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DEUXIÈME PARTIE

MORENITA

lOURNAL d'une JEUNE FILLE. •- FRAGMENTS

19 août 4846. — Briole.

J'ai aujourd'hui quatorze ans. Je ne suis ni grande ai forte; je ne sais pourquoi ceux qui me voient pour la première fi)is prétendent que j'en ai d^x-huit ou vingt, et que ma bonne mère cache mon âge. Qui sait? c'est peut-être vrai I J'ai une destinée si bizarre, moi, et ma naissance est si mystérieuse I

La grand'maman Marange dit à ceux qui s'étonnent de mes manières, que je suis d'une intelligence fort précoce. Ou cela est certain, ou l'on me dissimule mon âge ; car, lorsque je suis en compagnie des jeunes filles de quatorze à seize ans, elles m^ paraissent idiotes, et j'aimerais autant revenir à mes poup^t au temps qu'en causant avec elles, je faisais les questions elles réponses, que de faire la conversation avec de pareils w^^ quins.

H y a longtemps que j*ai envie d'écrire, jour par jbur, ce qo» m'intéresse. J'ai voulu attendre mon anniversaire, et je commence. Aurai-je la patience de continuer? Je ferai là*dessas ce

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qu'il me plaira. Peut-être ne s'ennuie-t-on jamais de ce qu'on est toujours libre de planter là.

A mon réveil, j'ai trouvé sur le pied de mon lit trois gros bouquets. Tous les ans, on invente une manière différente de me souhaiter ma fête. Cette fois-ci, j'avais à deviner. J'ai tout de suite compris que les roses mousseuses blanches venaient de maman, les pensées de grand'mère, et que Théliotrope avait été cueilli de la part de mon parrain. Comme ils sont malins tous trois t Ce sont les fleurs que chacun examine ou respire avec prédilection.

Puis, sur la table de ma chambre, il y avait une jolie robe toute brodée par maman, un beau coffre à ouvrage choisi par bonne maman, un portrait de toutes deux crayonné par mon parrain. Comme il dessine et comme il voit bien, luil Elles ressemblent que c'est incroyable I Oui, c'est bien là la grand'mère avec ses yeux pénétrants et son petit air doux qui est quelquef(Âs si sévère. C'est bien mamita ^, avec ses beaux cheveux à minces filets argentés, ses traits admirables, son sourire si tendre, sa jolie taille souple... Comme elle est encore belle et jolie, mamita I et comme mon parrain l'admire et la comprend, puisqu'il Ta reproduite ainsi de mémoire !

Avec son cadeau, il y avait une lettre d'envoi que j'attache ici avec une épingle. H me semble que mon journal sera complet, si j'y ajoute ks lettres qui m'intéressent.

«ManiUe, le 8 mai 1846.

» Ma bîen-aimée filleule, cette lettre arrivera, j'espère, à ^ps pour que mamita te la remette le jour de ton anniver- ^1*6, avec la copie d'un dessin que j'ai fait à bord du navire ^ m'a amené ici, et qui, s'il ressemble, comme je me rimail) Hn etpagnolt P«t^te maman.

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gine, à tas deux anges gardiens, est le plus doux souvenir ^w je puisse t^envoyer. Cet envoi, chère ensuit, est le demierqpie j'aurai à t'adresser, et, si Dieu le permet, j'arriverai peu de temps après cette lettre.. Jusque-là, continue d'être «la joie et le bonheur de tes deux mères, k les chérir, à leur épargner l'ombre d'un chagrin, à leur parler de moi, et à pcieripour le bonheur de celui qui t'aime et te bénit 1

» Stéphen. »

n va donc enfin revenir, mon cher parrain, mon bon Stëphen 1 Quand je pense qu'il y a deux ans que nous ne Tavons vu ! Deux ans! c'est deux siècles, à mon âge ! C'est tout au plus si je me souviens de sa figure, et pourtant je pense à lui bien souvent, tous les jours. Je l'aimais tant, lui, et il était si bon pour moi t Pas meilleur que mamita cependant, c'est impossible ; moins tendre même, moins indulgent, quelquefois un peu grondeur. Mais je ne sais pas ce qu'il y avait en lui de si persuasif, de si imposant parfois, de si attrayant toujours. C'était peut-être sa grande supériorité sur tout ce qui m'entoure, dont je ne me rendais pas bien compte alors, mais que je subissais par instinct. Et puis il est plus jeune que mamita, et ce qui est jeune plaît toujours mieux aux enfants.

