CHAPITRE VII
Voluptueux secrets des femmes grecques. — Tristesse d'Isé. — • Retour de Nabuchodonosor. — Révolte de Sédécias. — Consultation des devins. — Prophétie contre Tyr. — Jérémie et le parti militaire. — Débordements à Jérusalem. — Les courtisanes aux abois. — Les vierges impudiques. — L'amoureuse du prophète. — Courroux de Jérémie. — Châtiment de l'esclave Isé. — Nuit d'amour compliquée.
Le lendemain soir, Nephtali reprit son récit. Vietrix avait passé une délicieuse journée. Ses membres et son cerveau se ressentaient avantageusement des caresses passionnées de Sopphâ. Car la poétesse connaissait tous les raffinements de la volupté. Elle lui révéla de troublants secrets, de magiques recettes qui prolongent et varient à l'infini les amoureux efforts. Vietrix avait eu l'impression qu'un certain détraquement intellectuel devait être la véritable cause des coutumes unisexuelles de Taltière Sopphâ. Elle s'était donnée entière à lui,
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comme une vierge que le désir a tourmentée des mois. Mais elle l'avait prié de ne point divulguer leur secret. Evidemment, elle tenait à sa réputation.
Nephtali reprit son récit. Sopphâ avait revêtu une belle tunique dorienne, transparente et ornée d'étoiles d'or. Isé, selon son habitude, se tenait quasi nue. Elle n'était vêtue que de quelques pierreries rares et portait aux bras et aux chevilles de longs bracelets d'or à têtes de serpents. Il y avait ce soir une douleur dans ses yeux. Ses regards allaient de sa maîtresse à Vietrix, pleins d'anxiété et de trouble. Ceux-ci se préoccupaient seulement de prendre sur les coussins de confortables poses.
« En effet, commença Nephtali, les événements s'accomplirent. Nabuchodonosor, qui avait déjà fait une première apparition en Judée, revint deux années plus tard à la tête d'une forte armée. De quels éléments disparates n'était-elle pas composée ! elle contenait, avec son noyau d'infanterie chal- 4éenne et babylonienne, des escadrons de cavalerie scythe et mède et même des hoplites grecs. Ainsi
Pl. V.
H. Aldegra-cer inv. et se.
L'HISTOIRE DE SUZANNE I. — Suzanne surprise au bain par les deux vieillards
des mercenaires de tous pays accouraient au service de la grande Babylone.
« Joachim, qui avait livré au roi une partie des trésors du temple, se prépara à résister selon ses moyens. Mais, sur ces entrefaites, à la suite d'une maladie, il dut se coucher avec ses ancêtres.
« Son fils Joakin n'était âgé que de dix-huit ans. Il ne fît qu'une tentative de résistance. Un beau jour il sortit des murs avec sa mère Nekhousta, les officiers de sa maison, ses ministres, ses eunuques et alla se prosterner aux pieds du maître. Nabuchodonosor témoigna d'une certaine clémence, par politique. Il exila à Babylone toute cette cour séditieuse. Plus de trois mille personnes, prises parmi l'élite de la nation, les accompagnèrent; les gens de métier les plus habiles furent choisis. Mais le clergé et le peuple entiers demeurèrent à Jérusalem.
« J'accompagnai les prisonniers. Ma renommée de scribe et ma réputation d'érudit m'avaient valu cette triste faveur. Chargé de missions plus tard, je revins à Jérusalem où avait été établi le dernier des fils de Josias qui prit le nom de Sédécias. J'aurais pu obtenir les plus hautes faveurs ainsi que Daniel et d'autres. Mais je n'étais point fait pour les compromissions. J'estimai que certaines complaisances étaient des trahisons. Errant, exilé, j'ai parcouru bien des pays. Et je retourne aujourd'hui à Israël, afin que mes os ne sèchent point au soleil d'une terre étrangère !
« Mais reprenons le récit des douloureux événements qui devaient aboutir a la ruine de Juda et au triomphe de Babylone.
« Sédécias, qui, huit années, avait gouverné sagement, écouta les conseils de ceux qui voulaient rétablir l'indépendance Israélite. Des envoyés de Tyr et d'Egypte intriguaient à sa cour. Dès cet instant, le conflit éclata entre le parti des philosophes à la tête duquel se trouvait Jérémie, parti qui conseillait la temporisation, et le parti des militaires qui voulaient une action immédiate.
« Sédécias hésita longtemps, mais enfm il se décida pour la révolte.
« Cette alliance conclue avec Tyr et les Ammanites d'une part, l'Egypte de l'autre, fut une folie, Nabuchodonosor n'était point homme à s'oublier parmi les plaisirs du harem. Mais auquel devait-il s'attaquer d'abord? Ezéchiel, alors en exil, m'a raconté à moi-même quelles hésitations il éprouva sur .la route.
