LE PARLEMENTARISME ET LE LIBÉRA- LISME QUI PERDENT UN EMPIRE
Les historiens espagnols inféodés au libéralisme et, à leur suite, ceux des autres pays d'Europe insinuent ou affirment que Ferdinand VII est le seul responsable de la perte de l'empire d*outre-mer. Il aurait pu, disent-ils, rétablir son autorité avec un peu d'habileté politique ; il lui suffisait d'accorder à l'Amérique espagnole la liberté commerciale.
Ferdinand VII fut, sous plusieurs aspects, un mauvais souverain, mais ce n'est pas un motif pour le charger des péchés d'un comité et d'un parlement. Il ne pouvait faire preuve d'habileté politique lorsqu'il était à Valençay prisonnier de Napoléon et que des juntes agissaient en son nom mais sans pouvoir le consulter. Pendant les quarante dernières années du siècle précédent de nombreuses libertés commerciales avaient été accordées aux Américains et l'administration réformée faisait
l'admiration de l'observateur impartial, mais plutôt sévère, que fut Alexandre de Humboldt. Cueillons, au hasard, quelques-unes de ses constatations :
« C'est le roi Charles III surtout qui, par des mesures aussi sages qu'énergiques, est devenu le bienfaiteur des indigènes...
« Parmi les douze (hauts fonctionnaires) qui administraient le pays en 1804, il n'y en avait pas un seul que le public accusât de corruption ou d'un manque d'intégrité. . .
« Nulle part le bas peuple ne jouit plus parfaitement du fruit de ses fatigues que dans les mines du Mexique. Aucune loi ne force l'Indien de choisir ce genre de travail ou de préférer telle exploitation à telle autre *...
Il y a, en outre, dans le grand ouvrage d'Humboldt, des chapitres entiers sur le commerce et l'industrie, accompagnés de tableaux de statistiques, sur les règlements du travail dans les manufactures ayant pour but de protéger les ouvriers contre la rapacité des patrons (d'où plaintes de ceux-ci qui trouvaient des échos chez nos « philosophes ») (sur l'instruction publique et le progrès des sciences. Il y aurait de quoi faire rougir de honte nos auteurs contem-
1. Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne, t. I, p. 389, 390, 339.
porains qui s'obstinent à écrire exactement le contraire de la vérité.
Il semble vraiment que le régime républicain serait mis en péril en France si l'on racontait aux adolescents de nos collèges la vérité sur l'ancien régime espagnol en Amérique. On n'a pas de pareilles préoccupations en Angleterre ni aux Etats-Unis. On ne les avait pas, non plus, en France, au temps de la première République : des représentants diplomatiques de la France à cette époque ont écrit de franches apologies de ce régime. Voici, par exemple, une des pages du citoyen Bourgoing, ambassadeur à Madrid, sur cette question des libertés commerciales qui, nous dit-on, étaient obstinément refusées par les rois absolus à leurs sujets d'outre-mer : après avoir montré, par des chiffres, à quel haut degré de prospérité l'Amérique s'est élevée en peu d'années, et donné des preuves du développement industriel et commercial de Cuba, il fait le tableau suivant de l'île de la Trinité :
« La cour de Madrid a pris à son égard dans ces derniers temps un parti courageux dont elle n'a qu'à s'applaudir. Elle a accordé à cette colonie une liberté telle qu'il ny en a peut-être pas un second exemple sur le globe. Il y a vingt ans qu'elle était presque déserte et par conséquent en friche. Le gouvernement espagnol a ouvert
ses ports à tous les étrangers sans distinction. Il les a invités à venir s'y établir avec leurs fonds, leur industrie, leurs nègres. Il a exempté de droits tout ce que les Espagnols exportent soit de cette colonie même, soit de la côte voisine de Terre-Ferme, et n'a soumis qu'à des droits très modiques ce que les étrangers embarquent pour des ports qui ne sont pas espagnols, lia fait mieux encore. Il a confié le gouvernement de la Trinité à un homme aussi éclairé que bienfaisant, don Joachim Chacon. « De là une prospérité aussi rapide que brillante... Il y a peu d'années qu'on y eût trouvé à peine vingt sucreries. On en compte en ce moment plus de trois cent soixante. Des diverses îles des Antilles, des nôtres surtout, les mécontents sont venus se réfugier à la Trinité en emmenant avec eux tous les nègres qui ont voulu les suivre. On n'exagère rien en évaluant déjà à 60.000 le nornbre de ses colons. Espagnols en petite quantité, Américains des Etats-Unis et surtout Français, soit émigrés, soit patriotes \ ))
1. Tableau de l'Espagne moderne (3 vol., Paris, 1797), t. III, p. 238-239,
Remarquons bien ceci : pendant la révolution française des révolutionnaires français (« patriotes ») « se réfugient )) dans une île américaine appartenant au roi absolu d'Espagne, à un <( tyran », pour y fonder des industries
l'empire espagnol I)
Rien ne permet d'affirmer que s'il eût été sur le trône de 1808 à 1813, Ferdinand YII aurait rompu avec la tradition des autres Bourbons, ses ancêtres. Pendant qu'il est prisonnier et que ses peuples se soulèvent en sa faveur, les Américains qui forment des juntes pour défendre ses droits — et, en immense majorité, ils sont sincères — sont traités comme des rebelles par les juntes espagnoles et la Régence. Ils ne font pourtant que suivre le mouvement de la métropole. On leur objectait qu'ils devaient se soumettre à la junte d'Espagne. D'abord le cas n'avait pas été prévu et nul texte de loi ne les y obligeait. Et puis, à quelle junte obéir, au début, lorsqu'il en surgissait dans toutes les provinces et que chacune prétendait à la souveraineté ? 11 y eut, alors, dans le gouvernement et l'administration de l'Espagne envahie une anarchie dont les effets se répercutaient en Amérique. Ainsi,
prospères. Mais nos historiens affirment que toutes les industries étaient interdites en Amérique et que le séjour du Nouveau Monde était interdit aux étrangers.
