CHAPITRE XIII
Le quartier des prostituées. — Variétés cTamour, — Maisons mixtes. — Chez la courtisane Anouké. — Toilette d'une Egyptienne. — La maitresse et ses élèves. — Les musiciennes et les danseuses. — Les poses hiératiques. — Tristesses du poète. — L'exhortation interrompue. — La guerre et la prostitution. • — Le souper. — Danses lascives. — L'orgie.
— L'amour de la patronne.
L'instant psychologique.
Un secret de callipygie.
. Le quartier des prostituées était situé à la limite de la ville et de la campagne, en sorte que celles de ces dames qui avaient réussi pouvaient jouir d'un petit cottage sans toutefois perdre leur clientèle.
Mais l'animation demeurait dans les rues en ville. Toutes les maisons étaient brillamment illuminées, offrant leurs portes grandes ouvertes aux passants. Vers le fleuve, dans les plus basses ruelles, les femmes se tenaient même sur l'entrée, exhibant leurs charmes aux matelots, toujours bons clients.
D'autres se promenaient enlacées. En principe, chaque maison et même chaque pâté de maisons correspondait à une nationalité. Chacun en amour a ses goûts et pour les personnes et pour le travail. Quelques tenanciers, — c'étaient, en général, des eunuques de grands seigneurs retirés des affaires après fortune faite, — avaient réussi à monter des établissements mixtes, où étaient entassées pêle-mêle des filles de toute nationalité : Arméniennes, Lydiennés, Scythes du sud, Phéniciennes, Israélites, Egyptiennes, négresses, Arabes, Persanes, et d'autres venues du pays des Aryas et du mystérieux Cathaï. Toutes les prostituées et tous les grands amateurs de luxure avaient reflué vers Babylone depuis que Nabuchodonosor l'avait rétablie en sa splendeur. Il y avait des maisons de vieilles courtisanes, masseuses expertes, de fillettes à peine nubiles ; les gitons occupaient un bon morceau du quartier et on trouvait même, pour les amateurs des deux sexes, des maisons d'animaux dressés. Toute cette population d'amour s'éveillait au soir et braillait toute la nuit. Ce n'étaient, dans les quartiers réservés, que chants, ivrognerie, querelles en toutes langues, coups et souvent meurtres.
Méretçar et ses amis ne firent que traverser ces rues bruyantes et se rendirent chez une de leurs con-
naissances, parmi les splendides villas ég^-ptiennes. Le prince avait annoncé sa visite. La maison avait donc été réservée ce soir-là. Ils furent reçus au haut de l'escalier de marbre par la patronne et ses sous-maîtresses et conduits dans son ravissant boudoir personnel.
Anouké, la maîtresse de maison, était de taille haute et élancée. Son visage rond, aux pommettes saillantes, était marqué par deux grands yeux noirs et des fortes lèvres rouges. Il y avait au coin de sa bouche un pli qui dénotait une certaine pratique de l'amour et quelque perversité.
Elle était parée avec une recherche infinie^ recherche que jamais Vietrix n'avait remarquée auparavant chez les Babyloniennes les mieux raffinées. Cinq heures par jour étaient en effet consacrées par elle aux soins du corps. Les Eg}^ptiennes avaient fait de la toilette à la fois une science et un art.
A travers la tunique, à mailles démesurément larges, qui la couvrait, on pouvait juger de son corps. Il offrait quelques caractéristiques particulières à la race : les seins menus étaient placés haut sur la poitrine et à une certaine distance l'un de l'autre, les bras étaient très longs, les jambes offraient peu de saillie et d'un galbe correct. Mais le trait saillant du corps d' Anouké était l'extrême développement de ses parties charnues. Son bassin étroit donnait naissance à deux blanches cuisses
dont l'ampleur était considérable, démesurée même par rapport à la partie qui se reliait aux genoux.
Mat-Shan, qui n'aimait point les femmes callipyges, lui demanda, d'un ton assez brutal, par quel procédé elle obtenait un tel développement.
— Celui d'entre vous qui me plaira le connaîtra tout à l'heure, se contenta-t-elle de répondre énigmatiquement.
La chevelure d'Anouké était divisée en un nombre incalculable de tresses, terminées par des verres de perle ou de métal, par quoi elles se maintenaient indépendantes Tune de l'autre. Ses sourcils, au moyen d'une longue aiguille d'ivoire et d'ébène, terminée par une boule, avaient été peints au noir d'antimoine ; les lèvres et les pommettes avaient été avivées par des pâtes de garance ; les extrémités des mains et des pieds étaient rougies au henné...
Cependant les visiteurs avaient pénétré du petit salon d'Anouké dans le grand. C'était une jolie salle peinte au milieu de laquelle étaient disposés des fleurs et des jets d'eau qui lançaient des liquides délicieusement odorants. Mais Dhi-Sor, qui était un peu nerveux, pria que l'on voulût bien arrêter ces appareils, dont le bruit troublait l'ordonnance de
ses propos. Quoiqu'il eut des ennuis, il était ce soir assez en forme.
