FAIBLESSE DES POUVOIRS MUNICIPAUX
contrôleur des fermes, le magasin à sel afin de vendre à bas prix au peuple les 2,000 boisseaux qui y restent (*). En réalité, la mission de Pomiès échoue. Après comme avant sa venue, la perception des aides soulève de vives résistances (2) et parfois des émeutes (3).
Ainsi, les municipalités n'avaient réussi à assurer ni l'ordre public, ni la rentrée des impôts. C'est à tort que l'Assemblée nationale avait compté sur elles. Si le départ de l'intendant, l'effacement des subdélégués, la passivité de la Commission intermédiaire, en les affranchissant d'une tutelle administrative assujettissante, leur avaient fait place nette, cette liberté sans frein était peut-être un danger. De l'émancipation à l'insubordination, il n'y a qu'un pas et ce pas fut franchi. « Dans la déplo- « rable anarchie où nous vivons, écrit Aveline, maire d'une des « communes du Bocage, chaque paroisse fait sa loi, est un petit « état républicain » (4). En leur confiant les attributions vastes et importantes dont on les chargeait, on aurait dû mettre à leur disposition les moyens pratiques de les exercer. Il eut fallu que chacune d'elles pût recourir à la force, après avoir vainement usé de la persuasion. Or le droit de réquisition sur les gardes nationales était illusoire dans la plupart des campagnes. En l'absence d'un décret sur la formation obligatoire de ces corps (5), d'assez nombreuses communes ne s'étaient pas armées ; leurs magistrats étaient sans défense. « On leur avait donné, écrit Aveline, une houlette sans main pour la soutenir ». Et lui-même montre, par l'exemple de sa commune, l'impuissance du pouvoir municipal. Les officiers municipaux de Caumont ont reçu la police du marché ; ils doivent taxer le pain. Dédain ou crainte, ils refusent de siéger, menacent de démissionner. « Les deux premiers sont
(!) Arch. comm., Cherbourg, BB 5. Registre des délibérations, 4 et 7 avril 1790. Le contrôleur général des fermes, Pernet des Bordes, se refusait à remettre les clefs du du magasin sous prétexte qu'il n'avait pas eu communication officielle du décret du 21 mars abolissant la gabelle.
(2) Ibid., Avranches. Registre des délibérations, 16 août 1790. Plaintes du receveur des aides, qui ne peut lever les droits d'aides ou pied fourchu. — Ibid., Baveux, D 13. Registre des délibérations, 25 juillet 1790. Les bouchers refusent de payer les droits d'aides et de régie. — Cf. Arch. comm., Vire. Registre des délibérations, 26 juin 1790.— Ibid., Tinchebrai. Registre des délibérations, 30 juillet 1790. — Ibid., Mortain. Registre des délibérations, 16 août 1790. — Ibid., Condé-sur-Noireau, D 1, août 1790.
(3) Ibid., Vire. Registre des délibérations, 30 juillet 1790. Emeute contre Lecocq, directeur des aides.
(4) Lettre d'Aveline, maire de Caumont, 26 mars 1790. Arch. dép., Calvados, C 7782.
(5) Ce décret fut rendu le 29 septembre 1791.
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« ecclésiastiques et ne veulent pas être commissaires de police ; les « autres, cabaretiers ou marchands, occupés le jour du marché; « d'ailleurs, sans force publique, il faudrait juger toujours favo- « rablement pour le plus fort, être injuste ou martyr » (*). Dans les villes et les bourgades où la garde nationale s'était formée, des signes de lassitude et de découragement avaient assez vite apparu. Si tous les miliciens avaient prêté partout avec enthousiasme, au milieu des fêtes solennelles, le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi prescrit par le décret du 7 janvier 1790 (2\ cet enthousiasme, en beaucoup d'endroits, n'avait pas tardé à se refroidir. « La garde nationale de Caen compte de nombreuses « désertions, écrivent les officiers municipaux au président de « l'Assemblée nationale ; le patriotisme des citoyens l'a seul établie, « mais le zèle sur le service s'est souvent ralenti et la diversité des « opinions sur la manière de l'acquitter a quelquefois exposé la « sûreté des citoyens » (3>. Bayeux, peuplé d'anciens privilégiés et qui vit de la consommation qu'ils y font, considère sa garde nationale comme une garantie indispensable contre les mécontents dont elle est environnée. Les officiers municipaux déplorent sa désorganisation et le relâchement des citoyens qui introduit le désordre dans un corps fait pour maintenir le bon ordre UK En maint endroit, le service est interrompu et les municipalités ont peine à le rétablir (5;. En attendant une réglementation générale, certaines d'entre elles rédigent leur code militaire, aux prescriptions rigoureuses et le soumettent à l'approbation de l'Assemblée nationale (§), A de telles exigences, plus d'un récalcitrant répond par le refus de monter la garde et même de payer un
(1) Lettre d'Aveline, maire de Caumont, aux commissaires du roi pour la formation du département du Calvados, 12 avril 1790. Arch. dép., Calvados, série L non inventoriée. — « Les municipalités, tant des villes que des campagoes, sont des corps sans âme, écrit Capron, curé de Mondeville près Caen. Loin de prêter la main aux décrets de l'Assemblée nationale, elles semblent craindre, de sorte que tout le monde est maître; » 4 juin 1790. Ibid.
