dem* retfMTec md^ ti cpi» le tronveiMi cent, m'eât bien ëtonaë; et voilà que je kouYaîB ce qui m'iurlmN teut naturel, comne » j*e«is8e passé ma vie e&lre cette mère et sa fille.

—Enfin, je pris mon chapeau de paille et demandai la per- OMssioB de parler de Morena. J'exposai que, sans doute, c'était Qi grand bonheui^ pour elle de trouver une {Nroteotion si brillait et ai gënëreuse, mats qu'il y aurait peutétre un grand malheur à la suite : eelw d'ôtre élevée dans des conditions trop afr<dQssus de sa vraie condition, et de retomber dans la mi-* aère avec^ désespoir, avec opprobre peut-âtre, après avoir eonna des doiieeiirB tro^ grande» et caressé des rêves trop^ Ittiasta.

— Voue parles avee beaucoup de raison el de prudence, r^ndk maé^m» Marange; et je ne saturais vous foire uBr cnme de ne pas nous connaître assez pour savoir que-, si nou» naos etogeons de cet enftnt aujourd'hui, e'est pom nei Faba»^ ddDiier el la négliger janmis. Prenez donc le ten^ d'avoir eoBfianoe en nous ; revenez !

«- Ah 1 madame, m'éeriai-jev ce n'est pas là ce qui m^nqnèta. Je vous connais toutes deux, à Fheure qu'il est. C'esfe dù^ que je crois en vous, que je suis ses de^ votre persé^Aérance^ dans la chanté ; mds je voî» eonmie o& est heureux auprès de vous et» comme oit doit souffi^ir de vous quitter; Une tdle existence rendra quiconque la goûtera si difficile sor tout le reste, qu'il vous deviendra impossible de la faire cSi^er sans briser une âme généreuse, ou sans aigrir un cœur égoïstow Que sera l'enfant de> la bohéii»enne? Un ange ou ub ^i&H^t 4993 les conditions^ <A vous, allez, la placer 1 Élevée par de pauvres gens, habituée aux privations , assujettie de boime heuj::e m tray^ûl, pourvu qu'elle soit protégée- contre le >ice et préservée de la misère qui y conduit, je voyais soa avenir tout simple et m^z clair» A jprésenJ^ je ne le vois plus

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que dans un nuage. C'est un nuage doré, il est "vrai,. mm fl n'en est pas moins impénétrable.

Pendant que je parlais, madame Marange regardait sa BUf comme pour lui dire : c Je m'attendais à cela. »

Quand j'eus parlé :

— Yoilà mot pour mot, dit-elle, les objections que j'ai faites à ma chère Anicée, lorsqu'elle m'a exprimé son. désir d'élever cette pauvre petite. Ces objections sont très-forl^s et subsistent encore dans mon esprit, en partie. Mais ma fifle dit à cela que nous serions coupables de donner à la {wévoyance plus qu'à l'entradnement ; et j'ai aussi oien de la peine à croire, je vous le confesse, que le premier mouvement du cœur, qui est toujours le meilleur, ne soit pas aussi le plus sage. Voyons, Horena ne sera peut-être ni un ange ni un démon, mais tout bonnement une fille insignifiante ; et, dans ce cas-là, rien n'est si facile que de lui faire une existence appropriée à ses &cultés et à ses goûts. Mais admettons votre hypothèse : si elle est un ange, nous l'aimerons assez pour satisfaire l'ambition d'un ange. Si elle est un démon, na9$ la plaindrons et lui pardonnerons, assez pour qu'elle soit m peu moins démon. Est-ce qu'on doit regarder, avant de ÊuH^ ce que Dieu prescrit, si on en sera récompensé en cette vie? Non sans doute. Je vois dans vos yeux que vous pensez comine nous ; seulement, vous craignez que le bien-être et la cul* ture de l'intelligence ne développent le mauvais germe qui peut se trouver dans cette petite créature. Là-dessus, Anicéo ne partage pas mes craintes ; elle dit que, si le ver est d^. <lans le fruit, un bon soleil ne lui fera pas tant de mal, eil nourrissant l'un et l'autre, que le froid qui gèle et tue le fruit avec le ver.

— Je vous avouerai que le ver me fidt grand'peur, re« pris-je.

Et je racontai de quelle manière le petit gitano, le frère de

LA PILLBULS 49

Morena, avait subitement et sournoisement abandonne sa «BOT auprès du cadavre de sa mère, après m*avoir attendri |èr te ^peetacle d'une douleur trompeuse.

Ce court récit fit une certaine impression sur madame Manage.

. — Ma fille, dit-elle, pensons-y. Je peux braver et supporter bien des chagrins ; mais ne pas te préserver de tous ceux qae je puis prévoir, je ne le dois pas, je ne le veux pas.

h m'attendais à voir mon avis prévaloir. Il n'en Ait rien. Madame de Saule était le reflet le plus pur de sa mère; mais éétait un reflet si spléndide, qu'il effaçait parfois, en d^it i*^3e-mème, le foyer où il allait puiser la lumière. Dans cette adoration mutuelle qui semblait fondre deux âmes en une seule, il était difficile, dans les circonstances ordinaires de la vie, de trouver une différence. Anicée en paraissait même comme annihilée volontairement aux yeux vulgaires ; et, dans le monde, j'ai vu plus tard qu'on lui reprochait cette natunâie et sainte vertu de l'amour filial, comme une faiblesse d'esprit qui l'empêchait d'exister, d'avoir une idée à elle, une volonté propre. C'était l'opinion d'Hubert Glet en particulier, comme je vais avoir bientôt à le dire.

On se trompait, et, dès le premier jour, je fus à même de ne point partager cette erreur. Anicée, qui était menée à 1 habitude entraînait parfois son guide. C'était l'affaire d'un

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instant, il €0t vrm; nam^ dans cet instant, rune Aisail; tant de chemin à Tantre f>ar Fardeor de soa sentiment et le courage de son esprit, qn^elles ne pooyaient revenir smr leurs; pas ni Tune ni l'autre.

— Ma chère mère, s'ëcria-i-elle, tous dites que vous ne Yonlez pas que je m*exp08e à des chagrins ; c'est impossible ; poor cela, il fondrait me rendre égoïste et eommencer par m*en donner l'exemple ; c'est ce que vous n'avez jamais pq et ne pourrez jamais foire. D'ailleurs, il n'y a pas de chagrins que je ne puisse supporter sans grand mérite, puisque je Yous ai pour me consoler et me dédommager de tout. Laissez donc dire ce grand philosophe, cet homme mûr et froid qui foit comme vous folies toujours, c'est-à-dire qu'il commence par se dépouiller, s'engager et se sacrifier, après quoi il donne aux autres des leçons de prévoyance et de méfiance. Demandez-lui donc s'il s'est occupé des mécomptes et des déceptions qui l'attendent peut-être, le jour où il s'est chargé de cet enfont. Voulez»¥OU8>donc avoir à l'estimer pbis qae moi ? J'en serai très*jalon«, je vous avertis. Bt vous, monsieur Stéphoi, vous êtes un orgnôlleux qui voulez gaitter tous les risques et toutes les pdnes pour vousT^seoL. Yous craignez que je ne gâte votre fiUeok ? vous supposez qn'eUs aura tant dlinteUigenoe, qm'elle sérac fbvcémeut comme vn diable dans notre bénitier? Eh bien, je vous dis, moî, cpie, si c'est une créature supérieiue, c'est un crime d'étoi^er Tiii" teUigence et une lâcheté de ne pas fai développer à tout pris ; car l'intelligence a des droits sacrés^ et, si on les méconnaît, c'est dlon qu'elle s'imite et devient ennemie des autres et d'elle-même.

Madame Marange était ébranlée, et, moi, j'étais vaincu.

— Tenez, dit la bonne mère, pour terminer, il n'y a pas de théories absolues devnnt l'avenir, et, de tout ce que bous prévoyons là, ai (pialqiie chose .arrive, ce sera d'une manière

il îsofpTémà, qœ toute notre sageeee d'aujourd'hoi ne nous servira de rien. II fout dure le bien au jour le jour, et laisser è. Dieu le soin <du lendemain. Tout œ que nous pouvons arranger, c'est une éducation appropriée aux iftcultés et au 4iaractèr« cpie nous verrons poindre et grandir chez notre orpheline. Si la nature J*a foite pour une vie d'hun^le travail, et qu'elle s'y porte sans réflexion avec de l'incapadté pour le reste, nous en ferons une bonne petite ouvrière ; si «Ue a de l'imagination et de l'ardeur, nous la ferons artiste ; À elle est sage et bien&isante, nous ea ferons une demoiselle. Hais nous avons besoin que le parrain surveille, juge et conseille. C'est son droit, et notre devoir, à nous, est de ne rien fiûre sans le consulter. Ainsi, monsieur Stéphen, vous voilà forcé de nous voir souvent et d'être un peu de notre famille pour toujours.

Je baisai avec effusion la main de madame Marange. Madame de Saule me tendit la sienne aussi. J'allais en foire .autant : je m'arrêtai tout à coup : il me sembla qu'elle était trop jeune pour cette preuve de familiarité dans le respect.

On voulut me faire reconduire. J'aimais beaucoup mieux ioarcber, et je l'affirmai si sincèrement, qu'on me laissa libre, Hubert Glet me conduisit jusqu'à la sortie du parc, afin de me montrer la traverse, et, quand il fut là, notre entretien l'em-iiena plus loin, presque jusqu'à mi-chemin d'Àvon.

— Allons, mon cher Stéf^fi, me dit-il aussitôt qa» nous Ames sortis de la maison, voilà votre filleule adoptée, et vous aussi, le parrain, adopté avec rathousiasmeil

Gomme il y avait un dépit marqué dans son accent, je m*arrêtai, étonné et attendant qu'il s'expliquât mieux. Il s'en aper- Wj se prit à rire et passa outre; je le suivis.

<- Je vous fais mon compliment, r^rit4L, quelques pas plus loin, d'un ton plus naturel, du succès que vous avez auprès de ces dames. Tout le monde n'flsfc pas si heureux 1 c'est ce qui

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prouve qu'avec les femmes, quand il s'agit de plaire, il suffit de le vouloir.

— Je comprends fort bien, lui rëpondis-Je en riant, que vous ne l'avez pas voulu, puisque vous désirez que je le comprenne; mais permettez-moi de ne pas le croire. Vous avez dû désirer dé vous rendre agréable, et je pense (en tout bien, tout honneur, car je ne me permets jamais de plaisanter mal à propos] que vous avez dû réussir autant que vous le méritez.

— Oh I oh! l'homme sérieux! reprit-il, des compliments un peu moqueurs pour moi et de la diplomatie à propos de madame de Saule? Déjà? Gomme vous y allez, mon provincial! Vous devriez être plus confiant avec celui qui vous a valu cette belle connaissance.

— Je ne la cherchais pas.

— Ce qui veut dire que vous ne voulez me savoir aucun gr( d'avoir fait ici votre éloge et de vous avoir porté aux nues?

^ Si fait ; si vos éloges sont sincères, quelque exagérés qu'ils puissent être, j'en suis reconnaissant, ainsi que de Thonnêur que vous m'avez procuré en me faisant connaître des pe^ sonnes qui me paraissent dignes de tous les respects.

<— Allons, Stéphen, s'écria-t-il avec un peu d'humeur, ne lé prenez pas sur ce ton. Vous me faites l'effet dans ce moment- Ci, vous qui avez pourtant de l'esprit, d'un maître d'école de village qui a dîné chez la châtelaine de l'endroit, et qui a été si ébloiai de cette faveur, qu'iTn'a même pas voulu regarder st elle était laide ou belle.

:-« Je n'ai pas été tant de mon village : j'ai fort bien vu que madame de Saule est belle comme un ange.

<— Âh I j'en étais sûr 1 Vous aimez ces têtes-là ? C'est fiide^ c'est calme, c'est ennuyeux comme un ciel sans nuage.

— Permettez-moi d'avoir mon goût. Peu vous importe, ]• présume.

«- Sans doute. Mais cela ne sera peut-être pas aussi indiffé-

rent à madame de Saule. H faudra que je lui dise votre admiratioii.

— De quoi vous mèle^vous, je vous prie?

— J'ai envie de m'amuser à lui âtire la cour pour vous. Ql ne distraira.

-» Je vous engage beaucoup, si vous ne voulez pas être inconvenant dans vos façons de vous divertir, de ne pas me prendre pour le sujet de vos plaisanteries.

•-- Bien, bien I Vous vous fâchez, parce que vous vous sentez le courage de faire la cour pour votre compte. Bravo I mon savant. Vous ayez plus de courage et d'aplomb que je ne me le serais imaginé avant de vous voir ici. Comme vous vous tenez sur vos deux pieds! Allons, pardonnez mes sottes raille» . ries, et habituez-vous, puisque vous voilà lancé dans le monde, à ne pas prendre au sérieux ces sortes de choses. Bien d'autres que moi vous feront compliment de vos bonnes fortunes ; n'aUez pas vous imaginer, chaque fois, que c'est par dépit ou par convoitise. Pour moi, il n'en est rien. Madame de Saule est une belle personne et une excellente femme, mais si vulgaire d'ettj^rit, si froide d'imagination et si dominée par sa mère, qu'elle ea est abêtie, et ce n'est pas moi qui voudrais engager la lutte contre tant de vertu, de prosaïsme et de surveillance mater^ BeDe. D'ailleurs, quelle femme mérite d'être aimée assez pour qa'on la dispute, ou seulement pour qu'on l'envie à un camarade? Elle existe peut-être, mais je confesse ne l'avoir jamais ienc(Uktrée.

Jk me parla longtemps eneore sur ce ton, et j'avoue que sa btoité me déplut tant ce jour-là, que je faillis, à plusieurs reprises, le lui faire sentir durement. Plus il s'efforçait de dénigrer madame de Saule, plus je lisais clairement dans sa pensée QQ*il en était vivement épris, et que, n'ayant pas été encouragé» tt n'avait pas même trouvé moyen de le lui dire ; il était blessé ^e me voir mieux accueilli au bout d'une journée que lui au

bout de deux mois, et il se mordait les doigts de xn'avoir introduit dans la maison. J'ai su, depuis, qu'il avait imaginé de raconter l'histoire de Morena et la mienne, pour se ménager un téte-à-téte avec madame de Saule, en l'accompagnant chez les Floche en l'absence de sa mère. Mais ce projet avait ëchonë. Ifadame de Saule s'était Mi escorter d'un vieux ami de sa fiimille.

Si je me contins, ce iiit par la crainte d'être aussi fat que lui en m'imagînant que madame de Saule avait besoin de moi pour embrasser la cause de ses charmes et de ses mérites. Je pris le parti de ne plus écouter ce qu'il me disait ; il s'en ape^ eut et me souhaita le bonsoir, en assurant que j'étais amoureux fou et que j'étais capable de ne pas retrouver mon chemin.

Je le retrouvai fort bien. J'ignore si j'étais amoureux. Je n'en avais pas conscience, car j'eusse pu jurer que je ne l'étais pas. Je me sentais presque heureux ce soir-là. J'avais plus de confiance dans la vie, je marchais avec plus de plaisir, la nuit me paraissait plus belle; je ne me sentais plus seul et abandonné sur la terre : et pourtant je n'espérais rien, je n'eusM rien osé désirer. Hubert Clet avait gâlé la première heure de ma course, en s'efTorçant de donner une forme réelle à mes vagues et chastes aspirations ; mais, à mesure que je m'avançais seul dans la forêt, cette influence désagréable se dissipait^ et je me retrouvais seul avec les bons souvenirs de ma journée.

La lune était splendide, le profond et majestueux silence des premières nuits d'automne n'était interrompu, par moments, que par la course effarée et soudaine des cerfs et des bichol dont je troublais la retraite.

C'était l'époque de l'année où les gardes de la forêt et leS paysans de la lisière croient entendre passer la chasse fantastj^ que du grand veneur. J'aurais bien souhaité quelque brillante vision de ce genre ; mais elles ne sont accordées qu'à ceux qui ont le bonheur d'y croire*

E Hait prèsde minuit quand j'arrivM à la maâion Floche. Je revenais souvent aussi tard. Je sortais même queiqudbis an nilieu de la miit pour étudier la gëogpraphie eëleste, et je renliais, aux approches du jour, sans réveiller oion hôte. J'avais ia cJef de. ma chambnB, et TescBlier était extérieur.

Je fus surpris en approchant de la maison, de voir de la kH anàre au raz-de-chaussée, comme ai, par excq>tion, on se fût iBcgiiété de mou absenœ. Je doublai le pas, et remarquai une CBohre noire, qui semblait se détacher de la fenêtre, glisser le kM^ du mur et s'enfoncer dans le buisson. C'était évidemment quel^'un qui épiait, du dehors, ce qui se passait à Tintérieur. lase m'amusai pas à crier : Qui va là? comme font les gens qu <mt peur et qui craignent de mettre la main sur le larron. faQai droit à la maison en sifflant, comme si je n'eusse rien leauo'qué, et, quand je fus arrivé à l'endroit du buisson où le àntôme avait disparu, j'y entrai brusquement. Aussitôt un bruit de pas et de branches brisées m'apprit que le voleur ou le corieux fuyait en me sentant si près de lui. Je le suivis ; mais il smt de l'avance sur moi et m'échappa. Un instant je le vis traverser le chemin k vingt pas de moi. C'était un homme ; voilà tout ce que je pus distinguer. Je courus en vain ; ramené à mon g;ite par crainte de quelque danger plus voisin pour mes Ilotes, j'abandonnai ma poursuite inutile, et retournai vers eux par un autre chemin.

J'y étais à peiné engagé, que je vis accourir à ma rencontce «se autre ombre plus petite et plus grêle, que je distinguais ttsez pour voir que c'était un enluit. Sans doute, il croyait îejoindre par là l'autre fugitif sans me rencontrer; mais, dès fa'il m'aperçut, il coupa droit dans le fourré, où je ne perdis {as mon temps à le chercher.

] Une bande de malfaiteurs menaçait peut-être la maison. Le ) Bûeux était d'aller avertir nos hôtes et de défendre la place tvec le vieux Floche, qui possédait un bon fusil de munition

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(il avait été de la garde nationale de Fontainebleau), et qui, avec mon aide, pouvait £aiire bonne contenance.

La lumière éclairait encore la croisée de leur chambre, et, an moment d*entrer, je crus entendre de sourds gémissements. Je poussai vivement la porte. La mère Floche était levée e( fit un cri d'effroi.

Bientôt rassurée, elle me rassura moi-méoie en me disant que son mari souffrait de ses rhumatismes, et que rien de fâcheux d'ailleurs ne leur était arrivé. J'approchai du lit du père Floche. Il était en proie à de vives doulem*s, et je crois que, si on nous avait attaqués, il eût été hors d'état de se défendre, n avait un rhumatisme articulaire des plus aigus. Horena dormait tranquillement dans sa corbeille posée sur itn coffire, au pied du lit de la vieille femme.

Je n'avais rien à indiquer qui pût soulager le malade; si femme, habituée à le soigner, s'en acquittait fort bien. Je fis une ronde attentive et minutieuse autour de la maison, et, ne voyant plus rien qui pût donner des craintes, je rentrai pour aider la bonne Floche à veiller son mari. Je lui demandai alors si elle avait vu ou entendu quelqu'un rôder sous sa fenétrer Elle ne s'était aperçue dé rien ; mais elle me raconta que, vecs le coucher du soleil, un homme de fort mauvaise mine était entré chez elle pour allumer sa pipe, sans trop demander la permission. Il n'avait pourtant montré aucune hostilité, et m£me, éii voyant le père Floche se traîner à son lit, il s'était approché de Morena, que la mère Floche tenait dans ses bras', il l'avait beaucoup regardée, offrant de la bercer pendant qu'elle-même aiderait son mari à se coucher; il avait &it cette offre d'un ton fort doux.

— Hais il avait une si vilaine figure et un regard si firnx, ajouta la vieille, que je n'ai pas osé lui confier l'enfant et qof je l'ai engagé même à ne pas nous déranger plus longtempé* Alors il s'est mis à rire, en disant :

LA FILLSULl 57

» —Est-ce que vmis croyez que je veux vous la voler, votre petite mie? EUe n'est pas déjà si beUe 1

» - Ma foi, elle n'est pas, lui ai-je dit de même, bien blanche li bien grasse ; mais vous n'avez rien à lui reprocher de ce

— C'était donc un bohémien? demandai-je à mon hôt^^sse.

— Je ne saurais pas trop vous dire, répondit-elle. C'était un homme très-brûlé du soleil; mais, malgré que ces gens-là se marient toujours entre eux, il y a bien du sang mêlé dans tonr race. J'en ai vu qui étaient noirs comme des nègres et tfautres qui étaient presque blancs. Je jurerais que notre Ama est la fille d'un chrétien d'Espagne, car elle n'a pas les grosses lèvres et les cheveux crépus, et, quant à sa peau, il y «^.iHen des gens du midi de la France qui ne l'ont pas plus bbmdie.

— C'est vrai ; mais continuez votre récit. J'ai dans l'idée qjie ce visiteur brun et laid était de la tribu, qu'il savait trèfr^ bien l'histoire de la naissance de Morena et qu'il venait pour ia réclamer ou pour l'enlever.

* n ne l'a pas réclamée du tout. Je n'avais pas grande ear ^ de faire la conversation avec lui, et je n'ai voulu ni le <{ttestionner ni l'écouter. Il s'en est allé en ricanant et en disant :

> -*- Si votre mari est longtemps malade comme çà, voilà ^ petit enfant qui ne sera guère soigné ou qui vous gênera waucoup. Tous- serez forcée de le mettre on nourrice... ^ » — C'est bien, lui ai-je dit.

» Et il est parti sans rien demander.

— Tout cela et ce que j'ai vu tout à l'heure me conQrment ^8 mon idée, mère Floche : Thomme qui regardait chez vous * travers la vitre était probablement le même que vous avez ^ et congédié ; et, quant à l'enfant, qui ne s'est pas pré* ^té chez vous, mais qui s'est caché à mon approche, je ju- '«rais que c'est le frère de Morena. ,

SS KA FILLCOILB

«-* ikrs Yous penMz, dit«elle, cpills ont lldée de me vder ma pauvre petite pour en faire me saltimbanque ? Ce seraH bien la pane de Taroir &it baptiser et d'en avoir eu un si grand «oîn 1 Alors, monsieur, il fàVLi nous réjouir de ce qn ces dames charitables veulent s'en charger, et il £siut la leur donner le plus tôt possible; car, une fois que vous serez parti, avec mon mari malade comme ça, comment pourrai-je la défendre, cette pauvre créature innocente?

J'étais complètement de Tavis de la bonne femme, et les cn^ constances de cette soirée levaient tous mes scrupules. Je pa» sai la nuit à veiller autour de la maison. Dès le jour, je courts à Avon, d'où je ramenai,jprtmô^ une femme que la mère Floche consentait à prendre pour l'aider à soigner son mari ; secun^ une petite charrette attelée d'un âne robuste et couverte eji toile. Je pris les rênes, après avoir caché la brebis noire aa fond de ce modeste véhicule, à côté de Morena bien couchée dans sa corbeille.

Je fis ces dispositions avec beaucoup de mystère; je pouvais compter sur la prudente discrétion de mes hôtes, et je fis plusieurs détours dans la forêt, m'assurant bien partout et avec soin que je n'étais ni observé ni suivi. On eût dît qne ren£wt comprenait mes desseins; car elle ne trahit pas une fléule fois mal à propos sa présence par un vagissement.

J'entrai par la porte du parc qui touchait à la forêt. J'y rea* contrai madame de Saule, qui m'aida à m'introduire avec mcp précieux bagage dans la maison, sans être vu de ses domestiques, dont elle n'était pas parfaitement sûre.

