‹ La fin d'un christianisme: trois conférencesChapitre 11 sur 11 · II. — Notre évangile (i · texte numérisé non relu

II. — Notre évangile (i

La vraie manière de fortifier une doctrine vivante, c'est d'en montrer les imperfections ; une

(i) Réimpression d'un article paru dans la Revue chrétienne d'avril 1903.

critique incessante, serrée, fraternelle, est la condition même du progrès pour un mouvement comme celui du messianisme, M. Ménégoz l'entend bien ainsi ; et nous lui sommes reconnaissants de son article intitulé : « Un côté faible du christianisme social ». Il n'a pas écrit : le côté faible, et il a eu raison, car il y en a plusieurs. Souhaitons, sincèrement, que M. Ménégoz les signale tous.

D'ailleurs, il faut avouer qu'il ne pourra guère en signaler de plus grave- D'après lui, les chrétiens sociaux ne prêcheraient pas un « évangile », ils n'apporteraient pas à leur génération une « bonne nouvelle ».

Ceci est une assertion de théologie spéculative que je discuterai plus loin ; mais j'affirme; immédiatement, qu'elle est démentie par les faits. J'affirme que, parmi toutes les doctrines religieuses contemporaines, la nôtre est, par excellence, une semeuse de joie. L'espérance et l'enthousiasme lui font cortège. Je ne veux pas citer, ici, les témoignages qui me sont venus de France ou d'Italie, de Suisse ou de Belgique, de Hollande ou d'Angleterre, et des Etats-Unis (2), mais ils sont décisifs. Pasteurs, étudiants* femmes d'élite petites gens, hommes d'affaires, tous crient : c Merci !

(1) Je suis persuade que mon ami Gounelle en a reçu davantage encore ; et quant au rédacteur de Y Aidant-garde, il ne les compte plus .

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Nous respirons. Vous formulez le malaise qui nous oppressait. Vous donnez un corps à nos aspirations ».

Nous prophétisons la fin du dogmatisme et de l'ecclésiasticisme dans PEglise; nous prophétisons la fin de la misère et de la guerre dans le monde ; nous prophétisons la fin du mal dans l'univers. Qu'on taxe une pareille prédication de folie optimiste, nous le comprenons. Mais qu'on ne nous reproche pas d'être sans message de « bonne nouvelle ». Ou bien, faudrait-il réserver ce titre à un évangile qui s'exprimerait ainsi: « Si par impossible, l'humanité, sous l'influence de l'enseignement du Christ, arrivait un jour à la perfection morale, la génération suivante n'en naîtrait pas moins dans le péché, et, au bout de quelques années, tout serait à recommencer? » Ou encore, le monopole de la bonne nouvelle sera-t-il attribué à ceux qui annoncent l'annihilation totale de la Terre, et un ciel qui émergera de l'enfer immense, comme le mât d'un navire submergé sort de l'océan, avec une poignée de réchappes suspendus aux vergues?

Nous prêchons, nous : Christ régnera ! C'est-àdire la beauté, la sainteté, la vie éternelle, Dieu tout en tous. . . « Joie, joie, pleurs de joie ! »

On nous répond : « Votre souverain bien est trop éloigné ». Le soleil, aussi, est lointain; et,

cependant, il soutient notre globe au-dessus du gouffre. De même, il y a dans l'avenir un idéal dont la force d'attraction franchit les siècles, et soulève, aujourd'hui même, l'âme individuelle hors du désespoir. Le désespoir a pour formule : A quoi bon? Mais pour croire à « la fuite utile des jours », il suffit de croire que l'histoire a un But T et l'atteindra. Alors notre chétive personnalité joue le rôle d'un précurseur qui prépare les voies du Messie ; au lieu de murmurer : « Tout est vanité, » nous chantons : Tout est réalité !

