COMMENT J'AI FAIT CETTE ENQUÊTE
J’ai quelque peu connu le terrible Puibaraud,le fameux directeurgénéral des Recherches. Après une vie où il n'avait guère pris de repos, et n'en avait guère laissé aux autres, il repose maintenant à Nontron, son pays, et l'un des plus jolis du monde.:.
Ayant à me documenter sur les gens de | 1
LA
> LA FIN D'UNE SOCIÉTÉ | courses, j'allais quelquefois le voir à la Préfecture, et j'en revenais toujours copieusement approvisionné de faits, d’historiettes et de renseignements. Puibaraud n'a pas laissé que de bons souvenirs à tout le monde, et ne le pouvait guère, mais c'était un homme très fin, et d’une intelligence très vive. [Il aurait pu, en des temps moins maudits, rendre les plus grands services.
C'était aussi un lettré. Il a laissé un volume des plus curieux : Les Malfaiteurs de pro- Jfession. Vous ne rencontriez guère de causeur plus instructif, ni plus supérieurementamusant.
L'ordre, au. fohd, "et par conséquent | l'ordre moral, reste toujours la dévotion secrète du policier, mêrne lorsque le Gouvernement ne les représente plus lui-même; et Puibaraud me renseignait avec une joie intimeet satirique sur les métiers de coquins
et les notabilités véreuses dont pullulent
LES MAISONS D’ILLUSION 3 les hippodromes. Il semblait éprouver $ comme une satisfaction d’ironique justicier, | - E mettre ainsi à nu sans pitié tout ce monde Fa du turf. Il extrayait même volontiers de ses
| “tiroirs, pour les étaler devant moi, certaines
photographies curieusement édifiantes, certains vieux souvenirs anthropométriques ‘laissés parfois dans les cartons de l’Admi- Do par tel ou tel habitué connu du | pesage, et s’'amusait follement des figures. avachies que faisaient ces représentants du
sport et du boulevard sur ces petits documents administratifs, où leur col sans cra-
vateetle gros numéro marqué sur leur poitrine ne leur donnaient rien de caracolant.
— Le reconnaissez-vous ? medemandait-
tu ilen prenant tout à coup un portrait-carte
ed ’il me mettait sous le nez en riant.
Non.
Mais si... Mais si... Regardez bien, et
vous le reconnaîtrez.….
Alors, dans un œil atone, un coin de lèvre affreusement flasque, un air d’épouvante qui demandait grâce, je finissais, en regardant bien, par retrouver en effet, sous tout cet effarement, le faciès à la mode d’un de ces nombreux « hommes du jour » qui, on ne sait comment ni pourquoi, font un peu la Toi en tout. Je ‘l'avais méme .encores quelquefois rencontré la veille ou l’avantveille, distribuant ses petits saluts protecteurs, et mettant sens dessus dessous, pour une omelette trop cuite, tout le personnel d'un restaurant. Comment penser encore, en le voyant si impertinent, à l’aventure qui l’avait si fâcheusement amené, une dizaine d’années plus tôt, la moustache un peu basse et la chemise un peu défaite, sous l’objectif de la « mensuration » ?
Avec le sourire clos qu’il avait souvent, et qui alternait chez lui avec un rire large
dans sa figure un peu rouge de vieil officier
LES MAISONS D'ILLUSION B en retraite, Puibaraud avait ainsi placé une fois devant moi deux photographies, et, les mettant bien l’une à côté de l’autre :
— Tenez, me disait-il, comparez-moi ces : deux physionomies..….. D'abord, celle-ci.
Ah ! cettefigure... Terrible, hallucinante!… Les yeux ont l'air de vous dévorer, et la mâchoire,évidemment,nedoitjamaislâcher ce qu'elle tient. Mais quelle puissance dans la tête ! Et quel front magnifique ! Comme l'œil vous regarde bien ! Il nefléchit pas, cet œil là... Et tout ce visage rasé dontrien ne vous échappe, etoù tous les détailssont d’une énergie farouche... Positivement, c'est une belle tête... On dirait la tête d’un maréchal du premier Empire.
— Qui est-ce ?
— C'est Brière, l’effroyable assassin qui a massacré tous ses enfants... Et il les a bien tous assassinés, le misérable ! Seulement, il
ne l’avouera jamais. Sa tête coupée le nierait
encore ! On n’a qu'à le regarder pour s'en
convaincre. C'est la tête d’un homme qui
ne se rendra jamais. C’est un scélérat, mais c'est un homme. Tenez, ‘vous pouvez
prendre la carte... Elle est curieuse, je vous.
la donne...
Puis, il me montrait l’autre carte.