C'est ainsi que j'arrivai pour la seconde fois dans cet éden q«e j'avais quitté la veille avec peu d'espoir d'y revenir auâfli fîte que je le souhaitaia.

riusuLK M

VU

h ha accueilli avec une joie sincôre. Madame de Saule me nnerciait avec effusion. 11 semUait qu'elle crût me devoir dé h reconnaissance. Elle reçut Uen&nt comme un dép^t sacré qne je lui confiais, afknira sa propreté, sa gentillesse, et 8*ë- Ittonit au sourire de cette petite physionomie. C'était le premier sourire de Horeaa. 0b eût dit qo^elle était frappée de la beauté de son nouvel asile et de la tendresse de sa mèreadop- ^ Étrange destinée que la sienne, étrange destinée que la 4trel

Gomme je n'avais annoncé l'exécution de mes promeseas 9» pour la fin de la semaine suivante, on n'avait encore rien PK^pasé pour l'installation de k'enluit. On n'avait pas même t^cidé ai oHe serait noorrie dans la maison on dans les envîitDS. Le premier soin de madame de Saule fot de me prier de h porter dans sa chambre, oè no» devions trouver madame Ihrange.

Là, je racontai en détail les petits^évàieraents de hi veîSo, et lûus eûmes à nous consulter. Si Morena avait réellement une ^^le qui vint à la rédamer, nous ne pouvions la lui refuser, laquelle sendi la preuve qae cette fiimille fût celle de la ^bémiennev puis(pie nons ne savions pas même le nom de cette dermère?

Nous devions donc être tpès*ci i tOT »p e e te avant d'accorder ^^^■'fittiee à ceux qé se présentenrâit, et défendre l'en&nt

IM> LA FILLBUIB

contre des tentatives d'^èvement. Par consëqoeni, la pre* mière éducation noos forçait à des précautions partioriières. De ce moment, la question liit tranchée. Morena devait être et serait élevée dans la maison de madame de Saule. Tons les hasards poussaient Morena dans les bras de cet ange.

Une des femmes les plus déyouées à son service lut chargée de veiller à toute heure sur Tenfimt. On lui attribua me chambre aérée et conmiode dans le corps de logis qa'halntaient la mère et la fiHe. La brebis, dont le lait paraissait si merveilleusement approprié à son tempérament, puisqu'elle n'avait jamais été et ne iiit jamais malade pendant TallaiteiBeDt, lui fut conservée pour nourrice.

Pendant qu*on vaquait à ces soins, j'eus le loisir et l'ooeasion d'apprécier tout à fiiit les instincts et l'âme matanieDe d'Anicée. La Providence se trompe donc quelquefois, pu»qu'elle n'avait pas béni les entrailles d'une telle femme.

Pourquoi ne ferai-je pas ici le portrait d'Anicée de Saule 7... Le pourrai-je? Ma main n'a jamais essayé de le tracer; elle tremble en l'essayant.

Elle était plus petite que grande, et toujours si chastement vêtue, que tout le monde ne savait pas si elle était belle antMment que par le visage. H iidlait une de ces rares occasions où, pour se soumettre aux exigences du monde, elle revotait bim toilette de ville, pour savoir que ses épaules étaient aussi par* faites que ses bras, et son corsage aussi fin que ses {Meds étaient petits. A l'habitude, elle avait des habits aisés, fiot« tants, sous lesquels chaque mouvement gracieux trahiasut pour moi la beauté de son être, mais qui, loin d'appeler le regard, semblaient vouloir y dérober sans affectation la femme pudique par instinct. Vivant toujours dans l'intimité de la iafamille, ne sortant de son intérieur que contrainte et foreëe par certaines convenances de position, on la voyait tous les jours semblable à elle-même de caractère, de manières «i

même de costumes. Hubert, dans ses jours d'humeur, disait qu*^Ie n*ëtait pas assez femme, et qu'il y avait quelque chose ^'insolemment apathique à passer sa vie en robe de chambre. D'autres fois, quand il la comparait aux autres femmes du monde, il avouait qu'avec sa robe blanche ou gris de perle à Jarges plis et à larges manches, ses beaux cheveux bruns noués et relevés comme au hasard, elle arrivait, on ne savait eomment, à être toujours la plus richement habillée et la plus lieoreusement coiffée. Alors il prétendait que, sous cet air de fl^ligence et d'oubli d'elle-même, il y avait une insigne co- (piettme; car il n'était pas embarrassé pour se contredire hii-mème, en étudiant comme un problème désespérant cette iemme si simple et si vraie, dont la beauté morale était aussi liansparente que sa beauté physique était voilée.

Tout le mystère de cet art qu'elle avait de plaire toujours aux regards en même temps qu'à l'âme, consistait dans un sestiment du vrai que je n'ai jamais vu en défaut chez elle. Si elle touchait à une broderie coloriée, sans y songer et sans s'appUcpier, elle peignait un chef-d'œuvre avec soii aiguille; si eUe legardait une œuvre d'art, elle en sentait immédiatement le . fort et le faible avec une justesse prodigieuse ; si elle admirait on beau livre, on pouvait être sûr que là où l'auteur avait été k plus véritablement inspiré, là aussi elle était le plus viveiDent émue. Aussi, en nouant sa ceinture à la hâte, ou en rele- :«ant ses cheveux magnifiques sans consulter le miroir, elle se Êôsait, sans préméditation, poétique et belle, comme ces figu* fes du Parthénon, largement et simplement conçues, qui semblent réaliser la perfection à Finsu de la main qui les a créées.

C'est dire assez que c'était un être de premier mouvement. Pourtant son imagination était calme, peutr-être même froide; ton éducation n'avai'^pas été plus approfondie que celle des autres femmes de sa condition. Elle n'était savante en rien de ce qui sort des attributions de son sexe. EUe avait même dû être

^2 l'A FILLEULS

un peu paresseuse dans son enfance, faute de vanité ou à force de bonheur ; car, outre qu'elle avait eu la meilleure des mères, c'était une nature heureuse par elle-même. Mais son coeur, doué d'une bienveillance, d'une commisération, d'un dévouement extrêmes, lui tenait lieu d'imagination, de science et d'activité. Elle devinait tout cela par le sentiment personnel, et, comme jamais son sentâment perscmiiel n'avait rien d'égoïste, d'hypocrite ou de lâche, elle avait dans le cœur des décisions souveraines, des solutions sans réplique, des sagesses toutes divines.

Elle présentait donc ce contraste enchanteur d'une personne très-raisonnahie et très-spontanée, douce comme l'abnégation, résolue comme le dévouement; foible devant tout ce qui demandait de la tolérance, forte devant tout ce qui exigeait de 'équité. Les gais qui la connaissaient peu la jugeaient froide et nulle, à cause de sa vie austère et de sa complète absence de coquetterie. Ceux qui la connaissaient davantage la trouvaient romanesque dans sa confiante bonté. Ceux qui la connaissaient tout à fiât la jugeaient comme je viens de la peindre.

— Elle est tout cobut des pieds à la tète, disait le vieux chevalier de Yalestroit, l'ami d'en&nce de son grand-père. Sa conscience, son esprit, son instruction, sa grâce, tout part delà.

J'aurai l'occasion de parler davantage de ce vieillard qui l'appréciait si bien, parce que lui-môme, ridiculement ignorant pour un homme, avait, comme Anicée, des puissances de cœur qui suppléaient à tout. B faut que je reprenne le fil de mon histoire; je m'aperçois que je suis un narrateur bien malhabile, et que j'écris comme j'ai vécu, en m'arrétant à chaque pas pour admirer ce qui me charme, sans songer à gagner le but.

Je dois pourtant dire absolument, avant de passer outre,

LA FttLirCES 65

pe eette jottvnëe s'écoula comme la veille et le lendemain^ oomne bîHi de» joors efnsûite, sans que e«t être divin mf*occq)ât de manière à me le faire définir. Il j avait en moi un ÎBtiiiGt qià me eomraasidait de Testimer sans réserve, de Taiaer sans réflexion. L'amour s'insinuait dans mon sein comme s'insinuent dans les vemes ces vins doux de mon pays, qui, à Ift saison des vendanges, semblent innocents comme le lait, et qui vous font complètement ivre avant qu'on ait étanché la pnBuère soif. Tous les étrangers j sont pris; leur raison est à pane troublée que leurs pieds sont enchaînés déjà par Pivresse. Moi, étranger à l'amour, à la vie, j'étais déjà lié par ute passion ab&olue et invincible, avant de croire que je fusse seslement amoureux.

Tous tes jours, vers cinq heures, je m'en retournais à la naiaoa Floche, ne voulant pas abandonner mes hôtes à la tristesse, à la maladie et à l'isolement. Tous les jours, makm Harange, en recevant mes adieux, me disait :

•* À demain, n'est-ce pas?

Bt^ tons les jours, j'arrivais à midi.

favais fixé mon départ au 40 octobre. Le père Floche eommençaît à se lever. Rien de menaçant ne s'était produit Mar de sa demeure. On n'avatt pas vu non plus la moin* te trace du pied d'un gitano sur le sable des sdlées du parc ^ Sanla. Le 9, comme j'allais déddémeiiit fôire mes adieux, Badime Marange me dit :

-* Pourquoi noua quitter ? Nous sommes forcés par nos Aires de rester ici jnsq[u'à la fin du mois ; restez-y avec i^QB. Qdllitez votre maistm Floche, qui devient froide , et ^0» bois, qm vous rendront misanthrope. Nous avons pour ^f(m ime petite chambre bien modeste, mais bien isolée, où vous travaillerez tant qu'il vous plaira. Allez embrasser votre ami du Berry, puisqu'il vous attend, et revenez le lendemain, ne serez pas trop en retard pour les cours que voua

voulez suivre, et vous reviendrez avec nous à Paris. Gomme» nous comptons emmener Morena, vous ne Taurez pas perdue de vue un seul jour.

J'eus le courage de refuser ; je sentais d'avance tout ce que Roque aurait à me reprocher si je m'endormais ainsi dans les délices. Madame Marange insista.

— Tenez, me dit-elle, ce n'est pas une offre que je vous fais, c'est une preuve d'amitié que je vous demande. Je ne peux pas vous dire pourquoi et comment vous nous rendrez service en nous sacrifiant ces vingt jours ; je vous le dirai probablement plus tard.

Je n'hésitai plus, je promis. J'allai recevoir Roque à la diligence de Paris ; car, cette fois, il n'avait pu revenir par FontaineUeau. Il me gronda, il me railla, il me menaça de m'abandonner à mon apathie si je le quittais. Je le quittai. Je revins à Saule le lendemain.

— Tenez, me dit madame Marange, le soir même, en sa promenant seule avec moi au jardin , je suis si reconnaissante de votre dévouement, que je veux vous dire tout de suite en quoi il consiste. C'est à nous préserver de la malveillance d'un petit ennemi que nous nous sommes âdt. Ge pauvre M. Hubert Glet ne s'est-il pas imaginé de &ire à m8 fille la plus sotte, la plus ébouriffée, la plus ridicule déclararation d'amour? Elle en a ri. Ça l'a blessé, et cependant 3 reste, après avoir toutefois juré de ne pas recommencer. Nous ne trouvons pas que nous devions le chasser, cela n'en vaat pas la peine. Ma fille a trente ans. Elle a déjà derrière elle une vie si sérieuse et si irréprochable, qu'elle aurait mauvaise grâce à éloigner d'elle un si pauvre danger. D'ailleurs, mon fils, qui, naturellement, ne sait rien de cela, et qui, sou» ses airs d'enfant gâté, cache des instincts assez chevalere» ques, pourrait bien faire un mauvais parti à son ami. M. Ciel est volontiers rogue, et ne se laisserait pas traiter comme uo

LA FILLBULB 65

petit garçon. Devant cette crainte, nous avons dû nous taire ; mais, bien que M. Glet soit redevenu fort convenable, son insistance à rester ici nous étonne. Il semble qu*ii se soit promis à lui-même de ne pas passer pour ëconduit auprès de ses amis de Paris, auxquels nous savons, par le chevalier, qu'il a fait la confidence de ses projets amoureux. Je crains qu'il ne s'ol)stine à retourner seulement le môme jour que nous, et à se montrer assidu chez nous. Je crains que cette petite comédie de mauvais goût ne &sse perdre patience à notre vieux chevalier, qui a la tête vive, et qu'il ne remette tout haut cet enfant à sa place. Alors... je vous avoue ma Mblesse de mère, je crains un duel entre mon fils et M. Hubert.

— Dois-je m'en charger, madame ? répondis-je avec une naïveté qui fit sourire madame Marange. Parlez, je provoquerai Hubert aujourd'hui même.

— A Dieu ne plaise, mon cher enfant ! s'écria-t-elle ; vous n'avez pas mission de défendre ma fille, et une affaire qui nous atteint si peu ne mérite pas le plus petit coup d'épée. H ne s'agit pas de cela; il s'agit de détruire, par votre présence, l'effet de l'outrecuidance de M. Glet. Sans vous, nous voici sentes ici avec mon fils et lui qui se pose en don Juan. Nous avons de vieux amis, nous n'avions jamais reçu de jeunes gens dans l'intimité de la campagne. De ce que nous avons cédé au désir que montrait Julien de nous amener celui-là, il voudra faire conclure que ses prétentions sont agréables. Si vous êtes admis dans cette intimité, il ne pourra se vanter d'une exception en sa foveur, et même je veux vous demander de nous amener votre ami Roque un de ces jours, ne fût-ce que pour quelques heures. Nous l'aimons sans lé connaître et nous voulons le voir à Paris. Puisqu'il faut que mon fils, en devenant un jeune homme, ramène la jeunesse à notre foyer, je voudrais l'y entourer, en même temps que nous, de jeunes gens sérieux et d'un caractère sûr. Hs sont rares. Puisque

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naos soBuneB maa h e urout pov vous avoir dëoosforiy tezHKraft. Peu à pco, je mm persHadée que irow prandm de rinflqence sur iolien, ei qm yam le dégoéterez des gens et des choses frÎYirfeB.

Cette bonne mare n'eut pas de peme à me convaincre. La pensée ne me vint seolenient pas de iw dire qn'elle venait d'imiter an remède qui pouvait être pire que le mal. Je me Mitais si fort de la conscience de mon respect ponr sa fille, que je ne prévis pas une cbose bien simple et qni devait arriver nécessairement : c'est que (Set, par dépit, donnerait à entendre, dans nn son ironique on malveîIlaDt, qne je loi étais préiéré.

Dès ce jour, la lutte lut engagée sourdement ^tre hii et moi. n se borna d'abord à observer, puis me railla de filer le parfait amour, sans espoir et sans profit ; enfin, il partît brus^ quement, résolu, non à calomnier madame de Saule (son âme n'était pas capable de cette noirceur préméditée], mais tout porté à déûgrer nos relations lorsqu'elles gêneraient son amour-propre.

Madame Marange avait de la fortune ; mais la terre de Saule, qui avait appartenu à son gendre, était sans importance. M. de Saule avait eu des emplois assez brillants pour suppléera riiisuffisance de son patrimoiae. Après sa mort, sa veuve, qui n'avait jamais eu le goût du monde, avait souhaité d'habiter la campagne une grande partie de Tannée, et, aux diverses résidences qu'elle possédait, elle avait préféré celle-là à cause du site. On avait donc décoré avec une élégante simplicité le petit château, et agnmdi le jardin et le parc aux dépens des prairies environnantes; l'exploitation agricole offrant un minoe revenu, on n'avait pas à s'en occuper beaucoup, et on sortait peu de la rèmrve, si ce n'est pour aller rendre des services I^eins de simplicité et de cordialité aux gens de la campagne, quMquefoîs pour visiter en voiture ies plus beaux «tes environ*

oanls. £0 génëcal, cas deux femmes vivaient comne cachées dans leur sanctuaire, subissant les vintes avec une aménité résignée, et préférant une ine réglée et uniforme à toutautra genre d'eaûstence.

C'est ainsi que j*avais yécu près de ma mère, et la destinée d*Ânicëe dans le présent était si semblable à la mienne dans le passé, qu'auprès d'elle je croyais reconmiencer à vivre dans les conditions normales de mon être»

Roque, cédant à ma prière et aux aimables avances de madame Marange, vint passer une journée avec nous. U était trop bon et trop droit pour ne pas apprécier tout de suite ces deui fiemmes ; il remarqua vite une chose qui ne m'avait pas frappé, et qui ne changea rien à mes sentiments quand il me la fit constater : c'est que madame Marange, avec son ton simple et sa vie modeste, était extrêmement instruite pour une femme. En cela, ^le dépassait sa fille ; mais elle cachait ce genre de supériorité avec un soin extrême, et il fallait pour s'en apercevoir, toute l'obstination naturelle que mettait £dimond Roque à ne vouloir pas s'intéresser aux choses vulgaires, et le besoin qu'il avait continuellement d'élever la conversation à des résumés de science abstraite, quand fl ne {K)uvait la Mre rouler sur des faits de science positive. Il était {cédant, mais de bonne foi, avec tant d'amour et si peu de Taoité, qu'il Mait bien l'accepter ainsi, et l'aimer quand même. Par obligeance, par bonté, par savoir-vivre, madame Marange lui laissa donc voir qu'elle le c(Hnprenait. Elle était la veuve d'un homme qui avait cultivé modestement les sciences par goût et par aptitude naturelle ; elle n'était pas une femme savante, mais rien de ce qui avait intéressé son mari ne lui était étranger.

J'ai dit par quelle supériorité d'élan dans la tendresse Ànicée redevenait l'égale, et, à mes yeux, plus que l'égale de son admirable mère; ma» Roque n'en jugea pas ainsi; il trouva

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bien plos d'attrait à se £adre écouter, et même questionner par madame Marange, qu'à contempler madame de Saule. Elle lui sembla, par conséquent, la plus jeune, la plus belle des deux. D est certain qu'elle était encore charmante et qu'elle pouvait éblouir un tout jeune homme. Ces sortes de sympathies, que l'âge rend disproportionnées, et qui sont invraisemblables à la pensée, sont pourtant très-fréquentes, par conséquent trèsnaturelles ; mais, entre une femme si saine de jugement, aussi vraiment chaste que madame Marange, et un enfant aussi pur et aussi froid que mon ami, l'attrait ne pouvait qu'être tout moral, la sollicitude toute maternelle.

Néanmoins, la jeunesse, quelque austère qu'elle se fasse, aime à exagérer ses appréciations ; ses hyperboles sont vives, son vocabulaire est jeune. Aussi Roque me dit-il en riant, dès le premier jour, qu'il était amoureux de madame Marange.

•^ Oui, amoureux est le mot, ajouta-t-il en reprenant son sérieux habituel ; je ne sais pas si c'est une femme d'un âge mûr, cela m'est parfaitement égal; elle me paraît beaucoup plus belle que sa fille, et nulle femme ne m'a jamais plu autant qu'elle. Tu peux donc lui dire de ma part qu'elle a en moi un adorateur dévoué, un mari très-fidèle si bon lui semble.

C'est ainsi que, pendant plus de vingt ans. Roque parla de madame Marange et qu'il lui parla à elle-même ; mais, comme jamais il n'alla plus loin et ne songea même à lui baiser la main, cette sainte femme n'en fut pas compromise, et, à soixante et dix ans, elle l'appelait encore son amoureux, avec cette simplicité enjouée qui est le privilège des matrones irréprochables.

Malgré le plaisir que Roque goûta dans cette journée, il nt manqua pas, dès qu'il fut seul avec moi, de me gronder éne^gîquement sur ma paresse. Je n'avais pas ouvert un livre de^ puis quinze jours ; je n'y avais pas même songé. Je ne sentais pas le besoin de la vie purement intellectuelle, depuis que celto

LA FILLBULB 09

.du cœur m'était rendue. J'avais été sevré de celle-ci depuis deux ans : il me semblait bien avoir le droit de la savourer pendant quelques jours.

— Quelques jours! disait Roque indigné. Ne dirait-on pas que monsieur compte vivre plusieurs siècles! et il mourra peutêtre samedi ou dimanche. Il mourra sans avoir appris ce qu'on peut apprendre dans une semaine, c'est-à-dire un monde, un des mondes dont se compose le monde infini de la science.

Roque prêchait d'exemple. Dans ses vacances, il avait appris le sanscrit ; il appelait cela respirer l'air natal et se retremper à la campagne.

n blâma l'adoption de Morena ; il eut pour le faire toutes les raisons qui m'avaient fait hésiter. Il fut sourd à celles qui m'avaient vaincu ; ce qui ne l'empêcha pas de trouver la petit fille ravissar.te et de donner de fort bons conseils sur la manière de soigner son développement physique.

Nous sommes encore une fois privés de souvenirs personnels de Stéphen ; mais, comme c'est à cette même époque que nous ayons connu intimement les principaux personnages de cette histoire, nous pourrons raconter très-fidèlement ce qui manque dans son récit.

Madame Marange et sa fille occupaient à Paris une maison qu'elles avaient achetée rue de Gourcelles ; leur genre de vie y était à peu près le même qu'à la campagne ; eUes y avaient un grand et beau jardin qui les isolait du voisinage et leur per-

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flieliait de se pas trop «e croire à la vUle. Efles essBent préféré passer toute Fannée aux champs ; mais Julien Marange n'eût pas été de cet avis, et elles le trouvaient Ux)p jeune pov Tabandonner à luinooième. Dès le matin, Ânicëe s'occupait de McNrena; elle surveillait sa toil^te, et même, quand sa mère ne l'observait pas trop, elle s'en acquittait elle-môme avec un plai. sir naïf : elle n'avait jamais connu cette joie féminine de toucher adroitement à un petit être, de chercher à deviner ses désirs, à étudier le langage de ses vagissements et l'expression, chaque jour plus intelligible, de ses regards. Elle s'initiait, avec une amoureuse curiosité, à ces mille petits soins dont Fiatelligence est révélée aux mères et qu'elle regrettait si dou* loureusement d'être forcée d'apprendre. Elle rougissait presque de son ignorance ; elle avait hâte de n'avoir plus le secours d'une étrangère entre die et cet enfant, à qui elle voulait poiu voir s'imaginer qu'elle avait d<»mé la vie.

Madame Marange craignait un peu l'excès de cette tendresse, et s'efforçait de la réprimer ou de la contenir. Il y avait cinq ans déjà qu'Anicée était veuve. Sa mère désirait qu'elle se remariât, et redoutait un obstacle dans l'adoption exclusive et jalouse de cet en&nt étranger, qu'Anicée tendait à considérer comme le sien propre, jusqu'à concevoir déjà vaguement l'idée de ne le sacrifier à aucune affection nouvelle.

Anicée avait été mariée à un homme de mérite, mais qu'un fonds d'ambition cachée avait bientôt privé des charmes de l'expansion et de l'appréciation des douceurs du foyer domestique, fflle avait souffert de cette déception sourde et lente, et peu à peu complète. Son mari avait des procédés exqitjs envers elle, selon le monde ; mais son intimité était devenaé morne, préoccupée, froide, un peu hautaine. Anicée n'avait pas aggravé son mal par d'importuns et d'inutiles reproches. EUe avait sacrifié ses goûts et son idéal de bonheur tendre et caché, ^e ne s'étsût jamais touIu avouer qu'elle était malheureuse*

LA FILUVfcB 71

mené pottwi l'être conpléteaient atee une éme ei donoe, tant de penchant à s'effacer ou à s'immoler, et les coosolatioiis d'iae mère si assidue et si parfiûto. Cdtait me vietime souriante et parée, qui mourait de langueur et d'ennui au milieu de l'ëdat du monde. EBe arait souffinrt sans jamais se plaindie; mais sa mère ne s'y était pas trompée : elle avait essayé de le fidre comprendre à M. de Saule. Sn sentant ses torts, il s'était aigri comme font les gens qui ne peuvent ou ne veulent pas les réparer. Il avait eu de l'amertume contre sa belle-mère, prétendant qu'elle exerçait sur sa fille une influence fâcbeuse en Tencourageant dans sa manie de retraite ; il songeait presque à séparer ces deux fenmies, ce qui eût été la mort de l'une ou de l'autre, si la mort ne l'eût surpris lui-même.

Anicée n'avait donc connu dans l'amour et le mariage qu'un bonheur court et trompeur. £ile ne désirait pas feire une noo« Telle expérience. La pensée d'être rapprochée pour toujours de sa mère la dédonunageait de la solitude de sa vie. Depuis cinq ans, elle faisait comme faisait Stéphen depuis un mois. Elle se reposait d'avoir souffert, sans songer à vivre complètement.

