L — L'HYPOTHÈSE ET L'HISTOIRE
Apec les procédés aujourd'hui adoptés par racole moderne, l'étude de l'histoire impose une précision de documentation, une sûreté de discernement , un esprit de discussion critique qui demandent une attention fatigante, pénible même, de U part de Tauditeur et du lecteur. L'histoire* en un mot, n'est plus un art d'agrément, mais une science.
Nous avons tous, assurément, nos préférences politiques, nos opinions innées ou acquises, nos doctrines, nos fantaisies, notre tournure d'esprit, résultant de notre éducation et de notre tempérament.
Mais lorsque nous sommes entrés dans le
Régiment de France-Histoire, colonels ou simples soldats, nous marchons du même pas et la discipline que nous obsen:>ons tous» c'est la production du document certain, prouvant un point déterminé et souvent rîen de plus. A quelque parti que nous appartenions, nous produisons ce document avec la même bonne foi, et, dans ces limites, nous nous aidons tous, sans distinction d'opinion.
Une fois le document produit, nous jouons une fanfare différente ; nos personnalités apparaissent, av>ec leurs défauts et auec leurs qualités propres, mais le document reste intact, nous circulons autour, et si Ton peut s'exprimer ainsi, nous ne nous introduisons pas dedans.
A côté de cette école classique, une école plus gaie s'est formée, sinspirant des romans historiques d'Alexandre Dumas ; un écriuain de grand talent, a produit depuis plus de vingt ans , un grand nombre d'ouvrages intéressants, d'apparence plus scientifique que ceux de son glorieux prédécesseur. Son
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Sttcçès fiit immense. Le nouisel ktstorten, eil
effet, n'introduit pas des personnages fantaisistes, pour conduire et démêler la trame des év)ènements, mais, par contre» il développe ou diminue, suivant les besoins du drame qu'il a imagini, les personnages réels. L'histoire générale se troui^e grai>ement faussée ; les personnages ne sont plus à leur place.
Le chef de cette nouioelle école est M. û.
Lenôtre.
En i^rai romancier de race, M. Lenôtre s'Introduit dans le document, le pousse, Taugmente, le transforme, avec une habileté rare qui ne peut être comparée qu'à sa propre satisfaction.
Si, par aventure, les documents incomplets ne permettent pas d'identifier un héros choisi, l'imagination du romancier s^enflamme, s'enthousiasme, s'emballe; l'inconnu de\)ient un personnage important, mystérieux, merDeitleux, il naît et meurt plusieurs fois. A une personnalité aussi subtile, ne peut-on pas prêter tous les sentiments I Les inconnus
sont toujours des méconnus ; les bons n'étaient que de vulgaires traîtres, et les coquins avérés» au fond» étaient de braves gens.
Le paradoxe est sans contredit séduisant, les oppositions sont toujours singulières, l'intérêt est plus excessif que la réalité , mais tout celà est si bien présenté 1
A moins de lire la plume à la main avec le document à côté, et pour celà il faut être du métier, on est entraîné par l'ingéniosité des hypothèses, le choc des idées, et la première lecture rapide dous laisse sous le charme du récit, absolument convaincu de la force de l'argumentation ; on prend ses facultés ima-* ginatives pour de la perspicacité, car M.
Lenôtre sait accoupler avec un art infini, Tatôme crochu du document à l'atome crochu de l'hypothèse et dans l'éblouissement de la phrase bien conduite, on arrive à ne plus discerner le moment précis où il a abandonné le document pour entrer dans Thypothèse.
A une seconde lecture, si Ton sépare le
document de Thypothèse, on s'aperçoit du peu de consistance des conclusions ; l'histoire reprend ses droits : le rive est fini et on voudrait encore y croire ; si la solution de M. G. Lenôtre n'est pas la véritable solution historique, c'est l'histoire qui a tort ; il vaudrait bien mieux qu'il en soit ainsi que l'a rêvé le virtuose, mais hélas, la vérité est toute autre.
