‹ La fin d'un monde et du neveu de RameauChapitre 67 sur 89 · I.A FIN D’UN MONDE · texte numérisé non relu

I.A FIN D’UN MONDE

appareil, un de nos maîtres, le fameux Dubarry, Dubarry le roue, le frère du comte, un gredin supérieur. Il était en carrosse à quatre chevaux, il allait au pas, et chacun le saluait dans la rue. Et moi aussi je l’ai salué, tant ces sortes de gloires sont irrésistibles; le chapeau à la main, je me disais : Misérable Rameau! si tu l’avais voulu, pourtant, tu serais Dubarry lui-même; on te saluerait dans ton carrosse, et tu aurais tes entrées à la cour.

« Car, voyez-vous, cher Diderot, je n’ai pas de chance, et j’ai manqué toutes les occasions les plus prochaines de la fortune. Elle avait dix-.sept ans, la petite Jeanne ; elle était née à Vaucouleurs, patrie immortelle de la Pucelle ; elle était venue à Paris en gueusant; à seize ans, elle en savait aussi long que M'*' Fel ; à seize ans, elle éclairait tout le quartier de la rue Saint-Honoré du feu de ses grands yeux. Elle trottait et trottinait menu de son magasin au seuil de tous les beaux hôtels, montrant sa taille et ses beaux cheveux, riant à qui lui riait, élégante à tout charmer, pauvre à plaisir : les pieds, les mains, les regards, le chiffonnage et les chiffons d’une femme d’esprit. C’était une flamme au passage ; et moi , je la voyais tous les jours qui me faisait une petite moue. On me connaissait, dans le magasin; j’allais, je venais, je sortais. Sitôt que sa maltresse était absente, et que ces demoiselles étaient libres, elles organisaient, grâce à moi, un petit bal; tantôt une bourrée, et tantôt un menuet. Mais de toutes ces fillettes, sans feu ni lieu, sans foi ni loi, la plus agaçante était sans contredit la petite Jeanne. Et^moi, pour cette enfant de ma prédilection, je mêlais la morale à la danse, et j'avais composé, tout exprès pour elle, un

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petit catéchisme qu’elle chantait et dansait en même temps, sur l’air du menuet d’Exaudet ;

Bien penser, '

S’énoncer,

D’un air libre ,

Mais sans trop de liberté ,

Et de l’égalité ,

Conserver l’équilibre;

Obliger Sans songer Qu’on oblige;

Immoler sa volonté Quand la société L’exige;

Se prêter, quand on raisonne ,

Aux raisons que l’on nous donne,

Faisant voir Leur pouvoir Sur les nôtres :

On a de l’esprit, on plaît.

Dès que l’on a satisfait .

Les autres.

Possédant Le talent D’ètre aimable.

Joindre à ces variétés Les belles qualités ,

Pour paraître estimable ;

Amuser Sans user D’épigramme :

Tel "qui rit d’un trait lancé En est toujours blessé Dans i’ôme.

<t Voilà ce qu’elle dansait, voilà ce qu’elle chantait ! une

morale en mi ht^molj la pins leste et la plus légère ! Elle tirait la langue à ma morale ; elle en riait comme une folle.

En germe, elle avait déjà tous les instincts qu’elle a si merveilleusement développés à la cour de nos rois. Elle eût dévalisé , si sa maîtresse l’eût laissé faire , au profit de sa gentillesse, tout son magasin démodés ; chenilles, graines, agréments, chaînettes, fleurs, festons, soucis de hanneton, dont elle se parait d’une main négligente.

Son gosier était semblable à une volière où jasent pèleméle, et sans savoir ce qu’ils disent, alouettes et pinsons, linots , linottes et serins.

« Elle savait déjà tout ce qu’elle voulait apprendre ! — AhI ventrebleu! me disais -je en la voyant danser, en l'entendant roucouler, le mari qui t’aura, ma fille, aura tous ses aises! Il sera dix fois plus riche et plus heureux que le marquis de Vintimille; il ira dans le monde, et toutes les portes lui seront ouvertes. Es-tu fraîche, es-tu jolie, appétissante,. es -tu vraiment la rose ouverte au premier jour du mois de mai! Bref, je l’aimais tant, que je la mis, à crédit, il est vrai, dans mes meubles! Toute pauvre hère qu’eüe était, elle avait déjà réalisé quelques petites économies ; un esclavage de petits diamants, tout petits, destinés à grossir. . . une aigrette et des boucles d’oreilles en girandoles, six robes garnies, deux jupons et trois chemises brodées , et d’assez grands bouts de dentelle ; Angleterre, Bruxelles, Valenciennes, Arras; quoi déplus?... trois bonnets, des manchettes de mousseline, un corset, deux laisse -tout -faire, une baigneuse, une belle paire de jarretières toutes ffrodées et retenues par un petit rubis. C’était une fille prudente et prévoyante;

