‹ La fin de BabyloneChapitre 10 sur 57 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CRUAUTES ET TRIOMPHE DE BABYLONE

Lendemain d'amour. — Jérusalem prise par Xabuchodonosor. Les supplices. — La vierge violée et empalée. — Humiliation de Sédécias. — Sa torture. — Destruction méthodique de Jérusalem. — Orgueil de Juda. — Tyr vaincue. — Histoire d'Agnès et d'Ahmasis. — Triomphe général de Babylone.

Quoique le système nerv^eux ne fût pas en excellent état chez l'homme inquiet qu'était Vietrix, il devait cependant être considéré comme un solide gaillard.

Il fut donc étonné, au lendemain matin, de se trouver quelque peu courbaturé. Il n'avait pas cru devoir refuser les réitérées politesses que ces dames lui avaient demandées. Car tout s'était bien vite arrangé à l'amiable, comme bien on pense. Isé, petite esclave, dès l'enfance accoutumée à subir toutes les complaisances de l'homme, pouvait encore en remontrer a sa maîtresse. Hors l'amour, elle

ignorait exactement tout. Mais sur ce chapitre, elle était de première force.

— Et dire que j'étais regardé, à Lutèce, pour un débauché ! pensa Vietrix.

L'après-midi se passa de la plus agréable manière. On devait le lendemain arriver à Chypre. Il y avait certes une nuance de mélancolie dans les yeux des trois amoureux de rencontre. Mais la séparation était inévitable.

« Le siège de Jérusalem, reprit Nephtali à la demande générale, ne dura pas moins d'une année et demie. Je ne vous attristerai point du récit de nos misères morales et surtout matérielles durant ces interminables mois.

« Nos plus belles courtisanes, jadis exigeantes et fîères, se fussent prostituées pour un morceau de pain. Mais nul homme entre leur beau corps et le froment n'eût hésité. Je crois pouvoir dire après expérience, et sans vouloir vous blesser, illustre poétesse, que la faim en pareil cas l'emporte nettement sur l'amour.

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« Le génie avait multiplié ses travaux. De Babylone les ingénieurs accoutumés à lutter par de puissantes machines contre les crues de TEuphrate étaient venus rejoindre l'armée qui assiégeait Jérusalem. Ils avaient dressé des béliers gigantesques que nos pierres et nos flèches ne pouvaient entamer.

« Enfm une nuit on entendit un sourd ébranlement. Tous tressaillirent, effrayés. Une grande portion du mur venait de s'écrouler I C'était, si j'ai bonne mémoire, la onzième année de Sédécias, onzième mois et quatrième jour.

« L'armée chaldéenne entra par la brèche. Sédécias rassembla ses derniers soldats et délibéra afin de se frayer un chemin au delà du Jourdain. A la faveur de la nuit, il s'évada par la poterne qui fait face à la piscine de Silo. Mais là il se heurta à une patrouille de soldats chaldéens qui s'emparèrent de sa personne. 11 fut ramené à Riblah, où Nabuchodonosor attendait patiemment l'issue des opérations. Alors commencèrent les supplices dont le souvenir me fait frémir encore.

« Des pals furent dressés de tous côtés. Des soldats y furent passés par milliers. Les femmes qui refusaient de se soumettre bénévolement à leurs caprices

subirent également cette torture. Je me souviens d'une jeune fille qui était demeurée pure tandis que tant de ses compagnes, par un mariage hâtif, avaient perdu leur virginité ! C'était une douce enfant grandie à l'ombre du temple. Le roi la fit plusieurs jours plonger dans les parfums. Puis il se la fit amener et la prit de force. Ce fut ensuite le tour de ses généraux, puis des officiers. Enfin elle fut exposée nue et livrée à ceux des soldats dont leurs chefs étaient contents. Je vois encore son beau corps crispé par la douleur et la honte. Quand les soldats babyloniens l'eurent violée à leur tour, comme elle n'était plus qu'un morceau de chair inerte et inutile, elle fut mise au pal. Mais, affreuse abomination ! par un raffinement criminel, nul d'entre eux, de Nabuchodonosor au dernier archer, ne l'avait prise selon la nature ! Ah ! que la vengeance divine descende sur cette race pervertie et maudite î

