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été déposé, mourant, sur celte couche, où la paille et le haillon, sous un lambeau de toile en débris, s’entremêlaient dans une confusion lamentable! C’était la pauvreté la plus extrême, une indigence éhontée, un dénùment sans exemple. Les poètes les plus furieux ne rêveraient pas un pareil enfer.
D’Holbach est un de ces hommes heureux qui ne comprennent pas la misère ; ils en sont gênés; la misère leur fait peur; ils se croient quittes avec elle sitôt qu’ils lui ont fait quelque aumône. Impatient de quitter ce pauvre hère, il voulait lui venir en aide. «Allez-vous-en, baron, lui dis-je, et laissez-nous; il no faut plus ici qu’un peu de symixithie et de pitié, je m’en charge. Il y a longtemps que je l’aime, et depuis longtemps déjà je comprends confusément les bonnes qualités do ce méconnu. — A demain, » me dit le baron en s’éloignant.
Qui l’eût dit? Rameau, dans ce néant de la rue Froidmanteau, soulevait des compassions! 11 avait des voisines dt'guenillées, rnais compatissantes à ce cruel dénùment; elles l’aimaient pour ses belles chansons, pour son violon qui remplissait de gaietés inattendues ces lambris détestables. 11 était la joie unique et le repos de ces demeures, j’ai presque dit qu’il en était l’innocence. H en avait fait les confidentes do ses travaux, de ses douleurs; c’est iwurquoi il élail aimé do toutes ces créatures malheureuses, et voilà comment les derniers soins lui furent prodigués par Manoii-belle-Gorge, la bienfaitrice de l’hôpital, et par ses tristes compagnes; elles n’avaient plus ici-bas que ces inspirations inconnues pour se souvenir de leur âme. A une heure du matin, il revint à lui, ou-
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vrit les yeux et me reconnut. « Surtout , me dit- il , pas d’bôpital! pas d’hôpital! non! non! que je meure ici, chez moi, dans mon lit. »
Il se prit à sourire à ce mot : diez moi, et, sur son lit, s’endormit d’un sommeil plein de confusion. C’était sa nuit suprême; il eut des rêves, des visions, des angoisses, des plaintes, des gémissements. Il se revit enfant, chez son oncle, battant les habits de son oncle, et battu, si par hasard il ouvrait un solfège. Il remonta le cours de ses jeunes années, de ses jeunes amours; bientôt il entra dans le cercle des abaissements et des hontes. Il gémissait, il se lamentait; il compo.sait des énigmes, il devinait des charades comme d’Alembert. Puis, tout d’un coup, sur son séant, les yeux ouverts et ne dormant plus, il regardait son Alceste, et lui chantait, do sa voix pleine do larmes :
Barbare! non, sans toi Je ne puis vivre,
Tu le sais , tu n’en doutes pas :
Et pour sauver mes jours ta tendresse me livre A des maux plus cruels cent fois que le trépas.
La mort est le seul bien qui me reste ii prétendre.
Elle est mon seul recours dans mes tourments alTreux,
Et l’unique faveur que j’ose encore attendre De l’équité des dieux.
Quand il eut chanté, il rentra dans son silence et dans ses rêves. « Le mot de l’énigme est misère, où l’on voit; mi. . . si. . . ré. . . ère . . . » Le jour venu , au jx'lil jour, on lui fit prendre un cordial, et tout de suite il me dit : V Un prêtre, un prêtre! » Alors j’écrivis : « Un homme est
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là, qui se meurt et qui demande un confesseur! » Je signai ce billet de mon nom : Diderot! tant j’étais sûr qu’à ce nom seul le prêtre arriverait en toute hâte. Eh! quelle gloire, disons mieux, quel évêché pour le confesseur qui eût réconcilié Voltaire avec l’Église, ou tout au moins d'Alembertl Certes, je ne valais pas mes maîtres, mais cependant j’avais ma petite importance ; ma conversion valait, tout au moins, une abbaye.
Et, de fait , je n’attendis pas longtemps ce confesseur. C’était un jeune homme avec un grand air do conviction. Un martyr, un vrai martyr no porterait pas sur son front plus d’honneur, d’énergie et d’autorité. Quel grand air de commandement et de conviction, quelle majesté!... Il ne s’étonna guère de trouver, non ps Diderot, mais un vrai mendiant étendu sur ce grabat fétide.
Au contraire, aussitôt qu’il fut en présence d’un malheureux tout simple, il redevint un bonhomme; il entoura le moribond de tendresse et de pitié. Rameau, soudainement réveillé par cette aimable et douce parole, eut comme un éclair d’espoir et de joie. Il avait la foi, la charité, l’espérance, et le jeune confesseur : « Mon fils, dit-il, ayez bon courage et chassez les tristes vapeurs qui obscurcissent encore ce malheureux cerveau plein de songes. 0 chanteur de carrefourj chantons en ce moment : Miséricorde et jugement! toutes les œuvres de Dieu sont comprises entre la miséricorde et la justice. Il est écrit : Pardonne au pauvre et pardonne à l’indigent! Il est écrit : Sauvons l’àme des pauvres! Je vous sauverai , mon frère! A vos premières paroles, j’ai compris que je parle à un chrétien, élevé chrétiennement, et, loué soit Dieu! où je
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cherchais un esprit fort, je rencontre une âme faible et croyante. »
Alors Rameau, très-simplement, raconta sa vie k ce jeune homme; il lui dit comment, dans cette nuit profonde, H n’avait sauvé que l’amour des belles choses, et de la grande musique. Ainsi, parce qu’il était resté un homme de goût, il n’était pas tout à fait un misérable indigne do pardon. Il dit en même temps ses haines, ses amours, ses vengeances; son profond désespoir do tant do génie inutile, et de grandes idées si misérablement perdues, parce que son oncle avait négligé de l’instruire. AhI son oncle!... Et le confesseur eut grand’peino à lui . arracher un pardon pour l’oncle Rameau. Cependant , il pardonnai Non-seulement il pardonnait au grand Rameau , mais à ses ennemis subalternes. II regrettait les injures qu’il avait dites aux beaux esprits , aux grands seigneurs, aux écrivains , aux timides , aux effrontés, à son oncle, à Laharpe , à Sainte -Foix, à La Morlière, à Bertin, son bienfaiteur, à tous les braves gens qu’il avait outragés dans ses démences; il n’oublia que Palissot. Le jeune vicaire, incliné sur cet agonisant, pria pour lui et le bénit de sa main charitable. En ce moment. Rameau rendit paisiblement cette âme agitée entre tant de misères; les derniers mots qu’il prononça, les voici : Di- • derotl... Thérèse!... et puis... Gluck!
a Monsieur Diderot, me dit le confesseur ( il s’était relevé, il avait dix coudées), voici pourtant une âme arrachée à votre mauvais génie. 11 n’a pas douté jusqu’à la fin , ce malheureux, votre jouet, de la justice qui venge, de la sagesse qui règle, et de la bonté qui pardonne! H a