CHAPITRE XV
Nouvelle vie du jeune Gaulois. — Vietrix et Anouké. — Visite au musée de Phalazar. — Les origines humaines. — Du chaos au déluge. — Fondation de Babylone. — Légende de Sargon. — Le vol de la déesse Nana. — Splendeur d'Hammourabi. — Formation du royaume d'Assyrie. — Découverte sur le corps d'Anouké.
Vietrix se fit peu à peu à sa nouvelle vie. Les mois passaient. Il avait poussé ses études linguistiques, et c'étaient les grands problèmes historiques qui l'intéressaient maintenant.
Sa maison était, en effet, fort bien tenue, et il n'avait eu qu'à se louer des esclaves que le vieux Juif lui avait achetés. Il songeait déjà à renouveler le contrat des deux premiers.
Quant à la petite Anouké, elle se livrait à de menus travaux, rangeant chaque matin, dans le cabinet de Vietrix, les briques, cylindres et papyrus
sur lesquels il travaillait. Ce n'était pas sans peine que le Gaulois avait réussi à vaincre sa pudeur. Mais, pour le principe, il tenait à connaître qui lui appartenait de façon définitive.
Le jour où l'enfant avait consenti à se livrer à l'examen du maître, elle s'était, soi-disant, ornée et parfumée à la mode de son pays. Elle s'était recouvert la peau d'une certaine couleur d'ocre sous laquelle une bonne partie de son corps, les seins, le ventre, les cuisses étaient dissimulés. Elle était vraiment charmante : de jolis yeux mystérieux et doux, un sourire malin aux lèvres, un petit buste, de longues jambes. Elle plut à Vietrix, mais il ne se souciait nullement, pour l'instant, de déflorer l'enfant, qui était vierge. La cuisinière-intendante exigerait peut-être un semblable hommage du patron? Pouah ! Vietrix avait trouvé à la maison des Egyptiennes et dans certains lieux de rendezvous qu'on lui avait indiqués toute satisfaction. Cette esclave, à son départ de Babylone, il la revendrait vierge un bon prix. C'était une petite bête qui rôdait gentiment dans son appartement, et voilà tout. L'amour d'une vierge est toujours maladroit. Et puis il éprouvait une crainte bizarre d'expérimenter la brune fillette qui le considérait, parfois longuement, de son mystérieux regard. Il n'osait pas lui parler brutalement, la toucher. Par moments, il éprouvait même à son endroit une sorte de respect.
Ce jour-là, Vietrix, désireux de parfaire ses connaissances historiques, se rendit chez le réputé antiquaire et savant Phalazar.
Le directeur du Musée des ayitiqiiités babyloniennes et antres était un vieil ami de Nephtali. Le Chaldéen et le Juif avaient longtemps travaillé de conserve à lire sur la pierre les récits du temps passé et à identifier les versions de chaque peuple. Avec Taide de quelques astronomes de leurs amis, ils avaient réussi à fixer des dates approximatives aux premières légendes de l'humanité.
Vietrix admira fort la collection d'inscriptions, de cylindres remontant à la plus haute antiquité, aux premiers temps du monde, que Phalazar avait pieusement réunis.
Quelle était l'origine de l'homme? Grave problème que les plus sages d'entre ceux de son pays n'avaient pas encore osé effleurer. Nephtali et Phalazar avaient pâli de longues nuits à scruter le mystère des vieux textes. Ils expliquèrent à Vietrix le sens des inscriptions babyloniennes qu'ils possédaient :
« Jadis, disait une brique fort mutilée, ce qui est en haut ne s'appelait pas le Ciel et ce qui est en bas, la Terre, n'avait pas de nom.
« L'Abîme fut leur créateur.
« Un chaos, la Mer, fut la mère qui enfanta l'Univers.
« Les eaux confluaient ensemble.
« Il y eut des ténèbres sans rayon de lumière, un ouragan sans accalmie.
« Jadis les dieux n'existaient pas.
« Aucun nom n'était prononcé : le Destin n'était pas fixé.
« Les dieux Ann furent créés d'abord, puis un grand nombre d'années se passèrent.
« Jusqu'à ce que leur nombre augmentât.
« Enfin vinrent les dieux Sar et Kisar.