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rien ne l’ctonnait; elle exhalait, de sa personne enamourée, une odeur suave de sérail et de prêtresse de Vénus ; l’œil aux boris... de Cythère, cherchant les aventures et sûre de les trouver. — Aussi bien, rien ne l’a jamais étonnée, et quand elle vit, pour ses belles grâces, et par la ' grâce de Dieu; assises à son cercle, des ducbcsses à tabouret; quand elle vit, dans ses antichambres, des pairs de France, des maréchaux de France, des princes de l’Église, des lieutenants généraux, commandeurs et officiers do l’ordre du Saint-Esprit... elle fut un peu moins gênée que si elle eût été surprise par M"* Frédérique , sa première maîtresse, à lire un roman de Sainte-Foix.

« Les jours de grand apparat , an sortir de la messe du Saint-Esprit, quand le roi se rendait chez cette Majesté du ruisseau, précédé de le Dauphin, du duc d’Orléans, du duc de Chartres, du prince de Condé, du comte dç Clermont, du prince de Conti , du comte de La Marche, du comte d’Eu , du duc de Penthièvrô et du prince de Lamballe , et des chevaliers, commandeurs et officiers de l’Ordre, les deux huissiers portant leurs masses devant Sa Majesté qui était revêtue du manteau royal, ayant, pardessus, le collier de l’Ordre et celui de la Toison d’or, croyez-vous donc qu’elle s’étonnait?... Elle faisait un beau salut à ces princes, et prenant le roi par la main : « Venez, Sire, on vous attend pour déjeuner! » Puis elle laissait tout ce beau monde... à ça porte. Elle ne s’étonnait pas du grand aumônier de France, ou de M»’’ l’évêque-duc do Langres, prélat commandeur, célébrant la grand’messe à laquelle elle assistait avec la reine, Madame la Dauphine, Madame Adélaïde, et Mesdames Victoire, Sophie et Louise

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dans les tribunes. Elle ne s’étonnait pas quand la princesse de Monaco, faisant la quête, lui disait : « Pour les pauvres, s’il vous plaît 1 » Elle donnait, à elle seule, plus que la reine ; elle écoutait cette belle messe, à grand orchestre, en guignant de l’œil le roi son maître, et Dieu sait si le roi la regardait! A peine à Versailles, on eût dit qu’elle l’avait habité toute sa vie; il n’y avait rien de trop riche et de trop beau pour cette infante. Elle écrasait tout l’entourage de son luxe ; elle emplissait les petits appartements de tout ce que les petits beaux-arts peuvent inventer de plus rare... Et moi, son maître et son amoureux, moi qui la devais épouser...

Diderot. — G’est donc vrai. Rameau? Ah! je comprends maintenant votre rage et votre douleur! Vraiment? vous deviez épôuser Cotillon III?

Rameau. — Oui, c’était convenu. Son horrible mère, et l’affreux capucin qui lui servait de père, avaient jeté les yeux sur moi, pour en -faire urt mari complaisant de leur fille et de leur avarice. Ils me trouvaient à leur convenance, et sans scrupule ; ils disaient que j’étais tout à fait le mari qu’il leur fallait : peu gênant, facile à vivre, habile à paraître , à disparaître , et fertile en bons conseils. Seulement, ils mettaient une condition à ce mariage, ils voolaiont un noble... non pas un noble de la première qualité, un comte de Mailly, un marquis d’Haucourt reconnu par M. de Clérembault, généalogiste des ordres du roi. . . un baron de la veille leur suffisait. « Bon! leur disje, et vous voyez en moi l’héritier de la noblesse de mon oncle Rameau, anobli par le roi , pour ses chaconnes. — C'est tout ce qu’il nous faut, reprirent- ils; votre oncle

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est noble, et ce serait bien le diable si vous n'héritiez pas, tout au moins, de sa noblesse. » Alors les voilà qui se mettent en quête, et, voyez le malheur, voyez si cet oncle est mon mauvais génie!... il avait négligé, que dis-je! il avait refusé, pour quelque argent qu'il aurait dû payer, de faire enregistrer ses lettres de noblesse! Il était noble à lui tout seul; il ne me restait pas ça de sa noblesse, et, mon mariage étant manqué, faute d’un parchemin, je restai Rameau tout court.

