CHAPITRE II
Les gaouls phéniciens. — Marseille. — Dans les maisons de prostitution. — Filles méditerranéennes. — Le vieux Marseillais. — Histoire de la belle Gyptis. — Fâcheuses conséquences de l'ivrognerie. — Le marchand d'esclaves. — L'eunuque à la mer. — Le châtiment de l'esclave. — L'appa-
, leillage.
Le sort en était jeté. Des trois hommes de la maison paternelle qui l'avaient accompagné, l'un était de toute confiance. Vietrix le chargea de faire les achats aux Iles d'IIyères, de rapporter le corail à Lutèce et de prévenir son père qu'il s'embarquait à Marseille à destination de l'Orient sur le navire des marchands phéniciens. Que l'on ne s'inquiétât pas I II reviendrait un jour ou l'autre au bercail. Il priait simplement l'auteur de ses jours de vouloir bien lui faire parvenir de temps à autre, par le moyen des caravanes, chez le correspondant com-
mercial de Tyr, quelques sacs de la précieues poudre d'or. Il aurait du reste soin, en ses voyages, de perfectionner ses connaissances industrielles, et la firme Vietrix, à son retour, en profiterait grandement.
Les deux gaouls à voiles et les trois grandes galères qui composaient la petite escadre avaient besoin de réparations au retour de leur voyage en Gascogne. Passé le grand cap d'Armorique, une terrible tempête avait en effet assailli le cortège qui revenait chargé d'étain et quelque peu détérioré le matériel.
Le capitaine Mirabal, qui commandait le convoi, était un géant d'aspect rébarbatif, mais à la vérité doux et poli. Il fit à Vietrix des conditions faciles et le pria de prendre passage sur son propre navire. Cela parut du reste faire un très grand plaisir au commandant du second gaoul, un nommé Canabal, qui regardait l'étranger d'un mauvais œil et ne se fût nullement soucié de lui faire les honneurs de son bord. Fort heureusement Mirabal, le plus ancien en âge, était le maître du convoi.
Ces quelques jours, Vietrix les passa à visiter la ville phocéenne et ses environs. Elle avait déjà
pris un grand développement commercial; malheureusement des querelles intestines gênaient la marche des affaires. Les Ligures, qui avaient accepté ces étrangers au début, les voyaient maintenant s'enrichir d'un assez mauvais œil.
Le soir, Vietrix ayant dîné, sur le quai du port, de cette soupe au poisson safranée que savaient si bien préparer les Marseillais, se rendait à l'ordinaire dans les bas quartiers de la ville, vers ces cabarets à tout faire que fréquentaient les gens de mer. Les uns étaient réservés aux armateurs, subrécargues, capitaines et officiers, les seconds aux matelots.
On voyait là des filles de tous les pays, de la Méditerranée orientale, de petites Ligures au corps rose, mais aux cheveux châtains, espiègles, rieuses et trompeuses ; de brunes Etrusques aux traits fins, vives et passionnées; des esclaves venues des terres de l'extrême sud, noires avec des grands yeux à la fois ensoleillés et sombres. Les filles blondes étaient rares. Vietrix, peu habitué encore à ce genre de femmes, en éprouvait une sorte de crainte. Quoiqu'il eût, certes, à Lutèce goûté de toutes les beautés possibles, ces prostituées du midi, lascives et impudiques, l'effrayaient. Il les sentait loin de sa race. Il avait comme un sentiment religieux de ne les point approcher. Mais de longues heures, tout en dégustant d'excellentes boissons, il aimait les faire danser nues devant lui.
Ce fut dans un établissement de troisième ordre, fréquenté par la lie du port, matelots marrons et débardeurs levantins, qu'il fit un soir la singulière rencontre d'un vieillard qui, pauvre et miséreux, vivait, paraît-il, depuis de nombreuses années de la charité de la tenancière et de ses prostituées. Vietrix fut intéressé par sa mine grave et triste, et sans préambule le convia à partager son pot d'un excellent vin des côtes du Rhône.
— Hélas ! noble étranger, commença le vieillard, il est rare de rencontrer aujourd'hui une physionomie avenante telle que la tienne. Les gens d'affaires — que le dieu infernal Gamm les emporte! — ont tout envahi. Dans ce beau pays ensoleillé nul n'a plus aujourd'hui le plaisir de rêver en paix. Il faut, pour que l'on vive, travailler, trafiquer, faire des affaires, que sais-je ! Jadis nous n'avions d'autre souci que de déclarer de temps à autre, pour se secouer les sangs, la guerre à nos voisins. La nourriture, l'amour étaient naturellement à notre portée. Ah ! pourquoi les étrangers maudits ont-ils jadis mis les pieds sur cette terre ? Pourquoi les laissâmes-nous débarquer? Si je porte une part de cette faute, du moins en suis-je aujourd'hui, tu le vois, cruellement puni.