— Maintenant, ajoutait-il, voyez-moi donc un peu celle-là !
Ici, je poussais une exclamation ;
— Tiens !.., Mais c’est Un Tel...
— Mais parfaitement... L'affaire des...
Voyons, vous ne vous rappelez donc pas P Il se terre, en ce moment-ci, dans un petit village de Seine-et-Marne. Il y est au vert,
comme les chevaux de courses à propos
desquels il y a eu des accrocs, et qu’on en-
voie se faire oublier en province, avant de recommencer sur éux de nouveaux coups. Mais le gaillard nous reviendra, soyez tran-
quille. Nous le réverrons. Il reviendra
ne. prendre un petit bout de rôle dans quelee que chose un de ces jours-ci, et nous rever-. 7 rons même aussi les journaux lui faire ; - encore de la réclame. En attendant, seule- # ment, regardez-moi la figure qu'il a làdessus !... Quel effondrement! Tombe-t-il
| assez dans ses bottes! J'aime mieux Brière. Il est moins vil! Dans l'assassin, il y à
encore quelque chose... Le boulevardier,
» cestuneloqué!
Et vous me donnez aussi cette carte-là P : Il riait alors de son rire large :
> — Ah ! mais non, pas celle-là !... Celle-
là, je ne vous la donné pas... Celle-là, ja- + Mais |
— C'est que ce serait si curieux lorsqu'on
LA ae
le verra reparaître __ Mais c’est bien justement parce qu’on . le verra reparaître que je ne vous en fais pas | cadeau. C'est parce que ces canailles- -là
reparaissent toujours!
8 SLA TFINID UNF SOCIETÉ
— Alors, je reviendrai encore vous voir à ce moment-là, et vous me remontrerez encore son portrait ?
Il riait de nouveau, mais de son rire clos, et me répondait :
— C'est ça... C’est entendu.
Une autre fois, il me montrait deux portraits de femme :
— Tenez, me faisait-il remarquer, vous voyez bien ces deux figures r... Qui est-ce qui pourrait se douter que c’est la même personne ? Eh! bien, c’est cependant la même, et la même à un an de distance.
Dans le premier portrait, seulement, elleest chez elle, dans son pays, dans sa famille, et vous la voyez fraîche, jeune, mince, jolie.
Elle a l’air honnête et heureux... Dans le second, elle est venue à Paris, elle y a fait la vie, et ne représente plus qu’un monstre de laideur, de dégradation et de méchanceté.
Elle est ridée, vieille, flétrie, elle n’a plus
ni cils ni cheveux, elle a la figure rongée,
elle est en guenilles, elle n’a plus de dents, et on dirait qu'elle veut vous mordre...
Voilà un an de vie de Paris...
Une autre fois encore, il allait au tiroir d'un meuble vitré, y remuait des photographies, et m'en apportait encore deux, lune petite, sale, avec des inscriptions à la plume, l'autre de grand format, recouverte d’un papier de soie. Puis, me présentant la petite, pendant qu'il cachait la grande :
+ Voyez... | |
Cette fois, je poussais un cri, et il y avait de quoi... Une fille en cheveux. Très jeune, pas laide, mais d’une expression de physionomie ignoble, en mauvais caraco, et photographiée les mains en l'air parce quelles constituaient un signe particulier, à cause de leur taille phénoménale, et de ce qu’elles avaient d’énorme et d'ef-
froyable,
— Mais quel est ce monstre ?
— Une pierreuse arrêtée chez un marchand de vins à l'occasion d’un assassinat, et contre laquelle il n'y avait pas d’ailleurs de charge... À présent, regardez-moi ça...
Et 11 me présentait le second portrait :
une jolie femme de trente à trente-cinq ans, très élégante, en costume sobre, et qui donnait l’idée d'une femme du monde attendant des visites dans son salon. .
— Eh bien P demandai-je.
— Eh bien ! c’est la même!
— Comment! la même?r... Mais ses.
mains ? :
— Vous ne voyez donc pas qu’elle a ses gants ?
__ Tiens! C'est vrai. Et qui est-elle r
— [La maîtrésse d’un souverain... Hôtel, chevaux, laquais, voitures, deux cent mille francs par an, et un salon où l'on va !...