Le citoyen Bourgoing était un bon républicain, un « philosophe » imbu de préjugés et d'erreurs. Mais c'était un honnête homme : aussi, quand, au cours de ses missions diplomatiques et de ses études il se trouvait en présence de vérités de fait indéniables, il les disait et les écrivait. Aujourd'hui, on l'accuserait de compromettre la démocratie.
à la fin de 1808, alors que Liniers, vice-roi de Buenos-Aires, n'était ni démissionnaire ni révoqué, la municipalité apprend, par une lettre de son représentant en Espagne, qu'un autre vice-roi a été nommé par la junte de Galice et un troisième par la junte de Grenade, chacune se disant souveraine.
De 1810 au début de 1814, le pouvoir est exercé par les Gortès qui siègent à Cadix ou dans l'île de Léon quand l'Andalousie presque entière est soumise au roi intrus. Pendant plus de quatre ans, elles travaillent à démolir l'ancien régime. C'est une des plus tristes ironies de l'histoire : pendant que le peuple espagnol lutte — et avec quel héroïsme exaspéré ! — contre le libéralisme révolutionnaire et anticatholique représenté par le roi Joseph Bonaparte, ses prétendus députés, libéraux et démocrates, emplissent le paiais des Cortès de leurs déclamations humanitaires et philosophiques et votent une Constitution et des lois basées sur des principes révolutionnaires.
Le 22 janvier 1809, la junte centrale avait décrété que les domaines des Indes auraient une représentation nationale directe et immédiate aux Cortès. Le nombre des députés accordés aux Américains était insuffisant ; un grand progrès n'en était pas moins accompli. Ils pouvaient désormais faire entendre leur
voix, saisir l'opinion pubiique, discuter avec les représentants du peuple espagnol, réclamer des lois nouvelles, les faire voter. Malheureusement, ils n'obtinrent presque rien. Charles III, souverain absolu, avait accompli, au siècle précédent, de meilleures et plus profondes réformes que n'en fit le Parlement libéral.
On est sous le règne de la stérile phraséologie. Les députés espagnols sont presque tous dans une ignorance à peu près complète de l'Amérique, de son histoire, de ses mœurs, de l'état exact de son agriculture, de son industrie et de son commerce. Ils sont sous l'impression des erreurs et des calomnies qu'ils ont lues dans des pamphlets anglais, français et espagnols. Ils feuillettent les /ncas de Marmon^l . Les ombres des abbés « philosophes » Raynal, Mably et Genty planent sur l'assemblée et dirigent les débats. On s'attendrit niaisement sur le sort des Indiens innocents, enfants de la Nature, croupissant dans l'ignorance et la misère, abrutis par les vice-rois. On fait leur apologie, on multiplie les promesses. Unindien, député du Pérou, en est bientôt fatigué :
((Nous vous remercions bien, dit-il à ses collègues, mais c'est la justice que nous vous demandons et non des flatteries )). La seule présence de cet Indien est une preuve que la plupart des accusations portées contre l'ancien
régime, aussi bien par lui que par les autres, sont fausses, car c'est un des hommes les plus instruits, un des meilleurs orateurs de l'assemblée, — et il est lieutenant-colonel de dragons.
Croyant satisfaire les Indiens, on décrète solennellement qu'ils ont les mêmes droits que les Espagnols et qu'ils peuvent aspirer à toutes les dignités de l'Eglise et de l'Etat, aussi bien en Espagne que chez eux ; mais cette phrase ne persuade pas le lieutenantcolonel qu'il pourra devenir capitainegénéral de Madrid, ni qu'un de ses compatriotes sera archevêque de Tolède. On abolit le « tribut odieux ))qui « pesait » sur les Indiens et on n'abolit qu'un mot. Certes, les indigènes seraient enchantés s'ils n'avaient plus de taxes à payer au fisc ; mais le tribut sera forcément remplacé par des impôts. La grande réforme — qui n'est qu'une phrase trompeuse de plus, et qui venait d'être effectuée aussi par les juntes et Congrès d'Amérique — produit si peu d'effets qu'en 1828 les Indiens citoyens de la République de Colombie réclameront le rétablissement du tribut.