« Les plus nobles prisonniers et les fils de Sédécias furent écorchés vifs, puis égorgés sous les yeux de leurs pères. Le roi lui-même ne subit que quelques petits supplices superficiels. On ne lui arracha pas la langue selon l'usage, on la lui perça seulement, puis il comparut devant le roi. Nabuchodonosor fit mettre son ennemi à genoux devant lui^

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Une joie mauvaise éclairait sa face. Le frémissement de ses mains, le plissement mauvais de sa bouche indiquaient qu'il était en pleine jouissance de sa vengeance. Son regard était celui de la bete de proie qui va assouvir sa faim.

« De nocturnes bêtes de proie, voilà l'effet que me produisirent toujours ces gens de Babylone. Ils se plaisent à la cruauté, jusque dans la luxure. On a dit que dans les temps passés nous nous pouvions rattacher à de communes origines. Il est de fait que, durant cette captivité, nos sages ont retrouvé au pays chaldéen grand nombre de légendes semblables à celles de nos livres sacrés, le déluge, Babel, Moïse...

« Je ne crois pas néanmoins que nos aspirations profondes soient les mêmes. Le peuple juif est doux, ceux-ci bruyants, notre religion toute spirituelle, celle de ces hommes du désert matérielle et brutale...

« Sédécias s'était donc mis à genoux devant le roi. Dans sa main gauche celui-ci tenait la chaînette qui s'attachait à la langue traversée d'une boucle d'or de notre infortuné souverain. Alors Nabuchodonosor prit une fourche à deux branches que lui présenta le bourreau. Il tenait à opérer lui-même. Les deux extrémités de la fourche avaient été rougies au feu.

— Sédécias, lui dit-il, je t'avais élevé sur le trône. Tu t'es révolté contre moi. Tu n'as pas

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voulu écouter la voix des prophètes qui cherchaient à t'arrêter en ta folle entreprise. Je t'avais exposé en pleine lumière, que les ténèbres soient désormais autour de toi !

« Et ce disant il lui plongea dans les yeux, avec une précision de professionnel, les deux branches r:ougies. On entendit un rauque gémissement, car Sédécias ne pouvait pas parler. Plus malheureux que Joachim, notre souverain se trouvait maintenant aveugle !

« Quant à la ville, il fut décidé qu'elle serait démolie et brûlée. Mais non au hasard de la fureur des soldats ! Un des grands officiers de la couronne, Nabasharadar, fut délégué pour en effectuer la destruction méthodique. Le temple fut dépouillé de ses lambris précieux, les colonnes et les ouvrages d'airain du temps de Salomon furent brisés et les morceaux empaquetés dans des sacs afin de prendre le chemin de la Chaldée. La maçonnerie fut ensuite renversée. Les blocs roulèrent au pied de la colline dans le ravin de Cédron.

« Ceux qui restaient de la garnison, les prêtres, les scribes, les gens de la haute classe durent prendre le chemin de l'exil. La mortalité fut si cruelle que le convoi ne comprenait guère plus de huit cents

Pr,. VI

H. Alde^raver inv. et se.

L'HISTOIRE DE SUZANNE Les vieillards accusent Suzanne d'adultère

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personnes î Le petit peuple de la banlieue fut épargné. On lui distribua les terrains des bannis.

« Nous n'étions pas au bout de nos peines. La discorde se mit encore parmi ces misérables. Jérémie et Baruch durent émigrer en Ég3^pte. Ezéchiel multipliait ses imprécations contre les derniers habitants des ruines.

— Ajuste titre avez-vous été dépossédés. Car vous haussez les yeux vers les idoles et vous versez le sang. Vous vous fiez à votre épée, vous commettez des abominations, vous déshonorez la femme de votre prochain !