— Continue, honnête vieillard, tu m'intéresses fort.
— Eh bien, écoute mon histoire. Le roi Nann, chef de la tribu des Sigobriges, était le plus important monarque de la côte. Je n'étais, moi, qu'un pauvre roitelet, propriétaire d'une colline et d'un cap où poussaient l'olivier et la vigne.
« Nann devait marier sa fille unique, la belle Gyptis, plus blanche que l'écume des vagues, Gyptis aux yeux rieurs, Gyptis sur le sein de laquelle l'empreinte d'une coupe sacrée avait été prise. Qu'est-il de plus parfait, ami, que le sein d'une vierge ? Une vierge ! Ilélas ! ce n'est pas en ces lieux que nous en saurions rencontrer beaucoup.
« De nombreux prétendants étaient sur les rangs. J'étais l'un d'eux. Tout plein de la fougue de la jeunesse, j'avais, à la vérité, quelque peu entamé l'héritage de mes pères. J'avais dilapidé au jeu un certain nombre de récoltes. Ah ! si ma modeste propriété se pouvait arrondir des terres magnifiques de ce golfe ! De plus, j'aimais Gyptis.
« J'avais, je puis le dire, assez habilement mené ma barque. L'âme de la jeune fille n'était pas moins pure que l'eau de la mer qui baigne mon cap, un clair matin de printemps. Je m'abstins donc des plaisanteries grossières auxquelles se livraient couramment mes collègues. Ce n'est point que je déteste les propos un peu libres. Au contraire ! Ces Grecs,
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avec tous leurs raffinements de langage, leur préciosité, sont en train de gâter le vieil esprit des Gaules. Mais je ne voulais point risquer de blesser ses oreilles ni son sentiment. Je composai même, à cette époque, un gracieux petit poème qui obtint, j'ose le dire, son suffrage.
« Mon seul malheur est d'être né sur la colline où pousse en plein soleil une lourde vigne !
« Gyptis n'avait confié à personne, même pas à son père, quel était le fiancé de son choix. Elle l'ignorait sans doute elle-même. Le vieux monarque, bon homme, n'éprouvait nullement le besoin de brusquer sa fille. Aussi elle hésitait toujours. Cependant, au jour de la fête de la Mer, elle avait promis de désigner l'heureux élu.
« C'était la coutume d'inviter au palais royal les ambassadeurs, capitaines de navire ou gros marchands de passage. Le palais, en ce temps, était, du reste, moins luxueux et confortable que les grandes hôtelleries modernes. Des gens venus de l'est avaient précisément débarqué ces derniers jours. Ils apportaient les étoffes de leur pays dont ils avaient offert des échantillons au roi et à sa fille. Le bénévole Nann pria donc leur chef, qui répondait au nom d'Euxène, au banquet. C'était un petit homme laid et insignifiant. Placé auprès de lui, à un bout de table, je m'aperçus à peine de sa présence. Il est vrai que quelques libations du bon liquide doré de ma colline avaient, dès le début,
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détaché mon esprit des vaines contingences de ce bas monde.
« Au dessert, G3"ptis se leva. Elle tenait en main une coupe, cette coupe même qui avait été par un artiste modelée sur son sein. 11 nous était, du reste, loisible de juger de la qualité exacte du travail. Un léger voile flottait sur les épaules de la vierge, un de ces voiles de gaze fine que ces commerçants de l'est avaient offert au roi. Sa poitrine merveilleuse apparaissait par moments et les lignes souples de son corps se devinaient sous les étoffes estivales. C'était, j'ai oublié de vous le dire, en plein été, au cœur de la canicule, que les fêtes de la Mer avaient lieu. Gyptis était si belle, belle pour tous, que me considérant d'ores et déjà comme son légitime propriétaire, j'en éprouvais une légère jalousie.
« Et, en effet, la jeune fille avait fait le tour de la salle. Elle avait regardé tous les guerriers, ses prétendants, qui s'efforçaient de prendre des poses avantageuses. Elle les avait regardés et, dédaigneuse, avait passé. Elle était arrivée à l'extrémité de la table où modestement je me tenais étendu. Elle s'arrêta devant moi et lentement abaissa la coupe d'or qu'elle tenait élevée. Ah ! quel orgueil, quelle satisfaction m'emplirent le cœur à cet instant I Je songeais à la déconvenue de mes concurrents, à ma flamme couronnée, à mon cap, à son golfe !
— Prince de Lassiotûh, me dit-elle — tel était le nom de mon fief — prends cette coupe.
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« Je m'inclinais et cherchais un joli compliment.
— Ah ! que n'est-elle emplie de vin ! répondis-je enfin d'un ton que je m'efforçais de faire intelligent et badin.