Il y a quelques semaines, du fond des prisons d'Espagne où il pourrissait depuis une vingtaine d'années, un anarchiste athée, injustement arrêté, torturé, et condamné, écrivait une lettre stoïque, terminée par l'affirmation de sa foi inébranlable dans la Cause (i). A l'heure actuelle, des milliers de créatures humaines se sont étevées à un désintéressement capable de les aider à mourir, apai-

(i) Documents sur la Mano Negra, publiés par « Les Temps Nouveaux » de Jean Grave. — Le positiviste Bourdeau écrit : « Notre mort est nécessaire à l'ordre du monde. La tâche que nous laissons inachevée sera menée à bien par des continuateurs plus heureux. . . L'adhésion volontaire à ce qui est une obligation stricte, le paiement d'une dette sacrée, l'accomplissement d'un dernier devoir, fait de la mort un acte moral qui a, comme tel, sa sanction, et trouve sa récompense dans le calme d'une bonne fin. » (Le Problème de la mort, p. 354). Il y a de la foi dans cette incrédulité.

sées par la certitude que la Cause triompHera ; elles se consolent de n'être pas immortelles, à la pensée que leurs descendants profiteront de leurs expériences pour établir la cité de justice. Que celle-ci doive être constituée plus tôt ou plus tard, peu importe, le sentiment est le même ; il y a une force inouïe dans la conviction que noti" --'—*' éphémère sert la marche en avant.

Et combien cela est plus vrai, encor croyons à la survivance individuelle! Ne alors, l'audace d'affirmer que nous cont< la réalisation ultime du Royaume de C ces conditions, apparaît-elle si lointaii lontaine qu'elle soit, cesse-t-elle d'être n de joie?

Mais on insiste : un évangile ne peut ê' promesse à brève échéance. Un tiens! v; que deux: tu l'auras!

A ce point de vue, dit M. Ménégoz, Jés lement promulgué une bonne nouvelle ; i aux malheureux que fa fin du monde minente- Dans la suite, l'événement l'a vaincu d'illusion, l'Eglise remplaça la du cataclysme cosmique par la proxiir mort individuelle; elle prêcha aux s qu'entre eux et la félicité éternelle il qu'un battement de cœur. Cela, encore, < une bonne nouvelle.

En résumé, le Christ s'est trompé, et l'Eglise a raison. C'est ici que Ton va toucher du doigt le nœud du débat entre le néo-christianisme et le christianisme traditionnel. Le christianisme traditionnel affirme que l'Eglise a eu raison ; le traditionnalisme orthodoxe ajoute que Jésus prêcfiait déjà comme l'Eglise, et le traditionnalisme hérétique ajoute que Jésus prêchait autrement, mais à tort. Le néo-christianisme affirme que le Christ a eu raison ; contre la tradition orthodoxe, il prétend que le Christ a prêché autrement que l'Eglise; contre la tradition hérétique, il prétend que l'Eglise, elle, s'est fourvoyée, en oubliant la vraie bonne nouvelle.

Le christianisme est tombé au rang des autres religions, à partir du jour (d'ailleurs tardif) où il n'a prêché qu'un salut posthume; les clergés vivent de déclarations invérifiables sur l'au-delà ; le mystère de la mort est l'humus nécessaire au pullulement des dogmes. La suprême et glorieuse originalité du Christ a été, au contraire, de choisir la vie comme pivot de sa doctrine, et la terre pour théâtre de son ciel ; par là, il unifiait les préoccupations sociales et les préoccupations religieuses, et tuait dans l'œuf le cléricalisme. Jésus a donc eu raison de prêcher le Royaume terrestre de Dieu ; et l'Eglise a eu tort de prêcher un paradis immatériel définitif. •

Cette accusation contre l'Eglise est-elle outre-

cuidante? Arnica ecclesia, sed inagis amicus Christus! Luther a convaincu d'erreur l'Eglise du moyen âge, au nom de saint Paul ; il est permis de convaincre d'erreur l'Eglise moderne, au nom de Jésus- Entre lui et le christianisme, comment Hésiter? Le grandir, lui, n'est-ce pas le seul moyen de sauvegarder le christianisme? Tarir la source, ne serait-ce pas arrêter le fleuve? Si l'évangile de Jésus, l'évangile qui est Y Evangile par excellence, fut la véhémente et quotidienne prédiction d'un événement imminent qui ne s'est jamais produit, et dont la proximité supposée devrait expliquer les enseignements, les actes, et probaSlement la mort du Messie, alt>rs quel résidu âe Sauveur nous reste-t-il, et comment lui conserver l'hommage de ma foi? (i).