« Jéhovah le dit à nouveau : Ceux qui sont dans ces décombres tomberont par l'épée. Ceux qui sont dans les campagnes, je les donnerai aux bêtes pour les dévorer. Ceux qui sont dans les forts et les cavernes mourront de la peste.

« Qu'il était grand, l'orgueil d'Israël! Ainsi Jérusalem avait été détruite, mise à sac ; ainsi le royaume terrestre de Juda avait été détruit. Ce qu'il restait de pur, de noble de la race gémissait en captivité à Babylone. Vous pourrez les y voir, jeune homme.

« Les prophètes triomphaient. Les maux qu'ils avaient annoncés s'étaient abattus sur la race. Et cependant l'impiété persistait dans les cœurs.

— C'est en vain que tu nous parles au nom de Jéhovah, disaient les réfugiés d'Egypte à Jérémie, nous ne t'écouterons point. Nous persisterons à offrir l'encens à la reine des cieux, à lui verser des libations ! »

— Et quel fut le destin des alliés, de cette Tyr où je dois débarquer bientôt? demanda Vietrix au vieillard que ces tristes souvenirs paraissaient accabler :

— Tyr assiégée résista longtemps. Treize années s'écoulèrent avant que l'autorité de Nabuchodonosor eût été établie en Phénicie. Ithobal III y régna sous le contrôle babylonien.

« Les guerres avec l'Egypte furent de longue durée. Contre les flottes ég}^ptiennes Nabuchodonosor usa des flottes tyriennes.

« Cependant le monarque babylonien ne serait pas venu à bout de la résistance égyptienne si la guerre civile ne s'était mise dans ce pays.

« Ahmasis, un des officiers d'Apriès, acquit peu à peu une grande popularité. Bon compagnon, adorant le vin, d'esprit facile, il s'était conquis de nom-

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breuses sympathies. Apriès laissa son influence grandir. Pourquoi? Au jour de la naissance du roi, Ahmasis lui avait fait cadeau d'une magnifique couronne de fleurs. J'incline à penser, quant à moi, que cet Ahmasis, beau, jeune, efféminé et dont les orgies étaient célèbres, n'avait reculé devant aucune complaisance à l'égard d' Apriès. Prostitué au roi, il ne tarda pas à le trahir.

« Dans une fête, un soldat lui posa sur la tête le casque bombé des Pharaons. Apriès entra en fureur. Mais il était trop tard !

« Les troupes d' Apriès et celles d' Ahmasis se livrèrent un grand combat et l'usurpateur triompha. Apriès fut livré à la populace de Saïs, qui mit son corps en lambeaux.

« Ahmasis légitima sa couronne par une série de mariages politiques. Dans le nord de l'Egypte, il épousa des princesses de la famille saïte et dans le sud la fille adoptive de Nitokris qui répondait au nom d'Ankhnasnofiribri.

— Voilà, fit la poétesse, un précieux argument en faveur de la polygamie. On nous accuse d'user de nos charmes pour arriver à nos fins. Ce gaillardlà me paraît avoir fait flèche de tout bois pour s'élever à sa haute situation. Je composerai sur ce sujet un poème en faveur de la cause féministe !

— Les intrigues d' Ahmasis ne devaient point réussir indéfiniment. Nabuchodonosor, c'est à lui

que je voulais en venir, quitta Babylone pour l'Egypte la trente-septième année de son règne. Ahmasis fut vaincu et dut accepter les fonctions plus modestes de satrape.

« Tout cela pour vous expliquer la prodigieuse expansion de la Chaldée depuis une cinquantaine d'années. La Phénicie, l'Egypte, la Judée, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ne sont plus aujourd'hui que ses vassales.

« Oui, Babylone, grisée de victoires, gorgée d'or et de dépouilles, ivre de toutes les luxures, Babylone rayonne sur les empires et sur les mers ! »

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