« Diabolique inspiration !
« Le visage de la jeune fille avait eu un imperceptible tressaillement et sa main un recul.
— Prends cette coupe, reprit-elle d'un ton lointain et sévère, et donne-la à ton voisin.
« Mon voisin, mais c'était le petit trafiquant grec! Je crus que la jeune fille avait fait erreur. Mais non ! Son attitude indiquait bien que telle était sa volonté. J'obéis, mais ma main tremblait et le vilain fut quelque peu arrosé du liquide doré.
« Il n'hésita pas, lui. Tout de suite cet homme d'affaires avait compris. Il vida d'un trait la coupe, se leva et d'un pas ferme fit le tour de la salle au côté de la princesse, qui lui avait offert la main.
« Et voilà comment Euxène, mon ennemi et rival, est devenu le roi de ce pays. Voilà comment les Grecs se sont établis ici. Et voilà pourquoi, de désespoir, je me suis ruiné, moi, à mille folies. Voilà comment j'ai sombré en ces lieux ! Ah ! que l'humeur des femmes est donc singulière î »
Cependant le jour de l'appareillage était venu. Vietrix, ayant réglé le compte de son hôtesse, se
rendit avec ses bagages — quelques robes et objets de toilette qu'il avait achetés à Marseille — sur le quai du port.
On embarquait sur les deux gaouls et les trois galères des ballots de toutes sortes de marchandises. La colonie phocéenne faisait déjà un nombreux commerce, non seulement avec la république de Grèce, mais aussi avec les pays levantins.
Les marchands phéniciens qui avaient traversé les Gaules se répartirent sur les différents navires. Ils tenaient à surveiller eux-mêmes leurs marchandises.
Vietrix fut fort étonné de voir arriver au dernier moment, à l'échelle de la plus petite galère, un groupe de femmes couvertes de longues robes et de voiles et qu'un homme à l'allure brutale, escorté de deux autres à tête efféminée, semblait conduire.
— Ce sont, lui expliqua un des marchands phéniciens, des esclaves de ces pays qu'un marchand est venu chercher afm de les vendre à bon compte aux amateurs de Tyr, de Syrie, de Chaldée...
Vietrix, curieux de son naturel, se posta auprès de l'échelle par laquelle les passagères embarquaient péniblement une à une. Mais comme il examinait de plus près une frêle enfant souple et brune qui s'engageait sur les planches, un des deux eunuques le bouscula violemment. Furieux, Vietrix riposta d'un coup de poing. Le grand diable, mou comme un poisson cuit, manqua le pas et dégringola bruyamment dans l'onde amère.
Tout le monde se précipita. Des gamins, dont le métier était de plonger après les sicles des voyageurs, piquèrent une tête. Enfin, un habile matelot parvint à empoigner l'eunuque avec une gaffe par le fond de son caleçon de lin qui craquait de tous côtés et le hissa à bord.
Le marchand voulait s'en prendre à Vietrix. Mais Mirabal intervint. En fin de compte, le trafiquant donna ordre de faire conduire dans la plus basse cabine la fillette brune, cause indirecte de l'accident, de l'attacher et de ne la délivrer que sur son ordre. La pauvre enfant se prit à pleurer, et Vietrix regretta amèrement son inopportune curiosité. Mais elle lui jeta un long regard plein de reproche qui lui fit un certain plaisir.
Ce qui lui avait déplu souverainement au cours de l'incident, c'était l'attitude de Canabal. Le commandant du second gaoul n'avait pas dit un mot au moment où la querelle semblait devoir mal tourner; au contraire, il avait cherché à l'envenimer. Il semblait, du reste, fort ami avec le marchand d'esclaves.
— Elle est gentille, cette petite, lui dit-il négligemment. Tu pourras la faire fouetter, et puis tu me l'enverras.
— Ah î pour ça, mon vieux, non, reprit le trafiquant. Lâcher ma marchandise ! Vous ne seriez pas en peine, vous autres, marins, de me détériorer une si belle cargaison. Si je vous cède une femme, ce ne
sera toujours pas avant l'escale de Crète ! Et tu peux préparer une bonne pile de talents !
Cependant les amarres avaient été. larguées. Sur la passerelle, Mirabal lançait les derniers ordres. Ce ne fut point sans émotion que Vietrix vit la frêle coque qui le portait se séparer de la terre ferme, de la terre des Gaules. Vers quelle folle aventure s'embarquait-il ?
La manœuvre achevée, le capitaine s'était penché vers lui.
— Le jour n'était point faste, lui dit-il. Mais j'ai fait ce matin une offrande à Astarté. Que les dieux cabires, protecteurs de la navigation, soient avec nous !
... Il y avait un tremblement dans la voix du vieux marin.