IL VARENNES
Après les œuDres si consciencieuses de MM. Btmbenet et Fournel, M. Lenôtre a repris l'historique du drame de Varennes et pour rendre hommage à la vérité je doit reconnaître qu'il s'est énormément servi des travaux de ses prédécesseurs ; s'il a vulgarisé leurs œuvres il n'a apporté que peu de documents nouveaux ; si quelques menus détails, souvent inexacts, ou tendancieux, ont augmenté l'intérêt du récit, le point important, nouveau, est la thèse de Léonard, auteur de tout le mal, par bétise, par intérêt et par trahison ; or, comme nous le verrons
par la suite» cette thèse est inexacte en tous
points.
M. G. Lenôtre a, certes sans le vouloir»
essayé de sauuer le vrai coupable, celui qui fût publiquement accusé par les Bouillé, et duquel on ne peut dire autre chose pour sa défense» sinon qu*ï\ tut inepte : ChoiseuU Comme il fallait une victime , Tinfortuné Léonard, celui-là même désigné par Choiseul comme un comparse sans importance, accumula» sur sa malheureuse téte effarée de pauiore diable» la responsabilité de Tlnsuccès d'une tentative» dont la réussite eût» tout au moins, évité un crime national. Mais, pas plus dans cette circonstance que dans les pré*»
cédentes, il ne me paraît pas que M. Lendtre ait suffisamment fouillé son étude. Au point de vue de l'Histoire générale» M. Lenôtre â négligé, ou a ignoré les documents importants je dirai même les plus importants» qui cependant étaient dans sa main.
Si révénement de Varennes fut une fuite»
ses cauies morales et diplomatiques sont
intéressantes à connaître. Dans quelle mesure ne fût--ce pas un guet-apensi N'y avait«-il pas lieu d'insister sur le rôle de Ltk Fayette, qui fut si bien mis en vedette par Moelle, dont M. LenMre a publié la relation de la garde au Temple. Le témoin est d'importance et Dsut qu'on s'y arrête.
Claude Antoine François Moelle, né en 1756, fut, aidant la RéTOlutton, secrétaire de la Caisse d'Escompte ; il habita successtDe* ment to rue de la Tour d'Auvergne et 49S rue Buffaut. Au moment de Varenncs, il était commissaire de la section du Faubourg Montmartre; en 1792, il fut élu juré d'accusation au Tribunal criminel du 17 août, mem»
bre de la Commune ; il joua donc un rôle révolutionnaire plus accentué qu'il lui a plu de le dire par la suite. En celà, il fit comme beaucoup de jacobins. Arrêté le 6 octobre ijg^ en même temps que Michonts et autres, il figura comme témoin dans le procès de la Reine, et fut relâché le iç novembre. Il avait été dénoncé par Tison et mis au secret à
TAbbayc. C'est dz cette prison qu'il écrivit le 14 brumaire an II (t) : « Je fus nommé les jours d'après le 10 août, juré d'accusation au Tribunal du 17 du même mois et Ton peut se rappeler comment, entre autres, j'y traitai Manuel qui Doulatt qu'on épargnât les officiers suisses dans la crainte, disait-il, des représailles. Je n'ai été que trois fois de sen>ice au Temple, les deux dernières à un temps très éloigné de la première. J'y ai dit franchement que j'aioais tâché d'y recueillir diverses observations et ces observations n'ont pas été inutiles tant pour fixer l'opinion publique sur le compte de la famille Capet que pour détruire les idées appitoyantes que bien des gens donnaient d'elle. » Puis il raconte, qu'à la téte des sans-culottes de son quartier, il a reçu le 10 août dou^e balles dans son chapeau et son habit, qu'à la Commune dont il était membre <t c'est lui qui précipita Chambon de sa place de Maire, s'élevant
(ij Arch. Nat. F. 4774.
côntre « ce Rotandin, lâche et vénal » en présence de Thuriot et il conclut : « Aux tribunaux de police où j'ai suppléé le pro-ctireur de la Commune, ma haîne pour les abus et les défenseurs officieux» ignorants et stupîdes m*y a seule fait des ennemis et des calomniateurs. i> (i)
A la restauration. Moelle fut un royaliste ardent, ainsi qu'en témoigne la relation publiée par M. Lenôtre; en 1824, il était archiviste à la Direction de TEnregistrement. Ayant pris sa retraite, il habitait la Chapelle ; lorqu'il tomba malade on le transporta à rHôpttal Saint-Louis» où il mourut» âgé de 76 ans, le 10 juin t832.
