LA LUTTE POUR LES DISTRICTS I DANS LE DÉPARTEMENT DE CAEN
promesse de dédommager, « par la répartition des autres établissements publics, les villes qui auraient vu leurs premières espérances trompées » (-1).
Dans la partie du département de Caen qui avait appartenu à l'ancienne généralité (2), en dehors de Caen, que sa situation de chef -lieu départemental plaçait tout naturellement à la tête d'un district, quatre villes ambitionnaient cet honneur : Bayeux, Vire, Isigny et Condé-sur-Noireau. Bayeux, capitale du Bessin, ville épiscopale, siège d'une élection et d'un bailliage, pria ses députés de Wimpfen et Delauney de s'entremettre en sa faveur ; avec l'obtention d'un district, cette ville demandait le maintien de son évêché, menacé par les intrigues de Lisieux et l'érection d'un tribunal supérieur, en souvenir du Conseil supérieur dont Maupeou l'avait dotée en 1771. Elle craignait que les relations de Thouret, si influent au Comité de constitution, avec ses amis de Caen, Le Telier de Vauville et Alexandre, ne fissent attribuer à cette ville la juridiction d'appel qu'elle souhaitait si ardemment^). Vire, après avoir rêvé d'être capitale du département, se rabattait sur un district auquel semblait lui donner droit son rang de chef-lieu de bailliage et d'élection et mettait sa confiance dans les talents de son député, Flaust, lieutenant général du bailliage 'll Isigny, placée entre Bayeux et Carentan, désirait, sinon un district, au moins une juridiction spéciale : elle vantait son port, son commerce important de beurre, de cidre, de bois ; son tribunal d'amirauté et sa haute justice domaniale. Prévoyant son échec probable, elle exprimait sa volonté d'être rattachée à Bayeux et d'être séparée de Carentan, dont l'accès était trop périlleux (5). Condé-sur-Noireau, située à six heures de Vire, se flattait de l'emporter sur sa voisine ou d'être traitée comme elle. A l'appui de ses prétentions, elle faisait valoir son ancienneté, sa population supérieure à 5,000 âmes ; elle exhalait sans retenue ses rancunes contre une rivale qui l'avait dépouillée de l'élection,
(1) Rapport sommaire de la nouvelle division du royaume, par Bureaux de Puzy, 8 janvier 1790. Arch. nat., AD1 60.
(2) C'est à dessein que j'omets les réclamations de Lisieux, Honfleur, Orbec et Saint-Pierre-sur-Dives pour l'obtention d'un district, ces villes étant étrangères à la généralité de Caen.
(3) Lettres des officiers municipaux à Wimpfen et Delauney, 8 et 15 mai, 12 juin, 7 juillet 1790. Arch. comm., Bayeux. Registre de correspondance.
(4) Lettres des officiers municipaux à Flaust, juin 1790. Ibid., Vire. Registre de correspondance.
(5) Requêtes du Comité municipal d'Isigny, reçue au Comité de constitution le 2 janvier 1790. Arch. nat., Divbis 21, l. 328.
414 NOMBREUSES COMPETITIONS DANS LE COTENTIN ! TOIUONI
de la subdélégation et du quart bouillon et qui n'était que trop « accoutumée à s'enrichir de ses pertes ». Elle réclamait, par la voix de son pasteur protestant, Gédéon Gourjon, un arrondissement de quatre-vingts paroisses. « C'est, ajoutait-elle, dans la « ville de Condé que se sont concentrés les sentiments patrio- « tiques de ce territoire et que, dès le commencement de la Révo- « lution, il fut arrêté solennellement un acte de confédération « pour la protection et le maintien de la nouvelle Constituée lion » "l. Elle espérait que l'heure était venue de la récompenser d'avoir été, à l'aube des temps nouveaux, « le foyer du patriotisme ».
Dans le département du Cotentin, les convoitises étaient plus nombreuses encore. Indépendamment des six anciens chefslieux d'élection que ce ressort contenait (Avranches, Carentan, Coutances, Mortain, Saint-Lô et Valognes), de nombreuses villes et bourgades prétendaient devenir le siège d'une administration. A les en croire, il eût fallu multiplier les districts et le département n'en eût pas contenu moins de treize. Torigni menaçait de démembrer Saint-Lô et Granville de démembrer Avranches ; Villedieu se taillait un ressort au détriment de Coutances et de Vire ; Périers et la Haye-du-Puits projetaient des empiétements sur Carentan et Coutances ; Cherbourg voulait s'affranchir de Valognes et former un district aux dépens de sa rivale. Et chacune de ces prétentions s'armait de longs considérants, s'étayait d'arguments en apparence irréfutables. Résidence princière, fière de son château splendide, Torigni rappelait son glorieux passé, le temps où elle possédait six juridictions ; elle vantait son bailliage, où ressortissaient quatre-vingts paroisses et 60,000 justiciables, dont les titres de famille dormaient chez les notaires de la ville ; elle arguait de sa position centrale, qui l'avait désignée comme le futur rendez -vous des députés du Cotentin, chargés de la question des subsistances. A défaut d'un district, dont elle avait soigneusement délimité l'étendue, elle demandait au moins à conserver son bailliage et elle promettait que les juges maintenus à Torigni ne demanderaient pas d'appointements (*2).
1 adresse de la municipalité de Condé-sur-Noireau à NN. SS. les députés à l'Assemblée nalionale, 23 décembre 1789. Arch. nat , Divbis5, 1. 172.— Kequête de la même municipalité, du 14 février 17!)!). Ibid., Divb,s21, 1. 327. — Cf. Arch. comm., Condé-sur-Noireau, Dl. Registre des délibérations, 19 août 1790.
(2) Représentations de la ville et arrondissement du bailliage de Torigni sur la 11011- Velle division territoriale, présentées par les députés extraordinaires de la commune de Torigni à NN. SS. les députés de l'Assemblée nationale, 2 janvier 1790, ms. (Dix signatures, lleudeline rédacteur.) Arch. nat., Divlm5, 1. 172.