Diderot. — Vous appelez cela un malheur I Le neveu de Rameau eût fait cependant un excellent, comment dire? mari et un beau chevalier...

Rameau. — Dites le mot, il est sur vos lèvres : un chevalier d’industrie. Pourquoi pas? Il n’y a plus que ceux-là qui fassent leur chemin. Voilà comment je fus distancé par ces fameux Dubarry, qui remontent aux Stuarts, à ce qu’ils disent, et qui descendent tout au plus du Capitole de Toulouse. Et quand je revins, le lendemain do cette enquête, au cinquième étage où logeait ma petite Lange, elle avait écrit à la craie, sur la muraille ; Abquanle pour le sairvisse du roy!... A ces causes, je suis resté Gros- Jean comme devant ; c’est Jean Dubarry qui gouverne à ma place ; il fait trembler le ministre , il fait trembler l’archevêque ; il conduit par la main la favorite. Elle avait, certes, de prochaines dispositions à croquer l’argent de son prochain, mais Jean Dubarry eut l’honneur de lui apprendre son métier. Il a voulu qu’elle fût présenleej elle a été présentée! qu’elle montât dans les carrosses du roi, et c’est le roi, maintenant, qui monte dans ses carrosses I

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« 11 a voulu que cette fille de cuisinière entrât chez le dauphin, chez Mesdames. . . elle y est entrée I

e Elle a M. le duc de Richelieu pour son chevalier d’honneur, le duc de Tresmes pour son sapajou, La Morlière pour son poète; l’abbé Terray est son caissier, le duc d’Ai.i'uillon est son esclave, la comtesse de Béarn est sa satcliitp. Âh! qu’elle est belle en son habit de combat! qu’elle est triomphante, et que ses grands yeux bleus vous regardent languissants sous ces beaux cils bruns et frisés, qui se baissent lentement, et qui soudain se relèvent tout chargés d’étincelles ! Je l’avais devinée ! A son lever, h genoux devant elle, il y a l’archevèque-duc de Reims pour chausser son pied gauche, et M. le chancelier pour chausser le pied droit. C’est la grâce en personne, et vive, et coquette, et plaisante, elle attire à soi toutes les louanges, toutes les adorations ! La duchesse de Mirepoix, la duchesse de .Montmorency, la duchesse de Valentinois, la comtesse de L’Hôpital , la comtesse de Clermont-Tonnerre, la comtesse de Grammont-Caderousse, la comtesse de Ségur, la comtesse de Chatenois et la baronne de Crussol, l’écarlate de la cour, assistent bon gré, mal gré, au jeu de la comtesse, et tant pis pour les dames qui ne viennent pas chez elle : impitoyablement elle fait rayer leurs noms sur la liste des Fontainebleau.

O A Chantilly, le pghce de Condé lui fait les honneurs do ces jardins, de ces jets d’eau célébrés par Bossuet dans son oraison funèbre. Au camp de Compiègno, un La Tourdu-Pin fait rendre à la favorite les mêmes honneurs qu’aux princesses du sang. Elle règne, elle gouverne, elle commando. O miracle! On lui offre un Bouteville [X)ur la main

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de sa belle-Stt'iir... et la dame, en ce moment, se consulte I « Voilà la marionnelle étincelante de pierreries dont j’aurais tenu tous les fils, si mon oncle avait payé ses lettres de noblesse ! Je l’aurais vue , en sa gloire , étaler sa majesté, et le nom de Rameau dans le carrosse de cinquante mille livres que lui a donné le duc d’Aiguillon, sauvé par elle des châtiments de la justice! Oui-dàl J’aurais vu M. de Voltaire interroger les beaux yeux et solliciter un sourire de M™' la comtesse Rameau. J’aurais vu ma femme inspecter, au bruit des tambours, enseignes déployées, les compagnies des gardes françaises et de la garde suisse sous les armes ; je l’aurais vue, ^u bruit des talons de messieurs les gardes, retentissants sur le parquet, traverser l’GEil-de-bœuf, précédée par le marquis de Villeroy, capitaine des gardes du corps ; j’aurais vu , sur son escalier, les Cent-Suisses, semblables à des statues, et la hallebarde à la main I M'"'' la comtesse Rameau eût trôné dans la galerie de la reine; à ses concerts, j’aurais joué du violon avec accompagnement du violoncelliste Joson.

a J’aurais mangé dans l’argenterie de Germain. Pour un mot, une ironie, un regard... un mépris, j’aurais envoyé qui j’aurais voulu dans les prisons d’État, «car tel est notre bon plaisir! » J’aurais été, tel que tu me vois, un vrai sauve-qui-peut ! L’ami Quidor m’eût suivi chapeau bas! J’aurais poursuivi les pamphlétaires- insulteurs de mon épouse, et, quand cela m’eût convenu , j’aurais, en toute sûreté, écrit des pamphlets contre elle.