Quand on a fini de galoper à travers champs et de poursuivre les papillons bleus, il faut bien revenir sur le pavé du Roi et prendre prosaïquement le milieu de la route. On sait ce qu'il en a coûté à Louis XVI pour avoir fait mettre une roue à terre sur le chemin de Varennes 2
C'est comme romancier que M. Lenôtre a débuté, dit-on, dans la carrière littéraire, et il montre aujourd'hui une telle maîtrise dans le genre mixte qu'il a adopté, qu'on regrette qu'au lieu de perfectionner ses dons naturels il ait entrepris de taquiner l'histoire souvent austère jusqu'à l'aridité.
Le Brame de Varennes de M. G. Lenôtrc, paru en 1905, a fait rebondir la joyeuse légende de Léonard aïoee tout le crédit qui s'attache aux nouvelles historiques que publie cet aimable et érudit romancier.
Il m'en coûte d'être obligé de contredire N. Lenôtre,car je connais peu de personna*lité aussi sympathique, d'esprit aussi ouvert et de plume plus alerte. Causeur gai* spt-> rituel| primesautier, il a tout le charme de Torateur de salon de bon aloi ; lorsqu'on n'est pas de son avis, ce n'est pas à lut mais à sot qu'on en veut de cette fatalité ; on éprouve le besoin de s'excuser d'avoir raison.
Est-il un Roman plus palpitant, mieux
conduit que la conspiration de la Rouerie I C'est assurément l'œuvre maîtresse de M, Le-» nôtre. Mais, lorsque nous avons parcouru les chemins creux de Bretagne avec le singe de M. Armand et que nous regardons ce qui a été abandonné sur la grande voie, nous autres, ouvriers d'histoire, empêcheurs de farandoles, nous regrettons qu'on ne nous
ait pas conduits dans la grande histoire de la conjuration, où nous eussions rencontré plus souvent les Princes français»
Gustaoe III, Catherine II, et surtout le ministère anglais aucc son rôle effroyable et satanique, trahissant sans répit le vainqueur probable du lendemain, à la ucille du combat décisif, pour recommencer aussitôt le même jeu avec son adi^ersaire.
C'est d*une psychologie bigarre et curieuse que de faire de la gardienne du petit dauphin, une bourrue bienfaisante, mourant dans la peau d'une brave femme, rêvant d'astiçots et de son petit Charles ; mais pour cela, il faut oublier l'acte le plus avilissant que puisse commettre un être humain et que la femme Simon a accompli ! M. Lenôtre l'oubliera. Il importe peu, pour le moment, qu'elle ait frappé ou caressé le petit Capet. La femme Simon a fait pire ; elle a préparé et joué le principal rôle dans l'abominable drame de l'interrogatoire du Dauphin. Ses complices se sont appelés Hébert, Pache, Chaumette et
Louis David 1 Je ne connais pas dans l'his^ toîre, dans celle des peuples barbares primitifs aussi bien que dans celle d.es nations trop cii^ilisées, un Icrime ' comparable à celui-là. L'infamie est rendue plus monstrueuse encore par rinnocence de Tenfiint. Qu'on lise l'interrogatoire du Dauphin et qu'on juge la femme Simon. C'est ce jour-là qu'elle a donné sa mesure. De cet acte abominable M. Lenôtre ne parle pas ; bien mieux» il insinue que le ménage Simon faisait partie de la conspiration... Royaliste (p. ^t) oubliant que ce fût l'ignoble couple qui fit échouer la tentatioe d'évasion de la Reine. Singuliers royalistes 1 M. Lenôtre éprouue le besoin de préciser les plus menues choses» de les décrire comme s'il les avait vues. Le travail est difficile et demande souvent des recherches ingrates, surtout lorsqu'on manque de flair et de chance. Il est à remarquer avec quelle facilité M. Lenôtre traverse les rues et iîiit valser les maisons quand il s'agit d'identifier un immeuble.
