‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 62 sur 89 · I.A KIN D'UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A KIN D'UN MONDE

encore à plaire, à force de mensonges étendus sur son visage. Ainsi vous voyez, monsieur Rameau , que je connais celte femme... Elle n’eut pas un remords! rien que des regrets I mais des regrets sans relâche 1 une agonie abominable, un souci de la vie, une profonde horreur de la mort! Et quand elle fut morte, enfin, cette femmo aux doux sourires, le roi, de sa fenêtre, voyant passer son cercueil par un temps d’orage : « Ohl dit-il, la marquise s’en va par un bien mauvais temps. » Voilà sa dernière louange et son oraison funèbre 1 Et de ses petits génies, de ses petits amours, de ses sofas qui parlent, de ses tapisseries, de ses chinoiseries, de ce rococo rageur; de tous ses peintres, musiciens, sculpteurs, architectes, faiseurs de porcelaines, de tous ces beaux-arts éplorés qui levaient au ciel leurs j>etites mains en demandant la grâce et la santé de la divine marquisel... ô châtiment! pas un ne la pleura. — Race ingrate de bohémiens! mendiants, flatteurs, proxénètes vautrés aux pieds des pùissances, vous ne valez pas mieux l’un que l’autre, et celte femme, en ses abjections galantes, valait encore moins que vous !

« Dites -moi cependant ce que vous êtes devenu, quand vous fûtes chassé de Versailles et de Choisy, de tous ces lieux charmants où vous aviez, .comme on dit, bouche en cour.

Rame.vü. — C’est un proverbe assez vrai, que le monde entier se gouverne à l’exemple du maître. 11 avait établi dans son propre palais la comédie; à son exemple, il n’y eut pas de prince ou do grimaud, de duchesse ou de courtisane , qui n’eüt uiv petit théâtre en sa maison.

LA FIN D’UN MONDE

« Nation comédienne, » disait Sénèque. J'étais, naturellement, de toutes ces petites fêtes ; je revoyais le dialogue des comédies; je refaisais la musique et l’accompagnement des opéras. J’apprenais leurs rôles aux comédiennes et aux chanteurs de société; j’étais le chef d’orchestre k l’opéra de Bertin, où l’on jouait les vaudevilles du rtiaître de la maison, et, pour petites pièces, les comédies de la petite Hus. Comme on s’ennuyaitl mais on s’ennuyait en bonne compagnie, à savoir : M. l’évêque d’Orléans, M. l’archevêque d’Arles, M. le duc de La Vrillière, M. le contrôleur général, M. le premier président, Bertin le ministre, l’abbé Bertin. Et c’était chose amusante à voir, la propre femme du patron jouant (la comédie était de la maîtresse de son mari I ) le rôle de Vénus dans PluUis rival de l'Amour! Plutus-Bertin, dieu des richesses; Mercure, l’abhé Bertin, digne messager des dieux; Vénus, M"" Bertin, reine de Cythère; l’Amour, fils de Vénus, M"' Hus. Bertin l’avait achetée à sa mère mille louis d’or, et certes elle n’en valait pas la dixième partie. Et comme on applaudissaitl conmie nosseigneurs les-évêques, grâce à la feuille des bénéfices que tenait Bertin, trouvaient que nous étions habiles à marier Terpsichoro et le plaisir! *

« Un autre jour, la comédie avait pris son rendez-vous chez M. Daucour, le fermier général, où l’on jouait le Vaporeux , de M. Marsollier. Le lendemain, c’était chez M. de La Popelinière, où M'"' de La Popelinière en personne, une petite fille de Dancourt, comédien -gentilhomme, une dos victimes de Richelieu! jouait le rôle do Marjnettc, et- c’est moi qui représentais Gros-René. Le

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spectacle, au faubourg Saint-Germain, s’était bâti, chez le baron Dcsclapon , un théâtre qui fut inauguré avec l’/ipouÆ par supercherie, et des quolibets à faire rougir un mousquetaire gris. Il y avait aussi, dans le château de la Chevrette, un petit théâtre bâti dans la chapelle même, par 51. de Magnenville, garde du trésor royal : M”"’ la marquise de Gléon jouait les grands rôles, M”' de Lavalette représentait les ingénues, et moi je portais la grande livrée. Ils ont joué, dans ce théâtre idiot, le chef-d’œuvre peut-être du murage ivre, un poëte anglais appelé Shakespeare : R(Méo et Juliette ! Ils ont massacré, les malheureux, cette adorable élégie!

«Enfin, Dieu sait ce qu’on jouait aussi à Bagnoletj chez le prince de Conti ! On y récitait les contes de La Fontaine, arrangés par M. Collé! Chez les demoiselles. Verrières, appelées les Trois .l.s/jasie.s, théâtre à la ville et théâtre à la campagne, où W. Colardeau, le poëte, représentait l’amoureux de la Courtisane amoureuse, et les trois Verrières S arrachaient publiquement ce beau jeune homme. C’était là qu’on s’amusait! c’était là que nous avions, pour nous jeter des fleurs et pour nous envoyer des baisers du bout de leurs doigts de rose, leâ deux Vestris, les deux Sainval, la petite Luzzi, la grande Panierre, la vieille Doligny, la Préville et la Drouin, la Suin et la Dugazonl... Et là petite Molé, une grosse fille brune, écrasée et caînarde à plaisir. Et ça chantait, ça se montrait ! Il y avait aussi comédie, opéra et parade à Bernis, qui est, vous le savez, la maison do campagne des abbés de Saint-Germain-des-Prés! Bernis était habité, en CO temps-là, par le prince de Marsan, qui avait une com-

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