« Et le dieu Bel... »
Une autre brique, trouvée sous un profond tumulus, donnait les renseignements suivants :
« Il y eut un temps où tout était ténèbre et eau, et, dans ce milieu, s'engendrèrent spontanément des animaux monstrueux et des figures les plus particulières : des hommes à deux ailes et quelquesuns à quatre, à deux faces, à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de femme, sur un seul corps et avec les deux sexes en même temps ; des hommes avec des jambes et des cornes de chèvre ou des pieds de cheval, d'autres avec les membres postérieurs d'un cheval et ceux de devant d'un homme, semblables aux hippocentaures. Il y avait aussi des
taureaux à tête humaine, des chiens à quatre corps et à queue de poisson, des chevaux à tête de chien, des hommes à tête de chien, des animaux à tête et à corps de cheval et a queue de poisson, d'autres quadrupèdes où toutes les formes animales étaient confondues, des poissons, des reptiles, des serpents de toutes sortes, des monstres merveilleux présentant la plus grande variété dans leurs formes et dont on voit les images dans les peintures des temples de Bel... »
Les deux savants donnèrent ensuite au jeune Gaulois quelques renseignements sur la tradition du déluge. Vietrix savait que c'était là un des plus vieux souvenirs de l'humanité. Dans les Gaules, ceux qui conservent les chansons héroïques y faisaient encore maintes allusions.
« Ecoute ma parole, ô homme de Sourippak, fils d'Otiartis ; fais un vaisseau en forme de maison, abandonne ce que tu possèdes, sauve ta vie ; fais distribuer du pain, de la nourriture, et conserve la vie des êtres. Fais monter sur le vaisseau la semence de tout être vivant.
« Hasis-Adra le Chaldéen obéit. Il entassa sur le navire ses parents, les animaux, les plantes ; il abandonna son trésor et ses palais.
« Alors, des profondeurs des cieux surgit un nuage noir ; le dieu Bin lâcha ses éclairs ; les dieux Nebo et Bel marchaient en avant. Ils marchaient, et sous leurs pas tremblaient les monts et les vallées ; le dieu Nergal traînait après lui l'ouragan, le dieu Ninip s'avançait répandant l'obscurité. Les génies de la terre avaient éteint toute lumière et, dans leur marche, ils entamèrent la surface de la terre, pendant que Bin cherchait, avec ses foudres, à atteindre le ciel et se retournait vers la terre.
« Les vagues, comme des montagnes, couvraient la terre ; les êtres vivants étaient terrifiés ; les hommes cherchaient leur salut, luttant dans les ténèbres ; le frère ne voyait pas son frère ; les hommes ne se reconnaissaient pas entre eux. Les dieux, épouvantés eux-mêmes, craignirent cet orage : ils s'avancèrent vers Ann pour le conjurer et, comme des chiens timides, ils se cachaient dans les coins !
« La déesse Istar criait comme une femme en peine. Elle parlait ainsi :
— La création est redevenue du limon ; en présence des dieux, j'avais annoncé le désastre, mais maintenant j'ordonne à l'épouvantable fléau qui frappe les hommes de s'arrêter. Moi, la Mère, j'avais enfanté les hommes. Ils peuplent maintenant les ondes comme un essaim de poissons. Que les dieux et les génies de la terre pleurent avec moi !
« Et les dieux, cachés dans leurs refuges, se mirent à pleurer. Mais les destinées continuaient de s'accomplir.
« Six jours et six nuits le vent souffla ; l'orage et la destruction balayaient la terre. Le septième jour, enfin les eaux torrentielles s'arrêtèrent. La mer devint tranquille, le vent se calma, l'orage cessa. La mer avait fait son œuvre de destruction ; toute l'humanité avait été changée en boue et les cadavres flottaient comme des roseaux.
« Alors Hasis-Adra le Chaldéen ouvrit la fenêtre du navire et aperçut la lumière du jour.
« Puis il fit sortir une colombe. Elle revint bientôt, n'a3'ant pas trouvé d'abri.
« Il fit sortir une hirondelle ; elle revint.
« Il fit sortir un corbeau ; il ne revint pas : il s'était nourri de cadavres.
« Enfin il fit sortir un agneau et, sur la crête d'une montagne, accomplit un sacrifice.
« Toutes les divinités accoururent, attirées par la bonne odeur du sacriiice.