« Au carrefour du grand chemin, il s'arrêta; il mêla dans les airs les flèches divinatoires, il interrogea les Teraphim, il inspecta longuement les foies des viclim.es. Mais il réfléchit que Juda se trouvant au milieu, il couperait net la coalition en s'attaquant
d'abord à cet adversaire. C'était là qu'il ferait porter son principal effort.
« Je te dirai un mot seulement de cette Tyr où tu vas bientôt aborder et dont notre prophète Ezéchiel, en des vers magnifiques, avait dès longtemps annoncé la déchéance :
— O Tyr, toi qui es assise au bord de la mer,
« Et qui trafiques avec les peuples d'un grand nombre d'îles,
« Tu étais parfaite en beauté.
« Ceux qui t'ont construite ont fait tous tes lambris avec des cyprès de Senir.
« Ils ont pris des cèdres du Liban pour t'élever un mât.
« Ils ont fabriqué tes rames avec des chênes de Bazan.
« Et tes bancs avec de l'ivoire travaillé dans du buis.
« Le lin fin d'Egypte et ses broderies te servaient de voiles.
« Tu faisais commerce avec le monde entier, ô Tyr!
« Tu étais pleine de beauté.
« Tu étais en Eden, le jardin de Dieu.
« Tu étais couverte de toute espèce de pierres précieuses,
« De sardoine, de topaze, de diamant,
« De chrysolithe, d'onyx, de jaspe,
« De saphir, d'escarboucle, d'émeraude et d'or,
« Mais ton éclat a corrompu ta sagesse.
« Tyr, j'amènerai du septentrion contre toi Nabuchodonosor, roi de Babylone, le roi des rois, avec des chevaux, des chars, des cavaliers et une grande multitude de peuples. Il tuera par l'épée tes filles sur ton territoire ; il fera contre toi des retranchements, il élèvera contre toi des terrasses, il dressera contre toi le tablier. Il dirigera les coups de son bélier contre tes murs, il renversera tes tours avec ses machines. La multitude de ses chevaux te couvrira de poussière ; tes murs trembleront au bruit des cavaliers, des roues et des chars lorsqu'il franchira tes portes. Il foulera toutes les rues avec les sabots de ses chevaux, il tuera ton peuple avec l'épée et les monuments de ton orgueil tomberont à terre. On enlèvera tes richesses, on pillera tes marchandises, on abattra tes murs, on renversera tes maisons de plaisance et l'on jettera au milieu des eaux tes pierres, ton bois et ta poussière.
« Je ferai cesser le bruit de tes chants et Ton n'entendra plus le son de tes harpes. Je ferai de toi un rocher nu, un de ces rochers où les pêcheurs font sécher leurs filets !
« Ainsi avait parlé Ézéchiel contre Tyr. Nous avions oublié ses sages paroles et nous nous étions laissé aller à conclure une alliance contre la volonté divine. Mais je reprends mon récit.
« La principale armée donc marcha contre l'orgueilleux Sédécias. Les villages et les villes ouvertes furent d'abord incendiés, les Philistins et les Edomites firent fureur dans les campagnes. Les hommes étaient passés par les armes, les femmes données aux soldats. Les chefs se faisaient livrer les vierges de Juda.
« D'Egypte, Apriès cependant était venu à notre secours. Le siège à ce moment s'installait devant la ville. Le Chaldéen fît brusquement volte-face. On crut que son départ était définitif et la joie se répandit en ville. Le seul Jérémie n'avait point confiance. — L'armée de Pharaon qui est venue à votre secours retournera dans son pays d'Egypte, — répétait-il. Et, en effet, Apriès battit en retraite et à nouveau le siège fut mis devant Jérusalem.
« Nous n'étions pas secourus, la chute n'était, en fait, qu'une question de jours. Les prêtres exhortaient à la patience, et de longs gémissements se faisaient entendre sous les murailles du temple. Il eût été fou d'espérer en la clémence des vainqueurs. Les passions s'étaient exaspérées et grandies. Au-
tour des maisons de prostitution, une foule d'hommes se pressaient. Nos grandes courtisanes ne savaient où donner de la tête.
« La mort était proche et cependant beaucoup n'en avaient pas le souci. La hâte de jouir les tenait. Des hommes que Ton avait vus jusque-là posés, dignes, considérés, se livraient aux pires débordements. On n'avait ni à manger, ni à boire : cependant des orgies se célébraient en secret chez les riches. Des époux unis depuis de longues années se séparaient. La pudeur disparaissait. On vit des vierges se donner à des passants. Les prières des uns ne pouvaient que difficilement compenser les excès des autres.