Dans la journée, elle ne recevait personne ; en cela, elle étdt d'accord avec madame Marange, qui pensait qu'on doit, pour OQDserver la santé de l'esprit, s'appartenir chaque jour un certain nombre d'heures. Elles d^euudent avec Julien, qui suifttt ou était censé suivre des cours. Dès qu'il était sorti, elles lisaient ei brodaient alt^mativemest ensemble. Elles vivaient dans une telle lusien d'habitudes, qu'il n'y a:vait jamain ({a'un livre commencé ou un ouvrage de femme sur le métier pour elleB deux. De temps en temps, on apportait Morena, qui fie roulait à leurs pieds sur une épaisse couverture de saie pîqpée. Peu à peu, Anicée obtint qu'elle y restât presque tout k tempe. Elle éprouvait une jouissance infinie à contempler las Aauvements soudes et gracieux de cette ravissante petite iBtetare qui, ne soufficant jamais et se sentwt prévenue dane

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tous ses désirs, ne b'oublait presque jamais de ses cris le calme de cette suave demeure.

Après la lecture, Ànicëe et sa mère, qui avaient le goût de Tordre dans les choses morales et matërielles, s'occupaient alternativement ou ensemble des détails de leur intérieur; elles renojuvelaient ou arrosaient les fleurs choisies qui parfumaient .les appartements; elles ordonnaient le dîner, selon le goût des .hôtes qu'elles attendaient; elles écrivaient leurs lettres, elles s'habillaient l'une l'autre.

Julien rentrait. On s'occupait de lui, de ses études, de ses plaisirs surtout, dont il était beaucoup plus pressé de rendre compte et de demander les moyens de renouvellement. Le chevalier de Yalestroit, ou quelque autre vieux ami, venait dîner. Anicée allait ensuite s'occuper du souper et du coucher de Morena. A huit heures, le terme moyen de la réunion était une dizaine de personnes intimes. Une fois dans la semaine, on rendait des visites dans la journée ; une autre fois, on allait au spectacle le soir.

C'est à cette vie placide et délicieusement monotone que Stéphen fut associé. Elle semblait avoir été &ite exprès pour lui. Ce jeune homme était un étrange composé de mollesse et d'ardeur intellectuelle. Ses acuités, peu communes par leur précocité, leur variété et leur étendue, le rivaient à l'étude so. litaire pendant la journée. S'il paraissait y apporter moins d'acharnement que son ami Roque, c'est qu'il y apportait réellement plus de fecilité. Il avait une mémoire prodigieuse et une rare promptitude d'assimilation. Il était de ces heureuses organisations qui n'ont jamais l'air d'avoir travaillé, parce qu'elles n'ont pas besoin de résumer leurs conquêtes. Elles en jouissent en silence et les ^ssèdent sans les compter. Sa modestie excessive ne tenait pas à un effort de sa volonté pour rester dans les limites du bon goût. C'était plutôt une langueur Diiturelle et diarmante qui le préservait du besoin de produire

LA FILLBULI 73

flOD Eiërite. H avait un fonds de poésie dans Tâme qui ne lui permettait pas d'être systématique, et, tandis que Roque vou- . lait tout soumettre à la règle de l'analyse pour arriver à la cer titttde, Stéphen trouvait la conviction par une intuition soudaine et sûre qui ressemblait au génie.

€e génie humble et caché se suffisait à lui-même tout le temps où il lui était impossible de vivre par le cœur ; mais, dès que le soir arrivait, si un obstacle imprévu retardait sa sortie accoutumée et sa course rapide du Luxembourg aux Ghamps-Ëlysées, se faisait en lui une impétuosité de volonté dont on ne Taufait pas cru susceptible. Les jours où Anîcée et sa mère allaient au spectacle, il entrait dans une sorte de crise singulière ; il se demandait avec terreur, lui si doux, si patient et si facile à occuper, ce qu'il allait devenir jusqu'à l'heure où il avait l'habitude de les quitter les autres soirs. Pendant quelques semaines, il avait acheté une contre-marque pour avoir le droit d'entrer au parterre, de les regarder de loin et d'aller les saluer on instant dans l'entr'acte. Mais cette manière de les voir en public le fit souffrir davantage, et il y renonça. . Alors il ouvrit sa porte à quelques amis qui venaient causer et lamer, ce soir-là, chez lui. Pour son compte, il causait peu et fumait encore moins ; mais il les écoutait et s'intéressait à l'échange de leurs idées. Tout ce qui lui eût paru oiseux ou Êitigant en d'autres moments, lui était, à celui-là, plus agréable que la solitude la mieux utilisée. U avait besoin ou de s'étourdir, ou de faire un effort pour se rappeler qu'il y avait d'autres êtres sur la terre que les deux femmes de la rue de Gourcelles.

Roque venait là aussi, les yeux brûlés par le travail, la voix brève et l'esprit tendu, ne voulant pas avouer qu'il avait besoin de cette heure de repos, et feignant de s'y laisser aller par complaisance. -

Ces petites réunions, dans une chambre encore trop petite

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pour les contenir, et cà la circulaition du jeime sang fopi^ëait parfois à rinsoffisance du combiia(ible, ne manqoaient pas dtin certain charme. Les trois ou quatre amis des deux amis étaient des jeunes gens assez distingués pour les apprécier. Au mffîeu de la légèreté un peu folle de leur âge, Tinfluence pure de Stéphen, k souffle ardent de Roque, fidsaient passer des rayons de poésie ou des éclairs d'esprit. On discutait sur toutes cboses avec chaleur, avec ce mélange d'entôtement, de mauvaise foi et d'ingénuité insouciante qui est propre aux jeunes gens de tous les pays, mais à ceux de France particulièrement.

Quand deux ou trois oisife de première année se trouvaient là aussi, les fréquentes interruptions, les saillies pittoresques, les applaudissements ou les huées de cet auditoire désintéressé dans les questions soulevées, hrisaient forcement Tobstination passionnée de Roque et disaient passer dans la conversation d*auU«s courants d'idées que Stéphen aimait assez à saisir au vol, à fixer par une réflexion jetée comme au hasard, et à livrer à l'analyse hachée et variée des autres.

Pendant ce temps, il rentrait dans son silence, et, tout en suivant leurs raisonnements ou leurs déraisonnements, il pensait un peu à autre chose. Quelquefois on le priait de jouer sur son piano un air du pays qui, comme une brise rafraldiissanie, planait sur ces jeunes têtes ; et cependant on n'écoutait pas. Roque, qui n'avait jamais rien écouté d'inutile, entamait une dissertation sur la musique des Chinois et des Indiens dans les temps primitife. On ne Técoutait pas non plus ; mais on entendait de chaque oreille le musicien et le savant, et, an miiien de ce bruit de paroles, de cette fumée de tabac et de ee dé« cousu d'idées qui flottait au-dessus de sa tête, Stéphen s'ou^ bliait au piano et improvisait sans le savoir, tout en recueillant quelques bribes de la causerie des autres. Il lui semblait être alors sous les noyers de son village ou sous les chênes ée la forêt de Fontaineblean, et saisir au Join les «ûds vagues de la

wa. inuBaine emportée à chaque instant par lea «rnffles de Torage.

.( Unjeir qaa j'împroviuia ainsi, dit StëpIiM dans un fragment que nous nous aonunes efforce de peindre par ce qui précède, nous vîmes entrer chez moi une espèce de vieux SduDQck (4) , ancien chef d'orchestre allemand, qui vivait pau- Trement à Paris de quelques leçons. Il demeurait à côté de ffiûi depuis peu de temps : une cloison séparait ma chambre delà sienne. J'ignorais sa profession et son talent; sans quoi, je me serais £ut un scrupule de troubler son repos et d'ëcorcher ses oreilles. Il fiit accueilli par des rires homériques, car il n'y avait rien de plus plaisamment laid que sa figure et son accoutremeat, et il arrivait deTair effaré d'un homme réveillé daos son premier sommeil, qui demande grâce, vu l'heure in^^ due, et qui menace d'invoquer la haute impartialité du portier. h me levai, prêt à céder à ses trop justes réclamations ; mais il s'agissait du contraire.

» — Mon cher voisin, me dit-il, vous avez ici un ami qui parle fort bien sur la théorie musicale, mais qui parle trop près de Ja tête de mon lit, et qui m'empêche d'entendre les airs que vous jouez. Ces airs champêtres que vous répétez tous les soirs iQB SiNit agréables pour m'endormir, et l'éloquence de monsieur me réveille. Si vous vouliez seulement changer le piano de place, le mettre où monsieur cause, et faire causer monsieur à la place où vous jouez maintenant, je serais un voisin heureux etrecannaissanL

» «-C'est nneépigramme à deux tranchants I s'écria Roque, ^^agace monsieur avec ma science, et tu l'endors avec tes

» ^ Vive le voisin 1 il a de l'esprit 1 s'écria-t-on autour dt iftoi,Que sa volonté soit foitel mais qu'auparavant il nousjouo

ff)P«NBgu«»a0 BalSMs, «hoM 49Comi»Pm».

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quelque chose d*un peu plus neuf que les complaintes ou les bourrées de Stéphen.

ù — Oui, dit le vieillard, je le veux bien, meseniknts.Yoos aimez le neuf, n'est-ce pas? Je vais vous en donner.

jo Et, se plaçant au piano, il se mit à jouer admirablement

quelque chose de sublime qui me jeta dans une extase oà je restai plongé longtemps encore après qu'il eut fini.

» Mes amis Técoutaient avec plaisir et Tapplaudissaient avec élan. Sur quoi. Roque se remit à disserter, cette fois, sur la musique moderne comparée à celle du siècle dernier. Il avait lu, la veille, un ouvrage critique à ce sujet, et il nous le résmoa avec beaucoup de précision et de clarté. Seulement, il trouva matière à prouver le raisonnement de son auteur, en faisant des remarques sur le prétendu motif de Bellini que rMemand venait de nous servir.

j> Je n'écoutais guère, et pourtant, bien que je ne fusse pas assez savant en musique pour deviner l'auteur de cette chose admirable, je sentais si bien que , par sa profondeur et sa simplicité, elle n'appartenait pas à l'école moderne, que je ne pus me défendre de hausser les épaules devant les applications de mon ami. Alors le vieux maître se tourna vers moi :

» — Vous voyez, monsieur, me di1r-il, ce que c'est que la prévention sans l'expérience, et la théorie sans la pratique. Votre ami prétend que ces formes-là n'auraient pu être trouvées il y a cent ans, et pourtant je viens de vous jouer tout bonnement un choral à trois parties de Sébastien Bach.

t> Roque s'en alla de fort mauvaise humeur, tous mes amis en riant, et je restai seul avec le vieux maître d'harmonie. » ^

Ici s'interrompt encore le fragment, et nous sommes forcé d'y suppléer de nouveau. Ce que Stéphen oublie ou supprime, c'est ce que M. Schwartz lui dit ce soir4à. II lui déclara qu'il était un grand mu&cien et qu'il pouyait devenir

LA riLLlULK 77

on grand compositeur, s'il le voulait. Stëphen, qui avait appris de sa mère, à Tâge de huit ans, les premiers éléments des règles musicales, et qui, depuis, n'avait jamais ouvert un cahier de musique, eut bien de la peine à croire que l'Ailexoand ne continuait pas à se moquer de lui. D'après son insistance, il pensa que le pauvre diable manquait de leçons, et il aUait lui proposer, avec son irréflexion de charité habituelle, de devenir son élève, lorsque Schwartz, comme s'il eût deviné sa pensée, s'écria *

— Surtout ne prenez pas de leçons I Vous êtes d'une intelligence à étudier tout seul la partie scientifique ; mais ne demandez jamais votre sentiment, votre goût, vos idées à personne. Vous savez l'harmonie ?

— Non vraiment, monsieur, répondit Stéphen ; c'est tout au plus si je sais qu'il y a une science pour régler ces lois qui, trop violées, déchirent l'oreille, et, trop observées, refroidissent l'émotion.

— Voilà une grande parole I s'écria Schwartz. Ah I monsieur, vous savez ce que c'est que l'harmonie mieux que tous ceux qui se sont mêlés de la définir, et vous possédez la pratique sans connaître la théorie. Je me suis bien aperçu de cela en vous écoutant. Vous faites des feiutes d'orthographe musicale qui sont d'un grand artiste et que vous auriez le droit d'imposer comme du purisme si vous étiez auteur cé-

— Mes faïutes d'orthographe, les voici, dit Stéphen en reproduisant sur le piano certains passages de ses airs du Berry. N'estrce pas, c'est là ce qui vous étonne et vous charme? Moi, cela me charme sans m'étonner, parce que mon oreille y est habituée et que mon sentiment en a besoin. Je ne saurais vous dire le nom de ces accords ; je ne le connais pas. Ils me plaisent, parce que je les ai entendu faire aux ménétrieirs de mon pays. Quant à ces transitions, je sais bien qu'elles ne

78 £â «PIIiCBQ&B

se renfioiitreiii pas dans la Hiaâqae offideDa ; mêàs ciiea Wùt dans la latiire, et, oomme h nature ne peut pas ne pas a:v€ir raisQay c'est la mnsîqae offidelle, la misiqne légale, â Yoaa voalez, qui a tort.

— • Bravo ! s*éeria Schwarte.'

Et ys causèrent avec pasâon une partie de la naît. St^pheo a'ëtait ^usieurg fois privé de dîner pour avoir de quoi payer la dernière des places aux Italiens les jours où Topera était selon son cœur, n avait un grand instinct du beau, du grand et du vrai dans tous les arts.

La conversation de Schvrartz, entremêlée de Texécution de divers courts chefe-d'œuvre, l'intéressa tellement, que, dès le lendemain, il abandonna momentanément toutes ses autres études pour se livrer à la lecture de la musique. En peu de jours, ses doigts , qui s'étaient déjà exercés, avec beaucoup d'adresse naturelle et de moelleux instinctif, à exprimer sur l'instrument ses souvenirs d'enfance et ses rêveries auditives, surent rendre la pensée d'autrui. Ses bons yeux prompts, soutenus par une attention surhumaine, parvinrent à lire sans efibrts les partitions et les manuscrits largement griffonnés que Schwartz mit à sa disposition. A^u bout de trois mois, Stéphen lisait à livre ouvert^t il avait lu presque tout ce qu'il y a de beau et de bon à lire dans ce qui a été recueilli des oeuvres des maîtres. Il était devenu bon musicien ; il improvisait avec plus de liberté morale, avec un sentiment plus étendu qui n'avait pas cessé d'être naïf et individu^.

Schwartz, qu'il avait écouté d'abord avec enthousiasme, l'écoutait à son tour avec adoration. Roque n'osait plus disserter devant eux, si ce n'est sur l'inutilité relative de 4'art. Stéphen avait appris incidemment la musique ; il s'était créé une nouvelle source de jouissances, et, tons les soirs, en re« venant de la rue de 6ourcelles, il se racontait son propre bonheur dans cette langue de l'imagination et du sentiment

fw iwMieoiip de pUUosophes et de savante 'croient vague et erease, parce qu'eUe est myslérieose et infinie. . Dm jour, Stëpiien, qui, nuJgré le conseil de ScbwartE, ne ▼eolait pas être compositeur de musique, refM'it ses études gâdérales et réserva ses jouissances musicales pour ses beules de loisir. Mais, le soir, il lui arriva un triomphe sur le* quel il était loin de compter et qui fit entrer son âme dans aae aouveUe piiase d'ivreaie et de joie. U nous le racontera lui-môme.

ANCIEN JOUBNAL DE 8TEPHEN.

ifi mart I8S3.

£lles ont parlé ce soir de partir 1 Elles veulent retourner à Saule dans un mois. Et moi, que vais-je donc devenir ? ie le savais pourtant, qu'elles passeraient la belle saison làbas 1 et je Tavais oublié à force de ne pas vouloir que ce fût

possible.

Non, elles ne partiront pas, ou je trouverai moyen de les suivre ; elle me Ta presque dit ; elle ne peut pas vouloir me tromper ; elle parlait, d'ailleurs, malgré elle... Ah I c'est là ce qui me fait peur : si elle avait réfléchi, elle n'aurait pas dit cela. A quoi pensais*-je quand j'ai mis une main distraite sur ce piano ? Je ne l'avais vu jamais ouvert. Je sais qu'Anicée chante un peu, mais avec tant de Umidité ou de mystère, que ce bel ornement est là comme un jneuble de parade. J'ai cru qu'on attendait quelque artiste, j'étais curieux d'enten-

80 LA FILLBULB

dre un beau son. Moi qui suis habitue au petit instrument bien criard de ma pauvre mère, je n'en suis pas moins avide quelquefois de galoper sur un coursier plus souple et plus puissant. Avec un doigt, j'interrogeais à petit bruit les dernières touches, celles dont est privée mon épinette surannée. On a parlé de ce départ; je n'ai pas tressailli, j'espère; mais ma main droite s'est crispée involontairement et uo sanglot rapide et sourd s'est échappé de l'instrument trop sonore.

— Ah ! il joue du piano, il est musicien ! s'est écriée madame Marange ; il est capable de tout savoir sans qu'on s'en doute. Allons, dites-nous quelque chose de bon. Tout à l'heure, une jeune parente vient de nous faire subir, de par sa maman, un rondo si féroce, que nous en avons encore les nerfs agacés. Guérissez-nous, si vous êtes médecin. Vous ferez une bonne action.

Glet, qui vient encore de temps en temps, est entré en ce moment. Glet méprise tout ce qui ose faire de la musique^ parce qu'il professe pour la musique en elle-même un culte que rien ne peut satisfaire. Il m'a supplié de ne pas jouer. Gela m'en a donné envie, ne fût-ce que pour distraire de sa conversation madame de Saule, qui le trouve insupportable. J'ai joué d'une manière très-enfantine une chanson de mon pays. Elle a plu à madame Marange. Glet a daigné approuver la modestie de mon choix.

Anicée n'a rien dit du tout.

Là-dessus, on est venu lui dire tout bas que l'accordeur était là.

— Il vient trop tard, ce bon Schwartz, a répondu madame Marange. On l'avait demandé pour sept heures, il en est neuf, et nous avons avalé le rondo. k huit. Priez-le de revenir demain dans la journée. •

Le nom de Schwartz m'avait un peu surpris ; mais tous les

LA FILLBULK 81

IHemands s'appellent {^os ou moins Schwartz, et je n'y pensais plus, quand Anicée dit à sa mère :

— Âh I maman, c'est cruel, de faâre revenir ce pauvre vieux de la rue de FOuest jusqu'ici, pour une besogne qu'il ferait en cinq minutes, si vous le permettiez. Je sais bien que c'est ennuyeux d'entendre accorder un instrument, mais nous voilà en si petit comité 1 Nous pouvons passer dans le petit salon et fermer les portes.

^ Tu as raison, a dit madame Marange. Faites entrer ce bon Allemand.

— n y a donc deux Schwartz dans ma rue? penaais-je ; car k coup sûr, un homme du talent de mon professeur n'est pas &cteur à trois francs la course.

Gomme nous passions dans la pièce voisine, on a introduit Schwartz, le irrai Schwartz, l'homme de génie, mon ami, mon maître. Des larmes me sont venues aux yeux. Je suis rentré dans le salon, je lui ai serré les deux mains.

— Vous le connaissez donc? a dit Anicée, qui était restée près du piano pour accueillir avec bonté le pauvre vieillard.

— Ne dites pas qui je suis, m'a dit Schwartz en allemand. Que voulea^vous 1 la misère fisiit &ire tant de choses!

La misère 1 et je ne le savais pas t II manque de leçons et il ne me l'a jamais dit I U manque de pain, peut-être, et il me l'a caché avec un orgueil stolque !

Je lui ai désobéi. J'ai dit à Anicée :

— Vous demandiez de la bonne musique pour vous remettre ; laiâsez-le accorder son piano, et priez-le d'en jouer.

— Oh t je m'en doutais bien, a-t-elle répondu, fl y a comme cela tant de talents qui se cachent ou s'ignorent t £h bien, nous resterons au salon pendant qu'il donnera son accord, ^ qu'il ne se sauve pas sans nous a^oir charmés.

Madame Marange est rentrée au salon pour savoir ce qui ïious y arrêtait. Elle ne quitte pas sa fille du regard ; c'est a

82 LA 7itt.stje.v

premiàre fois qse sa présence m*8r lût souffrir entre nous deux. Jamais je n'avais désiré me trovrrer seul ayee Aflicée; mais, ce soir, il me semblait qu^elle avait vu mon efRroi, (j^u'eile devinait ma souffirance et qa*elle me parlerait de ce &(al départ pom* m'en adoucir la pensée.

Sa mère, en apprenant que Sdiwartz était un grand muai* den a' compris sa situation.

— Eh bien, nous a-t-elle dit tout bas, demain il viendra donner d^ leçens ieî. Ce ser» mr prétexte pour Fentendl^ souvent, et nous lui donnerons un louis par cadiet. Priez-le de rester avec aouspour prendre le âié; sons le ferons jouer ensiiile; et oofus aurons Fair de nous âédii&r h cause de son ta^ lent et non à cause de votre reccnunandMion.

det s'était endormi snr le divan du petit sakm; nous Ty avons Q$ùj\ié, Le dievalier es! venu ; madame Marange a ciradioté avec Im, et tl s'est engagé à trouver, en moins de huit jours, deux autres élèves à mon pauvre ami. On a servi le thé. Sdmartz avait fini son accord. Anîcée hn a sucré elle-même sa taasa. Glet, qui se tne à fumer de Topimn, parce que c'est la mode, n» s'est paa éveillé. Lcdievaiier, qui ne comprend rien à cette mode-là, avait envie de le jeter dans le jardin. C'est effirayattt) ce qu&Schwartz a englouti de sandvnches. Je jure qve le nudheureux n'avait pas dtné! Peut-être a-4-iI été empêché de venir chercher ses trois francs à llieure ccwvenne, parce qu'il se sera trouvé nml en route.

Je n'ai rien dit de cela; mais madame Hàrange, qui devine tout, m'a dit tout bas :

— Ce thé, c'est Ikdepour les jeunes gens. De mon temps, on servait, le soir, une galantine et une bouteille de vieux malaga.

—Ha mère a des idées 'merveilleuses, s'est écriée madame de Saule; moi qui n'ai pas d!nél Monsieur Stéphen, à votre âge, on a toujours foim ; venez me tenir compagnie, et vous

LA VILI.BULB 89

insa, moBsieDr Scshwarte, on peu de covnplaisanee : «'est si

triste de souper seule!

Noos a?0Ei8 passé dans la saUe à manger. Ea nn din d'œO, tout ét»t prêt. Mon pauvre Sdiwartz croyait rèyer. On a ea soin de ne pas le regarder manger et boire. Seulement, madame Marange lui remplissait son assiette et son yerre comme pv distraction et en nous parlant de l'opéra nouveau et de la séance de la Chambre.

Qoand «ms sonmes «très au salon, Scfawartz ne marchait pistrès-àroit. Il avait pourtant ba modérément ; omis qui sait depuis combien de temps il ne boit que de Peau 1

il avait rœil en feu, et sa kîieiir n'était pas risible. D s'est assis au piano en trâmchani et en s'éeriant d'une voix pleine qm je ne lui eomaissais pas :

— A noa& deux, mon petit, à présent 1

n s'adressait à rhistrument, dont il venait d*ètre le manœuvre, et dont il reprenait possession en maître. H a été sn- Unne. Anicée et sa mère on été transportées. Ahl conmie Anicée a compris 1 Elle prétend qu'elle n'est pas musicienne I C'est possible : elle n'a besoin de rira savoir, puisqu'elle sent et devine toutes choses.

Qet s'est éveillé an tonnore formidable qu'évoquait Schwartz sur le clavier ; il est entré comme un homme en aomBambulifflne. Il était vivement secoué par le grandiose impétueux du vieux maître. II n*a pas vouhi le dira, mais il n'a osé &ire aucune réflexion dédaigneuse.

Scfawartz, après avoir joué une heure, s'est levé malgré les réclamations. Il était dégrisé.

— En voilà assez, a-t-il dit : je vous ferais mal aux nerfe, car j'y ai mal moi-même. Je deviens bizarre, et je ne suis pas de ceux qui croient être beaux quand ils sont fous. H fkut boire un peu de Feau pure de la source après tout ce malaga. l^iensici, toi, m'a-t-il dit en me tutoyant pour la première fois;

84 LA FILLBULB

joue-leur une fugue de Bach, bien tranquille et bien vraie : tiens, celle que tu disais l'autre soir en rentrant.