Qu'on ne se méprenne pas sur cette attitu3e.

(i) «Jésus croyait à son retour immédiat sur les nuées. Cette attente ne s'est pas réalisée, par conséquent il n'était pas le Fils de Dieu. Il n'était donc qu'un homme; un homme qui nourrit de pareilles illusions s'appelle un fanatique.» (Strauss. — Vantienne et la nouvelle foi .187 2) . «Jésus ne conçoit pas fhumanité comme durable. Ce n'est ni un moraliste, ni un économiste, c'est un halluciné.» (Dide : La Fin des religions, p. 1 3 1.) « Comme Jésus n'est, à mes yeux, qu'un simple homme, je le déclare faussaire, imposteur, charlatan ...» CProudhon : Jésus et les Origines du christianisme). Renan était moins violent ; mais Gratry a bien défini sa modération : <r Un ton de sereine supériorité intellectuelle et morale sur Notre-Seigneur Jésus-Christ,* {Jésus- Christ, p. 81).

Pas plus que MM. F. Godet, A. Berthoud, Bovon, et d'autres défenseurs du« christianisme évangélique, » je ne pose en axiome l'infaillibilité critique et scientifique du Fils de l'homme. Mais il s'agit, ici, de son autorité morale et religieuse, et presque de son bon sens, bien compromis si l'on admet qu'il fut brûlé par la fièvre apocalyptique de ses contemporains. J'ai essayé de montrer, ailleurs (i), que Jésus combattit le judaïsme matérialiste

(t) V Espérance chrétienne, (i er volume). Aujourd'hui, je ne repousserais pas à priori l'hypothèse (admise par M. Bovon, entre autres) que les affirmations eschatologiques du Christ évangélique ont été plus ou moins déformées par ceux qui les ont rapportées. Si l'on ne croit pas pouvoir interpréter, autrement que dans le sens le plus simpliste, les déclarations relatives à l'imminence de la crise finale, il est loisible d'attribuer cette apparente erreur du Christ à l'inintelligence de ses disciples. — Le fait que les rédacteurs du Nouveau Testament n'ont pas corrigé cette erreur, en la confrontant avec les événements, prouve à quel point les documents évangéliques nous reportent aux origines de l'Eglise, et fournit un argument inattendu à la crédibilité générale de notre littérature canonique.

Mais enfin, faudrait- il rejeter en dehors de l'Eglise un chrétien consciencieux, qui aurait la douleur et l'effroi d'aboutir à la certitude que le Christ a réellement prononcé les paroles qu'on lui attribue sur la proximité de la fin du monde? Ce chrétien s'exclurait lui-même de l'Eglise universelle, s'il tirait de cette certitude (extraordinaire, avouons-le, dans le domaine si mou- .vant du probabilisme exégétique) la conclusion qu'il ne peut plus saluer en Jésus un Modèle, un Sauveur, un Maître. Mais s'il s'é-

des pharisiens au nom de l'Hébraïsme authentique des prophètes, et de leur vision d'une terre transfigurée.

Mais, alors, demandera-t-on, où était, dans la prédication du Messie, cette proximité »1u salut nécessaire à la définition d'une * bonne nouvelle? »

levait, au contraire, sous la double pression de l'angoisse religieuse et de la sincérité scientifique, à une conception de la foi qui fût définitivement affranchie de toute connexité avec la solution des problèmes de critique textuelle, ne pourrait-on pas, dans un sens, lui appliquer la parole fameuse : n Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru »?

