‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 53 sur 89 · I.A FIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A FIN D’UN MONDE

nouvelle fortune. Ou lui demandait des audiences. Lui, bon prince, il distribuait les évêchés, les commanderics, les abbayes et les régiments, tout ce qu’il y a de plus difficile à obtenir. . . Puis, tout d’un coup, l’empres-sement s’arrêta ; de jour en jour la foule des courtisans fut moins grande autour de cette nouvelle puissance. Un je ne sais quoi disait à tout ce monde ambitieux que la fortune du marquis de Nesle était déclinante avec la fortune de M‘"' de Mailly, sa fille. Encore un peu de temps, c’en était fait de nos menus plaisirs : bals, spectacles, festins, petites maisons, grand jeu, chasses et jjetits soupers... tout s’abîmait, comme un pavillon en plein Océan .. . nous retombions dans l’isolement, dans l’abandon, et, pour comble, dans la pauvreté dont nous étions sortis.

Diderot. — Avouez que cela eût été bien fait, et que votre ignominie avait vraimpt sa récompense? Et maintenant, Rameau, je m’étonne un peu moins de la dégradation de votre caractère, en voyant à quelles écoles vous l’avez apprise.

Rameau. — A l’école d’un monde où l’on n’a d'autres l’essources que dans l’impudence et le mensonge. Ils étaient tous également ignobles, le seigneur, ses parasites et ses valets. Cet isolement dont je vous parlais devint bientôt de l’abandon. La ville entière s’entretenait déjà des nouvelles amours du roi notre sire. On disait qu’il était las de sa vieille maîtresse. Elle avait des colères, des spasmes et des jalousies insupportables. On disait aussi qu’une nouvelle étoile avait lui sur le château de Versailles, une étoile qui se levait du côté de Port-Royal-des-Champs, et qui venait pour tout brûler dans ce palais de Louis XIV,

le plus grand ennemi de Port-Royal, celui qui fit jeter aux vents par ses soldats la cendre des saints et des martyrs. Pensez donc si nous étions confondus de ces nouvelles, à d’hôtel de Nesie! Eh bien, le marquis seul conservait sa sérénité et son orgueil. 11 était gai, content; il souriait, il se frottait les mains ; Rira bien qui rira le dernier.

(I Comme il avait raison de rire et de se moquer des trembleurs! Le nouvel astre de la cour appartenait encore à la maison de Nesie.

« Une autre enfant de ce marquis venait d’apparaître, et s’emparait, triomphante, du jeune roi, débauché par sa sœur aînée. Oui, et cette enfant de Port-Royal , aussi vicieuse que la Duclo.; ou la Clairon, apprit au coi à se cacher dans les petits appartements creusés sous le trône auguste de son aïeul, pour y boire à longs traits les bons vins, l’oubli de la dignité royale et le mépris de la couronne. Elle en sait plus long que M"' Duthé, cette plate embéguinée; elle était, cette nouvelle arrivée, aussi gaie et folâtre que sa sœur était ambitieuse et volontaire; elle avait le bel esprit d’une laide, un esprit actif, déluré, charmant, heureux à l’attaque* et facile k la repartie. Ah ! cette M”' de Nesie I Elle avait un faux air de Voltaire, et vraiment, par l’audace et l’empire absolu de sa parole, elle annonçait que le siècle do Voltaire était ouvert. Autant qu’Arouet jeune homme, elle savait rire, elle savait plaire, et son glorieux père allait très-souvent à Versailles, pour contempler cette nouvelle gloire de sa maison. Pour obéir au maître, il maria M”* de Nesie au comte de Vintimillo, un autre seigneur do la déchéance, un de ces valets porte-manteaux du roi qui étaient chose assez nouvelle, même à Versailles. Ainsi

LA FIN D’UN MONDE

mondil sieur le marquis de Neslo régnait uiïe seconde fuis par M""' de Vintiinillc, Il se faufilait dans tous les Glioisy; j'allais à sa suite, et, dans le désliabillé plus que léfier d’une vraie petite maison, je voyais passer la favorite au milieu de vingt jeunes femmes sans cérémonie, en galant petit habit du matin!

« Pensez donc si mon ami le marquis fut au comble de ses vœux quand il re^utdans ses bras, posé sur un coussin de velours cramoisi, le propre enfant de M'”' de V'intimille, un enfant des amours du roi son maître... un Bourbon de Nesle! Alors, plus que jamais, notre hôte était entouré de prières, d’usuriers, de supplications, de resjiecls. A moi-inème, à moi Rameau, de très-grands seigneurs faisaient la cour!

Diubkot. — Ce que c’est (juc de nous! des courtisans à* Rameau !

Rameau. -7- Tout à coup, pour la seconde fois, nous retombons dans le néant. Notre fille était reine, et soudain notre fille est morte. Ah! pèie infortuné et plus malheureux marquis! Renoncer à cette poule aux œufs d’or ! Justement il avait perdu, la veille, au pharaon, une somme énorme, et, dégradé de sa fille expirée, il se trouva face à face avec la ruine. En si peu de temps, il s’était endetté comme un prince dn sang; il était tout à fait perdu, et la saisie arriva brutale et violente, emportant qes meubles, ees tableaux, cette vaisselle plate et montée, enfin tout ce luxe. Elle enleva soudain cette nappe éternelle; elle vida les écuries; elle brisa les bouteilles; elle déchira les habits; elle renvoya les laquais et les maîtresses du marquis; elle arracha même au jardin de cet hôtel de la fa-

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