L.V FIN D’UN MONDE. 1S
veur et dé la complaisance , des arbres précieux, qui venaient des jardins de Trianon et de \"ersailles. Tout fut vendu par les huissiers, y compris le portrait des deux filles-maîtresses, et le portrait du Roi-mon-gendre. En ce moment nous étions l’horreur du quartier, la honte de la ville, l’opprobre de la noblesse, et plus que jamais les comédiens nous tutoyèrent. Mais notre marquis n’était pas facile à s’avouer vaincu; paisible, il souriait à l’avenir, semblable au juste d’Horace assis sur les ruines du monde, et qui tient tète au monde en débris.
Diderot. — Le marquis de Nesle avait raison. Il était beau joueur, il avait gardé YaloiU de son jeu paternel. N’avait -il pas une troisième fillb? une élève du duc de Richelieu, une amie à M. de Maurepas, une impudente qui, la prem-ière, a traité le roi sans façon? La première, elle a deviné qu’il était avare, et qu’il tenait à son argent plus qu’à ses maîtresses. Les deux premières demoiselles de Nesle s’étalent données pour rien, la troisième se vendit et se revendit hors de prix.
« Avant de se rendre à ce roi déjà vieux, tant il avait abusé de sa royauté oisive, elle fit ses conditions, elle dicta ses volontés. Avant de chanter la chanson :
Angélique engage son cœur,
Médor en est vainqueur,
elle voulut être une maîtresse déclarée, et non pas une taupe des petits appartements. Elle eut sa maison, son train, son jwtit lever, son grand lever... sa liste civile! Elle fut une Montespan à la façon de Louis XIV, et non pas à la volonté du premier valet de chambre. Elle a bien
LA FIN DTN MONDE
fait; elle a châtié cet avare; elle a puisé directement dans le trésor royal ; elle n’a jamais tendu la main aux tristes bienfaits de Sa Majesté; elle a traité do couronne à couronne avec ce satrape d’Asie, enseveli dans son sé-^ rail.
Rameau. — Et disons tout, Diderot, le roi en eut pour son argent. Elle était ravissante en ses atours de princesse, avec ses grands yeux bleus voilés de brun, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. Son sourire enjoué, sa beauté délicate, ce cou plus blanc que les perles dont il était chargé, ce front plus radieux que les diamants de son diadème, autant d'enchantements dignes de Salomon lui-mème. Et quand elle fut vraiment la souveraine de ces beaux lieux, elle voulut être une duchesse à son tour, et le roi lui acheta le duché-pairie de Châteauroux as ec ce joli considérant : « Considérant qu'elle est issue d’une des plus grandes familles de notre royaume, alliée à la nôtre. , et que ses ancêtres ont rendu, depuis plusieurs siècles , de grands et importants services à notre couronne, etc., etc... » Il y avait cela écrit en toutes lettres, dans les lettres patentes, afin que nul n’en ignore, enr^istrées au parlement de Paris. Revoilà donc des splendeurs à faire bouillir la marmite de mon ami le chevalier de Nesle! Il en faisait la roue au monde entier 1 A ces nouveautés inattendues, le cardinal Dubois tressaillit d’aise au fond de son tombeau ; le fantôme de M. le régent se prit à rire; le cardinal de Tencin et sa digne sœur se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Alors, et plus que jamais, haletante à la curée, on vit la faveur publique revenir à l’hôtel de Nesle. 11 y
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