« Ah! quelle eût été ma joie de voir la France entière condamnée, en mon nom , au supplice des Danaidcs, et versant sans cesse et sans fin sa gloire et son argent dans

LA FIN D’UN MONDE

un coffre qui ne s’emplit jamais! J’aurais eu pour mes châteaux, en été, la Muette et Choisy ; J’aurais chassé sur les plaisirs du roi ; j’aurais nommé Bouvard mon premier médecin , Bordeu mon médecin consultant, Morand mon chirurgien, et Passau mon tailleur d’habits.

a L’abbé de Saint-Hubert, dans les Ardennes, eût dressé ma meute; Greuze eût fait mon portrait. J’aurais eu pour mes berceuses M"' Cardonne, M"' Laforét, M“' Sarou, de l’Opéra, et Lalotte, et Saint-Hilaire, et la belle Dupernon. J’aurais fait venir' chez moi mes anciens protecteurs, la petite Hus avec Bcrtin ; ils auraient attendu quatre heures dans mon antichambre, et je les aurais mis à la porte sans les voir. On eût trouvé à ma mort, dans ma cassette, comme chez le prince de Conti , quatre mille bagues de femmes avec leurs noms, et quatre cents tabatières avec leurs portraits. J’aurais eu des berlines à six chevaux pies, dix suisses en grande livrée galonnés d’argent, leurs chapeaux à point d’Espagne garnis de plumets blancs , leurs baudriers do velours vert, chamarrés d’argent.

« Gloire à vous , mon eigneur Rameau-Mailly-Poisson- Dubarry! Gloire à vos trente valets de pied en habits de livrée, pareils aux suisses, à vos huit pages en habit de velours rouge à parements verts, couverts de points d’Espagne d’argent sur toutes les tailles, avec des nœuds d’épaule brodés, la veste verte de soie, garnie do même, chapeaux à point d’Espagne et plumets blancs... Ilosannah pour Rameau , in excelsis !

a J’aurais été de tous les Fontainebleau, de tous les spectacles de la cour. J’aurais vu jouer, moi étant assis aux premières loges, le IVeuceslas de Rotrou, par Bri-

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sard, Lekain, Mole, Bellecour, par M"'* Clairon, Dulwis, Préville. J’aurais entendu M"' Sylvia dans le Legs de Marivaux ; j’aurais fait semblant d'écouter Scanderberg, poëme de feu M. de La Motte, musique de MM. Rebel et Francœur, surintendants de la musique du roi.

« Entre la tragédie et la comédie on eût dansé, pour ma femme et pour moi, la belle chaconne à’Iphigénie, musique de M. Lebreton, et dansée par VestrisI En ces quinze jours de Fontainebleau, qui ne coûtent pas moins de huit millions à Sa Majesté, chaque année... une bagué au doigt! j’aurais entendu Mérope, la Fausse Agnès, Tancrède et le Dépit; le Menteur, Électre, de M. de Crébillon, les Fausses Infidélités, de Barthe, le Mariage interrompu , Crispin médecin , Crispin rival et le Cercle. Oh! oui 1 que je me serais amusé comme un roi !

« J'aurais assisté aux révérences, la reine et le roi sous le dais, ma femme au pied du trône, et plus saluée et plus bas que la reine , une sainte qui ne peut rien donner à personne! Et nous aurions placé sans difiiculté mesdemoiselles nos nièces déclarées nobles , et issues de noble race et lignée, dans les abbayes royales de Panthemont et de Fontevrault. Grâce à ma bonne déesse, une certaine Mérétrix, et à ses dignes sœurs : Bellatrix, Latrix, Nutrix, Obstétrix, Famulatrix, Coclrix, Ornatrix , Sarcinatrix, Textrix, Balnéatrix, Portatrix, Saltatrix, Divinatrix, Conjectrix, Comtrix, Debitrix, Créditrix, Donatrix, Ambulatrix, Mercatrix, Palpatrix, Præceptrix, Pislrix, j’aurais vu M™' la duchesse d’Aiguillon forcée par le roi d’accepter une robe à ma femme, et portant sa défroque en pleine cour. J’aurais vu ma femme, à Compiègne, admise

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à manger avec loulo la faa.illo ro\aIe. J amais vu, pour plaire à M'"' Rameau , le ministre cha.ssé , le parlement brisé, les lois violées, le conseil de guerre outragé, l’archevêque insulté, l’impératrice-rcine appelant ma femme son amie. A ma chère impéralrice-reine!