La crainte de la mort fit commettre tant de lâchetés, qu'il faut être indulgent pour le pauvre Moelle qui dut terriblement trembler lorsqu'il se vit incarcéré. Le récit que nous allons reproduire sur le rôle de Lafayette»
(t) Moelle avait épousé Josephc Benoîte Spilleux, veuve Defacq, mère àt 4 «nftmts fmortft à Vàgjt im 7) an», rue du Faubourg du Tamplft a6 to 9 dtfeunbr* iSSaJ.
tùt publié dans « le Bien informé » du lo septembre 1797, c'est-à-dire à une époque où il fallait encore un certain courage pour oser dire la vérité. Dans sa prison , sous la Terreur» Moelle aidait ou fréquemment Bailly et avait causé at)ec lui des hommes et des choses de la Révolution : « Le jour de la fuite de Varennes, lui dit Bailly, j'ignorais parfaitement jusqu'à to heures du soir ce qui se projetait au Chftteau ; et cela est si vrai, que je venais de prendre, par pure précaution, une médecine en bols, qui devait faire son effet pendant la nuit et me laisser la liberté de vAquer à mes fonctions le jour suivant. Si je ne craignais pas, dans ces temps d'effroi et d'injustice, de compromettre les témoins de ce fait, je n'en manquerai pas qui l'attesteraient.
te J'étais donc en robe de chambre et en bonnet de nuit, lorsque Lafayette se fit introduire et me surprit beaucoup en m'apprenant qu'il était instruit que le Roi et sa famille étaient au moment de quitter Paris, mais que je n'eusse aucune inquiétude, qu'il
durveillait leurs démarches, que Gou\)ion était dans une des cours du château à épier tous les mouvements qui pouvaient avoir lieu, qu'il allait le rejoindre, qu'il répondait de tout, et qu'il viendrait me rendre compte de ce qui ce serait passé.
« Ke voulant dans cette circonstance, continue Bailly, prendre aucun parti de moi-même»
j'envoyais chercher les deux officiers muni* cipaux les plus voisins de la mairie (0 pour prendre leurs conseils. Le résultat fut d'attendre les nouveaux renseignements que Lafayette m'avait promis et il revint effectivement, un peu plus de deux heures après qu'il m'eût quitté, nous apprendre que le rot et sa famille étaient montés en voiture et qu'ils prenaient la route de Champagne. Lafayette, ajouta Bailly, fit de grands efforts pour m'engager à attendre les suites de cette intrigue à laquelle, comme vous voye3, j'ai été fort
(t) Les deux officiers municipaux les plus voisins étaient, je crois : Jean-Nicolas Lardin. rue des Barres, 6, Hôtcl Thiriat et René Voilquin, notable, 41, rue Geffroy-Lasnicr.
étranger et qui me prouva que j'auats été plus d'une fois dupe de Lafayette
Il est assurément regrettable, que M. Lenôtre n*ait pas eu connaissance de ce document, il eût peut-être choisi un autre traître que rinfortuné Léonard.
Il ne paraît pas non plus que M. Lenôtre, ait connu le récit que fit Craufurd de la fiiite de Varennes ; ce récit cependant a été publié en i885 ; il donne sur Craufurd et sur Fersen des renseignements précis» il laisse pressentir le rôle du Roi de Suède dans l'é\?ènement de Varennes, et énumére une série de pièces diplomatiques de la plus haute importance dont M. Lenôtre eût pu faire un large profit.
Ces documents imprimés à Londres che^ Murray ont pour titre général : Sélections from the letters and correspondance of sir James Bland Burges, Baronet. L'appendice C, (p. 364) a pour titre « The secret history of the kings of france's escape from tn June
— zo —
Quintin Craufurd (et non Crau)ford) naquit le 22 septembre 1743 à KilvDÎnnock (et non Kilwinick); il était le plus jeune fils de Quintin Craufurd de KUberny, et le frère de sir Alexandre Craufurd, premier baronet. Après atooîr fait une grosse fortune dans la compagnie de r (( East India », il \)int se fixer à Paris, Ders 1780; collectionneur de livres et de tableaux, il Déçut dans le milieu de la cour, ayant été présenté à la Reine par Lord Strathav)on. Il publia à Londres, en 1790, son premier t^olume sur la religion et les usages des Hindoux qui parût Tannée suivante à Paris, traduit par le marquis de Montesquiou. Quelque bigarre que celà puisse paraître et quelques hypothèses aventureuses que Ton puisse faire, il faut reconnaître que Craufîird, à part Fersen, vivait dans un milieu plutôt hostile que favorable à la cour : l'évéque d'Autun, Stael-Holstein, Ségur, Narbonne, Noailles. Son concours, lors de l'événement de Varennes, semble purement passif et l'on peut supposer qu'il ne sut qu'après les évè-
nements, que la berline royale avait été remisée dans les écuries de son hôtel, qui n'était pas à gauche en montant dans la rue de Cliehy, comme Taffirme M. Lenôtre» mais à droite, sur l'emplacement des n^ 3o à 38 actuels, rentrée correspondait aux n"^ 34 et 36(1).
