‹ La fin de BabyloneChapitre 5 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La route de Babylone. — Interprétation scientifique de la croix gammée, — Le destin de Babylone. — Éducation des jeunes gens et jeunes filles. — L'âge d'or. — Comment naquirent la pudeur et la volputé. — Dans le Labyrinthe. — Traîtrise de Canabal.

Le philosophe fît au jeune voyageur le plus cordial accueil.

— Sous les ombrages frais de ce bois sacré, nous pourrons causer à Taise, lui dit-il, et tout à l'heure nous rendre au Labyrinthe dont je vous ferai les honneurs avec le plus grand plaisir.

— Je n'ai pas voulu traverser ces régions, les Iles Fortunées du pays grec, sans rendre visite à l'illustre savant et philosophe dont en mon lointain et misérable village j'avais cependant déjà entendu le nom.

— Sans doute les habitants de Crète, de nos Etats

lacédémoniens, corinthiens, athéniens, etc., donnent-ils au monde l'exemple d'une civilisation assez perfectionnée et d'une relative tenue intellectuelle. Hélas ! la sagesse des philosophes est cependant déjà soumise à de rudes épreuves! Mais je vous conseille, jeune étranger, de poursuivre votre chemin plus encore vers l'orient. Si vous désirez connaître le monde, hâtez-vous de vous enfoncer dans les pays sablonneux et brûlés de soleil qui sont au delà du royaume phénicien. Hâtez-vous. Il est temps, car des oracles nous ont appris que la destruction des grandes cités de la Chaldée et de l'Assyrie est prochaine. Du centre de l'Asie et des plaines qui sont au nord de la Grèce, des conquérants vont venir qui feront des pa3^s de la grande Babylone un désert.

— Babylone?

— C'est vers cette ville que l'activité du monde se concentre. D'autres pays sont simplement pays d'artistes ou de guerriers ou de marchands. Allez à Babylone, et vous connaîtrez, avant qu'elles ne disparaissent, les fastueuses, les grandioses merveilles que les mains des hommes ont pu édifier. Ensuite, vous pourrez revenir parmi nous discuter avec les penseurs et les rhéteurs d'esprit facile des vertus de l'espèce et de sa vanité.

— Hélas! grand philosophe, un prêtre en une forêt de mon pays natal m'a prédit que je ne trouverais le repos et la paix de l'esprit...

— Supérieurs à la connaissance, mon enfant...

— Qu'après avoir rencontré celle qui naquit et vit quelque part sous le signe que je dessine sur le sable, signe que vous connaissez sans doute. »

Et Vietrix figura une croix gammée :

Pythagore réfléchit un instant :

— Je puis affirmer sans fausse modestie, dit-il enfin, que j'ai poussé à ses dernières limites l'étude des lignes et des angles. Cet assemblage me paraît, tel que vous l'avez tracé, se rapporter à cette science. J'entrevois, en la combinaison de ces lignes droites, un nombre infini de beaux théorèmes. L'aspect de l'angle droit est au savant digne de ce nom particulièrement sympathique. Néanmoins, le sens symbolique de ce signe ne saurait m'être dévoilé à première vue. Mais je crois que vers les régions orientales où ces sciences absconses, contraires à notre clair génie grec, firent toujours florès, vous

trouveriez précisément une solution. Mon interprétation propre...

— Parlez, maître, je vous en prie. Je partage — religieusement, je puis le dire — votre enthousiasme à la vue de cette croix, mais depuis quelque temps mon sommeil en est exagérément hanté. Parlez, je vous en prie...

— Non, mon interprétation propre ne vaudrait pas celle que pourraient vous donner les Mages des pays chaldéens et hindous. Eux vous désigneront sans peine la femme...

— Du moins, est-ce là, ainsi que le Druide me l'affirma, un présage de bonheur?