« Pour payer mon argent du jeu. J’aurais donné un mandat soldé par le contrôleur général.' A la fêle de ma femme, tout Versailles eût illuminé; le roi des beaux esprits, le comte de Ferney, gentilhomme ordinaire do la chambre du roi , pour fêter dignement ma femme , eût caché sous sa serviette un double quatrafn de sa composition :

Chacun doutait, en vous voj’ant si belle,

Si vous ôtiez ou femme ou dôité ;

Mais c’est trop sûr, votre rare beauté N’est pas l’effort d’une simple mortelle.

Quoi qu’ait jadis écrit en certain lieu Un roi prophète en sa sainte démence.

Quoi qu’un poète en ait dit , la vengeance N’est que d’un homme, et le pardon d’un Dieu.

« Nous aurions eu une joute entre Laharpe et le sieur de Sauvigny, à qui ferait le meilleur cantique en l’honneur de cette déité. Nous aurions acheté , à notre usage , deux ou trois maisons nouvelles, chacune avec sa chapelle et son aumônier; bien plus, les abbés les plus riches, même les plus pauvres, auraient sollicité l’honneur d’êiro aumônier do M"'* Rameau. Puis le roi m’eût accordé les entrées de sa chambre en même temps qu’au duc de Charost, pair de France, brigadier de ses armées, et mestre de camp de son régiment de cavalerie.?. Il s’est battu vingt ans pour obtenir autant d'honneurs que l’ami du prince en huit jours I

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LA FIN D’UN MONDE

B Quelle heureuse vie il eût menée à la suite do sa digne épouse, ce pauvre Rameau ! Quel débordement sur lui de toutes les richesses, de toutes les grâces, de tous les honneurs I Enfant de la poule blanche, il eût donné même des duchés-pairies ; il eût commandé et décommandé les cordons bleus. II eût causé librement, dans le salon d’Hercule, avec Mp le dauphin. Me' le comte de Provence, Me' le comte d’Ârtois, Madame Adélaïde ; il eût admiré les tableaux et gratté les guitares des filles du roi, Mesdames Victoire, Sophie et Louise ; il eût joué quatre ou cinq jeux de hasard avec ses compagnons et compagnonnes : le duc d’Orléans, le duc de Chartres, la duchesse de Chartres, le prince de Condé, le duc de Bourbon, le comte de Clermont, la princesse de Conti, le prince de Conti, le comte de La Marche, la comtesse de La Marche, Mademoiselle, le comte d’Eu, le duc de Penthièvre, et la princesse de Lamballe. .. Et tope là pour Rameau I . . . Rameau joue avec un dé pipé !

« Il aurait eu, bel et bien, voix délibérative, de la petite écurie à la grande fauconnerie , et de la louveterio aux vols du cabinet. 11 eût assisté à l’inauguration de Luciennes, à cette fêle brillante où l'on vit l’Amour sortir d’un œuf d’autruche, armé de ses flèches et de son carquois. C’est le paradis, ce pavillon de Luciennes, avec Zamore, un petit nègre échappe aux tableaux de Titien , pour tenir les clefs de ce paradis profane. II resplendit sur le paysage d’alentour; il écrase de ses beautés l’IIermitage et Trianon. Tous les dieux de la fable et toutes les déesses de l’Olympe en Jupon court se sont donné rendezvous dans ce lieu des enchantements et des féeries. Ce ne sont que danses et chansons, comédiennes et chanteurs ;

loteries où chacun ^gne, et Dieu sait si j’aurais gagné! Puis la table à ressorts, une table muette et sourde, où viennent s’asseoir les favoris de la favorite, et, dans le lointain, Dominique Lebel, premier valet de chambre du roi, concierge du château de Versailles, gouverneur du château du Louvre, un vieillard de soixante-douze ans, corrupteur de son maître! O dévouement! un pied dans la tombe, il préside encore à ses dernières corruptions.

O Et quand la table à ressorts a rempli mystérieusement ses augustes fonctions... soudain toute licence est permise! Il n’y a plus de roi, plus de Majesté, plus de suspects, plus de terreur, plus de lettres de cachet, plus qu’un homme énervé qui veut qu’on s’amuse et qu’on l’amuse en même temps. Liberté 1 On peut tout dire, on peut tout faire ; il n’y a pas de valets pour entendre, et pour raconter ces Impiétés, ces nudités, ces mensonges de la tête et des sens. Voilà ce que j’aurais goûté, voilà ce que j’aurais été; voilà l’éternel sujet de ma peine, et vous ne voulez pas que parfois je m’attriste, et vous me faites un crime, ô Diderot, des grandeurs que j’ai perdues!...

