‹ La fin de l'ancien régime et les débuts de la révolution dans la généralité de Caen, 1787-1790Chapitre 326 sur 511 · TROUBLES A SAINT-LÔ, MAI · texte numérisé non relu

TROUBLES A SAINT-LÔ, MAI

L'agitation est entretenue et propagée, les souffrances augmentent, les passions s'exaspèrent, le moindre incident provoque une émeute. D'avril à juillet 1789, trois villes de la généralité de Caen sont le théâtre de soulèvements populaires qui présentent une certaine gravité : Saint-Lô, Caen et Cherbourg.

A Saint-Lô, l'effervescence commença le 26 mars ; le peuple excité par les enlèvements considérables de grains, pilla les voitures des blatiers. Un mois plus tard, deux mégères firent un nouvel appel à la révolte ; l'intendant les fit enlever de nuit et transférer à la maison de force de Beaulieu, près Caen. Le 2 mai, la halle est vide ; « les bourgeois et les pauvres » souffrent de la même disette ; un attroupement de 400 personnes va demander au subdélégué Robillard, qui est en même temps lieutenant général de police, du grain ou la permission d'aller en chercher dans les campagnes voisines. La semaine suivante, mêmes privations ; murmures du peuple, qui menace de faire un mauvais sort à un négociant, Fontaine, possesseur d'un magasin d'orge et de froment dans un des faubourgs de la ville ('). L'impunité enhardit les séditieux. Robillard attend des ordres pour informer contre eux W, les juges sont à leur maison de campagne et la milice bourgeoise, divisée et sans chef, ne peut prendre les armes (3). Pour maintenir l'ordre, le duc de Beuvron envoie à Saint-Lô des troupes de renfort ; Dumouriez accourt avec un détachement de Cherbourg le 13 mai, réunit les officiers municipaux et ceux du bailliage, organise un comité d'approvisionnement et de sûreté publique (*). Le calme semble rétabli, mais de nouvelles secousses se font sentir en juin, et la maréchaussée doit procéder à des arrestations (5).

A Caen, l'insurrection fut plus violente et fit plus de ravages <6).

qui nous aideront à arrêter les blés qu'on vomirait faire passer. » Lettre de Paysant, lieutenant particulier au bailliage de Bayeux.au duc <le Beuvron, 14 juillet 1789. Ibid.

(1) Lettres de l'intendant des 13 avril, 2 et 9 mai 1789. Arch. dép., Calvados, C 2675.

(2) Lettre de Robillard au premier président du Parlement de Rouen, 13 mai 1789. Ibid., Eure, E suppl. (Chartrier du Champ de bataille.)

(3) Lettre de Bernard, avocat du roi à Saint-Lô, au duc de Beuvron, 10 mai 1789. Ibid.

(4) Lettre du subdélégué Robillard, du 14 mai 1789. Ibid., Calvados, C 2675.

(5) Une troupe de femmes avait voulu arrêter deux voitures de grains chargées à destination de Bayeux ; elles avaient éventré les sacs. Huit femmes étaient à la tête de la sédition, formant comme un élat-major, s'appelant colonel, major, adjudant, etc. Huit d'entre elles furent enfermées au dépôt de Beaulieu, près Caen.

(6) Sur celte émeute, qui dura Irois jours (23, 24 et 25 avril 1789), j'ai consulté une lettie du duc de Beuvron à Necker, des 25 et 26 avril 1789, Arch. nat., H1 1455 ; — les

l'émeute d'avril 1789 a caen 311

Les approvisionnements venus d'Amérique au Havre, et dont l'intendant avait obtenu une partie pour les Caennais, étaient épuisés ; les grains de la plaine environnante avaient été enlevés par les blatiers. Le 23 avril, une troupe de femmes demandant du blé à 3 livres le boisseau se porte vers les magasins des particuliers et en force l'entrée. Comme on n'arrête personne, l'émeute grossit, le pillage devient méthodique : les marchands de grains Moisson, Le Cavelier, Ledault, Bellissent (*>, Boutrais i'2), voient leurs maisons envahies, leurs vies menacées. Les hommes et les femmes des faubourgs et des campagnes voisines pénètrent, sans rencontrer aucune résistance de la part des troupes, dans les dépôts des grainetiers, dans les boutiques des boulangers, à l'abbaye aux Dames où se trouvent de fortes provisions. Le lendemain et le surlendemain le désordre augmente. Les grains sont semés dans les rues : on en suit les traces depuis la rue Neuve jusqu'à l'abreuvoir de la rue de Bernières '3). Vainement Cordier de Launay remontre-t-il à une femme que ce gaspillage va priver les pauvres de subsistance. « Tant mieux, lui répond la mégère ; plût à Dieu qu'il n'y eût ni marché ni magasin nulle part : alors on s' entretuerait et il y aurait moins de monde à nourrir » (4). La fermentation devient telle que le duc de Beuvron, regrettant sa faiblesse des premiers jours, veut prendre de sévères mesures et fait dresser des potences. La foule s'en moque, y attache des chats avec des vases remplis de farine détrempée et un écriteau

lettres de l'intendant de Launay au ministre, des 23, 24, 25 et 26 avril 1789, Arch. dép., Calvados, C 2G65 ; — une lettre de Perrot, secrétaire du duc de Beuvron, à Clérisse, concierge du château d'Harcourt, du 1er mai 1789, Arch. château d'Harcourt, liasse 106 ; — les Mémoires de la ville de Caen, d'Esnault, t. 1, p. 6, et les Mémoires et remarques de Dufour, t. I, p. 30.

(1) Bellissent, négociant de Caen, réclama à l'Assemblée nationale et obtint de celle-ci une indemnité de 12,494 livres pour le pillage de ses grains, effectué dans la journée du 23 avril 1789. Un dossier de dix-huit pièces, relatif à cette requête, est conservé dans le fonds du Comité de Liquidation, aux Arch. nat., D xi 2, 1. 9. — Cf. la lettre du Directoire du Calvados au ministre de Lessart, du 24 juillet 1791, sur le même objet, dans le fonds du Comité des Rapports, Arch. nat., D xxix 29, 1. 5 et 6.

(2) Le 16 février 1791, Boutrais, marchand grainetier à Caen, adresse au Comité des finances de l'Assemblée nationale une requête tendant à obtenir une indemnité de 6,731 1. 14 s. pour compenser la perte de 10 à 12,000 livres de grains subie lors du pillage de ses greniers à Caen, dans l'émeute d'avril 1789. Arch. nat., D vi 24, 1. 317.

(3) Déclaration de la femme Hunouf, 29 avril 1789. Arch. comm., Caen. Registre des délibérations, BB 93.

(4) Lettre de Cordier de Launay à Necker, 23 avril, 10 heures du soir (écrite pendant le pillage nocturne). Arch. dép., Calvados, C 2665.

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