— Des poètes sensibles à la lointaine et mystérieuse beauté du signe, pourraient se livrer à ce sujet à d'abondantes digressions poétiques. Une croix gammée d'un aspect analogue appartient du reste au culte de certaines de nos divinités... Pour moi, je vous dirai simplement que la loi suprême du monde est de géométrie pure. L'essence de la géométrie est ici représentée. Je pense en effet, mon enfant, que bienheureux sont ceux et celles qui vivront sous ce signe prédestiné.

— Le père Pythagore ne se compromet pas, pensa Vietrix. Ou bien serais-je rebelle à son explication?

Je VOUS remercie de cette lumineuse interprétation, fit-il à haute voix. J'irai donc vers la ville babylonienne, selon votre conseil, à la recherche de celle qui me fut destinée... Mais, si je n'abuse point de votre érudition, pourquoi cette grande cité serait-elle d'ores et déjà condamnée à périr?

— Qui peut pénétrer la colère des dieux? J'entends par ce terme les sourdes puissances qui, avec une rigueur à la vérité peu mathématique, régissent nos destinées. Mais je crois que les peuples, les civilisations qui se sont trop éloignés de la vie naturelle des premiers hommes sont destinés à périr. Tenez, ici, dans ces pays de Grèce, des efforts insensés sont faits pour que les passions de l'homme demeurent en conformité de la nature. L'ordre social est à ce prix. Trop de raffinement mène à la perversion, et la perversion à la mort. Voilà pourquoi il est ordonné à Lacédémone que jeunes gens et jeunes filles s'entraînent nus à la course et à tous les sports susceptibles de développer leurs corps en beauté et en force.

— Ce spectacle doit être d'un gracieux effet.

— Il importe surtout que les uns et les autres reviennent à une conception plus simple de l'amour. Il importe encore d'empêcher cette jeunesse de passer son temps en ces discussions oiseuses auxquelles nous sommes, nous autres, Grecs, trop portés. D'ores et déjà, si nous ne voulons que le sort réservé, selon les oracles, à la puissante Baby-

lone, ne nous atteigne, revenons à la nature, à l'âge d'or.

— Et sous quel aspect se présentait cet âge d'or, exact et pénétrant philosophe? En mon pays, chez ceux que vous nommez les barbares, i'ai vu déjà, hélas î bien des oassions déchaînées. Et nous n'avons même pas atteint, à Lutèce, au degré de perfectionnement de cette Marseille que vous avez fondée! Te devrais donc connaître un peu ce qu'est une grande civilisation et une civilisation pervertie. Veuillez donc auparavant me parler de ces temps privilégiés de la terre. Ainsi un cerveau neuf tel que le mien saura juger plus sainement.

Cependant les deux interlocuteurs et leur suite étaient parvenus au Labyrinthe et s'engageaient dans ses voies compliquées. Chacun écoutait les paroles évocatrices tombées de la bouche du philosophe, qu'un souffle poétique semblait animer maintenant :

— Pendant le siècle d'or, fit-il, les habitants de la ville vivaient dans une innocence parfaite. Tels

sont les Champs-Elysées pour les héros, tel était alors l'heureux séjour des hommes ; on n'y connaissait point les intempéries de l'air ni les combats des éléments ; les aquilons n'étaient pas

encore sortis de leurs grottes profondes ; les zéphyrs seuls animaient tout par leurs douces haleines. On n'y ressentait jamais ni les ardeurs de l'été, ni les rigueurs de Thiver ; le printemps, couronné de lleurs, s'unissait à l'automne, chargée de fruits. La mort, les maladies et les crimes n'osaient approcher de ces lieux fortunés.

« Tantôt ces premiers hommes, se reposant dans les bocages odoriférants, sur des gazons toujours verts, goûtaient les plaisirs purs de l'amitié ; tantôt, assis à la table des dieux, ils se rassasiaient de nectar et d'ambroisie. Quelquefois Zeus, suivi de toutes les divinités, attelait son char ailé et les conduisait au-dessus des cieux : les poètes n'ont point connu ni célébré ce lieu suprême. Là, les âmes voyaient la vérité, la justice et la sagesse dans leur source ; là, elles contemplaient, par les yeux du pur esprit, l'essence première dont Jupiter et les autres dieux ne sont que des rayons ; là, elles se nourrissaient de cette vue jusqu'à ce que, n'en pouvant plus soutenir la splendeur, elles redescendaient dans leur séjour ordinaire.