Pourtant, il me paraissait un homme mûr, et, à présent, quand je demande son âge et qu'on me dit qu'il n'a que trente quatre ans, je suis tout étonnée. Je me rappelle cependant qu'il avait les yeux un peu creusés, le teint pâle et quelques cheveux blancs. Voilà tout ce que je peux me représenter de sa figure. C'est singulier comme on regarde peu et mal à dooae ans, conmie on se fait des idées vagues et fausses! je trouvais mamita vieille dans ee temps-là, et bonne maman décrépite* Aujourd'hui, celle-ci me paraît encore belle, et mamita si charmante, que j'en serais jalouse si je ne l'adorais pas.

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Le iàit est qu'elle a dû être cent fois plus jolie que je ne le serai jamais ; elle est blanche comme la neige, et moi, il me semble que je suis noire comme un corbeau. On dit que cela me sied ; je n'en suis pas sûre. On me voit ici avec des yeux abuses par la tendresse. Je voudrais bien aller dans le monde, ne mt-ce qu'une fois... ne fût-ce que pour me voir là, en toilette de bal, devant une grande glace, afin de me juger et de me connaître; mais on dit qu'on ne se voit jamais tel qu^on est I Eh bien, je verrais dans les regards des autres si je plais à tout le monde autant qu'à ma famille.

Quand je demande à mamita si je suis jolie, elle me répond :

— A mes yeux, tu es parfaite, parce que je t'aime.

C'est bien bon, cette réponse-là, mais ce n'est pas une réponse. Grand'mère alors hausse un peu les épaules, et me dit :

— Eh bien, si nous te trouvons à notre gré, que t'importe le reste 1

Ah I pardon, bonne maman ; je ne vous le dis pas, mais cela m'importe beaucoup à présent, et je ne suis plus d'âge à 'ûe payer de ces raisons-là. Je vois bien qu'une fille laide pai^t toujours maussade, qu'on la plaint si elle en souffre, qu'on s'en moque si elle ne s'en doute pas.

h vois bien que la première chose qu'on apprécie, en regardant mamita, c'est sa beauté, qui plaît aux yeux et qui fait <IQ'on l'aime tout de suite. Oui, oui, je vois bien que la beauté ^ la première richesse, la première puissance d'ime femme, la seule durable, quoi qu'on en dise, puisque, avec ses quardnte-quatre ans, mamita écrase encore bien des jeunes per- ^nnea, et que grand'mère, avec sa soixantaine, a encore un amoureux, ce singulier M. Roque, qui la demande tous les ans en mariage devant tout le monde. Il ne faut pas m'en donner

^ garder, bonne maman : vous avez encore un petit brin de

vanité au fond des yeux, quand, on vous dit que vos mains sont des chefs-d'œuvre de la nature.

Moi, j'ai une bien petite main, si petite, que je défie toutes celles de France et de Navarre de mettre mon gant. Mais, mon Dieu, qu'elle est grêle et jaunâtre! Ils disent que je suis de race indienne par ma mère... Et voilà mon parrain qui s'en va dans la mer des Indes conduire une mission scientifique ! Qui sait s'il ne verra pas là ma vraie mère, s'il ne me la ramènera pas ! C'est peut-être une surprise qu'on me ménage ! Moi, je crois à tout ce qui me passe par la tète. n y a des moments où je crois que mon parrain est mon père. Il y a des gens qui le croient aussi ou qui se l'imaginent. Pourtant... ma mère est morte. Oui, mamita me l'a dit si sérieusement, encore aujourd'hui, que cela est certain... Mais mon père? Non, ce n'est pas Stéphen, il n'est pas asser riche pour.,.

M août.

Pour... Que voulais-je dire hier? — Si c'est ainsi que j'écris mon journal, je n'aurai jamais le temps de me rendre compte de tout. Je vois, en relisant, ce que je n'ai pu continuer hier soir, grâce au sommeil qui m'a écrasée tout d'un coup, que je n'ai fait que babiller avec moi-même, comme font les serins en cage, et que je n'ai rien raconté au papier de l'emploi de ma journée.

N'importe. Celle d'aujourd'hui n'a rien amené de bien intéressant. Je vais reprendre celle de mon anniversaire ; ce n'est pas tous les jours fête.

J'étais à peine levée, que mes deux mamans sont venaes m'embrasser et me dire qu'il fallait me dépêcher de m'habil- 1er, parce qu'il y avait en bas quelque chose pour moi.

