‹ La fin d'une sociétéChapitre 10 sur 35 · TT PP 37) SRE PRES · texte numérisé non relu

TT PP 37) SRE PRES

Mme A.…., nous avons pu visiter l'hôtel.

Nous terminons notre tournée par le boudoir où est le pastel, et Mme A..., en attendant « Madame», nous a consciencieusement fait tout admirer, les tapis de la Sa- : vonnerie, les brosses d'argent, les toiles de Gênes et les vieux Aubusson.… Entre deux âges, assez mal habillée, boulotte, vive, bavarde, avec un œil en vrillée étonnamment fin et perçant, Mme A..., avec tout cela, a comme un léger accent provincial, et elle nous disait familièrement,en passant devant chaque tableau ou en traversant chaque chambre :

Hein ? c'est beau ici.

Puis, elle ajoutait brusquement, avec un haussement d’épaules :

— C’est bien trop beau pour ce qu’on y fait:

Au bout d’une minute ou deux, cepen-.

dant, « Madame » elle-même entrait, et la

«coursière», alors, se retirait, avec uu voile subit de respect sur sa figure ronde et ses yeux mobiles et pointus. | | far M. rappelle encore son portrait, mais en moins jeune. Elle est son portrait fané. Ce sont les mêmes cheveux d’un blond léger, les mêmes yeux d’émeraude claire, et presque la même Ophélie. Mais c’est une Ophélie fatiguée... Elle portait une grande robe à traîne en mousseline bleue, et ses bras nus, comme dans le pastel, sortaient de ses longues manches ouvertes. Un salut,

un geste nous montrant des fauteuils, un

regard d'interrogation à mon guide — le . même chez toutes — et les confidences commençaient.…..

Elle est étrangère, s'était trouvée de bonne heure orpheline de père et de mère, et une tante s'était chargée d'elle. Ils étaient trois. enfants, elle et deux frères, et tous les deux

sont morts. L'un d’eux était professeur

baron lui avait donné son hôtel, un autre

Dr LES MAISONS D'ILLUSION it

dans une école de Paris. Elle-même, elle

s'était d’abord destinée à être institutrice, avait passé ses examens, pris ses brevets, et travaillé le chant et la musique. La tante, qui était dans le commerce, avait malheureusement fait de mauvaises affaires, la débâcle était venue, et la nièce, livrée à

elle-même, jolie, instruite, sans situation,

allait quelquefois dans le monde, où elle:

essayait d'utiliser ses talents de musicienne

et de cantatrice. Elle y rencontrait un jour

un consul et devenait sa maîtresse. Le con-

sul l’'emmenait à l'étranger, l'y faisait passer

pour sa sœur, la ramenait à Paris à l’un de ses voyages, et elle y restait... Quelques années plus tard, elle était riche. Elle avait eu d’abord un second amant, connu ensuite

le baron K...., un baron juif, celui qu’elle

avait fait décorer, et puis encore d’autres

« amis », tous excessivement généreux. Le

les meubles, un troisième lui avait fait une rente de douze mille francs, et un quatrième un cadeau de trois cents mille francs. Elle connaissait tout le monde de la haute fête, et particulièrement celui de la galanterie diplomatique. Elle aidait, à l’occasion, à des frasques de femmes du monde, et une idée, un jour, lui avait passé par la tête.

Elle s'était dit :

— Je mets continuellement des personnes en rapport. Mon hôtel est sans cesse à leur disposition... J'y fais des présentations perpétuelles… Si j'enretirais un bénéfice P...

Et sa maison de rendez-vous était fondée.

La T.... M... vous expose tout cela posément, gentiment, avec un léger humour, un imperceptible accent britannique, et le récit de sa rupture avec le baron ne man-. quait pas d’une certaine saveur. |

— Mon Dieu! nous expliquait-elle, le

baron était un vieillard à qui j'aurais été

désolée de faire du chagrin. Mais il ne venait me voir que cinq fois par semaine, arrivait à trois heures, m'emmenait en voiture au Bois, dîner au café Anglais, me ramenait, et partait à onze heures... Il n'était pas très amusant... Aussi, au bout d’un an, j'avais pris un petit ami qui m'envoyait de très beaux meubles, mais le baron avaittoujours l'air de croire qu’ils étaient achetés avec son argent à lui. Il s’informait seulement du prix, et les trouvait toujours trop chers. À chaque instant, il voyait apporter une table ou un lustre, demandait combien ils avaient coûté, et disait simplement : « Dieu, que c’est cher !... » Un jour, ma femme de chambre m'annonce :

« Madame j'ai trouvé quelqu'un, je ne veux plus être domestique, et je quitte madame. »

Je lui réponds : « Bien, mon enfant, j'en suis contente... Je n'ai jamais eu qu’à me louer

de vos services. Si vous avez besoin de moi

pour quelque chose, n'oubliez pas que je à suis là... » Et qu'est-ce que J'apprends, 4 deux jours après P Qu'elle est allée ra conter toutes mes histoires au baron... Il venait, me disait qu'il savait tout, me faisait 4 une scène,et me déclarait qu’il me quittait.… | Heureusement, jene manquaispasd’amis, et 1 le pauvre baron lui-même ne tardait pas à à revenir. Il était fou de moi, et voulait 4 absolument me revoir. Alors, je lui dis:

« Si vous voulez, mais je vous préviens d’une chose, c'est que vous ne pourrez

plus être qu’en second. » Il me répon- | dait : « Je veux bien, mais je ne peux pas me | passer de vous! » Et jé le reprenas [14 fallait bien. Seulement, il était grognon, 4

St ÿ:

avare, et 1l ennuyait tout le monde. Alors, «

SE

je lui faisais entendre raison: « Voyons, vous ne pouvez pas être toujours là... Vous

gênez... Vous ne donnez presque plus rien...

nait encore, et je lui disais: « Comment!

c'estencore vous ? — Oui.— Mais qu'est-ce que vous voulez encore ? — Vous voir !

— Mais vous ne serez plus qu’en troisième.

2 Eh ! bien, je ne serai plus qu’en troisième, mais je vous verrai... » Etilrecom-

mençait encore à revenir, mais il était tout

à fait insupportable, et il ne donnait plus

rien du tout... Ça ne pouvait pas continuer,

et je l’avais encore remis à la porte, quand

il reparaissait une troisième fois. Alors, il

m'exaspérait, et je finissais par lui dire :

« Mais vous n’y pensez pas, j'ai Un Tel qui

vient le lundi et le vendredi, Un Tel qui a le mardi et le samedi, Un lel qui a le jeudi, Un Tel qui a le dimanche... Revenez encore

si vous y tenez, mais vous ne serez plus

qu’en cinquième ! — Eh! bien, me répon-

dait-il, je ne serai plus qu’en cinquième,

He

mais je veux vous voir, je veux vous

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