Craufurd, en effet, quitta Paris le 3 mai 1791, et se rendit à Londres qu'il ne quitta que le 17 juin. Le 18, à son arrivée à Boulo-» gne, une lettre Tai^isa de ne pas aller h Parts,
(i) La maison occupée par Craufurd avait été vendue le ii avril 1779, dciMint Dchcrain, par l'Architecte Guillaume-BUc Lcfoulon, à Gaspard- Lpwlt KottilK d'Orfrail, Grand crois de Saint-Lottis, Intendant de Champagne. Lefonlen |Mr contrat devant Chavet, avait ackct^ Hmmciibte le tS avril 1775, à Jean-Hyaeinle«Bninumiel Hocqiiard» chevapvalier seigneur de Mont-Fermcil, qui le tenait tlll-même par héritage de Charles-François Gaillard de la Boissière, son oncte, ancien fermier général. Le 18 octobre 1789, devant Guillaume, Gaspard-Louis Rouillé, par donation entre vifs, fit passer l'immeuble dans les mains de son fils Antoinc-Louis, maître de requitcs, sous-intendant de Champagne» qui le vendit le ta prairial an III, devant Aiitheaume, et, le 4 pluvioae an IV. devant Gutllaume Jeune* ft Jean-Lonta-Laurent-Caaimlr Fournier, négociant demeurant ordinairement à Golbenbeurg fSucdej, L'immeuble portait alors les n°* 10, n et 11, section du Mont-Blanc* Le IX fut habité par Pierre Saillard aîné fbaron Saillard, par lettres patentes, du iS mars i8i8j : en 1806, le n" 12 porta le n° 44 qui correspond au n° 36 et 38 actuel. L'erreur de M. Lenôtre est la repro~ ductipn de l'erreur de Wattin, qui cependant est manifeste.
mais de se rendre immédiatement à Bruxelles. C'est là que, le 21, il apprit la fiiite du RoL Fersen était arrivé à Bruxelles, laissant la famille royale à 7 milles de Paris. Il aMtt voulu accompagner le Roi, mais celui-çi lui fit observer que, porteur d'une lettre pour Tempereur, il ne pouvait risquer d'être arrêté en même temps qu'eux, et ajouta :
« Que Dieu vous conserve ; accepte^ l'offre que je vous fais de mon amitié et arrive ce qui veut, je n'oublierai jamais votre ^éle et vos services m (sic). Fersen arriva le as au matin à Mons, remit un message pour Monsieur et se dirigeait vers Montmédy, lorsqu'il Arlon, il rencontra Bouillé qui lui apprit l'arrestation de Varennes ; il rentra il Bruxelles, après avoir reçu audience du Roi de Suède à Aix-la-Chapelle. Fersen revint de nouveau à Bruxelles, où il trouva une lettre de Louis XVI pour Gustave III; il retourna à Paris le 14 juillet. Quand à Craufurd, il ne rentra à Paris qu'en décembre 1791 et y resta jusqu'au milieu d'avril 179a. Au moment
du retour du roi à Paris après Varennes.
(f Deux cochers qu'il avait laissés à Paris dans sa maison, étaient accourus av>ec la foule pour voir ce triste spectacle; l'un d'eux, en apercevant la voiture, s'écria : je la reconnais, c'est celle qui a été remisée che^ mon maître. La multitude crie aussitôt qu'il faut démolir ou brûler la maison, on y courait déjà, quand l'autre cocher, brave homme, nommé Jougman, nia le fait, en ajoutant que la maison n'était point à M. Craufurd, mais à M. Rouillé d'Orfeuil, citoyen français. Ma maison ne fut alors préservée du pillage, disait M. Craufurd en racontant cette circonstance, que pour être pillée plus tard, aocc plus d'ordre et de méthode par les comités révolutionnaires (0 Il avait été en effet, quoi-
(t j J'ai frovvi aux arcKitMa de la Préfecture de la Seine, grâee au eoneoiirs 4c\êhri de M. Lueien Lajard, le proeia^verbal de la «ente des meubles Craufurd. Cette vente commencde le tx brumaire an II par lee commissaires Lherminier et Lecinque ne fut terminée que le i niuosc. Elle produisit 53.785 fr. 14 c. sans compter tt les objets immenses et du plus haut prix, enlevés par la commission des arts et des monuments n représentée par le C" Muttot qui réserva^ pour les établiascments publics, tableaux;, vases, pendules, etc. Lee seetlda avaient dtd pos^ le 3 octobre tjgi aur l'Immeuble bien ddtermind nfl ta aeetion du Aont«
que étranger, compris sur la liste des émigrés
et ses collections furent v)endues à ce titre. En quittant la France, en xjgz, Craufurd se rendit successi\5ement à Bruxelles, à Francfort et à Vienne. En 1798, il publia une histoire de la Bastille, a\>ec une étude sur Thomme au masque de fer. En iSoz, apr^s la paix d'Amiens, il revint à Paris et panoint à y rester, malgré la reprise des hostilités, grâce à son intimité avec Talleyrand. Il habitait alors rue de Varennes, n"" ^3. Il publia des Etudes sur ta Littérature française, sur S\»ift, les mémoires de M"** du Hausset, une notice sur Marie-Antoinette (1809), puis s'adonna exclusivement aux études historiques et publia de nombreux travaux.
