PL. VIII
H. Alde^raver inv. et se.
L'HISTOIRE DE SUZANNE — Les vieillards lapidés par le peuple
Shan, tandis que, sous sa belle tunique flottante, la jeune enfant au corps d'éphèbe qu'il avait choisie disparaissait de plus en plus.
— Tu sais, poursuivit-il, quelle belle collection de briques, de cylindres, de papyrus je possède, grâce à la générosité et à la science de notre ami Phalazar. Elle est tout entière à ta disposition pour ton travail. Fais des ekos, Jahq, fais des ek...!
Il n'acheva pas. Il s'était raidi en un spasme. L'habileté de la jeune Egyptienne avait brusquement détourné vers d'autres voies le flot d'enthousiasme qui bouillonnait en l'impétueux philosophe.
— Et nous autres, gémissait Anouké, qu'allonsnous devenir si la guerre est déclarée ?
— Mais vous savez bien, dit le prince, que la ville peut tenir assiégée. Nous avons, grâce à Bel, du blé en abondance, et les champs continueront de nous donner des légumes et des fruits. Balthazar dit vingt ans, trente ans ! Illusions ! Mais je crois^ d'après les statistiques qui m'ont été données par le distingué général en retraite Dinosor, qui surveille tous les marchés, que nous ne serons pas en peine avant cinq ou six ans. A condition que la discipline soit dans l'armée et l'ordre en ville, bien entendu.
— Vous n'avez rien à craindre, dit Poladamastor; en temps de siège, il règne une atmosphère de rut, un désir ambiant, une frénésie des plus favorables
à votre industrie. Les masses cherchent vers l'amour leur dérivatif. L'âme collective du troupeau descend vers le bas-ventre et ainsi le mystère des foules est percé.
— Charmante soirée ! soupirait Mat-Shan.
— Vous en avez de bonnes ! reprit Anouké. Je sais parbleu bien que l'orgie bat son plein dès que la guerre menace. Avant que de retourner rejoindre des dieux hypothétiques...
— Le mot est peut-être un peu léger, remarqua Mat-Shan par simple politesse.
— Les hommes, poursuivit la jolie tenancière, se livrent au plaisir. Mais au bénéfice de qui ? C'est là que je vous arrête, prince, et vous, messieurs les littérateurs. Au bénéfice des prêtres du temple et de leur clientèle. Ils profitent des temps troublés pour multiplier leurs cérémonies, ils assemblent les fidèles, leur montent la cervelle, les gonflent d'aphrodisiaques, puis lâchent dans le tas leurs hiérodules. Les hiérodules ! Des professionnels, hommes et femmes, qui de tout temps gâtèrent le métier I Des gens qui ne respectent pas l'amour ! Les seuls qui n'y comprennent rien ! Ils se donnent par devant, par derrière, en veux-tu ? en voilà ! trente-six heures de suite ! Parbleu ! chacun, en partant, est satisfait. Mais chez nous, à la porte il n'y a plus personne ! Et c'est la faillite à brève échéance !
Cependant le souper était servi et les convives passèrent dans la salle à manger.
Le menu était fin et ils y firent honneur. On servit un exquis vin de palme et une fraîche bière de sagho que Vietrix, déjà fort en train, goûta cependant. Mais il n'oubliait pas son nectar favori.
La conversation, sous les fumées de l'alcool, se poursuivit sur un ton de plus en plus fantaisiste. Mais les cerveaux se troublaient : on fît revenir les danseuses qui, nues maintenant, merveilleusement lascives et graciles, exécutèrent des danses lentes où leur petit ventre rond et brun jouait le principal rôle. La patronne, évidemment, savait graduer ses effets.
Il y eut une discussion dont Vietrix ne saisit pas très bien le sens, quoiqu'il en fût le héros.
— Tu es une femme méditerranéenne ! protestait Poladamastor. Parbleu, tu aimes les blonds du Nord et tu dédaignes les camarades. Il faut de l'étranger à mademoiselle ! Anouké, je voulais te mettre dans mon prochain roman ! Je te supprime, je te remplace par une génisse, une génisse qui va vêler!
Vietrix entrevit un cratère d'étain qui volait en Tair et allait s'aplatir sur le crâne de Poladamastor.
Il reprit ses sens dans une jolie chambre où il ne sut jamais comment il était monté. Trois fortes filles l'avaient dévêtu, plongé dans un bain parfumé, mais plutôt froid, et étaient en train de le masser consciencieusement.
« Ça va mieux », se dit-il, revenant à la réalité et percevant une molle langueur dans les membres.
Cependant, Anouké était devant lui et l'embrassait d'un long baiser sur les lèvres :
— Oui, tu as un mystère dans tes yeux bleus, lui disait-elle. Je n'ai jamais vu des yeux tels que les tiens. Je t'aime. Pour toi je dénoue ma ceinture!
Mais suivie de Vietrix, elle passa à son tour dans la salle de bain et se fit quelques brèves ablutions. Contrairement à ses habitudes, cette belle fille, parfaitement maîtresse d'elle-même, avait ce soir également fait honneur au nectar.
Les masseuses promenèrent agilement leurs mains sur son épiderme qui frémissait au contact, elles l'inondèrent d'essences au parfum subtil. Puis elles tirèrent ses membres, faisant craquer les articulations une par une. Alors, Anouké étendue sur le ventre sur le tapis de chanvre, une forte servante s'agenouilla à califourchon sur ses reins, la saisit par les épaules, tirant sa maîtresse en avant, en arrière, de façon à assouplir le système vertébral.
En môme temps deux autres femmes frappaient à coups redoublés avec des verges étoffées de soie les magnifiques fesses de leur maîtresse. Cela dura un bon moment. Puis soudain, Anouké se releva, rapide comme une tigresse, d'un geste congédia ses femmes et entraîna Vietrix sur son lit qui n'était ni trop doux ni trop dur, juste à point.
— Il n'y a pas une minute à perdre, lui dit-elle, ouvrant les bras et écartant ses jambes magnifiques. C'est par ce procédé que je possède ces larges cuisses, et c'est à cet instant seul que je puis aimer. Viens...
— Mais, mais, disait ^^ietrix, qui avait un scrupule...
— Ne t'inquiète pas, mon chéri. Mon baiser coûte cher si je me vends. Mais à toi je me donne. C'est gratuit. N'aie crainte. Tu dois être homme de lettres comme ces messieurs. Je sais bien que vous n'avez pas le souî... Et puis, après tout, le prince est là pour un coup!... Pas plus, par exemple, fit-elle après une minute de réflexion.