Ainsi, lorsqu'il a voulu déterminer remplacement de rHôtcl de la Providence, rue des Vieux Augustins, où était descendue Charlotte Corday, M. ^Lenôtre commence par décocher des « flèches ironiques » à ce pau\)re Nodier qui s'est ému dans une chambre où Charlotte n'a jamais habité, et M. Lenôtre décrète aussitôt que FHôtel de la Providence était à côté de l'Hôtel de Francfort. Pourquoi 1 Parceque l'immeuble a plu à M.
Lenôtre. Il ne peut y auoir d'autres raisons, car en réalité, il y en a beaucoup pour établir le contraire ; mais de cclles-la M. Lenôtre n'a aucun souci. En consultant Wattin, il aurait pu constater qu'entre THôtel de la Providence qui portait le n* 19 et l'Hôtel de Francfort qui portait le n** 29 il y aidait dix immeubles dont l'Hôtel de Tours ; un simple examen suffisait à prouver que l'Hôtel de la Providence, était de l'autre côté de la rue ; néanmoins M. Lenôtre x>a « respirer l'air qu'a respiré Charlotte i» (sic). Il s'est trompé, on le lui prouve, néanmoins il persiste. M. Eugène
Beaurepaîre^avec sacompiUncc indiscutable en pareille matière, le lui démontre mathématiquement, ç'est réuidence m^me; U démonstration de M. Beaurepaire est un modèle de précision et de clarté. t\, Lenôtre ne peut admettre qu'il s'est trompé :
lorsqu'il met ses articles du » Temps » en volume, îl se contente de signaler dédaigneusement qu'il y a des gens qui ne sont pas de son avis.
Lorsqu'il étudie des personnalités d'une façon spéciale, on serait en droit de supposer qu'il se liv>re à des études plus complètes et plus sérieuses ? En aucune façon et cependant M. Lenôtre s'est fait photographier dan$ les trois phases du parfait historien ; M. Lenôtre cherchant un document, M. Lenôtre le trouvant et M. Lenôtre l'utilisant.
Dans un article publié dans le Carnet de mai 1904 (c Le Testament de la Montansiçr » je crois avoir démontré le peu de consistance des recherches de M. Lenôtre, sur cettç singulière personnalité.
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Dans le Bulletin de la Société de l'Histoire contemporaine du i3 Juin 1906, M. Grasilier a démontré de son côté la fantaisie de ses hypothèses au sujet de Le Blanc et de la mort de Pichegru,
M. Lenôtre préfère toujours le personnage secondaire au principal, c'est sa doctrine.
Lorsqu'il raconte Thistoire du i>ol dont M"* du Barry fut victime, sa documentation est particulièrement incomplète. Blache, le chef de la bande s'appelait Jean-Baptiste- Claude Blache, dit Dumant (et non Dumas).
Il mourut à Paris, 3, Avenue Lou)endal, le 21 Juin tStz. Il a laissé des papiers très importants qui permettraient de refaire en entier l'histoire du vol de Louveciennes.
Je m'arrête, car il faudrait un volume pour relever toutes les erreurs de détails qui pour la plupart fort heureusement ne dénaturent pas la physionomie générale de THistotre.
Est-ce à dire que les ouvrages de M. Lenôtre sont sans mérite 2 II me plait de répéter que le talent littéraire du conteur est sédui-
sant et que sî Ton se borne à considérer ses
nouvelles comme de délicieux mari\>audages»
leur )9aleur est de premier ordre. J'ajouterai quelque paradoxal que cela puisse paraître, que tous ceux qui s'occupent d'histoire doii»ent une réelle reconnaissance à M. Lenôtre qui a largement contribué à développer dans le grand public le goût des études historiques.
Qu'il lui soit beaucoup pardonné.
Je me bornerai dans l'étude qu'on va lire, à relever les erreurs du Drame de Varennes et celles de la Conspiration de Safo.