Etelle setient bien. ln y.0 plus rmensa
D dire sur elle. Elle a même cette intelli- gence-là... Seulement, elle ne quitte jamais D ds gants. | - Dès qu’il philosophait ou se lançait ainsi dans les anecdotes, Puibaraud ne s’arrêtait plus, et le détail pittoresque l’amusait toujours prodigieusement, même au désavantage de sés amis. Waldeck-Rousseau, paraît-il, quand on dinaît chez lui, se baignait les yeux à table, en les plongeant dans des œillères qu’il se faisait apporter sur un 2 plateau, à la fin du repas. Puibaraud avait __ beau étrele plus fervent admirateur de son | premier ministre, cette extraordinaire habitude dese baigner les yeux dans des œillères devant ses invités, à la fin du dîner ou du déjeuner, le divertissait énormément. Il la mimait avec une joie de rapin, et se levait
ensuite de son fauteuil pour en rire plus à
Ne
. son aise, en marchant de long en large dans
son bureau. Ah! les murs de ce bureau!
Comment personne n'avait-il eu l’idée de les faire tapisser en secret avec des plaques” de phonographe ? Quelles séances on pourrait donner, et quels mémoires les vaudraient ! Le policier, chez Puibaraud, se compliquait, en effet, du dilettante, l’un documentait l’autre, ils se doublaient, se multipliaient l’un par l’autre; et il me disait un jour, en remettant un paquet de « mensurés » dans un tiroir
— Savez-vous ce qu'il y aurait, en ce moment, de plus intéressant à étudier ?
— Non.
— Ce sont les maisons de rendez-vous.
— Oh!
— Parfaitement. |
— Mais c’est de la pornographie!
— Par un côté, évidemment, et il faudrait laisser ce côté-là... Mais elles en ont aussi un autre. Elles représentent, positivement,
toute une nouvelle orientation de la mora-
lité, ou plutôt de l'immoralité publique.
C'est une révolution dans des conditions plutôt tristes, et assez peu rassurantes, mais enfin c’est une révolution. Il y a là un sujet social... Oui, un sujet social... Allezvous beaucoup dans le monde ?
— Jamais!
__ Vous ne devez guère connaître, en ce cas, les figures qu'on y rencontre ?
— Je ne connais personne!
— Alors. Attendez.
[Hsonnaiten même temps le garçon de bureau, lui ordonnait d'aller chercher M. X..., et M. o un personnage à l'œil noir,à physionomiedebureaucrate,etcoifféd’une petite calotte qu’il tait en se présentant, arrivait cinq ou six minutes après. Puibaraud lui parlait à l'oreille. Puis, MX... ressortait,etrevenait, au bout de cinq ou six autres minutes, avec un dossier en main, une chemise-bull
de petit format, qui paraissait presque vide.
Fr
Pendant le petit quart d’heure occupé par ces allées et venues, Puibaraud avait surtout paru tenir à ne pas déflorer la surprise qu'il me réservait. En voyant rentrer M. X... avec son dossier, il le lui prenait, l’ouvrait, avait bien soin de m'en cacher l'inscription, en retirait une grande carte-album, et me la montrait, en me demandant : |
— Vous ne connaissez pas la personne ?
Ro. |
— Regardez-la… |
C'était la photographied’une jeune femme en toilette de bal, très jolie,paraissant brune, l'air aristocratique, avec une aigrette et une rivière dediamants. Elle laissait, d’une main. retomber son éventail, au bout d’un bras magnifique, tout en posant l'autre sur une balustrade qui se profilait en silhouette sur un fond simulant un pare, et Puibaraud
continuait, en recachant le portrait.
-+ Mondaine authentique... Tout ce qu’il y a de plus du monde... Pas déclassée, jamais de scandale, recevant beaucoup...
Très intelligente, très intellectuelle, très arste... Sans passion, sans vice, mais n'ayant . plus, sous les idées qu’elle est obligée de paraître avoir, aucune moralité... A morale ! Alors, elle fait des affaires; car on appelle ça maintenant faire des affaires, avec les
grandes proxénètes, et l'affarre, avec elle, coûtedix mille francs. Ça lesvaut… Elle en : fait par antrois . quatre... Rarement davantage.. . Deux mille francs pour la proxénète,
huit mille francs pourelle... Une moyenne de vingt-cinq à trente mille francs par an.
Juste ce qui lui manque dans son budget.
. Ga le lui boucle, etelle peut, de cette façon- là, ne pas toucher à sa fortune... Ça vous surprend ? | | |
— Ma foi, oui.
Et il replaçait vite la photographie dans le
dossier, où 1l me semblait remarquer aussi deux ou trois « petits bleus », avec un feuillet paraissant contenir des notes. Il jetait même un coup d'œil sur ces notes avant de refermer la chemise, et riait, en les lisant, de son rire silencieux et clos.
Je lui demandais :
— Pourquoi-riez-vous P
Mais il me répondait
— Ça, vous ne le saurez pas. Ce serait trOp..>
Immobile et debout devant la table, sa calotte à la main, sans un mot, sans un geste, M. X..., pendant ce temps-là, ne bronchait pas. Seul, son œil noir allait du dos- Sier à son directeur, de son directeur à moi, et retournait ensuite au dossier.
