I..V FIN D'UN MONDE
deviné que celui-là seul est savant, qui sait où l'on s’avance, où l’on s’arrête! Infortuné! il n’était pas do ces in.sensés qui s’approchent de Dieu jiar rintclligoncc, et qui s’en éloignent par orgueil. Il n’avait pas, de luimôme, à l’exemple de vous autres, les pliilosophes, une immense idéel... I! était humble I ... et voilà ce qui le sauve! Il suivait, par isolement et par goût, les gens de littérature et les beaux esprits, mais il aurait eu grand’ peur do décider, comme eux, souverainement de toute chose. Ah! monsieur Diderot, si vous étiez un simple d’esprit! si vous étiez une intelligence! Il en est temps encore! et prenez garde ! la cognée est à la racine de l’arbre!... Appelez-moi , monsieur Diderot, je reviendrai.»
Resté seul, je fermai les yeux de Rameau ; sous un mouchoir on lambeaux, brodé jadis par la main des Grâces^ je cachai ce visage incessamment ravagé par toutes les passions, par toutes les douleurs; à ses côtés, je plaçai les débris do ce violon qu’il avait tant aimé; je recueillis, épars çà et là, quelques beaux et bons livres, ses fidèles compagnons ; je donnai un dernier coup d’œil à sa muraille en lambeaux : sur la bergame trouée, il avait attaché plusieurs portraits, bien étonnés de se trouver ensemble : un portrait de A’oltaire et de saint François do Sales ; une image de la Dubarry dans son triomphe; un portrait du roi, le seul qui fût encadré; il y avait aussi mon portrait par Saint- Aubin, ün trait confus représentait sans doute le vieux moine qui l’avait pris en pitié, et, sur le môme feuillet, la sœur grise qui l’avait veillé à son chevet d’hôpital. J’emportai chez moi ces dépouilles opimes, et du môme pas je fus commander un cercueil.
LA FIN D’UN MONDE. SFI
Mais le lendemain, quand je revins dans ce grenier, à dix heures, l’heure indiquée, il se trouva que les serviteurs de la mort étaient venus de grand -matin. Ils avaient retrouvé dans un coin le poëme de Rameau : la Raméide, avec cette épigraphe : Inlcr Rainas lilia fulgenl. Ils avaient fait main basse, pour en régaler leurs maîtresses, sur les Brunelles, les Branles, et les chansons du pauvre diable, et surtout : la Petite Lise , son chef-d’œuvre! Ils vendirent au ravaudeur ses pièces de clavecin : la Toujours nouvelle, la Voltaire et la Générale ; héritiers de ce malheureux qui n’avait rien, en toute hâte ils avaient emporté ce cadavre, et l’avaient jeté dans la grande fosse où sont ensevelis , éternellement, à côté des vertus méprisées, les libertés impuissantes et les chefsd’œuvre avortés.
Ainsi vécut, ainsi mourut, regretté de moi seul, le plus grand artiste de son siècle... et (j’en ai peur!) le meilleur philosophe de mon temps.