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La fin de Babylone

Les fredaines de Vietrix. — Un grand industriel gaulois. — La polychromie. — Les distractions de Lutèce. — Petites orgues spéculatives. — Les caravanes de Phéniciens. — Les premières invasions celtes. — Caractère des Parisiens. — Une fille d'Érin. — A travers la Gaule. — Sous un dolmen, — Le druide. — Leur culte. — L'oracle de la croix gammée*

Ce fut sans enthousiasme que le jeune Vietrix, au moment où se préparaient les fêtes du Printemps, quitta l'île de Lutèce. Il aimait ce paysage dans lequel il était né, le fleuve sinueux, ses rives couvertes de roseaux, et dans le lointain, au nord et au sud, les deux collines verdoyantes. Il aimait la capitale du pays des Parisiens et ses plaisirs. Mais la volonté paternelle était formelle. Il com-

prenait lui-même que ses nombreuses fredaines l'obligeaient à une retraite momentanée.

Son père était Tun des industriels les plus riches et considérés de cette partie de la Gaule. Sous sa direction, d'habiles ouvriers apprenaient à travailler artistement le bronze, l'étain, le fer et l'or. De l'Armorique à la Savoie, les pommeaux d'épée et les boucles de ceinturon provenant de la maison Vietrix étaient fort appréciés. Les marchands des régions de l'est où campaient les tribus celtes et des montagnes du sud où avaient pris refuge les Ibères faisaient de nombreux achats chez lui. Et quant aux élégantes de l'île et des environs, elles savaient où trouver les plus élégants bijoux, colliers, pendentifs ou bracelets.

Un art nouveau, celui de la polychromie, venait de faire son apparition dans les Gaules. L'incrustation dans les alliages au bronze présentait un aspect plaisant et dont tous les riches personnages raffolaient déjà. Le travail se faisait principalement au corail rouge.

C'était là le prétexte que le père Vietrix avait trouvé pour éloigner des plaisirs de Lutèce son rejeton, dont la présence n'était d'ailleurs nullement nécessaire à la marche des affaires. Le jeune homme, en effet, ne se sentait pas de goût pour la surveillance des ateliers de la maison paternelle. Certes il appréciait la rare qualité de l'art parisien. Pour lui-même et ses maîtresses il prisait fort les

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bijoux riches et légers. Mais sa tendance naturelle était à un dilettantisme général. Un travail mécanique et régulier le rebutait. Il se laissait aller à rêver de destinées étranges et fabuleuses. Il appartenait déjà à la génération qui dépense plutôt qu'à celle qui amasse.

Il savait à l'occasion manier les armes, combattre un ennemi corps à corps ou réduire les animaux à la chasse. Il était fort, grand, bien découplé, les cheveux châtains et les yeux clairs. Récemment encore, dans les plaines qui s'étendent au delà de la colline du nord, il avait détruit, en compagnie de quelques amis, un gros troupeau de ruminants à bosses. Mais il se plaisait surtout aux controverses d'art, de philosophie et de littérature, pour lesquelles il ne trouvait malheureusement pas beaucoup de partenaires. La lutte pour la vie était âpre, les ambitions nombreuses, rares étaient ceux auxquels leurs occupations permettaient de telles distractions. L'esprit public était cependant à Lutèce des mieux cultivés.

Vietrix, féru de discussions, ne manquait point d'inviter tous les notoires étrangers de passage à des repas où les plus graves sujets étaient agités. Ces petites fêtes spéculatives, à la vérité, se terminaient généralement dans l'orgie, Vietrix étant accoutumé de convier à ses agapes un certain nombre de jeunes personnes qui s'efforçaient de faire dévier la conversation et y réussissaient fort bien.

Vietrix avait donc dû quitter tous ses bons amis parisiens, sa bande, pour se rendre d'ordre paternel aux Iles d'Hyères, où des pêcheurs récoltaient, disait-on, le corail en grande quantité. Précisément un nombreux cortège de Phéniciens, avec lesquels la maison Vietrix père était depuis longtemps en relations commerciales, venait de passer à Lutèce. Ces hommes bruns arrivaient des pays de Cornouailles où sont les grandes mines d'étain. Leurs navires chargés, ils avaient décidé de regagner à travers les Gaules les rivages de la Méditerranée. En route, chez les Ligures et les Celtes, qui commençaient de déborder vers le Rhin, ils auraient toujours l'occasion de conclure quelque affaire.

Dans le pays, de grands garçons aux corps très blancs, aux larges cheveux blonds, aux yeux bleus rôdaient depuis quelque temps. Ils appartenaient aux tribus des Celtes dont la marche en avant était déjà signalée vers l'est. Ces jeunes gens étaient fort instruits, versés dans la poésie religieuse et profane. Ils cultivaient notamment la satire, composant de petits morceaux agressifs que les guerriers devaient réciter à leurs adversaires avant que de se précipiter sur eux la lance en avant. Vietrix, comme il est juste, s'était tout de suite lié avec eux, et cela avait mécontenté les

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anciens de la tribu, qui accusaient ces Celtes de préparer en sous-main l'invasion de leurs hordes.