« Seul Bel était furieux. Il décida que les hommes habiteraient au loin, à l'embouchure du fleuve.
« Alors Hasis-Adra redescendit dans la plaine et, peu de temps après, il fonda Babylone, dont le nom signifie : La porte des Dieux ! »
— Ces événements, dit Vietrix, remontent évidemment à la plus haute antiquité, mais dans les temps — si je puis dire — historiques, possédezvous quelques curieux témoignages?
— J'ai fait de nombreuses fouilles, répondit Phalazar. Par malheur les crédits me manquent. Hélas ! les souverains préfèrent garnir leurs harems de jolies esclaves plutôt que de détenir de vieilles bibliothèques de pierre. Les protecteurs des arts se font de plus en plus rares. Fichu temps î Ma subvention est si courte que moi-même je me verrai bientôt obligé de manier la pioche pour mettre à jour les palais écroulés ou détruits que le sable du désert et les alluvions du fleuve couvrent incessamment. Si jamais Babylone disparaît...
— Les prophètes l'ont prédit, fit Nephtali d'un ton grave.
— Et si les hommes des nations les mieux civilisées, la vôtre peut-être, jeune homme, s'avisent de venir par ici déterrer nos os, je leur souhaite de meilleurs encouragements que je n'en ai trouvés de la part de nos gracieux souverains. Quoi qu'il en soit, voici différentes plaques curieuses. Celle-ci est du roi Sargon qui vivait il y a environ trois mille ans. Ce n'est pas d'hier. Il n'ajoute aucune foi aux petits savants de fantaisie qu'une
VISITE AU MUSKI-:
ridicule prétention pousse à faire remonter la création de notre capitale à trente et quarante mille ans ! La légende de Sargon est curieuse en ceci qu'elle coïncide avec une légende hébraïque, d'un nommé Moïse, n'est-il pas vrai, Nephtali?
— C'est-à-dire que vous avez dû nous la dérober, répondit le vieil Israélite. C'est ce que
j'appellerais pour le moins un plagiat littéraire.
Cependant Phalazar lisait couramment sur la pierre :
« Sargon, le roi tout-puissant, le roi d'Agadé, c'est moi. Ma mère était princesse, mon père je ne l'ai pas connu; le frère de mon père habitait la montagne ; ma ville était Azonpirami qui est située sur la rive de l'Euphrate.
« Ma mère, la princesse, me conçut et m'enfanta en cachette ; elle me mit dans une couffe de roseaux, elle en ferma la bouche avec du bitume, elle m'abandonna au fleuve qui ne me reconnut point.
« Le fleuve me porta, il m'emmena vers Akki, le puiseur d'eau. Akki le puiseur d'eau me recueillit dans la bonté de son cœur. Akki le puiseur d'eau m'établit jardinier.
« Jardinier, la déesse Ishtar m'aima. Pendant quarante-quatre ans j'exerçai la royauté... »
La lecture terminée, Phalazar reprit :
« Plusieurs dynasties passèrent sur Babylone dès les premiers temps. Nous n'avons même pas conservé leurs noms. Ce Sargon serait, à mon avis, le dernier représentant de la dynastie qui succéda à celle des rois de Patesi, celle-ci ayant succédé à celle des rois d'Ur, et celle-ci à celle des rois de Sirtella. Cela nous mène 'à quatre ou cinq mille ans en arrière, cinq mille au plus.
— Mais tous ces peuples et ceux qui les entouraient s'ignoraient-ils ? interrogea Vietrix.
— Point du tout. Ils partaient en de longues conquêtes, ils se pillaient, se détruisaient. Là où manquaient les femmes on faisait la guerre pour exporter des vierges. Mais les traditions demeuraient et la continuité ne fut guère rompue. Les empires, les dynasties passaient, les ténèbres régnaient parfois des centaines d'années sur une région jadis éblouissante de gloire. Mais rien ne s'oubliait. En voulez- vous un curieux exemple?
« Quand Assambanipal, le cruel roi de Ninive, s'empara de Suse, après une guerre à outrance contre Vimmanaldas, le roi de ce pays d'Elam qui s'étend vers l'Orient, il retrouva dans le temple la statue de la déesse Nana qui avait été enlevée par les Elamites, seize cent trente-
VISITE AU musi<:e I