‹ La fin de BabyloneChapitre 6 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA POlfTESSE ET SON ESCLAVE

Sur le quai, — Les deux dames du « Retour d'Ulysse ». — Un ménage féminin. — Sopphâ et Isé. — La bonne à tout faire. — La navigation. — Poèmes d'amour. — Découverte de Nephtali. — Caresses au clair de lune. — Babylone et le monde oriental.

Vietrix dès le lendemain s'inquiéta d'un mode de transport pour le pays phénicien. Il n'avait aucun goût de demeurer en Crète. Les sévères discours de Pythagore l'avaient désenchanté sur la Grèce. Dans ce pays évidemment l'on raisonnait un peu trop pour lui. Avant que de connaître la civilisation, il ne pouvait décemment en dénier le principe. Il évita de retourner auprès du philosophe et se préoccupa de plaisirs plus directs, plus immédiats que la pure spéculation.

Le hasard le servit. Il rencontra enfin sur le quai une galère phénicienne qui, venue de l'est, s'apprê-

tait à poursuivre son chemin vers Tyr. Vietrix s'enquit auprès du capitaine des conditions du passage.

— Je te prendrais bien, lui répondit celui-ci, mais ma galère a été louée jusqu'à l'île de Chypre où je dois faire une brève escale de quelques heures.

— Et par qui ?

— Deux dames. Si tu peux conclure arrangement avec elles, je mettrai à ta disposition la petite cabine. Elles ont retenu la grande, et quant à leurs domestiques, une racaille d'esclaves, je les fourre tous à l'entrepont.

— Et où donc habitent-elles?

— « Au Retour d'Ulysse », la belle auberge que tu peux apercevoir là-bas à l'extrémité du quai.

Enfin Vietrix découvrit une société charmante qui lui permit de passer agréablement ces derniers jours en l'île de Crète et qui abrégea jusqu'à Chypre les longues heures du voyage en mer. Car tout de suite les deux femmes, qui voyageaient seules, indépendantes de l'espèce masculine par principe, avaient acquiescé à sa demande. Elles quittaient Athènes pour se rendre dans l'île où elles pourraient vivre en paix selon leurs goûts. Le rigorisme des législateurs rendait la vie intolérable sur le continent. Elles n'étaient pas fâchées néanmoins d'être accompagnées en leur voyage d'un homme solide qui saurait les défendre au besoin et qui après leur débarquement continuerait sa route sans

autre explication. Ce qu'elles reprochaient aux hommes, c'était en général de ne vouloir s'en aller, disparaître au bon moment. Avec celui-ci, rien de tel à craindre.

Sopphâ était une grande fille au profil régulier, aux yeux doux, aux cheveux blond-châtain. Son corps, jadis, à Sparte, avait été entraîné, selon les principes de Lycurgue, à tous les exercices. ^Elle avait pratiqué la culture physique. Mais l'indolence qui était dans la nature de cette poétesse n'avait point tardé de prendre le dessus. Sa chair avait repris les aspects opulents qui lui étaient le mieux favorables, ses seins gonflés, sa croupe puissante et blonde se plaisaient aux repos dans le désordre des divans.

— Ton philosophe n'est qu'un théoricien comme les autres, dit-elle un jour à Vietrix. L'éducation selon la nature, jeunes gens et jeunes hommes nus, a toujours donné les plus déplorables résultats. L'âge d'or est bien passé. C'est, aujourd'hui, le mystère, c'est-à-dire le désir, qui fait l'amour. Les jeunes gens n'ont pas été attirés vers les filles, mais vers les autres jeunes gens. Et moi je n'aime personne au monde mieux que ma brune esclave Isé qui est devenue peu à peu ma maîtresse.

Et elle caressait l'Egyptienne, dont le corps maigre et brun, souple et musclé faisait contraste avec le sien et dont les grands yeux noirs fixaient sauvagement l'étranger. Elle la caressait comme on caresse un jeune fauve dont on redoute la morsure.

— Je vois que vous ne vous ennuyez pas, fit Vietrix. Ah ! la vie du célibataire est bien compliquée par ici !

Il avait entrepris à ses premières visites de leur faire un doigt de cour, mais quelques démonstrations du genre de celles-ci lui en avaient fait passer l'envie. Cependant la poétesse Sopphâ était une âme compatissante et elle lui fit cadeau pour le voyage d'une de ses domestiques, sa propre camériste, une assez jolie fille de la race des montagnards du nord de la Grèce. Vietrix s'empressa d'en user et abuser, La jeune Iphigénie devint bientôt amoureuse folle de son maître.

Les jours de la navigation furent remplis d'agrément. Le ciel était merveilleusement bleu, à l'horizon passaient des îles au profil escarpé et gracieux, la terre ne fut pas un seul jour perdue de vue. Le soir, réunis à l'arrière, sur les coussins que la poétesse avait fait installer, ils causaient ou bien récitaient des vers.

Le répertoire de Vietrix était plutôt religieux et guerrier. Il écoutait avec une étrange curiosité les poèmes brûlants de passion de la courtisane femme de lettres. Sopphâ chantait l'amour d'Isé et toutes les merveilles et tous les spasmes de leurs jolis corps réunis.

Mais au troisième jour on fit à bord une singulière découverte. L'aide-cuisinier, un beau vieillard à la barbe fleurie, embarqué en Crète, se découvrit être un vieux Juif que seuls des malheurs de fortune avaient condamné à ce rapatriement misérable. Sopphâ fut enchantée de faire sa connaissance. Elle le tira de sa misérable condition. Personne n'y perdit du reste, car la cuisine trop parfumée du vieil homme était légèrement écœurante. Elle fit vêtir le bon père d'un grand manteau de voyage et lui permit de prendre place sur le gaillard d'arrière, réservé aux passagers.

La venue de ce quatrième compagnon enchanta Vietrix qui, blasé sur son énamourée femme de chambre, éprouvait, sous la douceur éner\^ante de ce ciel d'été, le désir de plus en plus violent de se jeter sur les deux belles filles qui, presque nues et toujours enlacées, paraissaient le narguer des heures entières, de se jeter sur elles et de leur faire

sentir, par quelque argument direct, le droit imprescriptible du mâle.

Il retrouva une relative paix d'esprit quand le vieillard eut été introduit dans la petite société. Celui-ci se fit bientôt un plaisir de le renseigner sur les pays que le Gaulois devait bientôt visiter.

« Le sort de l'Egypte, de la Phénicie, de ma belle Judée, dépendent aujourd'hui étroitement de Babylone. Babylone rayonne sur le monde. Les rois ont suivi les chars de son triomphe. L'impie, adorateur de Baal, a le pas sur tous les vrais croyants. Est-ce la colère de Jéhovah qui s'est ainsi manifestée? Je l'espère... »

Vietrix écoutait fort intéressé. Il recherchait toujours la conversation des vieillards. La vision des jeunes gens est courte. Le vieux Nephtali, tel était le nom de l'Israélite, avait promis de leur réciter quelques-unes des prophéties sacrées de sa nation. Il concevait que Vietrix, avant d'entreprendre sa longue randonnée, fût au courant de l'histoire de ce peuple juif dont les uns lui parlaient avec crainte, les autres avec haine ; race privilégiée, race maudite? On ne savait au juste, l'histoire de la grande Babylone était du reste liée à celles de Juda et des autres nations orientales depuis pas mal d'années.

Fl. IV.

Georges Penc:^ inv. et se.

Georges Penc-^ inv. et se.

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