« C’est vrai ; j’ai tout perdu en perdant ma petite Jeanne, née à Vaucouleurs comme Jeanne d’Arc ; elle a tout emporté, ma fortune, et ma gloire, et ma vengeance. Eût-elle assez châtié monsieur mon oncle ! Eût-elle assez fermé le théâtre à ses opéras de pacotille! O mes amours! mes châteaux! mes maisons! Bellevue et Saint-Cyr, Luciennes et Choisy! gaietés au gros sel, chansons redoutables, bonne humeur de grisette, et spectacle inouï d’un roi de France enfoui sous ces jupes vénales! Certes, M. le marquis de Nesle était bien fier de ces trois sultanes dont il était le

père heureux et prodigue!... elles ne valaient pas, à elles trois, le nez retroussé de ma comtesse implacable cl charmante I Elle a tout pris, tout dépensé, tout gaspillé. Et voilà pourtant où nous en sommes, monsieur Diderot, attendant la résurrection éternelle I Diderot. — Ainsi soit-il I Vous parlez comme un bouffon. Rameau ; cependant je vous écoute avec une certaine épouvante. Il y a du vrai dans toutes ces choses que vous dites ; cela sent le moisi, la ruine et le cercueil. Nous sommes vraiment une misérable... une méprisable nation I Rameau. — Peut-être le mal est- il moins grand que vous ne pensez, Diderot. On dit que le roi enraye, et, s’il enraye, il aura bientôt dételé. Nous avons eu le règne des sapajous, des favorites, de» proxénètes, des danseurs, des philosophes, des molinistes, des jansénistes, de Yoltairo, et des filles d'Opéra : peut-être un jour nous aurons celui de la raison, de la justice et du bon sens. Mais vous et moi nous serons morts.

Diderot. — Savez-vous, Rameau , la fable intitulée : les Voleurs et les Moutons? Écoutez-la; vous pourrez la raconter à votre aimable et glorieux confrère, Jean Dubarry, quand vous le rencontrerez.

« On avait mis au pâturage un nombreux troupeau de moutons, et, comme le bercail était fermé, on no leur avait donné aucun gardien. Un voleur s’en aperçut, et proûta de cotte sécurité pour en dérober un. Le lendemain il vint pour en dérober un second ; le surlendemain deux ou trois; et pendant longtemps il Gl ainsi tous les jours. Les moutons voulurent tout d’abord avertir leur maître ; mais choqués de son indifférence, ils se piquèrent contre lui, et,

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pour le punir, laissèrent enlever les uns après les autres, sans pousser le moindre cri. Le voleur cependant revint tant de fois au butin, qu'enfin il ne resta plus qu’un agneau. Quand ce dernier vit que son tour était venu, il eut peur, et fut se plaindre au maître. « Nous avons pris un sot parti, lui dit-il; mais n’en soyez point étonné, nous étions un grand nombre. »

Rameau. — Où voulez-vous en venir avec votre fable ? à quelque émeute, aux grandes potences, aux prises de corps? Je ne suis pas de votre avis, Diderot, je ne veux pas déplaire au roi. Quoi qu’il fasse, et tel qu’il est, il est le maître, et tout ce qu’il fait est bien fait. C’est mon roi 1 je l’honorc et je l’aime; il est du sang des dieux, il a nom Bourbon; il appartient à ce qu’il y a de plus grand sous le soleil ; il vient de Henri IV le père du peuple, il touche à Louis XIV, celui que le monde entier appelait : le voit

« Pour moi, le roi est maître; il commande, et je m’incline; il n’est pas lâche et paresseux quand il faut tirer l’épée; il est le roi de la bataille do Fontenoy, il est le Bien-Aimé, il nous aime, et si vous l’eussiez vu, le jour de sa statue, au milieu de la place immense, seul, sans gardes, et répondant à nos cris de Vive le roi! par ces grands cris, avec de beaux gestes : « Vive mon peuple! honneur et bonheur à mon peuple I... » Et comme il jetait son chapeau en l’air pour nous saluer, tète nuel Ah! ce chapeau du roi, s’il fût tombé sur mon front, il me semble que j’aurais senti l’auréole à mon front.