J'ai objecté que je ne la savais pas tout entière par cœur.

*- Tant mieux I s'est-il écrié ; tu improviseras la fin et ta partiras de là pour le pays de ta fantaisie.

Glet a pris son chapeau en disant :

— Ahl l'élève va jouer I Attends, StéphenI mon cher ami, je n'écoute jamais les amateurs.

On l'a laissé sortir ; mais il est resté dans la pièce voisina pour m'écouter, afin de se ménager une rentrée accablante pour mon amour-propre>

J'ai eu le premier mouvement de vanité que j'aie jamais ressenti. J'ai joué avec audace. .. Et puis j'ai oublié Glet, et le chevalier, qui ne s'amusait pas beaucoup, et Julien, qui rentrait et qui faisait un grand bruit de tasses, et Schwartz lui-même, qui croyait devoir m'encourager. Je me suis retrouvé sed dans, ma pensée avec eUe. Je lui ai dit en musique tout ce que l'âme endolorie et inquiète peut dire à Dieu qui veut se retirer d'elle. Par moments, je revoyais le pâle et doux visage de ma mère, cette ombre lumineuse qui s'attache au rayonnemBitde mon étoile. Je me laissais rassui:er et consoler par elles deux... Mais la nuit se faisait autour de moi ; elles s'envolaient ensem* ble vers l'empyrée.

J'avais des sanglots dans le cœur... Je jouais mal, très-mal; je ne suis pas encore sûr du clavier ; mais j'avais décidées, de l'émotion surtout. Madame Marange m'a presque embrassé; Schwartz m'a embrassé tout à fait. Glet est rentré sans rien dire, pour observer Anicée, qui ne disait rien et me dérobait son visage. J'ai fermé le piano pendant qu'on &isait compli^ ment de moi à Schwartz. Alors Anicée s'est penchée vers moi et m'a dit tout bas, avec des yeux pleins de larmes :

— Stéphen, vous m'avez fait bien du mal ; vous souffrez donc?

LA FILLBULB 8S

— Youspartezl

— Eh bien, et vous aussi.

U m'a semblé d'abord que cela voulait dire : « Tous partei avec nous... » Mais, moi aussi, je m*en souviens, j'avais parle, il y a quelques jours, d'aller en Berry voir mon père, qu'on me dit malade. J'ai rèvë qu'elle me disait de la suivre... J'ai eu le vertige! Mais non, elle pleurait I mon Dieu, elle a pleuré pour moi I... Je crains de devenir fou.

17 mars.

n me semble que sa mère s'inquiète de ce qui se passe en moi. Pourquoi donc son regard pèse-t-il quelquefois sur le mien comme celui d'un juge sur un coupable? Ne peut-elle donc plus lire jusqu'au fond de mon âme? De ce que cette âme est devenue triste, n'est-elle pas toujours aussi pure? Et, si je souffre, si je m'alarme, si je sens que je ne peux pas vivre sans elle, que lui importe?

Si j'étais nécessaire au bonheur d'Anicée comme elle l'est au mien, sa mère pourrait s'inquiéter... et encore!.. Si cela était, ne lui consacrerais-je pas ma vie entière? Moi qui m'attacherais à tous ses pas, rien que par égolsme, que serait-ce donc si j'étais assez béni du ciel pour qu'elle invoquât mon dévouement?

... Hélas ! je suis un enfant I L'amour s'empare de moi avec violence, et je veux encore me donner le change, me persua« der que c'est de l'amitié, qu'on ne doit rien redouter de moi, ^e je ne dois rien craindre de moi-même. Mon Dieu ! il me semble pourtant que je ne demande, pour être le plus calme, le phîs satisfait des hommes, que de la voir tous les jours, là, dans son paisible intérieur, auprès de sa mère, entourée de ses

m LA PILLEULB

vieux amis, souriante, afifectueuse, et ne m'aimast pas plus qu'elle n'aime Morena ou même la brebis noire.

De Tamour ! est-ce de l'amour que j'ai pour elle? Je ne sais pas ce que c'est que Tamour, moi ; je suis trop jeune, ou j'ai vécu trop absorbé par ma mère. Le premier jour que j'ai tu Anicée, c'est à ma mère que j'ai songé, c'est sa mère que j'ai regardée. L'amour peut-il exister sans l'espérance du retour? Et là où il n'y a pas d'espérance, le désir peut-il naître? EDe m'aime comme son frère. Elle a raison : je l'aime tant, cette sœur-là 1

REPRÎSE DU REGIT DE STEPHSN.

Si j'avais pu la voir toujours, si sa mère m'eût invité à te suivre à la campagne, des mois, des ans, la vie peut-être, m fassent écoulés sans que j'eusse la conscience nette de mapas* sion. En cela, grâce à Dieu, sa mère se trompa : la meilleurs sauvegarde entre deux êtres par&itement purs et enthousiastes, c'est le respect, l'espèce de crainte quils s'inspirent Tunk l'autre en se voyant responsables devant Dieu de la liberté qu'on leur laisse.

Madame Marange crut devoir nous séparer. Avait-elle ta dans le cœur de sa fille une préférence trop marquée pour moi? Ah! la plus sage des mères est donc imprudente parfois, pui^

LA FÏLIBVLB 87

qu'elle-même m'avait leada les foras avec tant d'afléction et m'avait piacë a haut dans aon estime ! EOe regardait donc comme impossible/au commencement, qu'Anicëe me vit avec d'autres yeux cpie ies siens? Elle oubliait donc que sa fille ne pouvait [MS m'aimer ooaimeelle, d'une maternelle amitÂél

De ce qu'Anicëe avait neuf ou dix ans quand je vins ao monde, en rësultaii-Âl qne je tusse nécessairement, à vingt ans, •n enfant ii sas yeux?

Et, d'aiOeurs, qu'importe de qvel sentimeivt me femme nous aime, pourvu c^'elle nous aime quand nons l'adorons ? Je suis bien certau que, si madame Marange eût voulu prendre aus^ neux les naïves et respectueuses adorations d'Edmond Roque, et qu'elle eût consenti à Tëpouser, il eût été fier d'être son mari, et se fût trouvé, grâce à son caract^ à loi, pariietitement heqreux tout le reste de sa vie.

La nature a des lois imprescriptibles pour la gén^ralitë des teres; mais eUe produit eUe-mème tant d'exceptions, elle donne à des enfants une âme si mûre, à des vieillards un esprit à ardent on un cosur si naïf, elle ride de si jeunes fronts, eUe respecte si longtemps de beaux visages, qu'on ne doit s'étonner de rien. A plus forte raison faut*il admettre que l'âge ne ka pas toute l'expérience, toute la sécurité, toute l'invulnérabilité de l'âme. Je ne me suis jamais senti d'un jour, d'une beore, plus jeune qu'Ànicée; eUe a eu des cheveux blancs avant moi ; à présent, c'est moi qui en ai plus qu'elle ; elle sa- ^t lire sans doute avant que je fusse né; moi, à dix ans, j'en savais plus qu'elle à vingt ; et, à vingt ans, j'étais un homme, et je voyais, je sentais en elle la simplicité, la candeur angéliqoe, h sainte ignorance d'une jeune fille.

Anieée m'avait dit un mot qui me laissa, jusqu'au dernier iioment, l'espérance de la suivre à Saule pour toute la saison. Cest ainsi que je l'entendais ; elle l'avait bien compris. L» vdUe de leur départ sa mère me dît :

88 LA FILLBULB

V — Votts viendrez me «otr, n'est-ce pas f

Ce fut un coup de massue pour moi. Je regardai Ânicée d'an air de reproche inexprimable. Elle pâlit. Sa mère nous regarda tous deux. Il n'y eut pas, il ne pouvait pas y avoir d'autre explication entre nous. A voir les choses d'une manière positive, j'étais fou de rêver autre chose que l'hospitalité d'une ou deux semaines. Mais, moi, je trouvais ces convenances fausses et lâches. On m'estimait plus que les autres, j'étais le seul ami jeune en qui l'on eût et l'on dût avoir une entière confiance ; on m'avait donné cette confiance dès le premier jour, et, après ax mois d'épreuve, quand on* devait être arrivé à la certitude, on avait peur d'être jugée trop confiante, on me sacrifiait à la crainte de quelque jalousie d'entourage ou de quelque in:q)uissante malveillance. Je me sentais brisé, je fis mes adieux sans amertume. U me sembla que je n'aimais plus cette mère que j'avais osé comparer à la mienne, et que sa fille, ordinairement si courageuse, en ce moment si craintive, ne méritait plus une si enthousiaste admiration de ma part.

En un instant, sans doute, mon attitude et mon langage exprimèrent la tristesse résignée de cette déception. Anicée, moins maîtresse d'elle-même, regarda, à son tour, sa mère d'un air de reproche plein d'anxiété, et, comme je sortais, elle s'écria, plutôt qu'elle ne me dit, de revenir à l'heure du départ, le lendemain matin, pour l'aider à prendre ses dernières dispositions. Je répondis que j'étais à ses ordres, mais d'un air de demi-détachement qui n'était pas joué. Je la voyais bien rougir et souffrir de son manque de parole ; mais je VOU' lais qu'eUe eût la force de le réparer ouvertement, ou de se repentir avec franchise de l'imprudence de sa promesse. Elle m'avait rendu la vie, elle me la reprenait sans motif et sans excuse. Je sentis pour la première fois que la douceur de mon tempérament cachait une fermeté réelle, inébranlable. Non, non, je n'étais pas un en£suit 1

LA PILLBULB 89

Je fis beaucoup de réflexions dans ma longue course pour revenir à pied chez moi. Schwartz, qui m'attendait toujours jusqu'à minuit, me sauta au cou.

— Cher enfont, cher ami 1 s'écria-t-il dans sa langue, que j'étais arrivé à connaître passablement, grâce à lui ; mon violon, mon cher violon, tu sais! que je voulais vendre cinq cents francs, et dont les brocanteurs ne voulaient pas me donner deux louis, on me Tacheté mille francs!

— Qui cela?

— Devine.

Et, sans songer à ce qu'il disait, il me remit une lettre que madame Marange lui avait envoyée dans la soirée, sans me rien dire, et qui lui demandait le précieux instrument pour son fils Julien, en lui envoyant un billet de banque.

Puis, en post-scriptum, elle ajoutait :

a Voilà mon fils qui est forcé tout d'un coup de partir pour une de nos terres. Gomme il pourrait bien y passer quelque temps, il vous prie de lui garder ce violon jusqu'à ce qu'il vous le redemande, et de le jouer souvent pour l'entretenir. »

Ces femmes étaient bonnes et d'une délicatesse exquise. Je leur avais dit que Schwartz cherchait à vendre son violon, mais que, le jour où il en viendrait à bout, il regretterait amèrement le fidèle compagnon de toute sa vie. Elles le lui payaient donc avec l'intention bien évidente de trouver prétexte sur prétexte pour l'empêcher de le livrer.

Schwartz était fier, mais âicile à tromper. Il ne se doutait pas de la reconnaissance qu'il devait à ces âmes ingénieuses dans l'art de rendre service. Mais il était sûr de son lendemain et heureux de ne pas se séparer de son violon. Il en joua toute la nuit.

J^avais espéré me sentir calme. Je ne me sentis que fort. Schwartz m'empêcha de dormir : je pleurai ; je |^nsais à Anicée comme si elle était morte. Je fus exact au rejj^ezpvous

qu'elle m'avsil donné. Ia mère et la fiUa afféctftrent de me charger de mille oomBÛssions, et mône eUes me confièrent la «arveillance de la maison de Paris, comme si éDes eusBenl; voulu me traiter en ami intkne devant les autres intimes qoi étaient là. Un instant je me troovai seid avec madame Ma-* range, et elle 8*empresea de me parier avec une affection que je ae pus m'empècher de trouver diplomatique.

— Que je regrette que vous n'ayez pas dix ans de plus! me dit-elle. Vous ne seriez plus forcé de rester ici pour devenir savant, comme c'est votre louable et trop juste and^ition. Vous viendriez passer tout l'été à Saule, n'est^-ce pas?

-^ Vous croyez, lyiadame, fan répondis-je, que j*ai l'amM* tkm de dev^iir savant? Vous me confondez avec mon ami Roque.

— Non pas, non pas, reprit-elle. (Et il me semblait que toutes ses réflexions étaient Mtes à dessein de m'ouvrir les yeux sur ma position vis-à^vis de sa ôUe, comme si j'eusse conçu quelque espoir insensé.) Vous devez vouloir être savant en conscience. La vie d'un homme est consacrée d'avance par les dons qu'il a reçus. Quel donmiage pour nous que vous soyez un être si intelligent, et, par là, re^onsable de sa pro* I«e destinée! Que n'étes-voas nn pauvre vieux malheureux comme Schwartz, avec tout ce que vous savez de plus que lui ! nous vous eussions emmené pour reikire l'éducation de Julien, et j'eusse été si conteoto de trouver un prétexte pour garder toujours un ami tel que vous! Mais vous êtes un fih de femille, et personne n'a le droit de s'emparer de vous. Youi n'avez pas non pius celui de disposer de vous-même.

fille avait tellement raison, que j'en eus du dépit.

— J'aurai toujours le droit, lui répondis-je, d'aller herboriser ^aflfi la forêt de Fontainebleau; c'est ce qui me consolera un peu de vous voir partir.

•— J'espère bien que vous vioidrez vous reposer quelquefois

LA rn^tiuic 9t

dm nott dt 'vos courses scimtîfiqiies, reprit-eHe d^in air eootraûit et presque iroié.

lAms provoque mou arrêt. Je ue devais venir qn^en visite et le moins possible, le Taimaîs mieux ainsi, moi qui voulais eiwaitre mon sort. Cest dans l'ordre : le bonheur ferme les yeux sur le lendemain, le malheur ne sait pas vivre au jour le jour. J'étais calme comme un martyr. Anicëe me sembla plus ealme que moi encwe, ear, ce jour-là, elle n'était pas mémo triste. Ses yeux avaient une expression que je ne comprenais pas, et dont la tranquille douceur me Élisait parfois l'effet d'one insulte.

Au moment de monter en voiture ;

— Yenez ici, parrain, me dit-elle en me présentant la petite Morena. Donnez votre bénédiction à votre filleule.

Et, comme je me penchais sur le berceau pour embrasser l'en&nt :

"^ Stépben, me dît^lle à voix basse, comptez un peu sur Favenir et sur moi ; notre amitié est indissoluble.

Je relevai les yeux sur elle, je lus dans les siens cette sorte d'eathousiasme inspiré qu'elle avait quand elle (H^enait une résolution généreuse qui devait triompher de la prudente sollicitude de sa mère. Je ne sais ce qui se passa en moi ; je passai de l'abattement à une sorte de joie pleine de sécurité.

— Merci I lui dis-je.

Et le chevalier nous sépara. U partait avec eUe$, Vbàmi Gtet et Edmond Roque étaient là aussi. Edmond teit venu assez rarement dans le oomant de l'hiver ; mais, avec les gens qui lui plaisaient, il était ami, et même naïve- «nent familier, dès le premiw jour et pour toute sa vie ; il u'avût donc pas manqué de venir faire les adieux de l'amitié à la dernière heure. Julien, qui restait quelques jours encore à Paris, avait invité son ami Glet à déjeuner, et continuait à ne W se âeuter (pie ee personnage fdt antipathique à sa sosur.

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liais, chose étrange et qui peint bien la diplomatie maternelle, madame Marange, qui m'avait d'abord retenu dans son intimité pour écarter ou pour paralyser Fapparence de cells de Giet, avait cessé de repousser ce dernier dès le moment où il lui avait semblé que la mienne pouvait devenir dangereuse.

Dès que la voiture qui emportait mon âme et ma vie eut disparu, Julien exigea que nous vinssions déjeuner tous les trois avec lui au café de Paris. J'aurais voulu être seul; mais Glet m'observait d'un air narquois et j'avais à faire bonne contenance. Je me laissai emmener.

Roque, avec sa cravate blanche et ses lunettes d'or, fit sensation au café de Paris. Je vis fort bien les sourires moqueurs des jeunes dandys, dont il frôla un peu gauchement les tables, et je devinai les mots dits tout bas à Julien par quelqu'un d'entre eux. Cette figure de jeune pédant les divertissait. On ne me regarda pas. Je vis par là que j'avais l'air de tout le monde, et j'en fus bien aise. J'aurais pu être ridicule sans m'en douter, et, ce jour-là, pour la première fois, j'en aurais souffert. Celui que madame de Saule aimait comme son frère n'avait pas le droit de faire rire, même les enfants ; quant à Hubert Clet, il connaissait tout le monde, tout le monde le connaissait. Il était là chez lui. Ayant de la fortune, de l'usage, de l'élégance, et de l'esprit par-dessus le marché, il était tenu en grande estime par la jeune fashion parisienne.

Notre déjeuner fut gai. Rougissant, je crois, un peu de son pédant, Julien avait demandé un salon pour nous quatre. Mais Roque fîit extrêmement spirituel, et, contre son habitude, nullement fatigant; voué par goût et par système à une grandi^ sobriété, mais parfaitement distrait, il se grisa dès le premier service. Il s'en aperçut lui-même, et, nous déclarant qu'il se trouvait dans un état de rèpUtion et d'ébriété fort ai* leciahle, il fut étincelant d'érudition satirique et, lui le plul

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chaste des hommes, de gravelure pantagruëlesque. C'était son &it, au reste, de parler de tout ex professa, sans avoir jamais usé de rien.

Clet fut fort triste, dès qu'il se vit écrasé par la verve d'un homme dont il s*était promis de &ire un plastron.

Julien, qui était frivole comme un enfant riche et comblé, mais bon comme sa mère, au fond, et généreux comme sa sœur, domia les mains joyeusement au triomphe de Roque.

Clet, que le vin ne pouvait égayer, devint nerveux et tourna à l'irritation.

D me serait impossible de dire par quel chemin de traverse nous nous trouvâmes arrêtés £aice à face, lui et moi, dans une impasse de plaisanteries assez aigres de sa part, un peu dures de la mienne. J'étais parfaitement de sang-froid, et, s'il était ivre, il le paraissait si peu, que je ne pus tolérer ses sarcasmes.

Son animosité contre moi datait déjà de loin. Il avait su la contenir jusque-là. J'aurai dû me dire peut-être qu'il était sérieusement épris, puisqu'il souffrait, et que ce malaise demandait quelque indulgence de ma part. Mais il dénigrait si ouvertement pour moi l'objet de mon culte, que je perdis patience et le blessai plus que je ne voulais.

Roque faisait tant de bruit, que nous eûmes le malheur de pouvoir nous dire, sans être entendus, tout ce que la présence et l'attention de Julien nous eussent forcés de refouler bien avant. Quand on se leva de table, Hubert Clet m'avait provoqué tout bas. Julien remarqua que tous deux nous étions pâles. Roque déclara que c'était la densité nébuleuse de la Aimée des cigares qui nous faisait paraître ainsi, et il sortit pour promener gaiement les fumées de son vin sur les boulevards. Je vis bien que sa cravate blanche un peu relâchée, son grand chapeau rejeté en arrière et ses yeux myopes brillant derrière fies lunettes posées de travers fiadsaient retourner les passants; je le ramenai dans notre quartier latin.

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Le lendemain, j'étais au bois de Boulogne avec lui, attendant Hubert Glet, qui y arriva bientôt, escorte de son témoin, il n'avait pu choisir Julien, et pour cause : le sujet de notre querelle et notre querelle elle-même devaient lui être soigneusement cachés.

Je ne m'étais jamais battu, comme on peut croire. Glet, qui vivait dans le monde et qui affichait l'esprit frondeur, avait eu déjà une affaire. U était d'un calme magnifique et s'y complcBsait comme un acteur qui joue un rôle dans ses moyens. Je n'avais rien à affecter. Je n'ai jamais su si j'avais du courage, mais il ne me semble pas qu'il en faille pour risquer sa vie ao bout d'un pistolet ou d'une épée, quand elle est toujours en risque, à tous les moments de notre éphémère et fragile existence. Roque, qui m'aimait certainement autant que loiméme et qui eût souhaité se battre à ma place, avait autant de sang-froid que moi ; ce qui était beaucoup plus méritoire.

Le témoin de Glet était un professeur émérite d'affaires d'honneur qui, à vingt>-cinq ans, prenait les airs d'un patriarche du coupe-gorge. U voulut d'abord essayer d'arranger l'affaire, et me demanda, dans la forme classique, si, en traitant M. Glet de fat impertinrat, j'avais eu l'intention de l'offenser personnellement.

Je répondis qu'à coup sûr j'avais eu l'intention de lui prouver son impertinence et sa sottise, et que je persistais dans ce sentiment, à moins qu'il ne convint lui-même de son tort et ne le réparât en rétractant les sottises et les impertinences qu'il m'avait dites.

C'était au tour de Roque d'aller demander à Glet s'il avait eu rintcntion de m'offenser. Il s'y prit plus simplement et lui dit :

— Vous avez traité mon ami de tartufe de village et de petit don Juan de mansarde. G'est peut-être drôle , mais nous ne voulons pas en rire. On vous a répondu sans amphibologie que

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«VOS étiez un fet et aa impertineiit ; vous avea denurndë à vous batttre, nous voici; que décidez-vous t

Le témoin de Glet trouva le procédé irrégulter, et après, dix OMAUtes de pourparlers très-inutiles, où le témoin nous donna à tous trois de fortes envies de rire, nous fûmes placés, Clet^ et moi, en face Tun de Tautre. Nous tirâmes ensemble. Glet me logea une balle dans les côtes. Je lui cassai un bras. L'honneur était satisfait. Ma blessure n'était pas très-grave. La balle fut aisément extraite. Je ne souffris pas de manière à perdre le courage ou la connaissance un seul instant. Sans être d'une apparence robuste, j'ai dans le sang un peu de la force tranquille du paysan berrichon, je ne suis pas très-sensible à la douleur.

Clet fut plus malade que moi. Son organisation nerveuse, déjà très-excitée par un régime absurde, lui occasionna de violents aocès de fièvre, et l'enflure du bras fîit fort tenace. Hoque le vit souvent de ma part, et lui rendit son estime en voyant quie^ recomiaissant son tort, il tenait fort secrets notre âuel et sa cause.

J'étais au lit depuis trois jours, encore assez malade et af- ^sSfàk par l'opération, lorsque je reçus une lettre de mon père qui m'annonçait de grosses pertes de bestiaux, et m'engageait ^vivre de mon travail, sans compter davantage sur son assisteace. '

Cette contrariété me parut d'abord peu de chose ; mais ce nmnque de parole et le ton froid et presque dur de la lettre m'affectèrent beaucoup. Mon pauvre père, lui, si foyal et si bon, il me retirait même la jouissance du mince héritage de nia mère, et il m'abandonnait à mes propres ressources sans me donner le temps d'aviser.

Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on trouve une occupation, si misérable qu'elle soit. J'avais contracté quelques obligations, en ce sens que j'avais attribué d'avance, sur les ter-

mes de ma modique pension, deux petites sommes au payement des dettes d'un ami encore plus gônë que moi. J'étais donc forcé de lui manquer de parole à mon tour, et on a si mauvaise grâce à accuser ses parents, que, si je n'eusse été hors d'état de me mouvoir, j'aurais pris des crochets ou un fiacre à conduire, plutôt que d'en venir à cette honteuse excuse.

le quittai mon lit pour me mettre en quête d'un emploi ; nais il me fallait, pour entrer dans une industrie quelconqpie, un répondant connu des industriels, et je n'en connaissais aucun, ne voulant pas invoquer l'appui de Glet et de sa famille.

Pour occuper une fonction dans le gouvernement, si obscure qu'elle fût, il me fallait des titres ou un suniumérariat. J'aurais pu donner des leçons, être répétiteur dans un collège, OU éeulement maître d'études. Pour tout cela, il me fallait des protecteurs, des connaissances. J'avais vécu trop seul, et pour rien au monde je n'aurais voulu m'adresser à madame Marange ou à sa fille, par conséquent, à aucune personne de leur entourage.

