POPULATION DE LA GENERALITE DE CAEN
sines, le Mortainais et l'Avranchin, véritable Suisse normande, abondaient en sites pittoresques, mais n'offraient que trop de bruyères, de rocs, de landes infertiles. C'était la partie vraiment ingrate de la généralité de Caen. Vers le centre et le nord de la presqu'île, les herbages du Penesme, situés clans l'élection de Carentan, « l'élection grasse », les vallons verdoyants du Cotent'n, le val de Saire et la Hague, aux portes de Cherbourg, se prêtaient à un élevage intensif et produisaient de belles moissons ; sur tous ces points, des plantations de pommiers faisaient ressembler la contrée à un immense verger. Véritable grenier d'abondance, région dont la richesse se serait développée, si le manque presque absolu de communications et de débouchés ne l'avait trop longtemps confinée dans un isolement funeste t1).
La superficie totale de la généralité de Caen était, d'après l'état statistique qui en fut dressé au contrôle général en 1788 t2), de 583 lieues carrées et demie ; c'était plus du tiers de la Normandie (3), et à peu près la quarantième partie de la France. Sa population ne peut être qu'imparfaitement évaluée ; les recensements ne se faisaient point alors avec la même précision qu'à notre époque (4). Ce fut surtout depuis l'abbé Terray et dans un but fiscal qu'on prescrivit aux intendants des recherches périodiques sur le mouvement de la population dans les paroisses. On envoyait des tableaux imprimés que remplissaient habituellement les greffiers des bailliages, moyennant gratification (5). Les subdélégués étaient chargés de recueillir les états des paroisses de leur circonscription, quel que fût le ressort judiciaire de celles-ci ; les bureaux de l'intendance centralisaient les recherches. En 1784, Calonne ordonna aux curés de relever le nombre des baptêmes, mariages et sépultures sur leurs registres parois-
(lj Cet aperçu très sommaire repose sur les rapports officiels des intendants et des subdélégués de la généralité de Caen, rédigés au cours du xvmc siècle à la demande des contrôleurs généraux (enquêtes de 1727, 1731, 1764, 1770, 1787), et conservés aux arch. dép., Calvados, C 269 à 292, 1070 et 6379. Sur l'état actuel des pays formant la Basse-Normandie, considérée comme région géographique, voir R. de Felice, La Basse- Normandie.
(2) « Etat de situation des finances de la France, de l'étendue, de la population et des contributions de chaque généralité du royaume en 1788. » Arch. nat., D vi 64, 1. 107.
(3) D'après ce même Etal, la généralité de Rouen comptait 587 lieues et demie et celle d'Alençon 464 lieues ; au total, 1,635 lieues carrées pour la Normandie.
(4) Voir A. Brette, La population de la France en 1789, dans Révol. fr., tome XLVI, p. 481 sqq.
(5) Une somme de 1,336 livres leur est allouée en 1782. Arch. dép., Calvados, C 151.
4 ACCROISSEMENT DE CETTE POPULATION AU XVIIIe SIECLE
siaux. L'intendant de Caen, Feydeau de Brou, se heurta, dans l'exécution de cette mesure, aux protestations des greffiers de bailliages, menacés de perdre leurs gratifications, et à l'inertie des curés. Quatre ans plus tard, son successeur Cordier de Launay écrivait : « Les curés font mal, quand ils veulent le faire, ce travail désintéressé », et il priait les évêques de Bayeux, de Coutances et d'Avranches de stimuler sur ce point le zèle de leurs subordonnés W.
L'état statistique mentionné ci-dessus évalue la population de la généralité de Caen, pour l'année 1788, à 644,000 habitants (2). Des états généraux du mouvement de population des paroisses, dressés par élections, et conservés pour la période 1783-1787 (3), font osciller le chiffre des naissances, pour chaque année, entre 24,000 et 25,000 unités, celui des mariages entre 5,900 et 6,500, celui des décès entre 20 et 25,000 (*>. Il semble que la population de la Basse Normandie s'est accrue au cours du xvme siècle. Plusieurs indices révèlent cet accroissement. Si l'on compare les rôles des tailles de 91 paroisses de l'élection d'Avranches pour la période des années 1700 à 1785 (5), on trouve que le nombre total des feux s'y est élevé, pendant cette période, de 8,999 à 10,416 feux, soit une augmentation de 1,417 feux, un sixième environ. En 1786, l'intendant Feydeau de Brou, plaidant auprès du Conseil d'Etat la cause des sauniers de l'Avranchin et réclamant en leur faveur l'augmentation du nombre annuel des jours de fabrication du sel, attribuait la pénurie de cette denrée dans les pays de quart-bouillon au développement de la population, qui, d'après son évaluation, avait cru dans la proportion d'un cinquième au moins (6). Deux ans plus tard, ce sont les sauniers du Cotentin qui, s'appuyant sur les mêmes raisons, demandent le même privilège (7).
(1) Arch. dép., Calvados, C 151. Des états de naissances et décès, dressés par les curés de l'élection de Carentan en 1785, sont toutefois accompagnés d'observations très intéressantes sur la situation de leurs paroisses. Ibid., C 169.
(2) Cet état attribue 528,300 habitants à la généralité d'Alençon, et 740,700 habitants à celle de Rouen, au total 1,913,000 habitants à la Normandie, et 24,800,000 habitants à tout le royaume. Etat de situation des finances, etc. Arch. nat., D vi, 64, 1. 107.
(3) Arch. dép., Calvados, C 153 à 157.
(1) Un relevé officiel de la population de la généralité de Caen en 1787 (13 tableaux dressés par bailliages et élections), accuse 22,830 naissances et 19,268 décès. Arch. nat., D îv bis 44.
(5) Arch. dép., Manche, C 1 à 193.
(6) Arch. dép., Calvados, C 5998.
(7) Ibid., C 6006.