Fragment d'un mémoire de Saavedra, publié par
Ces forces étaient les milices ; elles continuent d'exister, mais au service de la cause de l'émancipation, et c'est en leur nom que Saavedra, leur colonel, parle ainsi au vice-roi qui est obligé de se démettre. Dans toute l'Amérique espagnole, les partisans de l'autonomie ou de l'indépendance poussent les mêmes cris : « Nous n'appartenons pas à l'Espagne, nous appartenons au roi de Gastille ; lui disparu, nous avons le droit de choisir un autre gouvernement. »
Ces sentiments et ces idées sont tellement ancrés dans les cœurs et les esprits qu'on les trouve, en 1812, sous la plume des rares écrivains qui sont décidés à lutter contre Ferdinand VII lui-même s'il reprend la couronne. L'audacieux abbé Henriquez parle parfois du contrat social ; il raisonne, sur ce sujet, comme Rousseau ou, ce qui revient au même, comme le Père Las Casas, ancêtre spirituel du citoyen de Genève ; mais il invoque le droit canon et les docteurs de i'Eglise pour établir que « les contractants doivent être dans la possibilité de remplir leurs devoirs respectifs, et les choses doivent demeurer en le même état où elles se trouvaient au moment du serment ». Puis, il
Carlos Calvo dans son ouvrage Anales historicos de la revolucîon de la America latina, t. I, p. 180.
applique son raisonnement au cas de Ferdinand VII : « Quelles lois, quelles réformes pourra-t-il nous envoyer du château de Valençay ? » On ne sait même pas si le roi vit encore : « Ah ! si, par aventure, ce malheureux jeune homme est mort, quelle ne sera pas notre honte lorsque nous nous apercevrons que nous nous sommes conduits au nom d'un être imaginaire et sans existence ^ ! » Et qu'on ne parle pas à l'abbé, ni à ses lecteurs, des juntes, de la Régence et des Cortès d'Espagne ; pour eux elles sont encore plus inexistantes que le roi. Leur pays n'est pas, et n'a jamais été, une colonie.
On voit, par ces courts extraits de longues dissertations, à quoi tend Henriquez: à l'indépendance, quitte à passer un nouveau contrat avec Ferdinand Vil lorsqu'il sera remonté sur le trône et si le peuple y consent. Henriquez est une exception, et l'on voit de quelles habiletés il use pour faire passer ses propositions. Il ne sort pas de la légalité. La masse reste fidèle au roi sans restriction ni condition aucune.
On se trompe étrangement lorsqu'on se figure qu'au cours des trois siècles précédents les His-
1. Journal la Aurora de Chile, n°s des 13 février et 5 novembre 1812.
pano-Américains n'avaient pas évolué, que, courbés sous le joug par les vice-rois et le clergé, ils avaient cessé de vouloir et de penser et que leur profond respect pour l'autorité royale datait, sans modification aucune, de la fin du moyen âge et des conquistadors. Ils avaient évolué, mais dans un sens absolument contraire à celui qu'on pourrait s'imaginer d'après nos auteurs contemporains. Le culte pour le roi s'était formé peu à peu en Amérique. S'ils avaient eu les mêmes sentiments et idées que leurs ancêtres, les révolutionnaires de 1810 n'auraient pas été embarrassés, comme ils le furent, par des scrupules.
Ces révolutionnaires auraient paru bien timides aux rudes conquistadors en révolte dont aucun n'aurait tenu le raisonnement, que nous avons cité plus haut, de Paez, général de la guerre de l'indépendance et président de république, sur le respect dû à l'autorité royale et à ses jugements sans appel. Que l'on songe à un Pfzarre se révoltant contre le roi au nom de ses droits de conquistador et soulevant une guerre civile, à Carvajal brûlant l'étendard royal, à Fernando de Guzman proclamé roi par ses troupes, et à tant d'autres qui mettaient leurs droits au-dessus de tout I Pendant un siècle, il n'est guère question que de droits : droits dé conquérants, droits de citoyens qu'on oppose
aux droits du roi et aux droits des indigènes soutenus par l'Eglise et par la royauté .11 y a une effervescence républicaine telle que, si on racontait certains épisodes sans en donner la date, de nombreux lecteurs y verraient une influence directe de la révolution française.
Pas un seul des initiateurs de la révolution libératrice, même parmi les républicains, n*aurait eu l'audace, en 1810, d'écrire au roi d'Espagne une lettre pareille à celle que Lope de Aguirre adressa à Philippe II en 1561 :
« Je t'avise, roi espagnol (dit-il au souverain en le tutoyant), que tes royaumes des Indes ont besoin de justice et d'équité pour tant de bons vassaux qui s'y trouvent. Quant à moi et à mes compagnons, ne pouvant plus souffrir les cruautés de tes auditeurs, vice-rois et gouverneurs, nous sommes sortis, de fait, de ton obédience et nous nous sommes dénaturalisés de notre terre qui est l'Espagne, pour te faire ici la guerre la plus cruelle que nos forces pourront soutenir. » Ce sera une guerre sans merci, ils ne se rendront jamais, car, ajoute Aguirre : « Sur ces terres nous accordons encore moins de crédit à tes pardons qu'aux livres de Martin Luther. »
Le rebelle est bon catholique ; pour lui, le mot luthérien est la suprême injure, mais cela ne l'empêche point de poursuivre sa lettre par
de violentes attaques contre le clergé. Il attaque aussi non seulement Philippe II mais encore la royauté, tous les rois : « Je ne fais aucun cas de vous tous... Vous êtes des enfants mineurs. » La lettre se termine par ces mots : « Moi, fils de fidèles vassaux de la couronne en terre basque, je serai rebelle jusqu'à la mort à cause de ton ingratitude *. »
Quel argument en faveur de la mythologie qui a remplacé l'histoire si cette lettre était datée de la fin du dix- huitième siècle I Mais elle est de 1561. Il y a, en outre, aux Archives de Séville, des lettres écrites aux rois par des fonctionnaires corrects et fidèles, sur un tel ton, avec une « franchise républicaine » et une « rudesse démocratique ^) telles qu'elles pourraient servir de preuves du « progrès des idées » si elles dataient du commencement du dixneuvième siècle. Mais elles sont du seizième.
Le respect de l'autorité royale ne commence à se généraliser qu'au commencement du dix-huitième siècle. Ce fait historique coïncide avec l'avènement au trône espagnol du petit-fils de Louis XIV. Ox^ sait que Philippe V dut conquérir son royaume car une partie de ses sujets lui opposa un prétendant autrichien. Les turbulents Américains avaient là une excellente