‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 11 sur 89 · I.A KIN um:n monde · texte numérisé non relu

I.A KIN um:n monde

pardilo/c et d’élo([uence, liardi plus que le baron d'Hol- Iwcli, amoureux presque autant que M"* de Le.spinasse, liàbleur comme on ne l’est guère que chez. M“‘* GeolTrin '; un coquin solide autant que lecanlinal de Tencin, vicieux, que dis-je!... et complaisant comme le premier valet do fliambre du roi notre sire; — un drôle à tout faire, horsmise une fau.sse note; à tout emprunter, nvoins une voix criarde ; un butor qui, de toutes les lois divines et humaines.' ne reconnaît que les lois de la gamme et de la gnimmairo; un coquin qui en remontrerait, pour la coquinerie et la crapule, à Morande, et pour la musique à son oracle Rameau ; sec comme un manche de basse de viole, servile à la façon de la maréchale de .Mirepoix, et, sans com|«i rai son avec fiersonne, le meilleurjsige en toutes les choses de l’e.sprit.

Qui donc, je vous prie, en ce moment, me convenait davantage à rencontrer? Qui donc m’éloignait davantage aussi des jupons de M"* Volant, du trousseau de clefs de M"* Diderot?... Je l'eus compris bien vite, et lui, bien vite, il eut compris cpi’il était néce.ssairo à ma joie, à mon répit, à mon repos! Son nom véritable était : pdnélralioni intelliijence ! Il devinait toute chose, et, comprenant que j’étais si bien disposé par cette rencontre inattendue, il * me prit familièrement par la main, et de sa voix do tous les jours :

« Si vous et moi , me dit-il (qu’en dites-vous?), nous cherchions:

Quelque endroit écarté

Où d’être liomiiie d'honneur on ait la liberté?

«J'ai faim, et vous? Je suis las de mo montrer à la foule; il me déplaît de l’amuser, et vous? Nous allons dîner, bien dîner, et nous plonger, en bien causant des belles choses, dans tous les prestiges de la vie : un logis tiède, un iwn repas, do bon vin'', et les symphonies du cabaret plein de Ixjmbanco. Assez de chansons, de violon ! 11 me faut le chœur des assiettes, le duo de la fourchette et des cuillers, la chanson des bouteilles, le frissonnement de la poêle à frire, et le bruit du bouchon qui vole, et la suave odeur des vins envieillis dans les caves délicates.

« Et si, à toutes ces fêtes, on peut réunir le frou-frou du taffetas, le craquement du soulier neuf, le rire argentin du cabinet' particulier, la chanson provoquante de quelque voix invisible et juste ; ah! pardieu, j'oublierai bien vite ma longue station dans la rue Taranne! Est-ce fait? est-ce dit? allons-nous? Mais d'abord, une question, s'il vous plaît ; seriez-vous, par hasard, en argent comptant?... Ètcts vous riche? Allons dîner où je tous • mène! ou bien, si la fortune infidèle, à vous, Diderot le sage et le prudent, comme à moi. Hameau le fou et le grand animal, vous a tourné ce dos bête et plat, que l’on prendrait pour les omoplates de M'‘' Cléophile, oui! si votre bourreau, votre tyran, votre éditeur, le petit blanc dont vous ôtes le nègre, M. Le Breton, Le Breton, le libraire, la clef de voûte encyolo[)édique,* a fait dire à votre cuisinière : Allez au diable! ou, ce qui revient au même : Revenez demain; si vous avez travaillé, ce matin, pour le roi de Prusse, ai savoir pour M. le baron de Grimm, qui vous gruge : esprit, argent, amoureuse, ami, renommée et tout ce que j)eutportlre une dupo telle que

LA FIN D'UN MONDi:.

VOUS... aïe! aïe! ami Diderot! nous ferons maigre ciière. Au contraire, auriez-vous ajouté un clia|)ilre aux liijoicx indiscrets, un cliapitre à la Religieuse, ou composé quelque sermon pour votre ami Gonfaro, !e Ihéalin? Tope !à, messire! el laiss»'z-vous conduire!... On y va. »

G est ainsi qu'il parlait, marchant toujours, l'archet sous son violon, son violon Sous le bras, le mouchoir hors de sa poche, et ce dos vigoureux faisant craquer les entournures flétries do son habit éraillé. Comme tous les poètes et tous les écrivains do la lx)utique et de la forge littéraire, comme tous les cuistres faiseurs de pamphlets, ou colporteurs de loterie et de projets jKiur le bonheur du j)eup!e, comme tous les comédiens qui débutent, les coquines sans emploi, les |)laideuses de jtrofession, les coquettes sur leur retour, les courtisans disgraciés, les solliciteurs que la province envoie à Paris, grands batteurs de pavés, amis do la poussière, ennemis de la boue, obligés de sauver leurs bas et le vernis de leurs souliers, mon homme excellait à marcher d’un pas leste et , vif, sur la pointe du pied, sans une tache. Ils se connaissaient, lui et la boue; elle lui était facile et bonne mère : elle en avait pitié, elle le ménageait.