« La force et la beauté triomphaient, s'étalaient. En dépit de mesures rigoureuses, les lois n'avaient plus leur effet. Et quant à l'argent, hélas ! hélas ! des banquiers qui avaient travaillé des années vérifiaient la vanité de l'or qu'ils avaient entassé. Nul ne se souciait même de les dévaliser. La mort était proche : la nourriture était aux plus forts, l'amour aux plus beaux.
« Jérémie, dont la situation auprès des autorités était assez difficile, et que de tels débordements effrayaient, avait tenté de fuir pendant ce bref armistice afin de rejoindre sa tribu natale de Benjamin. Mais il fut arrêté à la porte et accusé de trahison. On le jeta en prison, on le roua de coups. Le roi, qui commençait à croire en lui, n'osa cepen-
CONQUETES DE BABVEOXE 7I
dant pas le délivrer. On Tinterna dans le coin du palais qui servait de geôle et on lui assigna une ration d'un petit pain par jour pour sa nourriture. Le lieu était public. Oui voulait pouvait s'entretenir avec les prisonniers. Le prophète ne cessa pas d'y prêcher et d'y exhorter le peuple à la pénitence.
— Celui qui s'enfermera dans cette ville mourra par répée, disait-il, ou par la famine, ou par la maladie, mais celui qui sortira vers les Chaldéens vivra ; son âme lui sera pour butin et il vivra. Car ainsi a dit Jéhovah.
« Les ministres et les capitaines et d'autres que cette voix discordante gênait se plaignirent : — Qu'on le fasse mourir, dirent-ils, car il rend lâches les mains des hommes de guerre et le peuple par ses paroles. — Le roi, en fin de compte, l'abandonna à ses accusateurs. Ceux-ci lui enlevèrent ses vêtements, l'exposèrent aux rires des hommes et des filles, puis le firent plonger dans une citerne envasée.
■ € Mais une femme était amoureuse du prophète. Elle n'avait point usé à son égard de coquetteries et ne lui avait point fait les habituelles avances : avec le vieil homme, cela eût été vain. Mais elle connut, par un officier auquel elle s'était donnée, où se trouvait la citerne. Elle ordonna à un de ses eunuques, sous peine de mort, de s'y rendre. C'était dans un
terrain vague, non loin des remparts où jadis campaient ces nomades qui passent, faisant de la prestidigitation ou vendant des bricoles.
« L'eunuque se rendit à la citerne. Par un heureux hasard, tous les officiers avaient été appelés à leur poste pour repousser une forte attaque au bélier que tentaient les régiments de génie de l'armée de Nabuchodonosor. Il appela le prophète. Celui-ci se fit d'abord prier, mais, en fm de compte, suivit l'eunuque. Il devait poursuivre sa mission.
« Sa maîtresse reçut le vieillard et le vêtit d'une belle tunique. Quelques jours après, à la stupéfaction générale, il reparaissait sur la place publique et reprenait de plus belle ses invectives. On crut à une intervention divine et pour l'instant on le laissa tranquille.
« Le roi le fit même mander secrètement afin de le consulter. Mais il ne put lui tirer de la bouche que des menaces. — Si tu sors volontairement, cette ville ne sera pas consumée par les flammes, tu vivras, toi et ta maison. Mais si tu ne sors pas vers rétat-major du roi de Babel, la ville sera livrée aux Chaldéens, qui y mettront le feu, et tu ne réussiras pas à te soustraire à leurs mains !
« Sédécias n'aurait pas demandé mieux que de suivre ce sage avis, mais il était maintenant trop tard pour reculer. La famine vint enfin, le pain manqua partout...
<<' Je m'arrêterai ici ce soir. Demain vous connaî-
trez quel affreux châtiment devait s'abattre sur Israël. »
Le vieillard regagna sa couchette devant Vietrix. Sopphâet Isé descendirent ensuite. Mais la poétesse lui jeta un regard complice. Le Parisien demeura donc sur le gaillard d'arrière, humant la brise chargée des senteurs de la terre. La galère naviguait maintenant assez près des côtes.
Cependant Sopphâ ne paraissant point, il se décida à descendre. En passant près de la grande cabine, il crut entendre des gémissements. Une de ces dames serait-elle malade? Il frappa doucement.
Sopphâ ouvrit.
— C'est toi, lui dit-elle. Vois. Cette fille jalouse a osé me faire des reproches. Je l'ai moi-même fouettée jusqu'au sang. Baise mes mains, Isé.
La petite Égyptienne, quelques jours avant si fîère et à laquelle Sopphâ semblait obéir, s'avança en tremblant.
— Pardonne-moi, Sopphâ, lui dit-elle, pardonnemoi, car maintenant je t'aime plus que jamais.
Son joli corps binin était tout marbré des coups de lanière.
— Ah ! tu m'aimes et tu n'aimes point les hommes ! Eh bien ! tu souffriras encore. Etranger, prendsla, je veux que tu la prennes sous mes yeux.