INSUBORDINATION DE CERTAINS BUREAUX
voulait avoir la haute main sur les travaux de redressement de l'Orne, sur la construction des casernes et des bâtiments de justice l). L'époque des adjudications pour entretien des routes lui semblait peu heureusement choisie et il reprochait à la Commission de n'avoir pas concerté ses opérations avec lui. L'établissement des cantonniers préposés à cet entretien par la Com mission lui paraissait une institution nuisible (2). Le bureau intermédiaire de Valognes exprimait les mêmes appréhensions n . Celui de Coutances eut voulu avoir la direction de ces employés : il voyait avec peine leur destitution réservée à la seule Commission intermédiaire et désirait voir « s'agrandir le cercle étroit qui circonscrivait sa propre autorité (4) ». Les bureaux intermédiaires prétendaient délibérer en toute liberté et ne soumettaient pas toujours leurs décisions à l'assentiment de la Commission intermédiaire. Celle-ci fut obligée d'adresser une circulaire générale « pour éviter une variété de méthodes nuisible à la bonne marche de l'administration » (5). Ces divergences de vues amenèrent parfois une tension dans les relations et, comme conséquence, des retards dans l'exécution des décisions de la Commission intermédiaire. L'importance de la question routière en Basse-Normandie obligea la Commission intermédiaire, chargée de la direction des travaux publics, à une correspondance des plus actives avec le service des ponts et chaussées qui avait été placé sous ses ordres. Là encore, les rapports furent loin d'être excellents. La situation que l'ancienne administration avait léguée à la nouvelle était, nous l'avons vu, désastreuse. Réseau routier imparfait et tracé au hasard, projets coûteux à l'étude, sans ressources pour y faire face, dettes énormes que des impositions sans cesse accrues ne pouvaient parvenir à éteindre ; abus des entrepreneurs
(1) Arch. dép., Calvados, C 7666. Lettre du bureau intermédiaire, 22 juillet 1788. Ibid., C 7667. Réponse de la Commission intermédiaire, 4 août 1788.
(2) Ibid., C 7623. Lettre de la Commission intermédiaire, 13 août 1788.
(3) Ibid. Lettre de la Commission intermédiaire, 17 août 1788.
(4) Ibid., C 7700. Rapport des procureurs-syndics à l'assemblée de département de Coutances, 20 octobre 1788. — Le bureau intermédiaire de Carentan fît preuve de plus de soumission. « Nous n'avons pu croire, écrit un des procureurs-syndics, que la Commission intermédiaire cherchât à s'attirer trop d'autorité, pas plus qu'à enchaîner nos actions, nos promesses... La Commission intermédiaire provinciale ne cherche point à envahir toute l'autorité... elle ne réclame d'autre supériorité que cette subordination qui est indispensable dans tous les corps, et sans laquelle l'ordre dont dépend leur existence cesserait d'y régner. » Ibid., Manche, C 176.
(5) Ibid., Calvados, C 7622. Lettre de la Commission intermédiaire au bureau intermédiaire d'Avranches, 5 mars 1788.
l'M COMMISSION INTERMÉDIAIRE ET PONTS-ET-CHAUSSEES
qui s'enrichissaient scandaleusement au détriment du public ; légèreté et imprévoyance du personnel des ingénieurs qui avaient agi sans compter et engagé profondément l'avenir : tels étaient les maux auxquels la Commission intermédiaire devait porter remède. Elle fit preuve d'une grande vigilance, mais son action fut souvent entravée par la mauvaise volonté et l'opposition tenace des ingénieurs. Par un esprit de caste excessif, ceux-ci visaient à une indépendance presque absolue. Lefebvre, ingénieur en chef depuis 1772, l'avait en fait à peu près conquise. En dépit des appréciations plutôt sévères des intendants à son égard, il échappait au contrôle administratif et, par suite de sa compétence technique, vivait en maître dans son service ; les ingénieurs de département placés sous ses ordres participaient à cette situation privilégiée. Le jour où, devant le péril financier auquel l'incurie et le gaspillage avaient acculé la province, une administration nouvelle essaya de réagir, de contrôler et de corriger ces abus, elle trouva en face d'elle un personnel prévenu et hostile. Avant même qu'elle existât, l'annonce de sa création avait indisposé les ingénieurs. « La plus grande régularité, les « formalités les plus scrupuleuses dans les opérations sont deve- « nues d'autant plus essentielles, écrivait Lefebvre à l'ingénieur « de Valognes le 2 juillet 1787, que les assemblées provinciales « et leurs commissions intermédiaires les examineront et scrute- « ront peut-être avec le désir de nous trouver en faute » :l\ La résiliation des adjudications demandée par l'Assemblée provinciale et poursuivie par la Commission intermédiaire devait mécontenter les ingénieurs qui y voyaient une mesure maladroite et impopulaire. Le zèle des nouveaux administrateurs les effraya par la menace d'une surcharge de travail <2l Mais ce qui les blessait par dessus tout, c'était la nécessité de recevoir des ordres de « particuliers incompétents ». Leur esprit de corps, étroit et hautain, se manifestait dans les lettres que l'ingénieur en chef recevait de ses subordonnés. « Je vois avec douleur, lui écrivait « de Montrocher, ingénieur de Granville, le 24 février 1788, « qu'un corps d'ingénieurs distingué par ses connaissances et son « zèle va nécessairement être découragé par bien des raisons ; « quant à moi particulièrement, qui n'y tiens plus que par un fil « auquel je donnerai un coup de ciseau au premier quart d'heure
(1) Arch. dép., Calvados, C 3087. Lettre de Lefebvre à Delornie, 2 juillet 1787.
(2) Ibid., C 3087.