C'était le cadeau mystérieux de tous les ans, le cadeau de mon père; car il existe, celui-là, il s'occupe de moi, il 00

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cookie, il me pare, il me gâte... Dind-je qu'il m'aime ? Hëlasl je ne Fai jamais vu, je ne saurai peut-être jamais son nom. S'il m'enrichit et me protège, d'où vient qu'il se cache si

bien?

rëtais un peu avide de voir ce nouveau cadeau. Je n'avais guère dormi de la nuit, à force d'y songer. Ah ! je le vois bien, je n'ai pas dix-huit ans I

Mamita m'a conduite sur le perron du jardin, et, là, j'ai vu arriver, en piaffant et en bondissant, à la main de notre vieux domestique André, le plus ravissant petit cheval arabe que |aie jamais imaginé : noir comme la nuit, l'œil d'une gazelle «1 colère, des naseaux tout en feu, des jambes de lévrier, des pieds qui ne touchent pas la terre ; et avec cela doux comme un mouton, n*ayant peur de rien pourtant, solide comme un pont sur ses petits jarrets d'acier, enfin les dehors les plus brillants du monde, et pas un défaut de caractère, ni de conformation, à ce qu'on dit. J'ai entendu dire aux domestiques ^'nn cheval comme cela a peut-être coûté vingt mille Irancs. ^Qc, mon père, ou celui qui le remplace auprès de moi, est ùûmensément riche.

Ce bel animal était tout caparaçonné, tout sellé, tout bridé, avec des glands, des boucles, des tresses, des rubans, des fleurs, des perles. On lui avait fait, pour me le présenter, une toilette folle, comme pour offrir un jouet à un enfant. Oui, j'ai bien quatorze ans! Si j'en avais davantage, on me donnerait plus sérieusement quelque chose de plus sérieux.

Alors ma bonne maman m'a fait le discours de tous les ans :

"^ Morenita, vous avez, de par le monde, un ami inconnu, lin bon génie qui vous chérit et vous protège ; il sait tout ce ^6 vous faites, tout ce que vous dites, tout ce que vous pensez.

Puis elle a ajouté :

"*W a donc su que vous mouriez d'envie de monter à cheval avec votre mamita, et que nous n'y avions pas encore consenti

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parce q^se non? ner pouTfons pas* trouver tout dé suite' tnr dieval qai fût, bn même tiempsi^ parfititemeni sûr et d'ime dStare asser dbnce pom* une petite persomier comme vousr. Alors ce bon gënie a étë dans les écm'ies de la reine des fées, et il a trouvé' ce cheval, qui s'appdie Ganope, et auquel il nous écrit que nous pouvons vous confier sans crainte, car il est aussi bon qu*il est joli.

J'ai demandé en grâce qu'on me laissât monter dessus. On Y a consenti, en recommandant bien à André dé le conduire m pas par la bride, le long de Fallée. Mes mamans me suivaient. J'ai eu d'abord peur de me voir perchée si haut sur quelque chose qui remue. Ce cheval, qui est tout petit, comme celle qui doit le monter, me paraissait grand comme un dromadaire. Tai crié quand j'ai senti qu'il marchait. Mamita s'est moquée de moi.

— Voyez, a-t-elle dît, quelle belle écuyère nous avons làî Elle grillait 'de monter des girafes, et elle a peur de se voir sur un chevreuil!

Gela m'a piquée d'honneur ; je me suiis rassurée tout d'tm coup, j'ai dit à André de le faire marcher un peu plus vite, et nous avons été au tournant de l'ailée avant nos marcheuses. Alors, me trouvant hors de leur vue, j'ai dit à André de Wcher la bride; il me l'a mise dans la main sans méfiance, m'H appris Fa manière de la tenir, et s'est remis à marcher à la tête du cheval, s'attendant à m'entendre lui crier de m'arréter. Mais, moi, j'avais mon idée. Aussitôt que je me suis sentie en* liberté, j'ai secoué la bride et frappé du talon au hasard.

Aussitôt Ganope est parti au galop, et me voiià lancée. André s'est mis à courir. Maman, qui arrivait, s'est mise à crier. Moi qui me trouvais fort à l'aise et qui n'avais plus peur, j'ai redoublé, me divertissant à faire tirer la langue au vieux André, et en un ciin d'œ3 j'ëtafs au bout de la grande allée de marronniers. Là, j'ai eu peur, parce qu^il y avait un tournant,

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