LES DÉPUTÉS DU TIERS ETAT DU BAILLIAGE DE CAEN
l'œuvre des commissaires (*), et réussit à faire accepter le cahier par une majorité de paysans pressés de retourner aux travaux des champs (2).
Les opérations électorales commencèrent le 22 mars et durèrent trois jours. Douze tours de scrutin furent nécessaires pour nommer six députés. Le premier député fut l'avocat bayeusain Delauney, un des commissaires et celui qui avait pris la part la plus active à la rédaction des doléances : membre de l'Académie des lettres de Bayeux, poète à ses heures, c'était un esprit distingué et un administrateur consciencieux qui avait donné de grandes preuves de compétence, surtout en matière de travaux publics, comme député du bureau intermédiaire de Bayeux. Il fut élu au second tour le 23 mars. Le même jour, le bailliage de Falaise fournit le second député : les suffrages s'étant partagés entre deux de ses commissaires, Bertrand de l'Hodiesnière, procureur du roi, et Poulain de Beauchesne, propriétaire à Saint-Martinl'Aiguillon, le scrutin de ballottage donna l'avantage à ce dernier. Le troisième député fut plus difficilement élu. On annula le premier scrutin parce qu'un électeur du bailliage de Falaise, Lebailli des Loges, avait déposé deux bulletins dans l'urne ; le second et le troisième tour ne donnèrent aucun résultat : les voix se partageaient entre le lieutenant général qui présidait l'assemblée, Duperré de Lisle, et un négociant protestant de Caen, commissaire du bailliage, Lamy. Celui-ci l'emporta au quatrième tour. Restaient trois sièges à attribuer : les deux bailliages de Vire et de Torigni en obtinrent un. Le lieutenant général de Vire, Flaust, et le conseiller assesseur de Torigni, Pain, furent tous deux élus au premier tour, le 25 mars. A ce moment, un des députés de la ville de Caen, de Cussy, ancien directeur de la Monnaie, se leva et lut à l'assemblée un long mémoire apologétique pour réfuter des écrits injurieux dirigés contre sa personne ; la lecture finie, il annonça son intention de quitter l'assemblée.
il) Le discours de Delauney figure parmi les pièces annexées au procès-verbal de l'assemblée. Arch. greffe de la Cour d'appel de Caen. On y trouve également la protestation rétrograde de Letellier, avocat de Bayeux, et des observations de Lecanu et Laurent, dont l'étude sera plus opportune dans le chapitre suivant consacré aux cahiers.
(2) Toutefois, on trouve d'assez nombreuses protestations à la suite du cahier, émanant de rédacteurs eux-mêmes. Flaust, lieutenant-général du bailliage de Vire, l'un des quinze commissaires, qui fut même un des députés du Tiers aux Etats généraux, « signe le cahier comme rédacteur et sans l'approuver ». Brenet et Louis Lamy, deux autres commissaires, sont aussi parmi les protestataires. Voir ci-dessous, chap. XI, p. 290.
236 l'assemblée du tiers état a coutancês
Cette diversion habile le servit : les assistants le prièrent de demeurer au milieu d'eux, et pour rendre hommage « à sa droiture », lui confièrent le sixième mandat de député aux Etats généraux. Trois officiers des juridictions royales, un avocat, un négociant et un grand propriétaire rural, tel fut le bilan des élections du Tiers état pour le bailliage de Caen.
Celui du Cotentin avait droit à huit députations. L'assemblée électorale, réunie le 20 mars dans la grande salle du présidial de Coutancês, y tint ses séances jusqu'au 30 mars (*). Elle fut nombreuse jusqu'au bout et le procès-verbal des dernières réunions nous révèle 367 votants. Comme il y avait dix bailliages, c'est-àdire dix cahiers à fondre en un seul, on décida de confier ce travail à dix-neuf commissaires, deux pour chacun des bailliages de Coutancês, Saint-Lô, Avranches, Carentan, Mortain, Périers, Saint-Sauveur-le-Vicomte et Tinchebrai, et un pour le petit bailliage de Cérences. Le choix fut significatif : 11 avocats, 6 baillis, lieutenants généraux ou particuliers, 2 procureurs au bailliage ou à l'élection (2). Desplanques Dumesnil, maire de Carentan, fut, comme doyen d'âge, le président de la commission ; mais le rôle le plus actif dut appartenir à un avocat de Mortain, Le Sacher de la Pallière, qui fit passer à peu près tous les articles du cahier de son bailliage dans le cahier général. Après la lecture et la discussion de ce cahier, qui furent des plus minutieuses et prirent trois jours entiers, on ouvrit le scrutin pour l'élection des huit députés. Il avait été convenu « que chacune des six élections nommerait un député et que celles de Valognes et de Coutancês fourniraient deux représentants » (3). C'était une protestation de fait contre la division bailliagère et une reconnaissance anticipée
(1) Procès-verbal de rassemblée du Tiers état du grand bailliage de Coutancês. Arch. nat., C 18, 1. 32. Cf. Bm 53.
(2) Commissaires-rédacteurs du Tiers état. Pour le bailliage de Coutancês: Duhamel, lieutenant général de police et Letullier, avocat, procureur du roi à l'élection ; pour Saint-Lô : Lemenuet de la Jiigannière et Vieillard fils, avocats; pour Avrancbes : Tesnière de Brémesnil, lieutenant général du bailliage et Morin, avocat ; pour Carentan : Desplanques-Dumesnil, maire de la ville et Caillemer, avocat : pour Cérences: Broban, lieutenant général du bailliage ; pour Mortain: Le Sacher de la l'allière et Le Bebours de la Pigeonnière, avocats: pour Saint-Sauveur-Lemh lin séant à Périers) : Pouret-Boquerie, procureur du roi au bailliage et Euvremer, avocat : pour Valognes : Besnard-Duchesne, lieutenant particulier au bailliage et Courtaut-Desfontaines, avocat ; pour Saint-Sauveur-le-Vicomte : Angot, bailli de robe longue et Glatigny, avocat : pour Tinchebrai : Lelièvre de la Provôtière et Laîné- Deshayes, avocats.
(3) Lettre de Monlitier, subdélégué d'Avranches, à l'intendant Cordier de Launay 16 mars 1789. Arch. dép., Calvados, C 6353.