Roger Hollard écrivait : « Quand je dis : Je crois en Jésus- Cbrist, je veux dire que je croîs au Dieu qui s'est révélé en Jésus-Christ, qui m'a sauvé par Jésus-Christ, a Et, parlant de la Révélation et de la Rédemption, qui sont pour lui des « actes de Dieu », il ajoute : • En un sens dérivé, je crois en ces actes. En un sens absolu, ce n'est jamais qu'en Dieu que je crois. > (Roger Hollard par Ph. Bridel, p. 123, 124). Il faut citer, aussi, ces déclarations de M. Léopold Monod : « L'objet propre de la foi chrétienne me parait être: la Volonté souveraine, tout ensemble sainteté et amour, qui veut, c'est-à-dire qui veut pour le bien, l'homme, l'homme tel qu'il est et tout pécheur qu'il est; la volonté qui, sans contrainte, par le pardon, par l'appel, par l'assistance intérieure, travaille à le gagner, à le régénérer, à l'arracher au mal. J'ai défini, en ces mots, le Dieu de l'Evangile, le Dieu de Jésus-Christ. J'ai expliqué, par là même, ci se fait que l'objet de la foi puisse être désigné, dan? ' Testament, par des termes différents, tantôt Dieu c'est-à-dire cette volonté même ; tantôt Jésus-Chri: c'est en Jésus-Christ essentiellement qu'elle s'est expr l'Evangile, parce que l'Evangile en est la proclamât

S'il ne prêchait, ni le paradis de l'Eglise, ni la fin du monde imminente, que prêchait-il aux malheureux, aux pécheurs?

Ce qu'il prêchait? c Ta foi t'a sauvé ».

Et voilà, aussi, l'évangile du christianisme social. Nous ne reculons nullement l'échéance du salut individuel jusqu'à la palingénésie, ni même jusqu'à la mort ; mais nous disons à tout être humain : « Celui qui croit a la vie éternelle ». La paix, le pardon, la régénération, sont autant de biens actuels, rattachés à la foi au Christ.

Seulement, le salut de l'individu ne sera intégral, qu'au jour où le salut de l'humanité sera consommé, au sein d'un monde nouveau. Je prêche donc « le ciel », tout comme l'Eglise traditionnelle, mais un ciel d'attente et de maturation, un ciel de passage entre la Terre actuelle et la Terre future. Cette « teinre où la justice habitera », c'est Y évangile des synoptiques. Ce ciel, où il n*y a ni souffrance, ni mort, c'est V évangile de l'Eglise. Cette régénération, qui fait de nous des forces actives pour rétablissement du Royaume de Dieu, et la constitution du « ciel terrestre » (synthèse des deux premiers « évangiles »), c'est notre (i) évangile chrétien-social.

(i) Je dis <r notre*, sans oublier que mes paroles n'engagent personne .

Nous offrons à tout homme un salut immédiat.

Mais nous lui faisons peur, en même temps, malgré les intéressantes observations de M. Ménégoz sur le fait que notre parole « n'inspire aucune espèce de terreur à personne ». Nous empêchons le croyant de s'endormir sur l'oreiller de l'égoïsme, car en lui promettant un salut immédiat, la paix de l'âme, nous ne lui promettons pas un salut total, la rédemption du corps. Celle-ci sera retardée jusqu'au jour où le Sauveur triomphera, où l'organisme humain glorifié s'épanouira dans une nature transfigurée. Or, le triomphe du Messie est subordonné à l'activité religieuse et sociale de ses disciples, et à la pénétration du genre humain par son Esprit.

Quant à ceux qui refusent de se convertir au Christ, et de s'unir à leurs frères pour Taf franchissement de notre race, que leur dire, sinon que le châtiment les atteindra^ qu'ils enfonceront dans la mort, qu'ils sentiront peser sur eux l'exécration universelle des créatures, dont ils ont trahi la cause, — jusqu'au jour où ils se repentiront, vaincus ?

On nous objecte que la théorie du « ciel terrestre » n'est qu'une hypothèse. En effet, c'est le propre des théories sur l'au-delà. Les chrétiens évangéliques se partagent sur la question de savoir si les âmes sont conscientes après la mort, ou si elles dorment ; textes en maâa, on peut hésiter

sur des sujets de cette importance. Textes en main, on peut soutenir également la théorie des peines éternelles, celle du conditionalisme, et celle du rétablissement final. Les hypothèses restent donc libres, dans le cadre scripturaire.