« Les dieux fréquentaient alors les jardins des Hespérides et prenaient plaisir à converser avec les hommes. Les bergères étaient aimées des dieux et les déesses ne dédaignaient point l'amour des bergers ; les grâces les accompagnaient partout, et ces grâces étaient les vertus mêmes. Mais, hélas ! ce siècle d'or ne dura pas longtemps.

« Un jour, les hommes ne suivirent point le chariot nuageux de Zeus ; ils restèrent dans le champ d'Hécate, s'enivrèrent de nectar, perdirent leur goût pour la vérité pure et divisèrent l'amour du plaisir avec l'amour de l'ordre. Les bergères se regardaient dans les fontaines et devinrent idolâtres de leur propre beauté ; chacune ne fut plus occupée que d'elle-même. Elles miraient dans l'eau claire des fontaines leurs cuisses blanches, elles recherchai'ent dans le gazon la forme de leur croupe, elles modelaient, pâmées, la paume de leurs mains aux formes de leurs seins. Jalouses, elles dissimulèrent leurs appas sous des voiles. Les hommes n'osèrent plus, au grand jour, témoigner d'un désir. L'esprit mortel d'analyse était entré en eux. L'amour abandonna la , terre et, avec l'amour, toutes les divinités célestes disparurent ; les dieux sylvestres furent changés en satyres, les napées en bacchantes et les naïades en ménades ; les vertus et les grâces se séparèrent et le faux amour de soi-même, père de tous les vices, enfanta la volupté, source de tous les maux... »

Pythagore en était là de ce champêtre tableau qui emplissait d'un inexprimable ravissement l'âme de ses auditeurs. Soudain quelqu'un s'avisa que la

nuit commençait d'envelopper le labyrinthe de ses ombres...

— La volupté, source de tous les maux ! se répétait V^ietrix.

Mais il s'agissait de trouver la sortie. Ce ne fut point aisé. Le Labyrinthe avait été construit avec une infernale habileté. La partie de cache-cache se prolongea fort tard. Pythagore se perdait en calculs, traçant de son stylet des figures compliquées sur les murs. Enfin Vietrix sentit l'orientation et se hasarda à l'indiquer. Il était tombé juste.

— Voilà qui ne vous arrivera plus bientôt, dit le philosophe avec un air goguenard. Ce n'est point par ici, en tout cas, que nous saurions découvrir des hommes capables de si simplement sentir. Ah ! ils ne se fatiguaient pas les méninges, nos ancêtres de l'Age d'Or... Quoi qu'il en soit, adieu; nous reprendrons plus tard, jeune homme, cette petite discussion... Mais méfiez-vous des rhéteurs orientaux.

Une désagréable surprise attendait Vietrix quand il arriva, bride abattue, au port. Les cinq vaisseaux avaient levé l'ancre. Et le départ n'était fixé qu'au lendemain ! Il se renseigna dans une taverne où fréquentaient les matelots phéniciens. L'appareillage avait eu lieu tout de suite après midi.

Ainsi, ce bandit de Canabal l'avait froidement lâché, il abandonnait son passager sans crier gare. Et la petite esclave qui l'attendait ce soir dans sa cabine, parée, parfumée, mise à point parles soins du gros eunuque ! Le discours de Pythagore, c'était évidemment très joli, mais à un gaillard de l'âge de Vietrix cela ne suffisait point ! A tous les dieux infernaux de la Gaule et de quelques autres pays il voua le traître capitaine. Au fait, mais ne l'aurait-il pas fait exprès ? Cette petite esclave, précisément !

Bah ! cela n'avait pas d'importance ! Un léger retard ! Et quant à la femme !... Cependant, dans la mauvaise chambre qu'il avait louée rue des Calfats, Vietrix se sentit toute la nuit bizarrement furieux...

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