Blanc (k droite en montant* U càti gauche appartenant à la acction du Rouk^
RouîUc d'Orfcuil, créancier de 9.000 fr. pour loyer arriéré, en qualité de créancier privilégié acheta pour semblable somme, divers objets. Nous avons vu (Intermédiaire du ) que Danton
avait un approvisionnement considérable de tard che^ son beau-père à Scores ; Craufurd collectionnait le sucre. A sa vente, il en fut adjugé 17e livres. Craufurd, explique Danton. Royalistes et révolutionnaires, dans la pratique de la vie, considéraient Paris comme une ville assiégée»
tant en français qu'en anglais. Bien accueilli par les Bourbons ent8i5(0, il reforma denou-* uelles collections dans son hôtel» 21 , rue d' Anjou-*Saint^Honoré, où il mourût le xSnoioembre
A la suite de sa relation de l'affaire de Varennes, Craufurd publia un mémoire fort intéressant, reproduisant un certain nombre de questions posées par lut par écrit et annotées par Fersen.
Une étude approfondie de ces documents conduirait à des découvertes curieuses, en particulier sur le roi de Suède, et pourraient peut-être expliquer pourquoi le protecteur de la famille Royale de France, et de la Rouérte fut assassiné au mois de mars 1792. A ce point de Due, tout est à faire, et je signale aux historiens plus jeunes que moi unev>oie noux^elle qui donnera des résultats peut-être surprenants.
{t) Le 9 «wril 1816 le Directeur des Archives du Royaume» remit k Jean Joaeph Kreytter, Mcrétaire de Quintin Craufurd, le doasier n« 409 de 3o4 pièces sous tes cotes i à 6 ^ui contenaient les
documents, factures, plans, etc., qui étaient séquestrés dans sa maison de la rue de CUchy pendant la Terreur (AN. T. i6ioj.
On se heurte à des erreurs de moindre importance, dans presque toute l'ceuDre de M. Lenôtre ; nous nous bornerons Il en signaler quelques->une8. Ainsi par exemple il confond Christophe Joseph de Malbec de i^ontjoe, marquis de Briges» at)ec son père Nicolas Augustin. C'est le second qui fut arrité sur la route de Varennes, et c'est le premier qui fut fusillé a Quiberon. (i)
M, Lenôtre raconte, on ne sait trop pourquoi, que Petit, le maître de poste de Meaux, en apprenant que son collègue Drouet at^ait arrêté le Rot, aurait été pris d*un tel désespoir à la pensée que cette gloire lui
fs) Nicolas Attgurtin ni tn Fuy k t5 jftnoicr t7t5, ipouM Marie Gcneviioe Radin le 14 décembre «jéo. Pag» ât> 1727 à 173a. Le 9 mai •734 il remplace Louis Cajcau de Nestier comme ëcuyer ordinaire de la grande écurie du Roi. Le ii septembre 17S8, il remplace Jacques Butler comme capitaine des Haras. Nommé premier écuyer en 1773, son fils, Christophe Joseph obtint la survivance de cette charge la même année; il n'aoailque ta ans, £twt né en 176t.
Mieolaa Auguatin, celui de Vareimea awlt 76 ans en 1791 . n ne ne petit y avoir de doute sur son identité CVoy. Tuetey L 1145.1179). Celui <|ui fut fuailK à Quiberon, «vaft 34, ans, c'est donc bien Joseph Christophe; son frire Albert Mathieu dit le Chevalier de Briges fut un des signataires de la soumission de Candé, le 10 janvier tSoo (mort en 1816).
at>ait échappée, qu'il se serait pendu quelques jours plus tard. » (p. 147).
Heureusement) le descendant de Petit vint couper la corde, si complaisamment passée au cou de son arrière grand-père par M. Lenôtre en lut faisant obsen>er que Pierre Petit» né à Antony le 26 décembre 1727, n'était mort que le 3 juillet 1809, à Paris. M. Lenôtre dut s'exécuter dans le Temps du 18 octobre 1906.
Le maître de postes fut plus heureux que le coiffeur de la Reine (1).
f t) M. k ]y Albert Vaat, dans un travail très bien docunicnti paru en 1907 : Sur It cftonte d* Tarama^ relève un grand nombre d'erretirs de détail dans le SroaM dt TomuMi, de l^. O. Lenôtre.