‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 286 sur 511 · PROLÉTAIRES ET MENDIANTS RURAUX · texte numérisé non relu

PROLÉTAIRES ET MENDIANTS RURAUX

prélèvements successifs sur les produits de la terre » (!), nous renseignent-ils avec autant de précision sur les malheurs d'une classe plus misérable encore? En effet, au-dessous de ces laboureurs possédant-fonds, petits propriétaires, fieffataires ou fermiers, il y avait, dans les campagnes, des individus de condition plus précaire encore : journaliers, manœuvres mercenaires, n'ayant que leur pelle et leur pioche, artisans de petits métiers, fileurs de coton, tisserands, colporteurs, etc..., tout un prolétariat rural, sans avoir et sans espérance (2). Au premier chômage, maladie ou vieillesse, ces malheureux allaient grossir l'armée des indigents : pauvres domiciliés ou mendiants vagabonds. Toute cette plèbe rustique, qui devait composer bientôt la classe des citoyens passifs, put-elle faire entendre sa voix dans le concert des revendications paysannes? Probablement non, ou exceptionnellement. Sans doute, plus d'un cahier rural renferme des vœux sur le soulagement des pauvres et sur l'extinction de la mendicité ; mais ces vœux ne peuvent-ils s'expliquer sans l'intervention directe de ceux qu'ils concernent? N'est-il pas naturel qu'ils aient été inspirés à ceux qui possédaient quelque chose par le souci de leur propre intérêt et par la crainte de dangers prochains? C'est, ne l'oublions pas, une minorité de cahiers qui pose les deux questions du paupérisme et de la mendicité (3). Si les paysans signalent, çà et là, le nombre des pauvres, des veuves et des orphelins, c'est peut-être moins pour s'apitoyer sur le dénuement de ces malheureux que pour faire ressortir le taux excessif des impositions dont on frappe leur paroisse W ; c'est pour flétrir l'avarice des gros décimateurs et la pratique abusive des déports, pour constater la charité impuissante des curés ; c'est pour déplorer la lourdeur de la charge qui retombe sur les paroisses rurales (5) ; c'est aussi pour réclamer l'admission, jusque-là

(1) Bridrey, ouv. cité, t. I, p. 67.

(2) Sur l'existence de ce prolétariat rural, voir Appendice II, n° 28, et Kowalewsky, La France économique et sociale à la veille de la Révolution : les Campagnes, p. 190. — Voir surtout les Etats d'impositions de 1788, dressés par les municipalités des départements de Caen et de Vire. Arch. dép., Calvados, C 7817-8088, passim.

(3) Dans le bailliage de Coutances, 25 cahiers, et dans celui de Valognes, 27 cahiers, c'est-à-dire moins du quart, s'occupent des pauvres, et presque tous à l'occasion de la mendicité, qu'on redoutait.

(4) Cahiers de Blainville, Bréhal, Bricqueville-près-la-Mer, Saint-Malo-de-la- Lande, Les Planchers, etc.

(5) Cahiers de Percy, Questreville, La Haye-Bellefond, Chantelou (Coutances) ; du Mesnil-au-Val, Biville, Emondeville, Le Rozel, Saint-Pierre-d'Allonne, Le Theil, Saulxemesnil (Valognes). Voir Appendice II, n° 29.

"258 CAHIERS UURAUX, 1NTEHPRETES DES DETENTEURS DU SOL

refusée, de leurs indigents malades ou infirmes jJansÂles hôpitaux des villes (l). Quant à l'extinction de la mendicité, elle les préoccupe davantage ; les mendiants, en effet, qui promènent la terreur dans les campagnes, constituent à leurs yeux un danger public^. Ce que les cahiers demandent, ce n'est pas tant l'amélioration du sort des mendiants que des mesures de répression sévère et l'application rigoureuse des lois draconiennes que l'ancien régime a édictées {'SK Le partage des biens communaux, que l'on trouve demandé par plusieurs cahiers primaires, ne doit pas être envisagé comme une mesure philanthropique en faveur des prolétaires ruraux : ce partage tendait plutôt à arrondir la possession du paysan déjà propriétaire qu'à créer celle de l'indigent (4).

On peut, en somme, considérer les doléances locales du Tiers état rural de Basse-Normandie comme une dénonciation collective des conditions économiques fâcheuses imposées à la propriété paysanne, dénonciation faite par des gens intéressés à voir celle-ci délivrée ou grandement allégée de toutes les charges qui pèsent sur elle. C'est un appel à l'émancipation de la terre, poussé par ceux qui la détiennent et l'exploitent, et Doniol trouvait la formule juste lorsqu'il écrivait, il y a plus de quarante ans ta Tous ceux à qui la possession du sol, sa culture, une participation quelconque à la production agricole donnaient un motif d'espérer un avantage dans les réformes qu'on entrevoyait, dressèrent le tableau de leur condition et de leurs griefs, l'exposé des obligations et de l'état économique que le régime de la féodalité leur faisait » (5).

Ces doléances sont en général sincères et spontanées. Elles sont l'œuvre de paysans avisés, très clairvoyants sur leurs propres intérêts ; ils n'ont besoin ni de guide ni de modèle pour décrire

(lj Cahiers de Saussoy, d'Orval, de Saint-Ebremond-de-la-Barre.

(2) Cahiers d'Annoville, Tourneville, Hocquigny (Coutances) ; Saint-Pierre-du- Fresne, Notre-Dame-du-Bois-d'Elles (Torigni). Voir Appendice II, n° 30.

(3) Cahiers de Gavray, Hocquigny, Saint-André-de-Valjouais, Rideauviille. lbid., n° 81. Voir F. Mourlot, La question de la Mendicité en Normandie au XVIIIe siècle, p. 16 et 38-41.

(4) Cahiers de Blainville. Bricqueville-la-Blouette, La Haye-Bellefoud, Saint- Martin-le-Vieux, Saint-Pierre-de-Coutances (Coutances) ; de Fresville, Gonneville, Mesnil-au-Val, Valcanville, Varouville (Valognes). Voir Appendice II, n° 32. — D'après la jurisprudence constante du Parlement de Bouen, le partage des communaux devait se faire non par feux, mais uniquement entre les possédant-fonds, et proportionnellement à leurs propriétés. Les prolétaires n'avaient, par conséquent, rien à y gagner ; aussi certains cahiers demandent-ils qu'on ait égard, dans le partage, aux pauvres habitants (cahier du Vretot).

(5) Doniol, Histoire des Classes rurales en France, p. 492.

Page 1