I.A KIX IITN monter
Mais qu’y faire? 11 v a des oreilles bouchées, comme il y a des esprits lx)uchés. H y a des Voisonoo qui applaudiraient un duo chanté par Saint-Lambert et M"" d'Houdetot, comme il y a des Rameau qui jetteraient leur grand-père et mémo leur chien par la fenêtre, pour avoir chanté faux f » Ainsi, sur toute chose, il vous avait des raisonnements à perle de vue, amusants et forts comme un oj)éra de Cahusac. Il brouillait avec tant d'énergie et d halûicté le vrai, le faux, le paradoxe; il était, dans son discours, si rusé et si Curieux surtout, et chaque fois si peu semblable à luimème, qu’en ce moment encore, à J'hcure où j’écris, ma caducité un pied sur la tombe, et l’autre 'pie<l dans le . gouflVc..., il passerait sous ma fenêtre, en criant : « Holà ! Diderot! » soudain je quitterais ma page commencée, et m’en irais, encore une fois, 'sans que rien m’arrêtât, à la suite de ce mécréant déguotrillé.
C'est que, vraiment, il était un génie! Il m’arrêtait et me poussait à son gré; il me charmait, il me fascinait! Il était la colonne ardente et ténébreuse emportant le peuplé hébreu dans le dfeert ! Au bout d'une heure (on était entre chien et loup, et déjà plus d'un clin d’œil était échangé au coin des rues), mon homme enfin s’arrêta on certain passage étroit et sombre, et qui semblait assez mal hanté. Mais quoi 1 la nuit tombait, l'endroit était désert, j’étais excité par tous ces retards ; enfin, sitôt qu’on n’y voit plus, je me comjwrte en vrai chevalier sans reproche et sans peur. Je n’ai [leur dQ,rien, dans l’ombre, et pas même des épigrammes de Jean-Baptiste Rousseau , dos chansons de La Harpe ou des épigrammes de Fréron. - Au bout d'une heure de contre-marches et de ces
LA FIN D’UN MONDE
détours, nous noüs arrêtâmes au bas d’un escalier... que je ne reconnaissais pas I
« Halte-là! dit Rameau. Rassurez-vous, rassurez, monsieur Diderot, votre innocence! On dirait, à vous voir, rasant la muraille et, votre nez dans votre main, d'une immaculée, 'entrant, de nuit, chez le cardinal do Tencin ou l’abbé Céruttî...; vous ôtes ici chez vous, monsieur, dans le vrai bureau de la philosophie et de la poésie! Ici les discours épicés et les sauces les plus savoureuses ont bouleversé l'ancien monde I Ici le poivre et le paradoxe, l’athéisme et le piment, la gourmandise et la négation ont accompli leurs plus rares et leurs plus succulents chefs-d’œuvre; ici quatre ou éinq va-nu-pieds, pleins 'de doute et d’éloquence, affamés dans le fond, turbulents dans la forme, pensées ténébreuses, éclairées do toutes les clartés du style ; une douzaine de grimauds sans feu ni lieu, sans croyance et sans titre, avec beaucoup d’esprit et non moins d’audace, ont fondé, couvé, fomenté, enfanté les plus rudes jouteurs des deux sexes que l’ironie ait mis au monde, à safoir: Fontenellc et d’Alembert, Voltaire et Diderot, M**' do Lespinasso et M*"* Geoffrin , Jean-Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur, sans compter les lard-venus ; Galiani, Saint-Lambert, Thomas, Raynal, Damilavdle, Chastellux.
« Il n’est pas, en ce lieu de la déclamation et do la bombance, un verre à boire, une bouteilié, une soupiènf, un plat d’étain qui ne redise les arguties , les arguments , les gros mots , les périphrases et les doubles-sens do la secte naissante I Ils vous diront par quels délires, quelles persécutions, quels arrêts de la Tournelle, quels bûchers.