(2) Exemples de ces cérémonies à Vire, 21 février 1790 ; à Avranches, 2 mars ; à Caen, 11 avril ; à Granville. 13 mai ; à Cherbourg, etc.
(3) Lettre des officiers municipaux au président de l'Assemblée nationale, 30 mai 1790. Arch. comm., Caen. Registre de correspondance.
(4) Lettres des officiers municipaux au président du Comité des rapports de l'Assemblée nationale et au baron de Wimpfen, 13 avril 1790. Ibid., Bayeux. Registre de correspondance.
(5) A TinchebraU à Vire, par exemple.
(G) Projet d'un code militaire provisoire, 15 avril 1790. Ibid., Bayeux,, Di12. Registre de<= délibérations. - Lettre; des officiers municipaux au président de l'Assemblée nationale, 30 mai 1790. Ibid., Caen, Registre de correspondance.
DÉSERTIONS ET SOULEVEMENTS DANS LES CAtthES NATIONALES 443
remplaçant (*)* Que pouvaient les municipalités avec ces corps incomplets, où les états-majors seuls régulièrement constitués étaient si mal encadrés et souvent si peu obéis? La docilité n'est pas Ja qualité maîtresse du milicien. L'uniforme ne lui fait pas oublier qu'il est un citoyen. Ses intérêts, ses passions entrent en conflit avec la discipline et très souvent remportent. Le corps de garde de Tinchebrai ressemble à un cabaret : on y boit, on y joue, on y fait un continuel tapage. L'heure de la faction varie chaque jour et un règlement d'ordre proposé par la municipalité est accueilli par des sarcasmes &h L'insubordination prend parfois d'amples proportions : elle amène la grève à Valognes, à Carentan la révolte. Les gardes nationaux de Valognes, à la suite d'un conflit avec la municipalité, cessent brusquement le service $). Ceux de Carentan, en décembre 1789, traitent de « règlement de Jean foutres » l'arrêté pris par les villes de la région sur la libre circulation des grains, et quand leurs capitaines les rappellent à plus de modération, ils leur mettent le poing sous le nez (*). Cinq mois plus tard, pendant l'émeute de mai 1790, une partie de la garde nationale pactise avec les insurgés (5>. A Condésur-Noireau, la milice nationale parle en maîtresse et fait la loi : les soldats des quatre compagnies, réunies pour entendre la lecture d'un arrêté municipal relatif au rétablissement des aides, s'écrient qu'ils ne veulent plus de commis, et dictent à la municipalité, par un arrêté en forme, les conditions dans lesquelles ils protégeront la perception des impôts W.
A ces ferments de désordre s'en ajoute bientôt un autre, le fanatisme religieux. La Révolution allait voir se dresser contre elle un nouvel ennemi et non le moins redoutable : le clergé. Quand l'évêque de Bayeux et son chapitre avaient protesté
(1) Lettre des ofiiciors municipaux au baron de Wimpfcn, 30 mal 1790. Arch. Bômm., Caen. Registre de correspondance. — Réponse de Wimpfcn, 2 juin 1790. Ibid.. carton 50.
(2) Lettre des officiers municipaux de Tinchebrai au Comité de constitution, 28 mars 1790. Arch. nat., Div21.
(3) Lettre des officiers municipaux de Valognes au Comité des rapports, mars 1790. Ibid.. D xxix 81.
(4) Arch. comm., Carentan. Registre des délibérations, 10 et 11 décembre 1789.
(5) Lettre des officiers municipaux de Carentan au Comité des rapports, B juin 1790. Arch. nat., Dxxtx30.
(0) Areh. comm., Comlé-snr-Noireau, D t. Registre des délibéralinns, -27 BÔû! 1790.- À Saint-Georges-des-Groseillk'rs. le 9 juin 1700. la milice nationale Bé Lins M rend coupable de sévices à l'égard des habitants. Plaintes de la mithicijnUifcé de Saint- Georges à l'Assemblée nationale, lu juillet 1790. Arch. nat., l)xxix'"s7, 103.