Je vis quel affreux métier est celui de solliciteur. Je le fis avec courage et sans vouloir me sentir atteint d'une humiliation, ni blessé d'aucune méfiance. Si on était peu accessible pour le malheur, c'était la faute du genre humain, qui appa* remment pullule de malheureux lâches et fourbes.

Cependant la détresse arrivait avec une effrayante rapidité*

LA FILLBULB 07

J'écrivis à mon père pour lui demander trois mois de répit, lui remontrant avec soumission que c'était le temps nécessaire pour trouver à me caser. Il ne me répondit pas. J'ai su plus tard qu'une main avide et cruelle avait supprimé ma lettre.

Roque eût partagé sa chambre et son pain avec moi ; mais je l'aurais gôné dans ses études, et, en acceptant son assistance, je l'eusse empêché d'acheter des livres et des instruments ; car il apprenait en ce moment la médecine et la chirurgie, et je savais qu'il se privait souvent de manger pour se procurer cette satisfaction. Autant valait lui demander sa vie que ses moyens de développement intellectuel. Je lui cachai ma position.

Mon bon Schwartz commençait à retomber dans la misère, n avait naïvement confié ses mille francs à un compatriote qui les lui avait emportés. La goutte l'avait pris, et, après de vains efforts pour descendre son escalier, il s'était vu forcé d'interrompre ses leçons dès le début. Rien ne lait plus de tort à un malheureux que de commencer par être malade. On l'avait remplacé au bout de quinze jours.

Je n'avais ni le temps ni la force d'aller donner un coup d'œil à la maison de la rue de Gourcelles ; par conséquent, je n'avais pas l'occasion d'écrire à Saule. Mon silence étonna et inquiéta. On envoya Julien savoir de mes nouvelles. Il vint deux ibis sans me trouver et écrivit que je me portais bien, puisque j'étais toujours dehors. Puis il partit lui-même pour rejoindre sa mère et sa sœur.

Ma blessure était guérie, malgré le peu de soin que j'en avais pris; mais ma force, qui n'avait pas eu le temps de revenir, commençait à m'abandouner tout à fait. Parfois j'éprou. vais des faims dévorantes que je n'avais pas le moyen de satisfaire. D'autres fois, j'éprouvais un dégoût invincible pour les aliments. Un jour je dépensai pour mon déjeuner et celui

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de Schwartz ma dernière pièce de monnaie. Je sortis en m9 disant qu'il fallait trouver du travail ce jour-là, ou avouer ma misère à mon pauvre Roque.

Je courus tout le Jour; je rentrai sans succès et sans espérance. Le lendemain, je voulus tenter une journée de démarches avant de me risquer à de tristes aveux. Je sortis à jeun, je rentrai de même, sans plus de succès que la veille.

J'avais vendu ou engagé au mont-de-piété mes pauvres bardes. Il ne me restait que les reliques de ma mère, au milieu desquelles j'allais mourir d'inanition plutôt que d'essayer d'en tirer un dernier morceau de pain.

Je me décidai à écrire à Roque que Schvsrartz avait iaim et que je n'avais plus rien à partager avec lui. Je portai ma lettre à la première boîte, ne me sentant pas la force d'aller jusque chez mon ami, qui demeurait auprès de^l'Observatoire, Je remontai avec peine mes cinq étages, j'entrai doucement cbez Schwartz. Il dormait. Je savais que le piano ne le réveillait pas. Je me mis à jouer très-doux la dernière chanson rustique que j'avais entendu chanter à ma mère. Je sentis un grand calme succéder aux battements précipités de mon cœur. La soeur se refroidit sur mon front. La dernière goutte d'huile B'épuisa dans la lampe. Je m'en aperçus à peine, tant mon regard était déjà troublé ; puis je ne sentis plus rien : mes mains se roidirent sur le clavier, ma tête tomba sur le pupitre ; il me sembla que je m'endormais poar toujours. Je distinguai encore faiblement l'horloge du Luxembourg, qui sonnait dix heures; puis je devins complètement inerte.

Quand je revins de cette défaillance, je vis autour de moi des fantômes qui me firent craindre de n'avoir échappé à la mort que pour arriver à la folie. Anîcée et sa mère étaient près de moi ; elles me parlaient avec tendresse, elles me prodiguaient les plus doux soins. Schwartz et le chevalier de Valestroit allaient et venaient dans la chambre. Je vis confusément des fioles, de0

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tasses. On m*ayait fait prendre quelque cordial, car je mi sen' tais ranime ; mais je ne comprenais pas encore.

Je fus très-longtmnps avant de me rendre compte de rien. On me fit lever, on m'aida à descendre l'escalier, on me mit en voiture; je me laissai conduire comme dans un rêve. Je ne me retrouvai moi-même tiue dans la maison de la rue de CourceU les, devant un souper de fiaunille, où Schwartz était assis. Les choses se passaient pour nous deux conmie elles s'étaient passées deux mois auparavant pour lui seul. On nous disait qu'on avait &im, et on nous priait de mangw par complaisance.

La mémoire de cette soirée me revint entièrement, et je sentis la honte de la misère m'accabler jusqu'à la douleur. Le boa Allemand était si facile à tromper, qu'il trouvait l'explication de madame Marange toute naturelle. Elle était venue à Paris avec sa fille pour y passer deux jours. Étonnée d'apprendre de ses gens qu'on ne m'avait pas revu depuis son départ, ^ avait envoyé le chevalier savoir si j'étais malade. On lui avait dit que j'étais sorti, mais que je n'étais pas rétabli d'un accident qu'on attribuait à une chute. Cette réponse l'avait surpris; il avaif pensé que j'étais fort mal et que je ne voulais pas recevoir. Il n'avait osé forcer ma porte. Il en avait été grondé par madame Marange et sa fille, qui étaient montées ra voiture à dix heures du soir, ne voulant pas rester toute la &uit dans l'inquiétude. On les avait laissées monter. Elles m'avaient trouvé évanoui. En revenant à moi, j'avais accepté de venir souper avec elles pour partir le lendemain avec elles pour la campagne; car il était évident que j'avais besoin de me re^ mettre et de me reposer de mon travail.

Tout ce récit était exact ; mais la vérité n'en était pas corn* plète, je le sentais. On feignait d'ignorer que je me fusse battu en du^ et que la misère fut la cause de ma rechute. Je voyais bien qu'on me trompait, que le portier de ma maison avait été plus explicite avec M* de Yalestroit, ou que Schwartz lui-

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même, réveillé en sursaut par la visite des deux femmes, leur avait tout avoué sans s*ea douter.

Je sentais la pitié de la mère peser sur moi comme une humiliation, l'inquiétude de la fille comme un doute : la première devait se dire que j'étais trop obscur, trop pauvre, pour devenir jamais un égal ; la seconde, que je n'avais pas assez de courage physique et moral pour devenir un appui. La fatalité de mon malheur et le sentiment de ma faiblesse me navrèrent. Je m'étais senti assez fort naguère pour être le fils, le fi-ère et l'ami de ces deux femmes, et voilà qu'elles m'apportaient chez elles comme un malade et me donnaient à manger comme à un pauvre.

Ces réflexions succédèrent rapidement à mon atonie, et je fondis en larmes, nouvelle preuve de faiblesse qu'il me fut inn possible de leur dérober.

Madame Marange me prit la tète dans ses mains avec une bonté indicible, tandis qu'Anicée prenait les miennes et les caressait presque comme celles d'un en&nt que l'on veut consoler ; puis, tout en me dorlotant de la sorte, elles dirent au chevalier, qui ne devinait pas comme elles ma pensée, que c'était une crise nerveuse dont il ne fallait pas s'étonner après mon évanouiss^QQient, lequel n'était lui-même qu'un état nerveux.

J'eus bien de la peine à retenir mes sanglots, je suffoquais. Madame Marange, craignant une crise plus forte, sortit pour me chercher de l'éther. Le chevalier prit une bougie pour l'accompagner. Schvsrartz, que ses robustes instincts physiques dominaient toujours un peu, et qui mangeait, comme les loupsi un jour sur quatre, avait la vue plongée dans son assiette. Anicée, qui était restée debout près de moi, passa ses bras autour de ma tète, l'attira contre son cœur avec une effusion angélique, et mit son mouchoir sur mes yeux pour essuyer mes larmes. Ma fierté fut vaincue par cette sainte caresse. Je sentis la sœur et la mère dans le sein de la femme, ces types

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sacrés qa'aacan autre genre d'amour n'efface dans les âmes complètes. Mes larmes coulèrent plus douces ; elles se tarirent dans la batiste embaumée de ce mouchoir, qu'elle me laissa garder, couvrir de baisers et cacher dans mon sein quand sa mère rentra.

Od me trouva mieux. Le bon chevalier répéta à plusieurs reprises : « Ça ne sera rien, » comme on dit à un enfant qui s*est ^ail une bosse à ta tète. Madame Marange me prescrivit de manger, prétendant que mon médecin avait dû me mettre à la diète, parce que c'était la mode, mais que l'abus de ce système tuait les malades plus que le mal. Chaque ménagement inventé par elle pour sauver mon orgueil me révélait sa bonté et mon humiliation. Mais déjà je ne sentais plus Tune et je m'abandonnais à l'autre. Je fis un effort pour lui obéir; mais j'avais une autre organisation que celle de Schwartz, et plusieurs jours se passèrent avant que je pusse manger sans dégoût et sans souffrance.

Il était deux heures du matin quand je me rendis compte du temps écoulé. Je voulus me retirer avec Schwartz. Madame Marange nous dit que, puisque nous devions partir tous deux avec elle et sa fille à dix heures le lendemain, nous coucherions, ainsi que le chevalier, dans le pavillon de son jai'din. On avait tout préparé pendant le souper. J'étais vaincu par la fatigue; je dormis quelques heures, et, quand, selon mon habittde, je m'éveillai au jour, le chant des merles et des pinsons qui peuplaient le jardin me causa la douce illusion de la campagne. Ma tôte était encore si faible, que je fus quelque temps à comprendre où j'étais réellement, et quelles circonstances imprévues m'y avaient amené.

Alors ma honte me revint, en dépit du mouchoir d'Anicée, qui était là sous mon chevet, et que je pressai sur mon visage comme pour en effacer la rougeur. Mais comment ne pas rougir de rentrer ainsi chez elle en nécessiteux, moi qui, en vou-

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lant Ja suivre, avais été fier de l'idée de lui sacrifier toute ma vaine science et tout mon avenir intellectuel 1

^ Non 1 non I m'écriai-je en me jetant hors de ce lit moelleux où j'avais été déposé comme par le Samaritain de l'Évangile. Je n'accepterai pas leurs bienfaits I Ce n'est pas ainsi que je veux faire fléchir la rigueur de ma destinée. Je suis trop jeune de dix ans, voilà mon tort. U faut que je le répare par une volonté surhumaine.

Mon parti fut bientôt pris. J'écrivis à madame Marange :

a Vous l'avez deviné, mon secret ; je n'ai pas besoin de vous le dire. J'en conviens avec vous. Vous savez que je ne le lui ai jamais dit, à elle ; car vous lisez dans son cœur, et J'espère que vous estimez un peu l'honnêteté du mien.

» Vous voulez qu'elle se marie, je l'ai bien vu. Vous !ie repoussez pas d'auprès d'elle les hommes de quarante ans qui ont du mérite. C'est elle qui les refuse au bout de deux en* trevues. A la première, c'est l'autorité qu'elle vous concède ; à la seconde, c'est son droit qu'elle reprend.

» Vous ne tenez ni à la naissance ni à la fortune. Vous êtes d'origine plébéienne. Vous êtes assez riche, et, d'ailleurs, votre esprit est trop élevé, votre âme trop noble pour ne pas pré* férer l'honneur et la vertu à toutes choses.

» Mais vous vous méfiez de la jeunesse. En théorie, vous avez raison. Je vous ai souvent entendue blâmer les amours disproportionnés sous le rapport de l'âge. Vous disiez qu'une femme du vôtre est vieille et qu'un époux de trente-cinq ans est encore un jeune homme. J'ai bien tout compris, rien ne m'inquiétait; vous l'avouerai-je, je ne prenais rien de cela pour moi.

» Vous n'avez pas voulu admettre d'exception en ma faveur, force m'a été de comprendre. Pourquoi donc me rame- Do^-votts aujourd'hui ici ? Parce que la maladie et la détresse

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m'ont £ût si petit devant la pitié, que vous ne me craignei plus I

» Ange de bonté, je baise vos mains bien&isantes et je pars ; je veux pouvoir emporter de chez vous Tespérance* L'espérance de mériter votre confiance absolue, oui, je Tai, malgré vous et malgré moi. Quoi qu'il arrive, je serai votre fils par la volonté, par le dévouement, par le respect, par 1« soumission, par la tendresse.

» P.-S. — Retenez le pauvre Schwartz ; feites-lui faire dea chemises et des habits ; donnez-lui peu d'argent à la fois» C'est un enfant, lui, et il a soixante ans, madame 1 »

Je cachetai cette lettre, je la mis en évidence sur la table, et, avant que personne fût encore éveillé dans la maison, je gagnai la rue et allai droit chez Roque.

U venait de recevoir ma lettre. Il m'ouvrit ses bras en me Êdsant de vifs reproches de ma trop longue discrétion.

— Eh bien, lui dis-je, ce n'est plus Schwartz qui meurt de faim, c'est moi. Je ne suis pas seulement gêné, je suis réduit à la dernière extrémité.

Et je lui racontai tout ce qui s'était passé la veille. Il m'approuva et me remercia môme de mon courage, comme si je l'avais eu à son intention. Puis il me sauva d'emblée, en me procurant de quoi vivre. On lui proposait un mince emploi au Jardin des Plantes, celui de préparateur et de conservateur d'objets d'histoire naturelle, à douze cents francs d'appointements. Plus hardi et plus confiant qne moi, Roque avait déjà des protections ; mais il avait de quoi continuer ses études à son gré, moyennant un régime d'existence stolque, et il ne voulait pas sacrifier son temps à gagner sa vie.

—Puisque tu en es réduit là, me dit-il, accepte cet emploi, que je me fais fort de pouvoir te céder. Tu auras tes soi-

rées libres pour tes chères études indàentes, et ailleurs nous te trouverons mieux avec le temps. Seulement, plus de projets de promenades dans la forêt de Fontainebleau, du côté de certaine résidence ; plus de soirées d'hiver dans un petit salon doré, où Ton voit deux bien charmantes fenmies, mais où l'on dépense plus que l'on n'acquiert; plus d'interminables improvisations la nuit, plus d'amour absorbant et de dithyrambes au clair de la lune.

J'étais résigné à tout, sauf à ne point aimer, puisque c'était dans cet amour que je puisais mon courage. Au bout de trois jours, j'étais installé au cabinet d'histoire naturelle, dans un petit laboratoire où j'empaillais des oiseaux. J'avais souvent fait cette besogne à la campagne pour mon plaisir, et j'y étais fort adroit.

Mon apprentissage fut donc un morceau de réception qoi me valut de grands éloges : on me trouva propre à plusieurs autres soins, et, au bout de trois mois, sans aucune réclamation de ma part, mes appointements furent portés à deux mille francs.

J'étais riche ! j'avais des habits et des chemises que personne ne m'avait donnés ; je n'avais pas été forcé de vendre le petit piano de ma mère, auquel je tenais comme Schwartz tenait à son violon. Il me restait, grâce à l'attention et à la prestesse avec lesquelles j'expédiais ma besogne, six heures par jour pour travailler à ma fantaisie (de six heures à minuit). J'en dormais six. J'en consacrais dix à mon emploi.

Un jour, on m'annonça une nouvelle qui me remplit d'orgueil et de joie. On me donnait trois mois de liberté pour ftiire, au profit du cabinet, une exploration scientifique dans la forêt de Fontainebleau. Il fallait remplacer certains individus précieux qui s'étaient détériorés aux collections. Je pa^ tis ivre de bonheur, et j'allai planter ma tente, pour cowr mencer, à la maison Floche,

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le trouvai mes vieux amis en bonne santé, et ^accueil qu'ils me firent me toucha vivement. Tous deux pleuraient de joie et m'appelaient leur enfant. Us se réjouissaient de mon bienêtre comme s'il leur eût été personnel. Je passai huit jours dans la région d'Avon, bien décidé à ne pas goûter le bonheur d'aller à Saule avant d'avoir commencé ma mission et de m'étre mis en mesure de la continuer sans interruption après ma première visite.

Au bout de la semaine, je pus donc me présenter. Cette fois, j'étais encore revêtu de la blouse, comme lorsque j'avais lait ma première entrée. Mais ce n'était plus par pauvreté que je me montrais ainsi. Je portais le costume, l'uniforme, si l'on veut, de mon emploi.

J'arrivai à l'improviste et j'entrai par le parc, dont je connaissais les issues dérobées. C'était la même époque, à peu près, que celle de l'année précédente. La chaleur était encoce bonne à savourer, les arbres pliaient sous les fruits, les jardins revêtaient cette seconde parure de l'arrière-saison qui, pour être moins luxuriante que celle du printemps, n'en est que plus coquette et plus soignée.

Au détour d'une allée de bosquet qui aboutissait à la pelouse, je me trouvai tout à coup face à face avec Anicée. Elle était assise sur un banc et lisait à l'ombre, pendant qu'à vingt pas d'elle, Morena, sous l'œil de sa bonne, jouait sur l'herbe ftvec son ex-nourrice, la brebis noire. Morena était sevrée.

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Anicëe, en me voyant, ne put retenir un erî. Elle laissa tomber son livre, accourut dans mes bras et me baisa sur les deux joues avec l'effusion d'une sœur. Puis elle rougit après, ne sut me rien dire, se rassit sur le banc en me faisant signe de m*asseoir auprès d'elle, et, là, devenue tremblante, elle fit de vains efforts pour retenir ses larmes.

J'eus peur d'abord ; je n'osais croire à tant de bonheur. Je pensai qu'un malheur était arrivé dans la famille, ou qu'il lui était interdit par sa mère de me recevoir... ou enfin qu'elle s'était laissé fiancer à un autre que moi.

n n'y avait rien de tout celai Justice et bonté du ciel, j'étais aimé 1 Aussitftt que je l'eus compris, je cessai mes questions et ne demandai pas même la cause de ces larmes qui me rendaient si fier. Elle avait pleuré deux fois pour moi, une fois de douleur et une autre fois de joie. Quel plus naïf aveu pou- 7ais-je exiger? Je n'ai jamais compris qu'un homme osât arracher à la femme qu'il veut aimer toute sa vie une caresse ou un mot qui l'engage prématurément. C'est froisser la pudeur de l'âme, c'est violer la conscience. Jusqu'à l'hymen complet des âmes, celui qui veut être véritablement aimé doit respecter la liberté et laisser grandir la confiance. Insensé celui qui croit avoir les droits du maître parce qu'il a surpris un moment d'émotion et arraché ce mot : « Je vous aime, » après lequel la femme ressent parfois encore plus de peur de l'avoir dit qu'elle n'a éprouvé d'entraînement à le dire.

Non, non, je ne voulais pas l'obtenir ainsi! je voulais laisser venir un jour où elle me le dirait, sans pâlir et sans trembler, avec de la joie dans l'âme et de la sérénité dans le regard.

Sa mère vint nous joindre et me montra une affection sincère. Dès les premiers mots, elle fut aussi firanche avec moi qu'elle avait été prudente; car, Anicée nous ayant quittés un instant pour aller me chercher ma filleule, qui s'était éloignée

avec la bonne, elle me dit en me regardant tout droit dans les yeux et en me tenant les deux mains :

— Non, vous n'êtes pas un enfant. Vous êtes un homme de bien, et vous serez un homme de mérite. Je n'ai jamais dit non, moi! à présent, je ne dis pas oui, cela ne dépend pas de moi. Je tiens à ce que vous ne croyiez pas que j'abuse de mon influence et de mon autorité. Mais je suis mère avant tout, et je dois désirer que le temps consacre la confiance et l'affection.

—Dix ans, s'il le fautl m'écriai-je en lui baisant les mains avec ardeur.

— Hélas 1 dit-elle en souriant avec tristesse, dans dix ans, elle en aura quarante I

— En eût-elle cinquante I répondi&-je avec une fermeté qui frappa madame Marange et dont elle m'a avoué depuis avoir subi l'influence plus qu'elle ne voulait.

Morena, qui marchait déjà seule, avec des pieds d'une adresse singulière, malgré leur petitesse phénoménale, vint m'embrasser sans se £aiire prier. Sa précocité était quelque chose de remarquable et dont je fus même un peu effirayé sans oser le dire à sa mère adoptive. Elle parlait déjà d'une voix daire et avec une prononciation nette. Son vocabulaire était du double au moins plus étendu que celui des enfants de son âge. Ses traits aussi se dessinaient prématurément, et la beauté s'y ûdsait en dépit de la gentillesse. Quoique très-brune, elle n'avait rien dans les cheveux, dans le type et dans la peau, qui ne fût acceptable à la race européenne.

—La mère Floche avait raison, pensais-je, elle est fille d'un chrétien d'Espagne.

Anicée l'aimait trop. Elle se faisait son esclave avec un élan et une imprévoyane qui révélaient chez elle des sources d'intarissable dévouement. Si je l'eusse écoutée, j'aurais gâté ma filleule, et plusieurs fois elle me reprocha d'être trop sévère. Un jeur même, elle me dit presque tristement que je ne l'aimais

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pas assez. J'ai compris, j*ai su, depuis, que, se regardant déjà comme ma femme, elle voulait que je me crusse le père de cet enfant que je lui avais donné et pour lequel aussitôt elle s'était senti des entrailles de mère.

Je revins plusieurs fois à Saule durant mon excursion, et même, ayant, à force d'activité et d'ardeur, recueilli les échantillons qui en étaient le but, j'eus presque un mois de surplus que je pus passer auprès d'Anicée.

On retarda pour moi la rentrée accoutumée à Paris, sans me le dire toutefois ; mais les tendres condescendances de la mère pour la fille étaient pour moi d'une transparence adorable. Des rares prétendants que madame de Saule avait consenti à laisser paraître un instant chez elle l'année précédente, il n'était plus question. De temps en temps, madame Marange recevait une lettre de quelque amie qui la blâmait de laisser sa fille veuve si longtemps et qui lui proposait un parti convenable. Anicée, avec une malicieuse ingénuité, se faisait lire ces lettres tout haut devant moi, et elle riait ensuite avec une gaieté qui me touchait profondément; elle forçait sa mère à en rire aussi, et, en somme, l'homme de quarante ans, si longtemps rôvé par madame Marange, devenait un mythe qu'Anicée la forçait de reléguer au nombre des fictions, comme Polyphème ou Groquemitaine.

Dans tout cela, pas un mot échangé entre nous deux, ni entre nous trois, qui pût donner un corps à la crainte ou à l'espérance. C'était comme une convention tacite de compter les uns sur les autres sans engager la conscience et la liberté de la personne. Le mot d'amour était toujours traduit dans la langue vulgaire de l'amitié; le mot de mariage n'était pas même prononcé. Anicée n'arrêtait pas son esprit sur l'éventualiUS d'une union plus intime que celle qui régnait entre nous. Pour toutes les satisfactions personnelles, c'était l'enfant le plus soumis à ces lois de l'inconnu que les mères appellent l'avenir de

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leur jBOe. Elle avait la pureté tranquille d'une jeune vierge, à Fâge où les passions bouleversent le cœur ou Timagination des femmes.

Quel sanctuaire de céleste chasteté que l'intimité de cettu mère et de cette fiUe! l'une qui pouvait dire à l'autre sans rougeur et sans tressaillement : « Oui, j'aime et je veux aimer; » l'autre qui ne pouvait jamais craindre qu'une chose, c'est que sa fille ne fût pas aimée autant qu'elle le méritait.

Je travaillais avec délices à Saule. Nous nous ^parions une heure après le déjeuner, et j'allais étudier dans ma chambre ou dans la campagne. Mais je préférais ma chambre, parce que> de temps en temps, j'entendais Anicée passer doucement sous sa fenêtre, ou rire et chanter au loin pour divertir sa Morenita, Avec certaines personnes, on se trouve investi du don de l'ubiqaité intelleetuelle. On se sent avec elles sans sortir de soimême. Anicée ne m'a jamais dérangé d'aucun travail, et jamais aucun travail ne m'a distrait d'elle.