— Tenez, finissait par lui dire Puibaraud en lui rendant la chemise-bull... Remportez.
— C'est tout ce que M. le Directeur avait
à me dire?
Ya
— C'est tout.
ÉtM X.. repartait…
— Eh ! bien, reprenait alors Puibaraud, voilà un cas... La femme du monde comme cette mondaine-là, celle qui n’est n1 ouvertement déchue, ni compromise, ni folle, ni vicieuse, ni même, en réalité, immorale, mais amorale, en même temps pratique et fastueuse, et qui fait des affaires; comme
Pfa: dernière des filles, pour cet unique motif qu'il lui faudrait se ruiner ou renoncer à son train de maison si elle n’en faisait pas, cette femme du monde-là, j'entends la
Luidie — Jes fausses ne, comptent pas — cette femme du monde-là est encore heureusement très rare. Mais elle existe, et il est déjà énorme qu'elle existe, même en étant très rare! Autrefois, elle n'existait pas,ou n'existait pas au moins sous cette forme-là. Le vice, la passion, l’aberration,
la prodigalité, la rage du plaisir, l'amant
riche qu’on cache, la liaison de rapport dont personne ne se doute, la folie, l’inconséquence, le cynisme, la dépravation, tout cela est vieux comme le monde...
Mais la prostitution directe, brutale, tranquille, et par simple esprit de comptabilité, par le sens exclusif du doit et de l'avoir, et cela dans un milieu respectable, par un besoin d'argent qui ne voit plus que l'argent, Ça, Cest nouveau... ;
— C'est effrayant | è
— C'est. moderne, et d'une modernité qui gagne, en effet, d'une façon effrayante.
La très grande majorité, évidemment, n’en est pas là, mais il y a déjà une minorité, et qui se recrute surtout dans certaines pro- | fessions, là où précisément il y a souvent peu d’argent, où il faut « paraître », etoù le mari fait des absences forcées. On ne se.
doutera jamais dé ce que cette expression
faire des affaires fait de ravages dans cer-
tains mondes, etde la démoralisation qu’elle y sème... Si vous vouliez vous amuser à aller seulement de temps à autre passer
une heure dans l’antichambre du service des
garnis, vous y rencontreriez quelquefois
une petite femme assez jolie, très gentille, très convenable. Un air à lui donner le bon - Dieu sans confession ! C’est la femme d’un
employé de la Compagnie du ..……., mère
de famille, vivant dans son ménage, ins-
truite, intelligente, très bien élevée. En un mot, toutes les qualités, et la régularité même. Excellents renseignements chez ses concierges ! Eh! bien, savez-vous ce que fait cetté petite femme-là ? Elle va dans les
maisons de rendez-vous, et même dans les
. maisons inférieures, y fait à l’occasion
jusqu'à trois et quatre affaires dans la . même journée, et tout cela d'accord avec son mari qui est, de son côté, le modèle
des employés. Vous la verriez entrer
quelque part, et vous causeriez avec
elle? Vous diriez : « Quelle honnête petite
femme ! » Vousverriez le mari dans son bu-
reau, recevant le public, travaillant, et tout
entier à sa besogne ? Vous diriez : « Quel brave garçon” quel excellent employé! »
Vous iriez chez eux, et vous les y verriez
ensemble ? Vous diriez encore : « Quel joli
pétitintérieur \ -»"ÆEt, en efletsjamaus de
bruit, jamais de scandale, rien qui donne l’idée de l’inconduite, ni surtout de l’infa-
mie. La régularité, encore la régularité,
toujours la régularité !.. Regardez dessous,
et vous y voyez ce que je vous dis. Et cette
petite femme-là, avec tout ce qu’elle fait.
déjà, trouve même encore le moyen de
venir ici, à l'Administration, nous rendre de menus services... Sentez-vous bien à présent le nouvel esprit, et comprenez-vous bien les maisons de rendez-vous ?.…..
Mais il était tard, il y avait peut-être dans
l’'antichambre des personnes attendant le moment de venir rendre de « menus services », et je me levais en demandant à Puibaraud quel jour nous pourrions « recauser ». Alors, il me répondait, un peu soucieux : :
— Ce ne sera plusque pour cet automne.
Je me sens fatigué, et je vais partir me reposer… La machine, chez moi, ne va plus... Ah! notre pauvre carcasse !... Mais je serai de retour en octobre, et nous recauserons à ce moment-là... Vous verrez... À cétautomne |...
À l’automne, il était mort...