« Vive ie roi! vive le roi!... Et vous avez beau dire, messieurs les philosophes, il n’y a {^as de clameur plus triomphante. Le soldat va se battre et meurt en criant i

Vive le roi ! Au milieu do la tempête et sur le vaisseau qui s’entr’ouvre, un seul cri se fait entendre au sein de l’Océan : Vive le roi 1 vive le roi! Ce qu’il dit est bien dit; ce qu’il fait est bien faiti Oui->dàI ce n’est pas moi qui le blâme I Où donc en serions-nous si nous étions à sa place? et que feriez- vous, Diderot, si vous étiez le roi, seulement vingt-quatre heures? Un tas d’infamies! un tas do vengeances et de cruautés 1 Diderot. — Son exemple est d’un si bon exemple ! Et voici deux grandes heures que vous me le démontrez. Rameau, Rameau. — Que parlez-vous d’exemple? Qui de vous, philosophes, s’il était le maître absolu d’obéir à toutes ses fantaisies et d'assouvir ses moindres convoitises; qui de vous, s’il possédait, je ne dis pas le sceptre de France, mais seulement l’anneau de Gygès, ne serait pas en vingtquatre heures un traître, un fourbe, un ennemi de la justice, un violateur de l’honnêteté publique? O braves gens qui parlez d’exemple, avez-vous prêché d’exemple ?

« En vain je cherche et regarde autour de moi , je ne vois que des corruptions, des corrupteurs. Prenons le premier de tous, le rare esprit, l’esprit charmant, l’ironique et le railleur, le poète et l’historien ; celui qui fit Mérope et Brulus, la llenriade et Charles XII, l’enfant gâté des princes et des rois; étoile et fleuri grâce, esprit, tempête et joie I un sourire ineffable, un regard plein de malice, une fée à la baguette d’or, tout ce que le génie a de plus vif, tout ce que la grâce a de plus parfait, la voix qui commande aux nations, le charmeur des poésies fugitives, des comédies peu vêtues; celui qui fit Zaïre en vingtdeux jours et Candide en six semaines; l’ami de New-

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ton , le disciple de Bayle et l'amant de Lecouvreur, celui-là qui fut Chapelle et Cbaulieu tout ensemble, et, pour tout dire, la vraie matière subtile et le digne portier du temple du goût, Voltaire, a-t-il donné de terribles exemples à ce peuple, à ce siècle épouvantés de ce bel esprit, à cette nation dont il est l’orgueil I

« Certes , les plus belles heures de sa vie ont appartenu à la femme d’un autre, à M“' du Châtelet, une savante, une pédante, une femme astronome, et publiquement, sous les yeux de tout le monde , et sous les yeux du mari , Voltaire et la marquise du Châtelet ont fait un bruit à assourdir les salons de Paris, le château de la duchesse du Maine, et deux ou trois académies. Elle et lui, cette poitrine étique et ce nez en trompette, avec deux petits yeux fauves et scélérats, c’était à qui donnerait l’exemple assidu, complet, d’un mariage de contrebande, et des naissances les moins équivoques. Puis quelle risée, au bout du compte, lorsqu’à la mort de là marquise son mari et son amant se disputent le médaillon qu’elle portait sur son cœurl «C’est à moil disait le mari. — C’est mon portrait, disait le poëte, elle m’a juré de le porter toujours I » Làdessus , grands débats et longue dispute. A la fin , de guerre lasse et d’un commun accord, le médaillon est ouvert... La bonne histoire I Ils découvrirent que ce médaillon contenait le portrait d’un troisième larron, M. de Saint-Lambert. On en fit des gorges chaudes dans toute l’Europe, et l’abbé de Breteuil, le frère de la marquise du Châtelet, en fit une chanson :

L’Hymen vient quand on l’appelle ;

L’Amour vient quand il lui plaît. '

LA FIN D’UN MONDE

« Voilà votre exemple , à roi des révoltés ! et pourquoi comptez-vous donc, Diderot, vos œuvres de dénigrement, à vous tous, les ravageurs de consciences? et que pensez-vous de votre tâche impitoyablement accomplie, et de cette ruine immense autour de vous autres les négateurs? Malheureux 1 vous insultez aux passions du roi votre maître , et vous ne voyez pas vos propres désordres : un mépris de tout ce que respectaient les hommes 1 une audace à franchir toutes les barrières, à briser tous les freins! un peuple incessamment déchaîné! des souillures sans nombre et des blasphèmes sans fini que disons-nous 1 Dieu lui-môme insulté sur le Sinaïl l’Évangile déchiré, les saints livres bafoués, le Christ flagellé, et cette héroïne, appelée Jeanne d’Arc, insultée à chaque vers dans la Pucelle ! Ah ! vraiment, les beaux exemples! et les grands exemples que donnaient les disciples après le maître, un certain Frédéric II, Frédéric le Grand, qui s’attaque à la religion de son royaume, et qui fait pendre un homme, aussitôt que cet homme a mis en doute l'infaillibilité du roi de Prusse!