— Eh bien, tout se passera sans bruit, puisque ces messieurs sont des discoureurs, dit Anouké d'un ton où perçait à la fois la défiance et le mépris...
Cependant, à travers les escaliers, les cris des esclaves retentissaient :
— Toutes ces demoiselles au salon !
Elles entrèrent, ondoyantes et légères. Ces petites Eg3^ptiennes étaient de tout âge, mais elles avaient été choisies avec habileté, et toutes semblaient des réductions de la patronne. Il était facile d'en juger, car elles étaient les unes et les autres vêtues d'une simple ceinture ornée de pierreries. Chacune avait sa pierre, selon le signe sous lequel elle était née. Anouké tenait en grand respect ces messieurs mages, et chaque jour de vieilles devineresses venaient chez elle prédire l'avenir à ses pensionnaires.
Elles s'approchèrent du prince, de Mat-Shan, de Dhi-Sor, de Poladamastor, de Vietrix et des quelques jeunes gens qui les accompagnaient, elles montèrent sur de hauts tabourets et, en riant, leur versèrent sur les épaules des fleurs odorantes et entourèrent leur cou de guirlandes fleuries ; d'autres
répandaient sur leur front des parfums ; de petites échansonnes leur versaient dans des coupes serties de pierres un nectar que Vietrix jugea immédiatement de première qualité.
— Mais j'ai l'air maintenant d'être un petit jeune homme pour vieux messieurs î dit Mat-Shan, se mirant dans la glace.
— Çà c'est un comble ! appuya Dhi-Sor.
Cependant chacun prenait place sur les coussins et les fillettes, sagement, s'installèrent, accroupies, sur les genoux de ces messieurs. Une musique douce de cithare et de cymbales s'élevait dans l'appartement voisin. Les danseuses professionnelles entrèrent.
En Egypte, musiciennes et danseuses formaient une caste à part, élevées dans des couvents où on leur enseignait tous les arts et même ceux de l'amour. Jolies, cultivées, elles se vendaient fort cher. Anouké, pour son compte, en possédait en location une demi-douzaine. Mais elle se gardait de les prostituer à ses clients de passage. Chacune de ces petites avait un amant sérieux en titre et un amant de cœur.
Vêtues de robes collantes mais relativement épaisses, elles exécutèrent des pas compliqués et
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d'un sentiment assez voluptueux. Elles prenaient surtout admirablement les poses hiératiques : leurs yeux se perdaient dans un immobile délire et leurs bras se levaient comme des serpents.
Vietrix goûtait assez peu le raffinement un peu maladif que trahissait une telle chorégraphie et ainsi que ses collègues, blasés, il se satisfit d'une brève séance.
Tandis que se faisaient les préparatifs du léger souper, caressés par les expertes petites fillettes silencieuses, le verre de nectar à la main, en la société d'Anouké, qui, de son métier, savait tenir tête aux plus habiles rhéteurs, ils causèrent à bâtons rompus.
— Vous connaissez les nouvelles? dit le prince. L'armée de Cyrus avance. Nos troupes de couverture du nord, qui étaient campées depuis six mois dans la plaine, en prévision des événements, ont abandonné du terrain.
— Mais alors, c'est le siège? dit Poladamastor.
— C'est le siège. J'ai vu l'autre jour mon cousin Balthazar, mais il a du danger la plus singulière inconscience. Quel type singulier î C'est moi qu'il a traité d'utopiste, de rêveur, de poète !
— Poète ! Hélas ! fit Dhi-Sor, la vie ne va pas
être gaie pour les poètes. En temps de siège, on se moque bien de la poésie ; et les plus riches amateurs gardent leur argent pour une autre cause. Je reconnais, du reste, qu'ils n'ont point tort. De quoi vaisje bien vivre, je vous le demande?
— Mon cher Dhi-Sor, dit le prince, vous savez que vous aurez toujours chez moi chambre et table. Vous mîtes l'autre jour le feu, vous étant endormi le flambeau à la main, à dix-huit mille papyrus, les Lettres à un Cavalier, œuvres complètes de notre illustre ami Ramidegourmanzor, mais je ne vous en veux pas.
— Les domiciles, ils ne me manquent point! J'en ai dix-neuf en ville, mais, par un singulier caprice de mon esprit, c'est du vingtième que j'ai toujours envie.
— Ecoute, Jahq — c'était un surnom familier que ses amis se plaisaient à donner au poète — la guerre va commencer. Tu sais que l'ardeur des chefs et des soldats a besoin d'être excitée. Réunis en vers harmonieux les exploits des plus grands rois babyloniens, glorieux ancêtres du prince qui nous héberge ce soir. Compose ces petits morceaux que l'on nomme, sur les plus vieilles stèles des palais enfouis, des ekos. Et puis, devant le roi Balthazar, qui ne saurait manquer de récompenser ton zèle par de riches présents, tu les jetteras au vent. Fais des ekos, Jahq, fais des ekos!
Une généreuse flamme illuminait le bon Mat-