Nous nous retrouvions à l'heure du diner avec un plaisir extrême. Pour bien savourer une société chère et précieuse, il îM la mériter par l'accomplissement soutenu d'un devoir.

L'âme humaine n'est pas faite, d'ailleurs, pour les félicités d'une constante effusion. Quand elle est assez forte pour ne pas s'y épuiser, elle s'y exalte, et la passion devient jalouse, exigeante, maladive. Le travail a été donné à l'homme comme le gouvernail de sa raison môme et le stimulant de ses affections.

Nos soirées étaient délicieuses. Je jouais du piano entre chien et loup, sans vouloir permettre qu'on abusât de mon inspiration jusqu'à se blaser dans l'attention émue qu'on voulait bien m'accorder. On apportait les lampes et je faisais la lecture pendant que les femmes travaillaient. Madame Marange occupait dès lors le métier à elle seule; Anicée avait toujours quelque nippe à coudre ou à broder pour son enfant. Après la lecture, nous causions plus ou moins sans tenir compte de l'heure, et minuit

venait quelquefois nous surprendre au coin du feu pétillant des premiers froids d'automne. Habitué à me lever à six heures, j'avais encore quatre heures de matinée pour mes études avant de revoir mes bien-aimées compagnes.

Roque vint nous voir, ainsi que Schwartz, que madame Marange, après l'avoir bien refait, avait réussi à placer comme organiste à Fontainebleau. La présence de ces deux amis me fut plus douce qu'elle ne me l'avait jamais été, et Roque, qui conmiencait à se décourager de cette succession de spécialités qu'il avait prétendu tirer de lui-môme, Roque, dont la vue et le mémoire s'usaient déjà, et qui sentait, à la fleur de l'âge, que les forces humaines ont une limite infranchissable à la volonté la mieux trempée. Roque, devenu philosophe, cessa de me railler et de me tourmenter.

*- Tu as raison, me dit-il en m'écoutant lui résumer les divers travaux dont je m'occupais, il faut se nourrir de la science, mais selon la loi de la vie . physique, qui veut qu'on mange pour vivre, et non qu'on vive pour manger. Les indigestions ne tuent pas les corps robustes ; mais elles détruisent l'estomac à la longue. Hélas I la vie est trop courte et ne se renouvelle pas à mesure qu'on l'épuisé. On ne peut pas savoir! Il faut se contenter de comprendre. Oui, oui, tu as mieux procédé que moi, Stéphen, en étant plus modeste ; il faut absolument choisir entre ces deux termes : connaître un peu tout, ou bien ne connaître qu'une chose à fond. Voyons, quel parti prendrai-je, et quel parti prendras-tu? ou bien quel parti prendrons-nous tous deux?

— Mon ami, lui répondis-je, nous allons prendre tous deux les deux partis : nous serons égaux et. absolus, universels et spéciaux. Écoute-moi bien. Puisque tu as, comme nous disions, le pain cuit sur la planche au foyer paternel, et que tu m'as procuré le pain quotidien du travail manuel, nous allons passer encore deux ou trois ans à œmprendre, sinon à connaître le

LA FILLEULE lit

plus de choses possible, sans nous dessécher sur aucune. Alors nous serons tout bonnement ce qu'on appelle des hommes instruits, ce qui n*est pas grand*chose ; mais nous aurons des intelligences rompues au travail et encore saines, ce qui sera beaucoup. Alors nous prendrons une spécialité et nous nous y adonnerons pour le reste de nos jours.

— Hélas I c'est bien bête, une spécialité! s'écria-t-ii.

— C'est bête quand on est bête, lui répondis^je. Malheureusement, le vulgaire a raison de dire : Bête comme un savane, en ce sens que la plupart d'entre eux se font spéciaux en partant de l'ignorance absolue. Or, comme toutes les sciences se tiennent, celui qui n'en possède qu'une et qui dédaigne ou néglige d'acquérir de bonnes notions sur toutes les autres, n'est plus qu'un rouage qui fonctionne seul et sans utilité pour la machine. Nous aurons paré à ce danger de l'atrophie des nombreux lobes de notre cerveau en les excerçant tous d'avance sans excès.

9 Puis, le jour venu d'en privilégier un seul, nous marcherons sans efifort et avec une rapidité souveraine vers ce but. Nous ne trouverons pas sur notre route les hésitations de Dotre propre ineptie, et nous ne nous dirigerons pas en aveugles entre des rivages inconnus. Nous serons savants dans notre partie, mais, à tous autres égards, nous serons encore des hommes. Si tu es médecin, une bonne sonmie de philosophie, un peu d'art, assez de métaphysique, beaucoup d'histoire et pas mal de littérature, t'auront aidé d'avance à connaître l'homme, ce grand problème en qui la vie de l'âme est si étroitement unie à celle du corps, que qui ignore l'une, ignore l'autre. Ainsi de toutes les branches scientifiques. Elles partent d'un tronc dont il faut bien avoir analysé la moelle, et la religion serait môme le vrai point de départ.

—Oui, oui, trois fois oui, dit Roque, soucieux et convaincu en même temps. Donc, il est trop tôt pour que j'étudie l'a-*

natomie du corps, puisque, selon toi, je ne connais pas celle de lime.

—Non, mon ami , étudie-les ensemble ; seulement, il Haut le temps à tout. N'aie pas Torgueilleuse rage d'être grand médecin en moins d'années qu'il n'en faut aux autres pour être des carabins passables. Examine toutes ces choses que je te dis, et ne sois médecin que dans dix ans.

Roque fut triste à dîner ; pressé amicalement d'en dire la cause, il nous promit de s'expliquer au jardin, et, là, marchant avec animation sous la lune nuageuse de novembre :'

— Mes chers amis, s'écria-t-il avec une grande naïveté de cœur, sachez que, jusqu'à ce jour, j'ai été un âne, et, qui pis est, un sot!

Et il résuma d'une manière brillante et claire le sujet de notre entretien. H me plaça plus haut que lui, lui qui, sans méchanceté, sans en avoir même conscience, m'avait toujours traité en petit garçon devant Anicée et sa mère; il passa d'une extrémité à l'autre ; et, passionné en tout, il déclara que j'étais l'esprit le plus juste, le génie le plus lucide qu'il eût jamais rencontré.

Je voulus rire de ces éloges, que madame Marange écoutait avec une sollicitude avide. Anicée me prit le bras en me di^ lant d'un ton d'autorité jalouse :

— Ne riez pas^ taisez-vous : il a raison. Ne vous moques

LA FILLBULB lit

pas; ne dépréciez pas celui dont il parle. C'est une chose que je ne souffrirai de personne, pas môme de la vôtre.

Quand Roque eut tout dit, madame Marange conclut avec une grande sagesse d'application.

— Stëphen avait raison, dit-elle. Qui ne sait pas la géologie ne saura jamais la botanique, et réciproquement ; qui n'entend rien à la musique manquera d'un sens dans la poésie ; qui ne se doute pas de Tanatomie ne saura jamais dessiner. Il est vrai que de grands génies ont tout deviné ; mais deviner équivaut à savoir. Donc l'exception confirme la règle. Maintenant, continua-t-elle, peut-on vous demander, sans indiscrétion, mon cher Stéphen, quelle spécialité vous comptez embrasser ?

— J'attends qu'on me le dise, répondis-je en pressant contre mon cœur le bras qu'Anicée avait passé sous le mien en me grondant.

— Qui donc vous le dira mieux que vous-même? demanda madame Marange.

— Vous, madame, répondis-je encore en m'adressant à elle et en regardant sa fille. Je vous ai entendu dire autrefois qu'un homme ne pouvait se passer d'un état. Moi, j'aime tant toutes les choses que j'étudie, que je n'ai pas de préférence marquée. Jadis, je comptais sur ma mère pour me désigner mon but. A quelle autre puis-je demander maintenant de me rendre ce aervicet N'est-ce point à vous qui m'avez témoigné tant d'intérêt et qui êtes un si bon juge?

Madame Marange semblait attendre que sa fille parlât la première; Anicée, ainsi encouragée, répondit :

— Moi, je ne suis pas un grand esprit comme vous autres. Je comprends le bonheur de l'étude; mais la nécessité de s'illustrer, je n'y ai jamais rien compris.

— S'illustrer, non ! observa sa mère ; mais se rendre utile- -~ Ah! c'est la prétention de tout le monde, reprit Anicée

avec un peu de tristesse. Tous les ambitieux se croient ou se disent nécessaires. Le mérite vrai est plus modeste. Il est utile à tout et à tous sans le savoir. Un jour vient où il se révèle malgré lui , mais c'est quand il a déjà fait tout le bien qu'il est capable de faire.

— L'oracle est obscur, dit Roque. Doit-on donc attendre que la profession vienne vous chercher et le succès vous surprendre?

— • Peut-être.

— Alors point de spécialité ; nous retombons dans mon ancien système : tout savoir pour être propre à tout. Mais je sais à présent que c'est impossible ; car l'homme vit trop peu de temps.

— Alors, dit Anicée, sans songer qu'elle ne répondait qu'à moi, un emploi quelconque de l'inteUigence, celui qui gênera le moins la vie du cœur.

Je fus bien heureux de cette réponse, qui me disait tant de choses et que Roque trouva très-vague et très-insigniûante.

Anicée m'aimait tel que j'étais, sans nom, sans état, sans science réelle, peutrétre sans avenir. Ohl oui, j'étais bien heureux 1 Je comprenais ce que sa mère semblait oublier, qu'elle avait été mal aimée par un ambitieux, et que son rêve était un époux humble et dévoué. J'étais donc fort embarrassé entre la mère et laûlie. L'une qui me préférait inconnu et pauvre, l'autre qui m'eût voulu tout au moins distingué et indépendant de position.

Le problème était posé. C'est à Paris qu'il devait se résoudre. Il s'agissait de savoir si, au lieu de travailler pour mon instruction personnelle six heures par jour, j'irais passer toutes mes soirées, comme l'année précédente, à la rue de Gourcelles. En prenant ce dernier parti, je retardais de six mois mon développement intellectuel, je prolongeais les incertitudes de madame Marange sur mon état futur, je blessais la noble am*

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bitîon qa'elle nourrissait de ne voir sa fiUe unie qu'à un homme de talent ou de science. Il Mait cela pour me faire pardonner les malheureux dix ans qui me manquaient, et cependant elle sentait bien qu'il fallait dix ans encore pour que j'eusse un nom, et elle frémissait à l'idée de ce long veuvage pour Anicée.

De son côté, Anicée me trouvait stoîque, cruel, presque égo&te de sacrifier ainsi le bonheur d'être auprès d'elle à l'es* poir, peut-être chimérique, de lui donner un nom illustre.

— J'ai trente ans, disait-^Ue à sa mère. Vous dites qu'on est vieille à quarante. Je n'aurai donc eu ni jeunesse ni amour. Je ne vous demande pas de nous marier, moi. Il n'y songe pas non plus. Mais ne me privez pas de la douceur de le voir. Quel plus humble bonheur que le mien I voir tous les soirs mon ami devant dix personnes, puis-je moins demander ?

J'essayai de satisfaire madame Ifarange en ne venant chez elle qu'une fois par semaine. Cette privation me fut un supplice. Je l'avais supporté alors que mon orgueil, blessé par sa méfiance ou ranimé par mon propre espoir, m'avait soutenu dans cette lutte contre moi-même. Mais je n'avais plus un stimulant aussi actif. Je me savais aimé, on m'avait béni, on me laissait espérer, on venait de me donner un mois de bonheur sans mélange. Je ne pouvais me faire à l'idée de recommencer mon épreuve. J'aimais cette femme de toutes les puissances de mon âme ; je la sentais aussi nécessaire à mon esprit qu'à mon Cœur, bien qu'elle n'eût que du cœur pour alimenter son intel* ligence et la mienne. Son caractère, dont sa beauté douce et tranquille était l'expression constante, formait autour de moi une atmosphère de sérénité dont je ne pouvais plus me passer. Ce n'était peut-être pas de la passion, c'était mieux et plus, car c'était un amour que Roque ne pouvait comparer, disait-il, qu'à (me idée fixe, à une monomanîe. Pour moi, c'était quelque chose comme la nostalgie. Rien ne pouvait me distraire, le matin, de l'impatience de U voir le soir, et le soir passé loin

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d'elle était si aride, que mon travail avortait dans ma tète.

Le bon Roque imagina un expédient auquel il sut faire consentir madame Marange : ce fut de dire à l'entourage que fea M. Marange avait laissé d'importantes recherches scientifiques à débrouiller et à mettre en ordre. Il y avait du vrai là dedans. Seulement, ces manuscrits ne valaient pas la peine que je me fusse donnée ; mais il fut convenu que je ne me la donnerais pas. Les amis n'y^ verraient que du feu, et on trouverait plus tard un prétexte pour ne pas donner suite à l'idée d'une publication.

En conséquence, j'habiterais le pavillon du jardin de la rue de Gourcelles, de sept heures du soir à cinq heures du matin, les prétendus manuscrits ne pouvant étfe en sûreté à mon domicile, n y avait une bonne petite bibliothèque de choix à mon usage dans ce pavillon. D'ailleurs, j'apporterais les ouvrages spéciaux dont j'aurais besoin. Je paraîtrais rarement au diner pour n'être pas trop remarqué, et je pourrais voir la mère et la fille à la dérobée, me sentir auprès d'elles... Je n'en demandais pas davantage.

Cette bonne mère consentit à subir auprès de ses amis le petit ridicule de vouloir Êiire un succès posthume à son mari. Je passai donc ainsi un hiver bien heureux. On s'étonna peu de me voir devenu le secrétaire d'un mort ; on m'oublia vite dans la poussière de ces écrits qui faisaient peur à tout le monde. J'avais le moyen de payer un cabriolet de louage qui venait me prendre de grand matin pour me conduire au Jardin des Plantes. J'achevais ma nuit en sommeillant, en dépit du froid, dans ce rude véhicule. Je revenais à pied le soir, je dînais en route, j'étais à mon poste à sept heures. Je trouvais mon feu et ma lampe allumés et de douces recherches de bien-être pour ma veillée solitaire, où je reconnaissais la main délicate d'Anic^*

Dans le courant de la soirée, elle quittait souvent le salon pour aller voir Morena et trouvait presque to^jour8 moyen d'ott-

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Trir la fenêtre de sa propre chambre, qui donnait en face de la mienne. Malgré le froid et la neige, elle y restait quelques minutes, jusqu'à ce que, désespéré de la voir s'exposer à un rhume, je lui fisse comprendre en me retirant que mes remords m'arrachaient à ma joie.

Quand ses hôtes étaient partis, c'était toujours d'assez bonne heure, à cause de l'éloignement du quartier, elle agitait une sonnette, et j'accourais près du feu, entre elle et sa mère. On me permettait d'y rester une demi-heure et je retournais travailler et dormir.

Insensiblement, madame Marange, sûre de moi autant que d'Ânicée, nous laissa seuls ensemble. Tous les domestiques se couchaient. Il n'y avait pas de malveillants parmi eux. Ânicée était trop connue, trop aimée pour pour être calonmiée dans son intérieur. Alors, nous prolongions doucement la veUlée, malgré le reproche que se faisait mon amie de me dévorer mon temps. Puis elle riait de mes projets de gloire, elle se faisait fort de me conserver l'estime et l'amitié de sa mère sans cela. Elle avait envie d'aller brûler mes livres ; elle m'ordonnait de dormir au lieu de travailler en la quittant.

Je désobéissais : je veillais jusqu'à deux heures du matin, non par besoin de travailler, mais pour mener de front la double ambition que sa mère me suggérait, être heureux par elle et digne d'elle. Je ne dormais donc plus que quatre heures sur vingt-quatre, quelquefois moins. Je n'en fus pas malade ni même accablé un seul jour. L'amour fait vivre ; c'est l'absence qui tue.

Un jour dans la semaine, on m'accordait pour récréation d'accompagner ces dames au théâtre- Je ne me le reprochai plus, quand je vis que cela m'était utile aussi et développait en moi des jouissances d'art et des souffrances de critique qui formaient mon jugement ou éveillaient mon imagination. Puisqu'il entrait dans mon plan de n'être volontairement

étranger à rien de ce qui intéresse, émeut, redresse ou corrompt les hommes, je devais connaître cet art, qui, bien entendu, saurait résumer tous les autres.

Un soir que nous entrions à TOpéra, où elles allaient, modestement, dans une baignoire, et sans toilette, je fus frappé de la figure d'un gamin qui étendait un bout de tapis sur la roue des fiacres et recevait deux sous de ceux qui en descendaient.

Bien qu'il se fût fait, depuis dix-huit mois, un changement dans sa taille et dans ses traits, je ne pouvais en douter, c'é* tait le frère de Morena.

Je ne voulus pas en faire la remarque devant mes compagnes ; mais, dès que je les eus installées dans leur loge, je revins au péristyle ; je descendis les degrés et je rejoignis le gitano.

Le gitano vint à moi avec empressement dès que je l'eus appelé, et me reconnut sans hésitation.

^ Ah ! ah ! monsieur , me dit- il en français et avec une assurance extraordinaire, c'est vous qui m*avez volé ida sœur !

A cette apostrophe faite tout haut, plusieurs personnes qui passaient se retournèrent. On me prenait pour un subomeor de filles. J*emmenai l'enfant dans un endroit de la rue plus isolé et je lui demandai Texplication de sa fuite soudaine après la mort de sa mère, son nom, celui de son père, celui de sa sœur, enfin.

— Monsieur, répondit-il, si vous voulez me promettre de me dire ce que vous avez lait de ma petite sœur, je vous apprendrai bien des choses.

— Je ne promets rien, répondis-je, sinon de te rendre un peu moins malheureux que tu me semblés Tôtre, si tu en vaux la peine.

Et, comme il parut mordre à l'appât d'une récompense, je

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loi donnai rendez-vous pour le lendemain, au labyrinthe du Jardin des Plantes.

Dans la crainte qu*il n'y manquât, j'aurais au moins voulu loi arracher tout de suite le nom et les indications principales; mais il prit un air de mystère, prétendit qu'il avait des secrets importants à me révéler et fut exact au rendea> irous du lendemain.

Quand je revis cet enfant au jour, je fus frappé de la beauté extraordinaire de ses traits et de l'élégance gracieuse de son corps, en dépit des misérables haillons dont il était à peine couvert. Tout en lui annonçait une vive intelligence, son regard pénétrant, son sourire expressif, la justesse de ses souvenirs, et la facilité avec laquelle il parlait une langue dont il n'avait pas la première* notion dix-huit mois auparavant. Son vocabulaire pittoresque frisant l'ignoble était celui du mOieu où, depuis Fontainebleau, il avait traîné son impudence et sa misère ; et, malgré ce cachet impur, il y avait dans son accent espagnol peu accusé, dans sa voix suave, dans sa prononciation fine, je ne sais quelle distinction et quel charme qui formaient un douloureux contraste entre sa nature et sa situation.

Voici le récit vrai ou faux dont il me gratifia :

Son père était un gitano d'Andalousie, qui exerçait aux environs de Séville la profession de raseur de mulets. U faut savoir qu'en Espagne on rase le poil des chevaux communs, des ânes et des mulets. Les bohémiens sont généralement employés à cette fonction sociale. Ce père était bon chrétien. (Tous les gitanes d'Espagne, terrifiés par l'inquisition, affectent une dévotion outrée, et encombrent de leurs adorations le porche des églises, sans réussir à persuader aux populations qu'ils ne pratiquent pas en secret le culte du diable.) U s'appelait Antonio, et rien de plus ; sa femme faisait des corbeilles, tirait l'horoscope, chantait et dansait sur la voie

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publique. Lui, le fils de cette union, tenait les castagnettes ou raclait la guitare. Là s*était bornée son éducation. Je traduirai de l'argot le reste du récit du gitanello.

— Je vous ai dit, là-bas, monsieur, que mon père avait quitté ma mère enceinte pour aller chercher sa vie en France, et qu'il nous avait feit écrire de venir le retrouver à Paris. Je savais trè^bien que mon père était fâché contre elle en la quittant; mais je ne savais pas pourquoi, et je n'avais pas besoin de vous le dire. Quand ma pauvre mère fut morte, au milieu de mon chagrin, je regardais avec attention ma petite sœur et je vis qu'elle était blanche.

— Blanche? observai-je. Pas précisément.

— Elle Test toujours plus que moi, reprit-il. Vous n'avez qu'à me regarder et à comparer, si elle vit encore et si vous savez où elle est.

Je ne répondis pas à cette question détournée, et je coih statai qu'en effet ce jeune garçon ne pouvait renier sa race, tandis que Morena pourrait toujours faire douter de la sienne.

Il reprit :

— Cet enfant blanc me fit peur. Je me souvins d'avoh* entendu mon père me dire en colère, avant de quitter l'Espagne :

» — Le frère ou la sœur que ta mère va te donner viendra au monde avec une peau blanche. Si tu &is bien, tu lui mettras la tête sous une pierre, et tu danseras dessus.

» Mon père est méchant, je ne le suis pas ; seulement, je me dis :

» — Si je ne tue pas cette enfant, mon père viendra nous tuer tous les deux.

» Et je me sauvai. Je n'ai rien volé à ma sœur. Ma mère avait deux choses, un petit mulet et un bracelet d'or ; j ai pris le mulet pour moi, j'ai laissé le bracelet à la petite. Qu'est-cf qu'il est devenu?

— Ça ne te regarde pas. Gontikme»

-^ Je montai sur la béte et je gagnai Paris, où, sans chercher mon père, je ne tardai pas à le rencontrer. Il fut content de me voir, et me dit que ma mère avait bien fait de mourir si son enfant était blanc. Je lui dis que l'enfiuit était mort aussi ; mais il voulut savoir la vérité et se fit conduire par moi à la maison Floche. H y entra, regarda la petite et me dit en revenant :

» — Ce n*est pas ma fille ; qu'elle devienne ce qu'elle pourra.

9 U ne s'en est pas occupé depuis, et m'a empêché d'aller savoir de ses nouvelles.

—Cette partie de ton histoire me semble un peu louche, mon garçon, ou tu es bien lâche. Si tu croyais ton père capable de tuer ta sœur, pourquoi l'as-tu conduit auprès d'elle ? Ne pouvais-tu pas dire que tu ne saurais pas retrouver l'endroit?

— n ne m'aurait pas cru et m'aurait battu jusqu'à ce que je parle. Un gitano de mon âge qui ne se souviendrait pas d'un endroit où il a passé, ce n'est pas possible à croire I

— Alors, par crainte des coups, tu as risqué la vie de ta sœur? Je vois que tu es né sans cœur et sans courage. C'est plus malheureux pour toi que tout le reste.

— Je ne vous dis pas le contraire, répondit l'enfant avec une naïveté dont je fus consterné.

— Enfin, repris-je, que s'est-il passé dans l'esprit de ton père en voyant cette enfant? Tu ne me le dis pas. Tu oublies que je vous ai surpris tous deux, ce soir-là, vers minuit, guettant et rôdant autour de la maison Floche.

— Âhl c'était vous? dit le gitanillo en souriant. Je m'en doutais bien. Vous n'avez pas abandonné ma sœur; vous aviez eu Tair de l'aimer.

— Je ne réponds pas, mon drôle, j'interroge. Que faisiezvous là, si vous n'aviez pas de mauvaises intentions?

— Ahl voilà, monsieur. Mon père, après avoir dit que, sa femme étant morte, il ne lui en voulait plus et laisserait vivre

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Tenfant, se ravisa et dit : a Je vais la prendre et la porter au ddc de Florès. Ou il me donnera de l'argent pour relever et me taire, ou je la tuerai sous ses yeux. »

— Où est-il, ce duc de Florès?

— A Paris, monsieur... Mais, en vous voyant là, mon père s*est caché. Puis nous sommes revenus bien doucement dans la nuit. Nous vous avons vu veiller et faire la ronde avec un fusil. Nous avons eu peur, et nous ne sommes revenus là qu'au bout de huit jours, espérant que vous étiez parti. Tous étiez parti, en effet, et l'enfant aussi, et nous n'avons pas pu savoir où elle était.