Mais votre exégèse est insuffisante! Je l'avoue. Toutefois, nous profitons des leçons qu'on nous offre. Nous admettons qu'il y aurait quelque can deur à donner pour base au messianisme la vision de la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel, ou à justifier le christianisme social en cherchant, dans le sermon de la montagne, le coopératisme de M. Gide, ou le collectivisme de M. Jaurès- Et cependant, j'ose affirmer que notre doctrine des choses finales se légitime, dans ses tendances fondamentales, par l'ensemble du témoignage biblique ; nous sommes dans la ligne de l'orientation scripturaire collective, celle qui part des prophètes, pour aboutir à la parousie, en passant par l'oraison dominicale, cette prière modèle qu'on pourrait réciter avec ferveur, sans croire au paradis ecclésiastique, ni même (chose étrange) à l'immortalité individuelle (i).

Et non seulement notre hypothèse d'un ciel terrestre est conforme à l'esprit général des Ecritures, mais les puissances qui mènent le monde moder-

(i) C'est-à-dire que les prophètes hébreux, par exemple, auraient pu se l'approprier.

ne soufflent dans ses voiles ; j'ai nommé la Science et le Socialisme. Je dis que les savants, en se confinant dans l'étude opiniâtre de la Terre, en faisant l'inventaire de ses trésors actuels et de ses. virtualités infinies, nous obligent, peu à peu, a modifier nos formules de dédain transuendantal à l'égard de la matière. Qu'on lise l'article de M. Dastre sur « la vie de la matière » et les cristaux de glycérine qui se reproduisent par l'élevage (i) ; qu'on lise la leçon d'ouverture de M. Meunier, au Muséum, sur « l'évolution des idées engéologie générale », et ses affirmations sur la vie de notre planète (2); qu'on lise les retentissantes. déclarations de Wallace, darwiniste avant Darwin, sur « la place de l'homme dans l'univers »,.. et ses conclusions, tirées de l'astronomie, sur le fait que notre globe et son humanité sont peutêtre le centre de l'univers (3) — et l'on s'apercevra que nous ne tournons pas le dos à la science, en prenant au sérieux le géocentrisme moral et religieux des Ecritures, en réclamant, pour notre

(1) Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1902.

(2) Revue scientifique, 19 avril 1902. » Si une roche, dans unevitrine de collection, est une chose morte, elle n'est r '"

morte qu'un oiseau empaillé ou une plante d'herbier. E

dans la nature, elle est vivante. »

(}) FortnigMy Review — Cf. Le Temps, î mars 190}

planète, une place moins effacée dans le tableau chrétien des ultimes espérances (i).

Et je dis, d'autre part, que l'activité sociale de l'Eglise prendra un élan stupéfiant, quand elle croira profondément qu'elle travaille à l'aménagement du ciel en travaillant à modifier la terre- Jusque là, il sera permis de penser que la perspective du ciel céleste, immatériel et définitif, emporte le plateau de la balance au détriment des réformes terrestres. Le messianisme est donc un loyal effort pour transformer la foi statique en foi dynamique, pour Faire du christianisme une puissance vraiment propulsive, une force d'avantgarde. Sans quoi, son rôle en Occident est terminé.

- Ainsi, tout s'enchaîne dans notre programme. M .Ménégoz ne rend pas pleine justice à nos intentions* quand il voit en nous des gens qui « donneront du pain à quelques milliers d'affamés, sans consoler aucunement les millions qui continueront à souffrir de la faim ». Notre criti-

que pense discerner le rôle providentiel du christianisme social dans son activité charitable II déclare que l'évangile du Christ est fini (car on ne peut plus prêcher: « Le Royaume de Dieu est

(i) Je me permets de renvoyer, sur ce point, à mon petit volume : Peut-on rester chrétien? (Troisième conférence, p. 1x8.)