Il n'était pas, lui, de race proprement ligure. Déjà tant de populations s'étaient succédé sur les rives de la Seine ! Car si Lutèce était, à la vérité, entourée d'affreux marécages, la situation générale n'en était pas moins sûre au point de vue militaire et avantageuse au point de vue commercial. Les Parisiens formaient déjà un petit groupe spécial, réputé pour ses habiles artisans, ses goûts artistiques et un certain esprit désabusé.

Vietrix avait donc embrassé sa maîtresse, une fillette d'Erin aux longs cheveux roux et aux yeux couleur de mer, fillette tombée dans cette ville on ne sait par quel hasard. Il l'aimait sans doute un peu, il Taimait parce qu'il avait le premier dompté sa petite âme farouche et plié son corps, ce joli corps d'une blancheur éblouissante, à de savantes voluptés. Mais l'amour est caprice ! Vietrix baisa donc la bouche écarlate de l'enfant qui dormait, la pointe de ses seins menus, s'en fut dire adieu à quelques-uns de ses amis. Puis il prit rang dans la troupe des Phéniciens.

Il emportait un léger bagage, des armes et quelques tuniques de chanvre. Il avait eu soin principalement de se munir à la maison paternelle d'un sac gonflé de poudre d'or. Cette monnaie fut toujours considérée en tous pays comme de première qualité.

La route fut pénible. Le cortège suivait de préférence le cours des rivières. Mais une nuit, assaillis par l'orage, les voyageurs se perdirent dans la forêt. Enfin un grand dolmen auprès duquel était construit une bâtisse ronde et basse leur offrit un abri. C'étaient là des monuments funéraires. Le cadavre d'un chef y avait récemment reçu les honneurs. Ils s'installèrent tant bien que mal.

Vietrix dormit cette nuit-là d'un sommeil agité. Des regrets l'assaillirent. Il revoyait la tranquillité de la ville natale, il distinguait l'imprudence de son équipée. Que ce repos, parmi les cadavres, était donc dépourv^u de confort ! Ni lui ni ses amis n'avaient osé toucher aux vivres que des mains pieuses avaient disposés à l'usage des morts. Ah ! s'il avait jamais eu l'intention de pousser son voyage au delà des Iles d'Hyères, il déplorait maintenant son égarement !

Le lendemain matin, la petite troupe, à peine éveillée, vit arriver un homme vêtu d'une longue robe blanche. Il portait à la main une serpe d'or. Vietrix avait déjà entendu dire que dans certaines forêts des rites nouveaux, venus des îles du Nord, s'étaient établis. Sa petite maîtresse lui avait certains soirs raconté de mystérieuses légendes. Sans

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doute cet homme étrange procédait-il d'un tel culte.

C'était un Druide, en effet. Vietrix fut enchanté de faire sa connaissance. Le prêtre, qui paraissait être chez lui, offrit à tous les souhaits de l'hospitalité. Le Parisien s'étonna de tant de libéralisme, car il savait que les cérémonies funéraires et le culte des pierres remontaient à la plus antique tradition gauloise.

Le Druide, cependant, lui en donna l'explication. Lui aussi reconnaissait les Divinités essentielles du Feu, des Sources et des Bois. Qui donc des humains, depuis les temps les plus reculés, eût négligé d'adorer ces forces de la nature, gracieuses et bienfaisantes? C'était là l'héritage de tous. Du reste le prêtre estimait qu'il n'avait point le droit de répudier les divinités des pays nouveaux où son culte pénétrait peu à peu. Il acceptait même les sacrifices humains aux divinités redoutables de la guerre et de l'amour. Il convenait en son métier d'être opportuniste.

Vietrix, que les différents problèmes de la vie avaient toujours intéressé, fut enchanté de s'entretenir avec cet homme érudit et éminênt. Et en fin de compte il lui confia la singulière neurasthénie dont il souffrait. Plus rien ne le satisfaisait. Quoiqu'il connût Lutèce dans les recoins, il avait quitté la ville avec regret, il ne savait s'il devait arrêter là son voyage, ou bien poursuivre son aventure.

Le prêtre réfléchit longuement. Puis ayant regardé Vietrix dans les yeux, il lui parla ainsi :

— Mon fils, ton destin n'est pas ici. Tes tourments ne sauraient trouver pour l'heure, parmi les peuples rudes que nous sommes, une satisfaction. Plus tard tu reviendras à nous, sage et expérimenté.

« C'est une femme qui doit te sauver. Cette femme, je ne sais qui elle est. Je vois cependant qu'elle est née sous le signe sacré que du bout de ma serpe je trace sur le rocher. Vois. A cet indice tu la reconnaîtras.

— Et dans quelles régions, mon père?

— Là-bas, vers les terres chaudes, vers le pays où chaque jour le soleil fait son apparition.

— Je n'arrêterai point ma marche avant que de l'avoir rencontrée ?

— Tu ne connaîtras point le repos avant.

Ce disant le druide s'était éloigné. Vietrix regarda le signe qu'il avait tracé. C'était la croix aux ailes fuyantes :

Mais Vietrix la connaissait bien. Il Tavait vue reproduite sur certains modèles très anciens de

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bijoux. Et il se souvenait, en effet, qu'une signification religieuse était attachée à cette croix. La tradition, comme tant d'autres, s'en était perdue.

— Mon destin n'est point ici ! Là-bas, vers l'Orient... Une femme sous un signe? Et comment? Bah! Je puis toujours essayer...

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