— L'enfant est morte, lui dis-je, ne la cherche plus.

— Comment, elle est morte aussi, cette pauvre petite? s'écria le gitanillo en jouant ou en laissant voir une certaine émotion. Eh bien, tant mieux, ajouta~t-il en reprenant ses airs cyniques ; elle ne risque plus rien.

n y avait, dans son accent, quelque chose de fourbe qui ne m'échappa point. Il était évident que j'allais être observé, exploité ou rançonné, si je ne me tenais sur mes gardes. Je résistai donc au désir que j'avais éprouvé de sauver aussi cet enfant de l'opprobre et de la misère, s'il était possible, et l'abandonnant à son sort, je lui donnai quelque argent, en lui disant que je quittais Paris le lendemain et que j'allais vivre en province. Je ne m'éloignai pourtant pas sans lui demander son nom et sa demeure, si toutefois il en avait une. ITme dit qu'3 s'appelait Rosario, et qu'il n'avait pas de domicile, son père logeant à la nuit, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autr.. Il ne voulut rien me dire de clair sur l'industrie que cet homme pouvait exercer.

LA FILL8ULB 133

Pour me débarrasser du gitanillo, je me perdis dans les groupes de promeneurs, qui étaient nombreux, ce jour-là, dans le jardin. Je gagnai mon laboratoire, sans me croire suivi; mais, ayant eu à passer par Textérieur, dans un autre corps de logis, je vis, à peu de distance, le gitanillo qui paraissait jouer avec d'autres polissons de son âge, et qui se retrouva encore là quand je revins à mon poste. Si bien qu'il fût dressé à l'espionnage, il avait douze ans, et sa figure trahissait ses desseins*

Quand j'eus à me retirer vers six heures, j'eus soin de ne pas sortir par les jardins ; mais, à la porte de la rue, je vis en observation une figure sombre et basanée qui ne pouvait être que celle du père de Rosario.

Je n'essayai pas de tromper sa vigilance ni de lutter de ruse avec lui. J'avais eu occasion d'observer les mœurs des bohémiens dans les fréquentes apparitions qu'ils font dans nos campagnes. Je savais ce que le premier venu de ces individus peut déployer de persévérance, de fourberie, je dirais presque de génie dans la science de tromper, pour dérober une poule ou seulement un œuf. A plus forte raison, mon espion devait-il déjouer toutes mes précautions, si réellement il avait un intérêt de vengeance ou de cupidité à retrouver Morena. Mon parti lut Dientôt pris. J'appelai un fiacre et lui dis de m'attendre. Puis je rentrai, bien certain que mon bohémien passerait

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là autant d'heures qu'il me plairait d'en feire gagner au fiacre.

J'allai trouver un des agents de police qui veiUent à la sûreté des richesses du cabinet, et je lui déclarai qu'un homme que j'avais de fortes raisons pour croire dangereux et malintentionné depuis longtemps, était en train de me guetter à la porte; que c'était un de ces bohémiens qui font souvent le métier de voler les enfants, et que je croyais celui-là déterminé à me suivre pour opérer quelque chose en ce genre dans une maison où j'allais souvent.

Je connaissais les principaux agents dont l'office était de prêter main-forte aux gardiens. Tous me connaissaient, et celui-là particulièrement, parce que, dans une tentative de vol au cabinet de minéralogie, j'avais eu à échanger des renseignements avec lui. Il me savait donc incapable de l'induire en erreur pour ma satisfaction particulière, et il me répondit avec un ton de suprême paternité que ce genre de fonctionnaire aime à prendre dans de certains cas :

— Allez, mon petit, montez dans votre fiacre, je vous réponds qu'il ne vous suivra pas, et que nous saurons ce qu'il est et ce qu'il veut.

Au moment où je montais en voiture, c'est-à-dire moins de trois minutes après, quatre agents de police cernaient mon gitano, qui, avec l'instinct du gibier devant les chiens, avait senti leur approche et s'était éloigné. Mais il trouva le passage fermé par un de ces messieurs, qui lui mit la main au collet et lui fit dceliner ses noms et qualités. Je les laissai aux prises avec lui , assuré que , dans le cas où il pourrait justifier de son droit à fouler le pavé de Paris, on l'occuperait assez longtemps pour l'empêcher de me suivre, et qu'en même temps on l'effrayerait assez pour l'empêcher de recommencer de sitôt. Le bohémien est excessivement poltron. De tous les bandits, c'est le moins redoutable : dès qu'il se voit observé,

LA FILLBULI 13S

comme certains animaux de proie ou de rapine, il revienl rarement aux endroits où il a été chassé.

Le lendemain, j'appris du même agent de police que mon homme s'appelait ou se feisait appeler Antonio, qu'il était bohémien de race ou de profession, qu'il ne pouvait justifier d'aucun moyen d'existence, et qu'on l'avait arrêté provisoirement. On était sur la trace de ses méfaits, parce qu'il avait un en&nt qui se Élisait appeler Dariole, et dont on observait toutes les démarches.

Au bout de quelques jours, les renseignements furent plus complets. Antonio exerçait assez fructueusement le métier de voleur à la tire, auquel il voulait dresser son fils. Celui-ci, pà« resseox, vagabond, menteur, insolent, était cependant, soit par frayeur, soit par un fonds de probité naturelle, un fort mauvais élève que son père rouait de coups pour sa résistance ou sa gaucherie. Gomment on avait su tous ces détails, je l'ai oublié; mais ils étaient certains, et l'agent de police, qui, après tout, rentré dans sa famille, était, à ses heures, un homme aussi doux et aussi moral que bien d'autres, s'apitoyait sur le sort de ce petit malheureux dont il hésitait à s'emparer.

Tirer un enfant du bourbier du crime et du vice, pour es* sayer, à tout risque, d'en faire un honnête homme, c'est là un devoir qui m'a toujours paru d'une pratique irrésistible, quand les moyens de m'en acquitter ne m'ont pas été absolument interdits par ma position. Je priai donc l'agent de police d'arrêter DarioU, de manière à l'efirayer beaucoup, puis de me l'amener et de consentir devant lui, sur mes instances, à me le laisser gouverner. Gomme on ne pouvait constater encore aucun fiait ouvertement coupable de sa part, il n'appartenait qu'en herbe aux tribunaux. C'était l'expression de mon interlocuteur.

Autant les agents subalternes d^ la police sont haïs quand ils fonctionnent dans l'ordre des passions politiques, autant

ils étonnent parfois par leur bon sens et leur équité dans les choses qui sont du véritable ressort de leur institution civile. Le jour où les discordes humaines ne confondront plus forcément ces deux attributions si diverses, la police devra être et sera une mission toute paternelle dans ses plus justes sévérités, et on se fera un honneur de lui appartenir.

L'homme qui m'aida à essayer la conversion du frère de Morena s'y prit avec autant d'habileté que de charité ; et bie»t6t, débarrassé, grâce à lui, d'Antonio, qui fut mis jusqu'à nouvel ordre hors d'état de nuire, je pus confier l'éducation physique et morale de Rosario, dit Dariole, à de braves gens que je connaissais et que j'aidai de mon mieux à le corriger. Ce n'est pas le moment de dire si nous y parvînmes aisément; comme je n'ai jamais perdu de vue ce garçon, j'aurai beau^ coup à parler de lui dans la suite de ces mémoires.

Avant de faire part à mes amies de la rue de Courcelles des faits que je viens de rapporter, je voulus continuer mes recherches sur la naissance de Morena, et faire tout ce qui était en moi pour assurer la possession aussi légitime que possible de cette enfant tant aimée, à ma chère Anicée.

Je pris des informations, grâce auxquelles je sus bientôt qu'il existait, en effet, un duc de Florès, jeune, beau, rich^ et libéral, habitant Paris depuis peu avec sa jeune femme, qui était même fort à la mode, et qu'on disait en môme temps fort coquette dans le monde et fort jalouse de son mari. Je trouvai son domicile, je vis une belle voiture à ses armes dans la cour ; je tirai de ma poche le bracelet de la bohémienne, je m'assurai bien que c'était le même écusson, les mêmes emblèmes, la même couronne.

Je me demandai alors comment je procéderais. Je pensai que je devais chercher à connaître assez cet homme pour lui inspirer de la confiance, 8t j'allais me retirer avec cette résolution, lorsqu'on relevant la tète, je vis devant moi le duc «P

personne, qui regardait d'un air étonné l'objet que je tenais dans mes mains. Sa figure me plut, la mienne ût apparemment le même effet sur lui ; car, en nous toisant mutuellement, nous échangeâmes un sourire de bienveillance instinctive.

Je crus devoir profiter de ce moment de vague sympathie qui ne reviendrait peut--étre plus, et je n'hésitai pas à lui adresser la parole.

— Monsieur, lui dis-je, vous êtes sans doute un peu surpris de voir entre mes mains un objet qui a appartenu soit'à vous, soit à quelqu'un de votre famille. P<yurrai*je, à ce sujet, vous entretenir en particulier quelques instants?

— Certes, monsieur, répondit-il avec la même franchise, et je vous avoue que cet objet m'intrigue un peu. Mais je suis absolument forcé de sortir; voulez-vous m'obliger de monter avec moi dons ma voiture jusqu'à la porte Maillot, où j'ai donné rendez-vous à la duchesse? Gomme,-là, nous montons achevai, je vous ferai reconduire où vous voudrez*

— Ce sera inutile, répondis-je, j'ai précisément affaire de

ce côté. ^

n me ût passer le premier avec beaucoup de courtoisie, et,

quand nous fûmes assis côte à côte, il me demanda avec une fiuniliarité polie qui j'étais.

«-Stéphen Rivesanges, lui répondis-je ; un nom complètement obscur, mais porté par un honnête gargon, attaché pour le moment au cabinet d'histoire naturelle.

— Un jeune savant 1 c'est fort bien. Tous êtes plus que'moi, qui suis un ignorant. Mais je suis aussi un honnête garçon. Voyons, montrez-moi ce collier dont vous avez si bien étudié le blason dans ma cour.

Il regarda le bracelet, sourit encore, eut un imperceptible mouvement d'embarras, puis me le rendit en disant ;

^ C'est bien ça 1 C'est 1q collier de ma pauvre chienne, qui est morte, par parenthèse. On vous l'a vendu ?

128 LA FILLBULB

— Non, monsieur.

— Vous Favez trouvé?

, — Pas davantage.

•— Alors, dit-il en souriant encore, on vous Ta donné t

— Encore moins, répondis-je.

— Ail çà! vous ne Favez pourtant pas volé? Vous n'avez pas du tout la mine d'un voleur. Expliquez-vous donc. D*où vous vient le collier de ma chienne.

— Je l'ai pris au bras d'une morte.

— Morte 1... dit-il avec une légère émotion. Déjà 1 Pauvre femme!... Ah çàl est-ce que vous l'avez connue? Oui, je le vois... Nombre t j'espère que son mari ne l'a pas tuée?

En disant ces mots, le jeune duc parut sérieusement affecté.

— Monsieur le duc, lui dis-je, j'allais vous faire plusieurs questions qui deviennent inutiles. Je vois qu'on ne m'a pas trompé, et je sais ce que je voulais savoir. A présent, vous saurez ce que je sais ; car je vais vous le dire. Son mari ne l'a pas tuée. 11 l'avait abandonnée en Espagne. EUe est morte dans la forêt de Fontainebleau, en essayant d'aller le rejoindre. Ce collier, dont elle s'était fait un ornement, je l'ai pris pour le donner à sa fille, si vous voulez bien le permettre.

— A sa fille? EUe n'avait pas d'enfant I s'écria le duc. Elle élevait un petit garçon qui était le fils de son mari et non le sien.

— Ête&-vous bien sûr de ce que vous dites là, monsieur le duc?

— Très-sûr. Cette tribu de gitanes a campé longtemps sur mes terres ; la belle Pilar n'avait que vingt ans lorsqu'elle est morte, puisque vous dites qu'elle est morte. Voyons, racontez-moi donc...

— Avant tout, je dois persister à vous demander à qui je dois remettre ce gage. Est-ce l'héritage dûment acquis à la fille dont Pilar est devenue mère, une heure avant de mourir?

I LÀ FILLBULB 129

I — Ahl c'est donc certain, elle a eu une fiUe? à quelle } époque?

— Le 20 août 4832. Une fille dont la peau n'est pas plus bnine que la vôtre, monsieur le duc.

— Alors, monsieur, dit le duc avec une grande franchise) j c'est ma fille! Je ne peux pas, je ne veux pas le nier. Je lui ferai un sort, c'est mon devoir.

I — Personne, repris-je, n'a le droit de refuser les dons d'un père pour sa fille ; mais je dois vous dire que la vôtre n'a besoin de rien quant à présent; qu'elle a été recueillie avec bonté avec tendresse ; qu'elle est nourrie et élevée avec soin et même avec luxe.

Je racontai toute la vérité au duc. Elle lui fit une grande impression, et il me serra la main avec beaucoup de vivacité ; il m'embrassa presque en apprenant que j'étais le parrain de sa fille. A son tour, il me raconta l'histoire de la bohémienne.

— Elle était belle, jeune et sage. On la recherchait dans les châteaux d'alentour. Il n'était pas une fête, une noce où on ne

I la mandât pour figurer les danses mystérieusement voluptueu- I ses de sa tribu, et pour tirer l'horoscope des jeunes époux. Les clames la comblaient de présents et la paraient d'atours et de bijoux. On ne l'appelait que la belle Pilar. Tous les jeunes gens 60 étaient amoureux, tous les hommes lui faisaient la cour; niais elle était méfiante et farouche avec les chrétiens d'Espagne, comme le sont beaucoup de gitanas, en dépit de la liberté de leur langage et de la lasciveté de leurs poses mimiques,

» Elle était mariée, selon les rites de sa tribu, à Antonio, dit ^Igol Aucun lien civil n'existait entre eux. Ainsi, dit le duc, rassurez- vous sur les prétentions que cet homme pourrait vouloir élever. Ni dans le fait, ni selon les lois de votre pays et du nûen, il ne peut revendiquer la paternité de ma fille. > Pilar, continua-t-il, avait aimé ce gitano dès l'âge de douze

130 LA FILLEULB

ans, qui est l'âge nubile pour les fiUes de cette race. Mais, lorsqu'elle vint camper chez nous avec lui, elle redoutait extrêmement sa jalousie, et ne lui était fidèle que par crainte de sa vengeance.

» Je fus cependant aimé d'elle. C'est dans mon château, peu de temps après mon mariage, qu'elle laissa voir à tous sa préférence, je devrais dire sa fantaisie, son engouement pour moi. Comme elle n'avait écouté aucun Espagnol et qu'elle partageait l'horreur secrète qu'ont encore beaucQup de gitanas pour quiconque n'est pas de leur race, ce fut une sorte de triomphe pour mon amour-propre, dont je commençai par rire, bien qae je fusse très-envié des jeunes gens de mon entourage.

» Peu à peu, malgré l'amour très-réel que j'avais pour la duchesse, j'eus le malheur, la déraison, je commis la faute de succomber à l'enivrement que la belle Pilar produisait par la grâce sensuelle de ses danses, par le charme étrange de ses chansons, par l'ardeur de sa bizarre passion pour moi.

» La duchesse eut des soupçons. Je fus forcé de refuser à Pilar de l'enlever à son mari. Il la quitta en la dépouillant de ses bardes et de ses bijoux. Je voulus au moins l'indemniser de cette perte, tout en la félicitant de recouvrer une liberté dont je ne voulais plus profiter. Son désespoir fut extrême, presque tragique, et j'eus beaucoup de peine à l'empêcher de troubler mon ménage. Il y avait de la grandeur chez cette pauvre femme, car je ne pus rien lui faire accepter; elle qui dépouillait avec avidité les autres fils de famille, en les leurrant de vaines promesses, elle ne voulut rien recevoir de celui à qui elle avait jeté et livré son cœur.

» Un soir, en revenant de la chasse, je la rencontrai, pâle, échevelée, errant sur la bruyère, couverte de guenilles, amaigrie, presque laide. C'était l'ouvrage de deux mois de désespoir et de découragement. Elle me demanda un souvenir ; je savais qu'elle repousserait ma bourse avec colère. Je n'avais

snr moi aucun bijou. Elle avisa le collier de ma chienne et le demanda. Gomme il était en or massif et de quelque prix, je fus content de le lui donner ; mais par je ne sais quelle jalousie ou quelle superstition inexplicable, car tout est mystère chez les gitanes, elle tua ma chienne en lui détachant son collier. L'animal fît un hurlement de détresse. D me fut impossible de voir si ce fut TefiTet d'un poison violent ou d'une strangulation rapide; mais il bondit comme pour mordre la bohémienne, essaya de venir se réfugier vers moi, et tomba mort à mes pieds.

> Pilar s'éloigna en silence et disparut. Je sus bientôt qu'elle avait quitté le pays avec le jeune Rosario, qui n'est pas, je vous le répète, le frère de sa fille, car ce qui l'empêchait de se croire infidèle à Algol, c'était la pensée de n'avoir jamais eu d'enfant de lui. Rosario était un beau garçon, assez doux, peu nuisible pour un gîtano, mais lâche, mutin et menteur avec Pilar, qu'il aimait pourtant; car elle lui tenait lieu de mère, et vous savez que, chez les bohémiens, l'adoption équivaut à la{maternité.

s Maintenant que je vous ai dit toute la vérité, comme un honnête homme la doit à un honnête homme, voyez et apprédez ma situation. J'ai, je vous l'avoue, le préjugé de mon pays, et, tout en subissant le prestige de l'amour et de la beauté de Pilar, je n'ai pu vaincre le dégoût moral que sa race inspire à la mienne. Fussé-je libre, je vous jure bien que jamais je ne donnerais mon nom à la fille d'une gitana, me ressemblât-elle trait pour trait, eût^lle toutes les grâces, toutes les vertus de la mère adoptiye dont vous me cachez le nom.

» Écoutez-moi encore, monsieur. Si j'étais libre, ou si j'avais subi cet entraînement de jeunesse avant mon mariage, je ne rougirais pas d'avouer que j'ai eu un enfant de la belle Pilar, Mais, ici, je suis trop coupable pour n'être pas un peu honteux, et c'est à vous qui m'avez témoigné tant de loyauté et de sympathie, à vous qui m'inspirez tant de confiance, à vous enfin

1$2 LA FILLBULI

qui avez recueilli et adopté cette enfant, que je livre un secret d'où dépend le repos et l'honneur de mon ménage. Vous avez rintention de garder ce secret, n'est-il pas vrai?

— J'en ai la ferme volonté, lui répondis-je, et, s'il en est besoin, je vous en donne ma parole d'honneur.

— Il suffît, je suis tranquille, dit le duc. Gardez ce bracelet pour Morenita ; mais effacez-en les armes, je vous le demande.

— - Vous pouvez y compter ; mais nous, monsieur, nous les parents adoptifs de cette enfant, nous qui allons lui donner une âme, une conscience, des talents, des vertus, s'il est possible... et, qui sait, peut-être im nom. une fortune, pouvonsnous compter que, si, par suite de je ne sais quelle catastrophe imprévue, nous venions à disparaître sans l'avoir établie, vous lui accorderiez une protection efficace et vraiment patemelIeT

^ Ostensiblement, jamais; indirectement, toujours^ et, dès à présent, je demande à lui constituer une rente.

— Gela ne me regarde pas, monsieur ; j'en parlerai à samèn. C'est ainsi que s'intitule celle qui s'en est chargée, et je viendrai, si vous le permettez, vous faire part de ses inteations, en vous la nommant si elle y consent.

— Pas chez moi, dit le duc, qui paraissait inquiet à mesire que nous approchions de la porte Maillot, où l'attendait sa femme. Écrivez-moi à l'adresse que voici, et j'irai vous troover chez vous. D me donna en môme temps l'adresse de son banquier.

•— Je vois, monsieur le duc, lui dis-je, que ma présence auprès de vous peut surprendre, et que je dépasse le but de ma course. Veuillez me faire descendre ici.

Nous nous séparâmes après nous être serré la main avec cordialité, presque avec affection.

LA VILLSULV 133

le fus joyeux de porter ces bonnes nouvelles à madame de Saule. Sa fille adoptive lui était légitimement acquise, nonseulement par les droits de la chanté, mais encore par la volonté de son père. Ce père occupait un rang dans le monde, non-seulement par la naissance et la fortune, avantagea que nous n'avions point enviés pour notre enfant, mais encore par son caractère, qui était des plus honorables. La mère de Morenila n'était point à nos yeux une vile créature. Sa race ne nous répugnait point. La France est le pays où, sous ce rapport, on est le plus équitable et le plus dégagé de préjugés barbares ; où juife, nègres, bohémiens, sont des hommes différents de nous en fait, mais égaux en droits ; où, enfin, Ton a la justice et la raison de comprendre que rabaissement ou la corniption des races longtemps opprimées sont l'ouvrage fatal oo ^ persécution, de la honte et du malheur.

Cette belle Pilar était par elle-même, d'après le récit du ^nc, une nature aimante et spoptanée, à la fois capable d'une grande retenue dans ses mœurs et d'une grande affection dans sa vie. Elle intéressait beaucoup Anicée, qui ne se lassait pas d'interroger mes souvenirs de la soirée du 20 août.

Nous étions fort satisfaits surtout de savoir que notre pupille n'appartenait en rien au misérable bohémien qui avait menacé ses jours, ni môme au gitanillo, dont, malgré mon a^doption, l'avenir était si douteux.

tu tk FatKHLK

Néanmoins madame Marange et sa fille voulurent contribuer aux frais de l'éducation de ce dernier ; mais il fut convenu qu*on ne mettrait jamais ces deux enfants en rapport. J'effaçai moi-même avec soin les armoiries du bracelet, et, Ànicée m'ayant autorisé à confier son nom au duc, le secret réciproque fut gardé avec une scrupuleuse fidélité.

Personne n'ignorait pourtant, dans le monde où s'étendaient es relations de mes deux amies, qu'elles eussent recueilli et adopté un enfant. Mais, inquiets jusqu'à ce jour des projets d'enlèvement que j'avais surpris à la maison Floche, nous avions inventé une fable à^ laquelle le maice d'Avon et les vieux Floche s'étaient prêtés avec intdligence. Le jour où j'avais emmené Morenita au château de Saule, on se rappelle que j'avais pris mes précautions pour n'être pas suivi et pour entrer au château, où, pendant plusieurs jours, des domestiques fidèles nous avaient aidés à cacher sa présence. Ainsi, selon nous, l'enfant de la bohémienne avait été restitué à ses parents, qui l'avaient réclamé, et celui que, vers le même temps^ on avait recueilli au château de Saule était celui d'une mystérieuse amie qui l'avait envoyé de loin, et dont on saurait le nom plus tard. Hubert Glet et Edmond Roque étaient naturellement dans la confidence.

Ce plan adopté à la hâte n'avait pas été merveilleusement conçu ; mais nous n'avions pas eu le loisir de mieux faire, et je ne sais quel concours de circonstancea fprtuites le fit réussir mieux que nous ne l'espérions d'abord..

Certaines gens n'avaient pas' manqué de dire que cette enfant appartenait à madame de Saule. Cette calomnie était tombée d'elle-même devant sa candeur et le charme d'une vertu qui se faisait trop aimer pour qu'on éprouvât le besoin de la révoquer en doute. Ensuite, nous imaginâmes de dira, en voyant l'enfant persister à être fort brune, qu'elle étaif fille d'une Indienne et d'un Anglais; et, lorsque le duc de

FtorèanenS'MUMrâ^KnF de kn domernm non^ nous réacK lùniesF de hd es âonner m queècowpie auquel le» oreiUoB ^1rbitaGsnenk C'est lae loi aqpfpKcable à tous les humains, que les mots traneheat. toutes lés qmestîoiisi insoluUes à l'esprit el satisfont la enriosiké d'autant pAus- qu'ils n'mpËquent tuêl, Morffiiita fut, dès ce jour, débaptisée pour le pi^lie et s^aj^ pela, par Tordre de ses parents^ diaions-nous^ Aiials Hartw^ Ifous kâ gardâmes- son. petit nom^ comme un sobriquet de Tinr timité. Son existence, son baptême, son inscription au registre de la mairie d'Avon, n'avaient pas assez marqué dans l'endroit pour qu'on s'en scavlnt quand ren&nt aurait grandi D'ailleurs, une circonstance arriva qui nous éloigna de ce voiânage, et c^est ici que, laissant de côté l'histoire de nos eur iants adoptifs, je rentre dans celle de mon amour.