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proche! ») que l'évangile de l'Eglise est insuffisant, (« Après la mort, les croyants iront au ciel ») et qu'il faut organiser sérieusement l'action sociale, puisque le monde persiste à durer. De là, l'urgence du mouvement philanthropique et politique dont les chrétiens sociaux sentent la nécessité. « La prédication de l'Eglise n'aura jamais qu'un succès relatif... Il faut la confection de lois justes, dont la peur du gendarme imposera le respect ».

Après avoir ainsi caractérisé notre but, M. Ménégoz conclut qu'il n'y a pas là « une bonne nouvelle ». Ah! certes non! Et nous sommes bien d'accord... Mais nous croyons avoir suffisamment montré que notre idéal est plus élevé. Nous n'admettons pas qu'on nous confine dans « le relèvement des miséreux » et la « charité chrétienne ». Nous voulons la réforme de la Réforme, un renouvellement mental et moral • de l'Eglise, une orientation nouvelle du christianisme. Et c'est à ce point de vue qu'on doit interpréter nos affirmations sur la malédiction de la misère Assurément, nous ne songeons pas à nier que la conversion du cœur soit accessible au pauvre (i) ; mais nous nions

(i) Bien qu'il adopte trop vite, parfois, à cause même de son dénuement, ou de sa déchéance, ou d'une crédulité atavique, ou d'un servilisme inconscient, les affirmations d'un Monsieur;

<\ue celui-ci puisse parvenir à l'épanouissement de tout son être, physique, intellectuel, moral- Et <:'est contre cette impossibilité que nous protestons; nous ambitionnons, pour chaque être humain, la « parfaite stature de Christ » ; nous voulons former le super-homme!

Encore un mot. Nous avons l'intrépidité de l'espérance, mais nous ne prétendons point dogmatiser. En ce qui regarde la survivance individuelle, ses conditions physiques, son mode futur, il faut avoir le courage de dire: J'ignore! et abriter son silence dans celui de Jésus-Christ. Une «chose est certaine, celle qui constitue la bonne nouvelle: vivre par l'Esprit, vivre en Dieu, c'est posséder l'immortalité. Comment et où se manifestera-t-elle? Encore une fois, c'est le domaine <le l'hypothèse.

Mais aucun mystère à venir n'est comparable au mystère actuel, au fait que le monde est là, que la •vie évolue, que j'écris ces lignes, que vous les lisez. Quand on songe que l'humanité présente est sortie, graduellement, de l'homme préhistorique, et •celui-ci de ce qui l'a précédé, on sent que le plus difficile est accompli : la naissance de la pensée

Anatole France nous a montré Crinquebille acceptant sans révolte une condamnation injuste du tribunal, tant ce qui tombe de la touche des dirigeants paralyse en lui la faculté critique.

et la naissance du Christ. Le reste suivra naturellement. Rien n'arrêtera l'épanouissement rédempteur- La naissance de la pensée et la naissance du Christ aboutiront à la naissance d'une humanité sainte, fraternelle, immortelle, au sein d'un monde régénéré. Où serons-nous, alors, vous et moi? Nous y serons. La doctrine de la résurrection ne nous étonnerait point, si nous savions déchiffrer les linéaments prophétiques du corps actuel.

En attendant ce ciel terrestre, le ciel de nos pères, invisible et consolateur, groupe les esprits désincarnés, qui mûrissent dans un état transitoire. Et si ces visions sont, pour tel ou tel, des espérances plutôt que des certitudes, il reste le ferme présent : le « témoignage que l'Esprit rend à notre esprit )>, l'assurance que « ni la mort, ni la vie, ne pourront nous séparer de l'amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ », la conviction que « celui qui croit a la vie éternelle ».

Dès lors, advienne que pourra! Ignorons l'avenir en paix. A chaque jour suffit sa peine. L'existence future aura soin de ce qui la regarde- . Dans cette attitude, il y a une part austère d'agnosticisme chrétien, de stoïcisme évangélique, autres formes de la Foi, du crédit fait à l'Eternel, de la filiale confiance.

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