Donc il allait; je le suivais, entraîné par une force. Ah! mon portier! mes voisins! la fruitière et M™* Diderot, qui peut, à chaque instant, déboucher par la rue du Sépulcre, un psautier sous le bras, Une vieille capote à sa tète, une gouttelette d’eau bénite à son front! Telle était ma peine. Alors Rameau le superbe, et qui ne rougit de rien, prit pitié de ma rougeur:

« Pauvre petit, me dit-il! Je vous pèse en ce mo.ment

dans ma balance, et je vois bien que vous avez lionte de votre ami Rameau... Séparons-nous 1 Voici mon premier enjeu : je te no connais plus, tu no me connais plus... Suis-moi do loin, comme un écolier suivrait, à pas comptés, la petite La Chassaigne. Il se dit qu’on ne le voit pas, que la dame ignore sa démarche; il va^ regardant do côté et d'autre et le nez en l'air^mais toujours dans le vent du môme jupon !... » A ces mots, il se prit à raser la muraille, en homme attendu quelque part. — Il n’était pas pour rien vaj^bond , bohémien , mendiant. Il savait, de sa l)onne ville, les tours, les détours, les allées, les venues, les contre-allées, les Carrefours, les culs-de-sac fautrement dits les impasses), les tavernes, les cavernes, les goguettes, les bouchons, les guinguettes, les académies chantantes. Du labyrinthe intra muros il tenait tous les fils, et par les plus courts chemins, par les plus longs sentiers, les yeux formés, il vous eût conduit, pour peu qu’il eût soif ou qu’il eût faim, des Percherons à la Courfille, du Gros-Caillou à la Râpée et de la Râpée au moulin de Javelle. 11 suivait la trace, il suivait la piste, il entendait dans les airs réjouis Tes moindres chansons de la vingtième année.

Il flairait, comme un limier do chasse, une Isabelle endimanchée, un brin de muguet, un couplet do Piron, Une recette du Pâtissier français, imprimé chez Jcaii et Daniel Elzéviér. Il devinait la hico et le profd; il portait dans un coirt do son cerveau l’almanach des fêles galantes do cette galante nation.

Ij savait, d'instinct, en quel jour du mois de février passent les masques avinés dans les rues du fau-

IwuP}' S;»inl-.Vntoino; les masriups tiu -iKirler libre el défiant la Bastille, et montrant le poing à res vieilles tours," morn(*s, silencieuses, et inas«iué(>sl II savait (|B’auv premiers jours du mois de mars, il était attendu, à midi, aux ténèbres do Longchani|>s, dans la petite église où psalmodiaient les vierges voilées, et (pi’au sortir de ces ténèbres doucement éclairées il était de bon ton de se mon-

trer au Iwis de Boulogne, en grand écpiipage, au milieu d'un concours énormi* de tiloux et do grandi seigneurs, d’aventurièies et do manpiis»'»;. DemandezHui quels jours sont exjvosées les bqiissi'ries des (Jolndins et de la galet ie du Louvre; il vous dira: le jour de la Fèto-nieul

Et le voilà qui raconte à tpii \eut l entemlro : Est/icr, Assiierus , Alesnndre et Darius , H U>s Tentations de Walteau , les Amours de I,ancret dans un paysage enchanté. — Pour un empire, il n’eùt pas manqué' les spectacles do la foire Saint-Iauirent au mois de juillet; à la Saint-Louis, il faisait sa partie au concert public ilii jardin des Tuileries, criant: Vire le roi ! Au mois de septembre, il faisait danser à Bezons, à Siiint-éllmid; et jamais, en novembre, il n’oubliait do mener le branle avt cimetière do Clamart. Le mois'" suivant se terminait par sa grande revue au Palais- .Mancliand , où le jour de l’ati étalait, victorieux, .ses bombances, ses bijoux, scs fantaisies, ses {H'tits moutons, scs petits bergers. Ah! c’était un drôle de corps!

Bien qn’il allât vite, et que parfois il disparût tout à fait, je n’avais pas grand’ peine à le suivre; il est vrai (pie

je ne suis pas novice en ces carrefours, et puis je savais,

sans qu’il me l’eût dit, en quel endroit .son dessein é>tait

LA FIN D’UN MONDB

de me conduire. Il aimait l'aventure ; il cliercliait l’accident; il était populaire à mille titres que je ne saurai.s dire; il était connu des enfants, des bonnes d'enfants. .

Celles-ci disaient, avec un beau salut : « Bonjour, monsieur le marquis! » les portiersi : « Bonjour, Rameau! » les portefaix {Au bon Coiin/ ) l'invitaient k Imire avec eux, pendant que,, trottant menu, Florise ou Marton, -sans tourner la tête ; a On ne \ous voit plus, camarade! » Il était donc bien aise et satisfait, content de lui, cpntcnt des autres, et ramassant volontiers toutes les sensations, car lui'aussi ilavait fait son traité des Sensalions, et il expliquait par la diversité des organes, comment tous les hommes n'obéissent pas aux mêmes lois du sentiment commun, et pourquoi les goûts, les aptitudes, les passions, l'orguefl et les préjuges étaient si varies et si différents les uns des autres. ,

« C'est ainsi, disait-il à ses adeptes (il en avait, et lieaucoup), que certains yeux tendres et délicats préfèrent le violet k l'orangé, parce que (c’est une expérience de Newton) le violet est une couleur attafllée à des rayons plu& faibles; l’orangé, à son tour, obtiendra la préférence, au jugement de ceux dont les fibres de l'oeil sont plus fermes et plus solides. Comme aussi des sons, rudes pour un peuple délicat, paraîtront suaves à de? peuples gros- ^‘iiers.— Oui ! disait-il, et j'ai lu dans Pétrarque l’bistoiro d’un grand seigneur, homme de goût pour tout le reste, qui était beaucoup moins charmé djj chant des rossignols que d’un concert do grenouilles.

« Cet homme aimait le chant des grenouilhis, comme l’abbé de Voisenon est ravi des cliansonsde M““ Favarl!

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