Vers la fin de l'hiyer que je viens de raconter, je reçus une lettre du curé de mon village qui m'^;ageait à venir recevoir les derniers adieux de mon pore. Il mourait d'une maladie du foie dont il avait négligé l'invasion et qui s'était dévebppëe avec une rapidité effrayante. Il s'affligeait de ne pas recevoir da mes oouvëles. Il m'accusa de le bouder. Il ignorait qu'on oàt. interc^té nos relations avec une lèche et criminellÊ pei>* nstancs.

Jfasaistai à ses damieis moments, qui fuGesit tràs-doulaareux et empoisonnés par l'awrsion. et la terreur subites que sa nudtresse hii inspisa. Il crut, à tort sans doute, qu'elle avait voulu hMer sa mort pour le dépouiller plus vite; inévitable châtiment qu'entraînent souvent de telles unions. B était saisi du remords d» m'avair méoonnu et négligé, et de &'étre laissé entraîner à profaner le ibyer de sa chaste épouse pour le livrer à la cupidité d'une marâtre impure. Je le cour Bolai de mon mieux par ma tendresse, et notre bon curé s'ef- {oEQa de rassurer sa. conscience purifiée par le rq>entir. U BUHisit en me bénissant. La Mid^omie. avait ihî déjà» empor*

186 LA FILLIULI

tant ce qu'elle avait pu accaparer d'argent et de nippes. Je ne voulus pas souiller d'une lutte d'intérêts grossiers la maison où mes parents avaient cessé de vivre. Je laissai la pillarde en repos; je conduisis mon père au cimetière, sans préoccupations indignes de la solennité de ma douleur. Une seule con« solation pouvait me la &ire accepter, c'était d'avoir subi l'injustice sans me plaindre, et de n'avoir pas eu même un sentiment d'aigreur à me reprocher envers l'auteur de mes jours.

Le malheur qui frappait mon âme changeait ma situation matérielle. Je me trouvais, malgré les dilapidations de la Mi* cbonne, possesseur d'un fonds de terre qui m'assurait un revenu bien supérieur à mes besoins, et qui, vendu ou mieux exploité, pouvait me rapporter dix mille francs de rente.

Ànicée avait épousé M. de Saule, moins riche que moi de patrimoine. Je savais que la question d'argent n'occupait pas sa mère plus qu'elle. Mais j'étais satisfait de pouvoir me dire que désormais je ne tiendrais mon bien-être et ma liberté que de moi-même.

Cette aisance me permettait aussi de me débarrasser de l'emploi gaguB-fain qui absorbait la meilleure partie de mon temps dans des occupations matérielles. J'aime le travail manuel ; mais dix heures par jour, c'est trop pour l'intelligence.

Je devenais donc libre de m'instruire plus vite, de prendre plus tôt un état, si madame Marange persistait à le désirer, et de ne pas sacrifier à l'étude les heures bénies que je pouvais consacrer à l'amie de mon cœur.

Il y avait alors une terre de quelque importance en vente dans mon pays, une terre où les miennes se trouvaient presque enclavées. A mon retour, j'appris que madame Marange était rentrée dans une somme assez considérable dont, jusque-là, des débiteurs de son mari lui avaient servi l'intérêt. Elle désirait placer cette somme en terres, et, comme elle

LA FILLIULI 187

me consultait sur toutes choses , je lui indiquai naturellement celle de Briole, qui lui présentait de fort bonnes conditions.

Efle feignit de vouloir Tacheter et Tacheta en effet. Soii but, en paraissant très-soucieuse de cette affaire , était de voir mon pays, mes relations, de s'informer de ma famille, et de pouvoir dire à ceux qui en douteraient que j'avais une existence et un nom honorables, quoique Tun fût obscur et Tautre médiocre. Elle pensait aussi que, si elle devait consentir à mon bonheur, comme un tel mariage donnerait lieu à beaucoup de critiques, il serait bon d'avoir au loin un asile contre les propos, où nous nous laisserions oublier quelques années, pour revenir en possession d'un bonheur domestique et d'une dignité d'attitude dont rien n'aurait troublé la paisible conquête. Elle redoutait pour sa fille et pour moi, beaucoup plus que pour elle-même, l'effet des premiers hauts cris qu'on ne manquerait pas de pousser.

Au liexi d'aller à Saule, nous partîmes donc pour lé Berry, elle, Ânicée et moi. Morenita, ne courant plus aucun danger, fut laissée à Saule pour une quinzaine, sous la garde des bons serviteurs, dont on était sûr comme de soi-même.

Que mon 'émotion fut douce et profonde, quand, de la hauteur de ***, j'embrassai les horizons violets de ma vallée natale ! j^ëtais monté sur le siège de la voiture, et Anicée y était à mes côtés, voulant jouir de ce beau point de vue que je lui avais annoncé en traversant les maigres steppes qui y conduisent. Nous étions ravis tous deux, elle de se voir dans mon pays, moi de l'y avoir amenée, et, dans notre admiration pour ce vaste paysage embrasé des reflets du soleil cou-* chant, à chaque détail observé, à chaque perspective ouverte, nous nous disions notre amour dans chaque jouissance de ikos regards, dans chaque parole de notre attention descriptive, le ne suis pourtant pas certain que nous ayons rien v«

Iâ8 XA FILLIUi^B

en réalité. Nous étions emportés «loziune damsuii rêve nie bo»beur champêtre, où tout -était aous-mémes.

le conduisis mes deux amies dans la chambre que m^.mèKe avait iiabitée, et que, dans mon .précédent voyage, j'aws &it rafraîchir et remeubler avec soin, comme du temps o^ d[>etit en&nt, je l'habitais avec elle. La joie de voir Ànioée dans cette chambra, devant ri^uiâer à Ja même .place où J'avais dormi sur le sein de ma mère, me rendit délicieux ttn,paa9é qui, jusque-là, m'avait déchiré l'âme. L'horreur des r^;rets s'efiEstça entièrement pour donner place à toutes les tendresses, à toutes les dévotions du souvenir. Mon cœur se fondit en douces larmes, et je tombai involontairement à genoux. Anicée me comprit et iîit heureuse. Sa mère, attendrie et vaincue, prit nos mains dans les siennes, en nous disant :

— Oui, je le vois et je le sais : il est des affections si Lelles et si pures, qu'elles doivent tout vaincre 1 Dieu soit avec nous, quoi qu'il arrive !

On s'étonna, on s'émerveilla beaucoup dans mon YiUage de l'arrivée de ces belles dames. Malg^ré la simplicité de levr toilette et de leurs manières, on sentait instinctivement la distinction de ces êtres supérieurs.

Quand on les vit entrer en pourparler avec les hommes d'affaires et visiter la propriété de Briole, on ne fit plus de commentaires fantastiques sur leur présence chez moi ; car, sur l'article des intérêts matériels, les campagnards deviennent sérieux. On désira que l'acquisition fût faite par ces bonnes personnes qui ne paraissaient pas vouloir humilier U monde, et qui plaisaient déjà à toute la paroisse.

Notre séjour s'y prolongea d'un mois, et madame Marange se décida à acheter Briole. C'était une terre de cinq cent mille francs qu'elle payait comptant, ce qui fit grand bruit dans le pays. Alors personne n'osa plus penser ce qu'on avait été ibrt tenté de .publier au commencement, à savoir que la jeune

'feimne'ét&it ma nmltresse. QiielqiiM^ims me firant .rhooneur de médire que, sans doute, eUed^endrait ma fenrare.Be plus posilife m*'apprireDt >que j'étais tout bomiement sbn homme d'affaires, et me conseillèrent de pjrendre les biens en régie pltttàtqn'enfinnne^paFGe qu'il y a^rà moins de risques à ceurir.

'Lee formalités nécessaves à ^cette acquisition et les trnm- •gements du >domicile»devaieiit bien durer 'encore un an ou dixhuit mois. £d revenant àSaide, mon eoeur débordait. Madame Harange venait de me dire :

-^ Je scds forcée de convenir que ces six semaines de téte-àtéte avec tous ( car, ma fille et moi, nous ne comptons que pour une ) ont passé comme un jour. Je ne sais à quoi cda tient. Est-ce l'air de votre pays qui rend heureux? est-ce votre so* ciété qui ne ressemble à aucune autre? Il est certain que je n*aipas eu un moment d'ennui, de contrariété, ou même d'inquiétude. Ah! Stëphen, vous êtes un roué, avec votre air candide. Vous travaillez habilement à me séduire, et vous ferez si lÂen, que j'arriverai à croire aussi qu'on ne peut pas se passer devons quand on vous a connu quelques jours.

C'était me dire que, par mes soins et la sincérité de mon amour, j'avais levé tous ses doutes. Mais Ânicée n'ajoutait pas un mot à cet encouragement, et, bien que sûr d'elle, je tremblais presque convulsivement en prenant ses mains avec celles de sa mère dans les miennes. Elle ne m'avait jamais dit ce que je n'avais pas demandé à savoir, ce que je savais bien au fond ; car, ^i aucun langage n'était plus réservé que te sien, aucune 1%siouomie n'était plus naïve, aucune conduite phis loyale. Hais cosnnent allait-elle franchir cet abîme de crainte pudique qui nous séparait encore ? De quelle voix enivrante ou timide allait-elle éîre ce oui tant désirét

Cite partît 'se 'recueillir. Nous étions entrés dans la forêt de Fontainebleau. La voiture routeit sur le saMe, qui amortissait Ib'^ridt des'dievaiix et ides rome. Nous étions an plus beau

140 LA PILLEULE

jours de Tëté. La lune projetait sur le chemin blanc et moelleux les ombres allongées des arbres. Un air frais et suave, que doublait la rapidité tranquille de notre course, faisait entrer jusque dans l'âme un biei^-étre délicieux.

Anicée, qui était au fond de la voiture auprès de madame Marange, glissa comme à genoux sur le coussin où reposaient les pieds de sa mère, et, ainsi courbée devant eUe, — on eût presque dit devant moi aussi, — elle dit avec une émotion vive, mais assurée dans son expression :

— Ma mère, j*aime Stéphen de toutes les puissances de mon âme, vous le savez bien. Stéphen, j'aime ma mère plus que moi-même, vous n'en doutez pas. Décidez ensemble de ma vie. De quelque façon que je vous appartienne à tous deux, comme fille, épouse ou sœur, je serai heureuse. Mais, si je dois me séparer de vous, ma mère sait bien que je ne m'en consolerai jamais.

— Ne nous séparons jamais I m*écrîai-je. Sachez, Ânicée, que mon âme et la vôtre ne comptent que pour une devant votre mère, comme elle le disait tout à l'heure en parlant d'elle et de vous, et ne croyez pas qu'il me fût plus facile de n^e séparer d'elle que cela ne Test pour vous-même. Est-ce qu'elle n'est pas ma mère par le choix de mon cœur? est-ce qu'elle ne ressemble pas d'âme et de visage à celle que j'ai perdue? est-ce qu'elle ne s'appelle pas Julie? est-ce que, avant de vous regarder pour la première fois, je ne l'avais pas vue, eHe, comme une apparition de mon bonheur passé, comme une vision de mon bonheur futur? Voilà ce que désire, moi : noos ne nous séparerons pas, parce que nous ne le pouvons pas* Quel serment ferions-nous qui ne fût puéril à nos yeux?

-~ Eh bien, oui, mes enfants, je le sais, je vous crois, dit madame Marange en m'embrassant au front et en serrant sa fille contre son cœur, et je suis comme vous deux. Yoilà donc un trio inséparable; mais, comment faire accepter cette uniof

sans scandale? Je me ris comme vous de la calomnie ; mais nous devons le bon exemple, et les relations les plus pures Sont d'un exemple dangereux pour les foiblesl

— Stëphen, dit Anicëe avec sa résolution naïve, vous voilà donc forcé de m*épouser? Je ne vous demande pas pardon d'avoir dix ans de plus que vous, puisque je ne vous ai jamais teproché d'avoir dix ans de moins que moi. Je ne rougis pas non plus de vous être très-inférieure par l'esprit; je sais que je suis bonne et que je vous aime assez pour chérir votre supériorité. Ce dont je m'aJBQige pour vous, c'est de la critique de vos amis ; c'est du soupçon des malveillants et de la calomnie des ennemis. Ils diront- que vous épousez une vieille femme parce qu'elle est riche, comme ils diront de moi que j'épouse un en&nt parce que je suis folle. Voyons, cela m'est égal, à moi ; mais votre position est plus difficile, et l'accusation qui pèsera sur vous sera plus grave. H faut bien aimer une femme pour se laisser méconnaître à cause d'elle. M'aimez-vous à ce point-là?

— Ànicée I m'écriai-je, dites-moi si vous en doutez I

— Non! réponditr-elle.

Et, se tournant vers moi, toujours agenouillée, elle appuya son front sur mon épaule et baisa mon vêtement avec une passion si vraie et en même temps avec une chasteté qui semblait si respectueuse, que je Mlis m'évanouir.

Deux ans devaient cependant s'écouler encore avant qu'il me fût permis de presser cet ange contre mon cœur. Toute candide qu'elle était, elle n'avait point l'embarrassante ignorance qui trouble les sens par sa gaucherie. Le respect était facile auprès d'eDe ; elle l'imposait par cette droiture même et ce complet abandon de l'âme qui n'excite point les passions, parce qu'il vous communique la certitude. Le non des coquettes donne la fièvre; le oui d'Ânicée donnait la santé morale, la sérénité, la force.

. Madame Marange ne ûdsait plus d'objections sur l'avenir;

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mais j'avais conopris qu'elle souffrirait toujours <d6 mon ataciirité. Un peu de gloire pouvait seule me faire pardonner ma jeunesse aux yeux du monde : je résolus de faire la chose qui m'était le plus antipathique, c'est-à-dire d'escompter mon mérite à venir en me &isant connaître avant l'époque de maturilé eu j'en serais vraiment digne, puisque la célébrité, .cette tortuse du talent, est considérée par le vulgaire comme sa récompense.

Que pouvals-je .faire pour arriver à d'emblée à ce but? Je surmontai mon dégoût, j'arrêtai ma pensée sur un moyraB prompt. Je publiai un mémoire pbilosophico-scientiûqiie dans jine revue, sous Je nom de Louis Stéphen. Je fis exécuter «i Conservatoire un fragment d'oratorio avec chœurs, sous le nom de Jean Guérin. J'écrivis, .pour une revue littéraire, un petit roman sous le nom de Paul Rivesanges. De ces trois cfaosas, pensais-je, une réussira peut-être. Si toutes trois échouent, mon avenir n'en sera pas compromis, puisque j'ai du temps pour faire oublier ma chute, et que je puis me cacher, sans mentir, sous les trois pseudonymes que je me suis composés avec mes véritables noms et prénoms.

Si j'avais sa ce qu'il &ut de pas et de démarches, de protections et d'entregent pour se &ire imprimer ou entendce dans des conditions Êivorables, j'aurais, certes, renoncé à ma folle entreprise. Heureusement, je ii'en savais rien, et j'y allai avec une modeste confiance qui M prise pour la conscience de ma force, jointe à une bonhomie qni plut. La société est ainsi £adte, que le hasard dispose souvent des existences particulières au rebours du légitime, du logique et du vraisemblable.

•J'allais livrer à la publicité les échantillons choisis, mais véritablement naïfs, de ce que Roque avait i^pelé mes études incidentes, et non-seulement je devais trouver, ce jour'4à, toutes les portes ouvertes devant moi, mais encore, dans cha^ que lioM, des gens disposés à. me scuter au cou*

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Moi fragment muncal fui ^plaudi avec tran^ort; deux m/OTCMJxx eurent les honneurs du bi$. Les journaux, notez que je ne ooMaaissais pas un seul journaliste, déclarèrent que Louis Stëphen était un jeune compositeur destiné à ren^lacer tans -les maîtres morts, à effiAoertous les maîtres vivants. J'étais iood^ë sur une veine de bienveillance de œs messieurs pour ^e seul étoB parfiiitement inconnu dont ils n'eussent pas de mal àdjbne.

Ma .nouvelle littéraire et m(A mémoire scientifique eurent un «MtcèS'ëgal dans les deux classes de public auxquelles ils 8*adreasaient. J'étais Je premier écrivain de l'époque, au dire de Itteii des gens qui ne s'y connaissaient pas, et de plusieurs écrivains qui en voùlaisat à leurs confrères.

.Ma gloire dura environ six semaines. Durant six semaines, on s'entretint dans le monde, tantôt d'une de mes œuvres, timt6t de Tautre, Un feuilleton qui avait pour titre Us Jeunes GloiKeSj décréta que l'avenir appartenait à un nouveau littërpteui;, à un nouveau compositeur de musique, à un neuves^ savant, qui avaient fitit simultanément leur apparition dans le m(mde. Un parallèle ingénieux établissait que, si Louis Stëphen n'avait pas la grâce de Jean Guérin, en revanche, fi avait la profondeur qui manquait peut-être à ce dernier, mais que ni l'un m Tautro A'avait le brillant, le passionné de Paul làivesangM, et qu'il existait «ntre ces trois génies, fortis d'ëoolBB toutes différentes, une diversité marveil* teuse qui lew :permettait de grandir sans se gêner mutuellement.

Un instant, je crus que Qet, avec qui je m'étais lié de nouveau, et qui avait, par d'excellents procédés, réparé tous ses torts envers moi et envers mes amis, était l'auteur de cette plaisanterie. Mais Qet, qui ne me connaissait que sous le nom 4e Stéphen Rivesanges (car j'avais pris l'habitude de ne porter que le nom de ma mère), et qui n'avait pas fût attention à

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l'habile arrangement de mes pseudonymes, ne se doutait pas que je fusse le résumé du trio en faveur. Je vis, dès les premiers mots, qu'il était de bonne foi, et je ne voulus pas le détromper.

J'étais resté seul un mois à Paris pour lancer ma triple publication, à l'insu d'Ânicée et de sa mère. Pendant vingtK]uatre heures, après leur retour, elles ne se doutèrent de rien. Mais, un soir, en rentrant de leur journée de visites, je les vis fort intriguées, la fille inquiète, la mère radieuse, en me demandant comment il se disait que trois succès se trouvassent signés chacun de deux de mes noms. Je me pris à rire et j'avouai tout. Madame Marange m'embrassa avec enthousiasme. Anicée me dit avec un peu de tristesse et de crainte :

» Vous voilà donc célèbre! c'est pour cela que nous avon» été un mois sans vous voir I

— Chère bien-aimée, lui dis-je en m'asseyant à ses genoux, c'était une fantaisie de notre aimable mère, il fallait bien la contenter. A présent, elle n'en aura peut-être plus de ce genre. Elle voit ce que c'est que la célébrité et ce que prouve le succès. De véritables savants, de grands philosophes, des maîtres respectables, des artistes consommés se le voient refu* ser ou contester toute leur vie. J'arrive, moi, enfant, avec quelques élucubrations nées d'un moment d'enthousiasme, de conviction ou d'attendrissement. Tout mon mérite, c'est d'avoir eu assez de lucidité dans ces heures-là pour m'exprimer sous une forme claire ou Êicile, qui plaît aux ignorants ; je ne suis ni savant, ni maestro, ni poëte : les aristarques me couronnent pour faire pièce aux vrais maîtres. Le public les croit sur parole, et me voilà passé grand homme comme on est reçu bachelier, avocat ou médecin, pour avoir répondu à propos à des questions sur lesquelles on est ferré de frais. Savez-vous que, si ce n'était pas si bouffon, ce serait fort triste!

LA FILLEULE f4S

— A la bonne heure, dit Anicëe, vous n'êtes point enivré, et je TOUS retrouve le même.

— Moi, Stëphen, dit mailame Marange, je comprends la leçon que vous me donnez. Nous avons voulu lire vos publications dans notre voiture ; nous avons acheté les numéros de ces r6« vues; et, quant, à votre fragment de Ruth et Noèmi, une de nos amies nous en a indiqué les principaux motifis sm* le piano. Nous avons reconnu votre âme et votre esprit; mais je conviens que, dans quelques paroles que vous nous dites au coin du feu, de même que dans quelques phrases que vous nous improvisez sur le piano, il y a encore plus que dans ces édiantillons livrés à l'examen de tous. Oui,^ vous avez raison : TOUS avez l'instinct, le germe, le sentiment du beau et du Tnâ ; mais vous ne serez vous-même que dans quelques années, et cette gloire escomptée est une faveur pure qui vous rendrait ridicule si vous la preniez au sérieux.

— Pire que ridicule t repondis-je ; elle me jetterait dans ia honte du fiasco, à mon prochain essai.

— Je ne le crois pas, reprit Anicée; vous ne ferez jamais rien de faux ni de vulgaire. Mais la nécessité de soutenir vos succès vous créerait une foule de préoccupations misérables qui vous empêcheraient de vous compléter. Puisque c'est votre avis, laissons dormir cette gloire. Si vous y tenez, vous serez toujours à temps de la ressaisir.

— Vous avez mis le doigt sur la plaie, lui dis-je, frappé de son bon jugement. Les hommes d'un talent médiocre commen* cent, comme moi, par d'heureux succès ; mais ils se laissent enivrer, et, livrant leur âme et leur temps au besoin de briller, ils oublient de vivre et avortent. Voyons, bonne mère, ajoutaije en m'adressant à madame Marange, est-ce là ce que vous voulez de moi?

— Dieu m'en préserve ! répondit-elle ; mais je ne vous en remercie pas moins d'avoir eu vos succès : ils aplanissent

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bien dee ûbstades, à ce qu'il me semble. Tout en gardant votre incognito, vous me donnez des armes pour repousser les dédaigneuses observations de mon monde sur votre jeunesse et votre mcanêistaaue, À la première critique sur notre engouement pour vous, j'insinuerai que vous avez &it preuve de grande supériorité sur tous les prétendants à la main de ma 4fiUe, et, M besoin, je lâcbe le grand mot : je déclare, comme «en confidenise, à tout le monde, que ce petit gascon s'sypipfllle Jean, Loiha, Stépboa, Guériu;, Rivesanges.

•— Oui, fi, dans ce tBa^s-4à, .répondis-je, les feuilletons^ m'ûiM; Mt trois nomsdans /une «emaine ne sont pas complëternent oubliés, vous pouirez dise que votre gendne est un Jnne homme bien doué, et qm a heanisoHp àe faûUiU.

Nous passâmes la :soiirée à rite en lisant oes âuneux artides, et le bon chevalier de Yalestroit, qui vint apprendre de nous la vérité de cette lustoire, s'en amusa aussi, bien .qu'il aoos trouvât singuliers de ne pas vouloir en tirer meilleur parti.

Madame Marange était complètement convertie au sentiment d'Anicée, que le vrai mérite grandit dans l'obscurité, et qoe c'est à ceux qui savent l'apprécier de le faire mûrir en le rendant heureux. Bien ne semblait plus s'opposer à notre union, lorsqu'un obstacle que nous n'avions pas prévu (ce sont toujours les seuls. réels dont on ne s'avise pas] vint aj^orterde nouvelles entraves à mon bonjbeur.

Julien, le frère d'Anicée, était un brave, bon et beau garçon, que j'aimais de tout mon coeur et qui me le rendait. Mais 3 evait peu d'inteUigenca, beaucoup de paresse, aucune instnic^ tion, et, par conséquent, le %o^i du monde, le besoin des choses frivoles et l'habitude des relations superficielles. Un jour, il lui arriva, .lui qui avait vu sans méfiance et sans hostilité oaD admission dans l'intimité de sa famille, de recueillir...

lci« las manuscrits de St^hen sont interrompus par des

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années de souvenirs omis ou supprimes. Nous allons être force de franchir cette distance et de substituer diverses narrations à la sienne, divers fragments à ses mémoires, en attendant que nous en retrouvions la suite.

VDf DE LA PREUIÂRB PARTIB.

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