‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 65 sur 89 · L.\, FIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

L.\, FIN D’UN MONDE

« Messieurs, autant que 1-' usage des choses de théâtre « a pu me donnef de pratique, — non, je mets la charrue « devant les bœufs, messieurs; — je veux dire autant a qûe -la pratique des choses de théâtre a pu me donner « d’usage, j’ai remarqué en général, j’ai même expéri- « menté, que les clôtures sont bien plus difficiles à faire a que les ouvertures »

Diderot. — Je vous fais grâce du reste; on connaît les soties équivoques de ces dames, et comment elles traitent les mots à la mode. Sans doute aussi. Rameau, vous avez joué la comédie chez M"*' de Montesson, à Sainte-Assise; et vous avez vu cette sotte femelle enivrant de ses appas frelatés un prince imbécile? Elle avait, dit-on, des jambes de cire postiches, et le malheureux, par le trou do la serrure, admirait ces jambes, qu’elle couchait sur un lit de repos, les jupes à demi troussées... On ne voyait pas le' reste du corps (comme on vous trompe, ô princes aveuglés!), on ne voyait que ces jambes modelées sur la Diane d’Allegrain... Sans doute aussi vous avez joué la comédie à l’Ile-Adam , chez le prince de Conti? Et vous ne vous êtes pas douté qu’au milieu do toutes ces fêtes, aux déjeuners do Marly, aux soupers de Trianon, ces politiques, ces seigneurs, ces hôtes de la Guimard, avaient laissé déchirer la Pologne, et, le verre en main, assistaient au partage affreux de cette terre désolée I Vous ne saviez pas cela, Rameau ?

Rameau. — Qu’importe à Rameau la Pologne et les cris de tout un peuple? Il n’en sait pas plus long que tous ces princes, ces hommes d’État, ces maltresses royales qui tenaient le sceptre. Qu’importe à Rameau

LA FIN D’UN MONDE

ceüp nation qui fie meurt , parce que le roi de France est plongé dans un affreux sommeij ? Rameau est content pourvu qu’il aille à son cabaret, galonné comme un tin\balier, et qu’il mange à son dîner sa portion de chouxfleursT sa double portion dé haricots, ses œufs au miroir, son bœuf à la mode, sa carpe à l’étuvée, ses navets l’huile, et son assiette d’épinards! »

A ces mots, il fit, comme on dit au théâtre, une fausse sortie... et puis, revenant sur ses pas, il leva au ciel ses yeux pleins d’extase, avec cette prière accompagnée d’une profonde génuflexion :

« O ma reine I honte de ton sexe, honneur de ta profession, du sein do ces Élysées où les Montespan, les Fontanges et les filles de la maison de Nesle te couvrent de leur mépris. Cotillon II, priez...

. Diderot. — Priez pour lui !

Rameau. — Et toi, ma fiancée, ô mon bien et ma gloire, eqfant du ruisseau et cousine de la borne, ô Cotillon UH...

Diderot. — Régnez sur nous 1 »

Page 1