CHAPITRE Xll
Diderot. — «Bonjour, Isaïe... et bonjour, BaruchI Quel sermon vous m’avez fait l'autre jour! — D’où venezvous avec cet air pensif, l’œil sérieux, et le violon caché sous la houppelande? On vous prendrait, si l’on ne vous connaissait pas, pour un grand artiste en mal d’enfant.
Rameau. — Je suis toujours ainsi, grave et songeur, toutes les fois que je reviins du couvent des Miramiones. C’-est là que je possède une enfant des plus belles espérances.
Diderot. — Encore une éducation, Rameau!... Prenez-y garde, elles ne vous réussissent guère, ou bien elles vous réussissent trop !
Rameau. — Sur mon Dieu! je n’apprends rien à cette enfant ! rien que la musique... encore la sait-elle mieux que moi. C’est une voix suave, une intelligence exquise, un sentiment profond des belles choses. Elle fait bien mieux que comprendre : elle devine, elle sait, elle voit.
Ah! mon ami, vous parlez de grand artiste! en voilà une enfin qui chante, à ravir, la grande musique! Elle est sensible à l’harmonie autant que Turenne à la gloire, autant que Fénelon à la vertu. Ce n’est pas mon élève, à Dieu ne plaise! Elle ne m’a jamais vu, je ne l’ai jamais vue. À travers un voile, elle arrive au parloir du couvent... elle indique en chantant les premières notes, les morceaux qu’elle veut chanter, et moi, muet, silencieux, je l’accompagne, et j’oublie, à la suivre au septième ciel, à quel point je suis dégradé. Voilà ma fête, et quand je serai mort, parmi touties mes dettes non payées, du moins aurai-je payé celle-là... »
Alors il me raconta qu’en mon absence, accablé de misère et de maladie, un jour d’hiver, il s’était senti si malade et si douloureusement noué, déchiré, frappé dans tous ses membres , qu’il implora l’assistance et la pitié de ses voisins. Même on en vint à prononcer ce mot terrible: l'hôpital!... l’hôpital, cent fois plus redoutable aux malheureux que le château de Pierre -Encise ou la Bastille 1 Quand il eut bien prié et supplié, deux portefaix de ses amis vinrent le prendre, et le portèrent sur un brancard emprunté à la Comédie, le même brancard sur lequel on rapporte Lekain, au dernier acte de Tancrède. Cette machine était trop courte, et du malheureux Rameau les pieds pendaient et se ballottaient. Comme il avait encore une certaine énergie, et qu’il espérait rencontrer çà et là quelque pitié, il se fit conduire à la porte de son ancienne protectrice, la petite Hus, la priant de lui prêter au moins un manteau pour couvrir ses membres nus?... Elle fit répondre (elle avait, pour elle seule, un demi-million de
LA FIN D’UN MONDE
meubles, de nippes et de bijoilx!) qu’elle ne lui donnerait pas une guenille de sa cuisine, et le chien seul vint lécher la main du mendiant. On le porta un peu plus loin chez son oncle Rameau, et l’oncle, en ricanant, frappa sur son clavecin son fameux menuet des Furies :
L’enfer est ouvert sous tes pas ,
La foudre gronde sur ta tete.
Ce fut là toute sa réponse.' Au seuil du café Procope, un instant, s’arrêtèrent les porteurs de cette épave endolorie, et tous ces beaux esprits oisifs, que Rameau ■avait piqués de ses flèches, se moquèrent de ses sanglots qu’ils appelaient une comédie. Il n’y eut guère que Piron qui donna le sucre de son café à ce pauvre agonisant. Il faut dire aussi que Voltaire était absent ; comme tous les grands esprits, facilement il s’irrite et, comme tous les bons cœurs, facilement il pardonne. A la fin, désespéré, à mesure qu’il approchait do ses derniers abîmes, Rameau se fit conduire... hélas ouil chez son filsl a Oui , me disait-il, — vous ne me croirez pas, — je me fis porter chez mon propre fils. Justement, le jeune homme était chez lui. Je voyais sa fenêtre abritée au dedans par un double rideau de soie; une épaisse fumée au-dessus de la cheminée annonçait qu’il y avait grand feu dans sa maison. La cuisine exhalait la douce odeur du dîner qui mijote. Ah I l’excellent bouillon qui frissonnait dans ce pot-au-feu plein d’écume I Ahl le pain blanc, tiède encore do la chaleur du four! les frais légumes, et, dans cette cave où tout repose, les précieuses bouteilles dans leur chemise que l’araignée a filée ! Une tasse de ce bouillon.
LA FIN D’UN MONDE
un seul verre de ce bon vin, un repos d’une heure au coin de ce feu pétillant, mes deux mains tendues vers l’àtre hospitalier, j’étais sauvé, peut-être! ‘
« Et quand je vis qu’on me faisait attendre à cette porte impie... et que les valets avaient pitié de moi, j’eus peur un instant que mon fds ne se laissât fléchir par la misère de son père, et ne' démentit lâchement l’éducation forte que je lui avais donnée. Ainsi, j’étais partagé entré les douleurs du rhumatisme articulaire et le chagrin d’assister aux remords de mon tendre élève. — O triomphe! ô miraclel... il donna tout à fait raison à mes exemples, à mes enseignements! Après une heure d’attente à la pluie, à la bise, il me fit répondre qu’il ne savait pas ce que je voulais dire, et qu’il ignorait le nom de Rameau ; que si j’étais le bouffon qu’il rencontrait parfois dans la rue, à coup sûr l’hôpital était assez bon pour moi. Il ordonnait aussi que j’eusse à dégager sa porte; il attendait de joyeux convives des deux sexes, financiers et petites-maîtresses, que ce spectacle eût attristés.
« Alors , retrouvant tout mon courage, et de ma voix la plus haute : « Ah I je triomphe, amisl c’est à présent que je reconnais le digne enfant de sa mère... A l’hôpital! mon fils a raison, qu’on me mène à l’hôpital 1 »
« La nuit tombait, quand j’arrivai sur les marches de ce monument funèbre. On avait apporté tout le jour de nouveaux malades, il en arrivait encore, et déjà la porte était fermée. On n’entendait de toutes parts, sur cet escalier de malheur, que plaintes et gémissements : des mères tenaient leur enfant à demi mort dans leurs bras amaigris; des fils traînaient leur vieux père enveloppé dans