« Et que dites-vous des chastes exemples du chef de vos académiciens , amoureux comme un fou de M"' de Lespinasse, et si lâche et si béte, qu’il porte aux amants de sa maîtresse les lettres que sa maltresse leur écrit? Ces tristes amours ont été la fable de la ville, et les étrangers de s’étonner qu’une si vilaine fille eût dompté un des pères de \ Encyclopédie !

« En même temps, tournez les yeux du côté de ce fameux cardinal de Tencin, le frère..., et pis que cela, de sa digne sœur; Tencin le fourbe, une espèoe de philosophe en mitre.

LA PIN D’UN MONDE

en rocliet, qui a volé Law, le contrôleur, en le baptisant! un drôle, horriblement flétri par ses parjures et par toutes les Tournelles!... En môme temps, saluez, si vous l’osez, la sœur de ce bon cardinal des abjections et des parjures, un laquais du cardinal Dubois! La dame est une des mères de la philosophie ; elle en tient la table d’hôte, et parmi vous autres, les libres penseurs, c’est à qui piquera l’assiette de la mère Angélique de Tencin!

« A peine échappée au sérail de M. le régent, cette dame illustre entre les encyclopédistes dépose un enfant nouveau-né sur les marches de Saint-Jean-le-Rond, puis, quarante ans après, quand elle revoit son enfant trouvé qui va d’un bon pas sur le chemin de la gloire et de la renommée : « O mon cher fils! » lui dit-elle, et le cher fils la repousse, oubliant la voix du sang. La jolie mère et le joli enfant! Et cette autre histoire d'enfants perdus, si terrible, et qui fait tant d’honneur à Jean-Jacques, le faiseur de chartes pour cette île de Corse, en révolte avec tout le monde; à Jean -Jacques, le tendre ami d’Héloïse, et le faiseur de professions de foi! qu’en dites- vous? Que pensez-vous de ce malheureux qui s’en va, dans la nuit , pour jeter aux abîmes, de la Bourbe une demi -douzaine de pauvres petites créatures dont il n’a pas vu le premier sourire? Ah! le grand exemple! Il est vrai gu’il écrivit, plus tard, un grand Traité de l’Éducation!

« Et vous-même, ô sage Diderot, interrogez-vous, confessez-vous; rappelez-vous votre honteuse conduite envers votre femme légitime, une honnête femme, bien ftée, et qui vous aimait; à qui vous avez apporté en dot votre pauvreté, l’abandon et les plus sottes amours.

LA PIN D’UN MONDE

0 Cherchez également [larmi les daines qui vous protègent : chez la duchesse d'Aiguillon, la sœur du Pol des philosophes; chez la duchesse deVillars, chez M'"' Chambonnas, M"'' de Fontaine-Martel, chez cette vieille M™' du Deffant qui s’endette à vous nourrir; chez M"’* de La Popelinière, une de vos victimes, cherchez une honnête femme, une mère de. famille, un exemple, onûnl... Certes, vous ne le trouverez pas à la Chevrette , où règne en despote , dans un tas de fantaisies, tableaux, coliûchets, estampes, mauvaise musique, correspondances avec de petits princes allemands dont il flatte périodiquement toutes les manies, de petits burgraves, de petits archiducs, ses bienfaiteurs k cinquante écus par année, et qu’il paye en espionnage d’académie, de boudoirs, de ruelles, de coulisses de théâtre et de salon, votre ami le baron de Grimm, aux crochets de cette folle sans tétons et sans cœur, qu’on appelle M™' d’Épinay !

« Donc, pour tout exemple... Il n’y a pas d’exemple; il est mort... l’exemple! à moins que vous ne le cherchiez chez le baron d’Holbach , entre Frosino et Sganarelle ! Ah 1 oui, le baron d’Holbach, un étranger qui vous donne à dîner pour un blasphème, et vous invite à passer huit jours dans son château avec sa mère et son épouse, une joueuse de luth , pour peu que vous lui ayez fourni un nouvel argument à la non-existence de Dieu... Et maintenant instruisez-vous, arbitres du monde ! ... Et mine intelligile J qui judicalis lerram.

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