Mais il y a pire que cela encore. Quelques députés américains profitent de l'ignorance de leurs collègues espagnols pour donner libre cours à leur manie de déclamer contre le passé
en se livrant à de véritables mystifications. Il y a chez eux du pince-sans-rire. Un député du Mexique, un prêtre, ramasse dans l'ouvrage de Raynal des accusations et des plaintes qu'il sait fausses et qu'il développe en un long réquisitoire. Les créoles eux-mêmes, dit-il, sont asservis ; on les écarte systématiquement des administrations et des honneurs ; toutes les places, tousles emplois sont pour les Espagnols delà métropole. Et pas un député ne lui réplique que les créoles chefs du mouvement révolutionnaire sont en majorité des fonctionnaires ou des officiers de l'armée espagnole, ni que sur la cinquantaine de représentants et de députéssuppléants d'Amérique, plus de la moitié sont des officiers, de hauts fonctionnaires, des chanoines, des curés, et le reste des avocats, des professeurs de l'université, de grands propriétaires, — et que l'orateur plaignant est le riche curé d'une paroisse très importante. ' Le même député s'indigne contre l'interdiction de planter la vigne et l'olivier en Amérique et de faire du vin et de l'huile. Nul député ne lui réplique. Mais il y a, à Cadix, un journaliste qui revient du Mexique et c'est lui qui répond, dans le Telegrafo americano, que cette interdiction n'existe pas, que la vigne et l'olivier sont en pleine prospérité dans les pays d'outre mer : il cite des noms de grands pro-
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ducteurs, il donne ceux des rues de Mexico où il y a des magasins devins du pays, et il révèle ce fait que l'orateur qui réclame si fougueusement le droit de planter l'olivier est un des nombreux propriétaires de champs d'oliviers et de moulins à huile de la région de Tacubaya ^ Les moines-légistes du xvi^ siècle qui censuraient âprement les abus du pouvoir royal et des nobles avaient une probité intellectuelle et morale qui se fit bien rare à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième.
Mais enfin, il faut aboutir, c'est-à-dire qu'il faut voter quelque chose pour contenter un peuple soulevé. Alors, toujours solennellement, les Cortès décrètent que désormais, sous le régime de la Liberté qu'elles viennent de pro-
1. Ce député, curé et fabricant d'huile, pensait que son réquisitoire franchirait les Pyrénées et serait répandu par la presse dans les autres pays d'Europe. Dans leurs lettres et manifestes, les hommes d'Etat et journalistes américains reproduisent souvent les accusations fausses et les déclamations lancées contre l'Espagne par Raynal et autres « philosophes » . Ils espèrent attirer ainsi sur leur cause la sympathie des gouvernements et de l'opinion publique d'Europe. C'était peut-être de la bonne guerre ; mais ce n'est pas un motif pour qu'un siècle après, Ihistoire continue de se faire complice d'une énorme mystification, alors surtout que, le but ayant été atteint, les Américains eux-mêmes ont reconnu que leurs pères avaient exagéré.
clamer, les Américains auront le droit de planter la vigne et l'olivier, de faire leur vin et leur huile. Leur vote ne fera pousser, au Mexique et au Pérou, ni une grappe de raisin ni une poignée d'olives de plus. On vote ainsi d'autres lois qui ne font que confirmer des lois ou des coutumes antérieures ou ne sont que de la vaine phraséologie. On n'est d'accord, entre Américains et Espagnols, que lorsqu'on discute sur des inutilités et des abstractions, comme le reconnaît un des chefs du parti libéral :
« En ce qui concerne les principes et les résolutions générales qui favorisaient la liberté d'une manière abstraite, les députés libéraux d'outre-mer ne se séparaient pas de ceux d'Europe^. »
Mais lorsque du domaine de l'abstraction ou veut passer dans celui des réalités concrètes, on ne s'entend plus. L'Amérique demande une représentation plus nombreuse au Parlement, de plus grandes libertés commerciales et d'autres réformes. On les lui refuse ou on décide que ces questions seront examinées par de futures Cortès : « Les Cortès avaient fait une déclaration des droits des sujets américains, et aussitôt après, elles renvoyèrent aux
1. Agustia de Argûelles : Examen historico de la reforma constitucional (Londres, 1835), t. I, p. 32.
calendes grecques pour Tapplication de ces mêmes droits ^ » Un immense empire, fidèle à son souverain prisonnier, va s'effondrer dans le sang; les bavards de la démocratie essaient de le sauver par des discours.
Les Cortès siègent à Cadix et les négociants exportateurs de cette ville, riches, puissants et libéraux ou démocrates, exercent une pression sur rassemblée. Ils ne veulent pas qu'on passe de la théorie et de la déclamation à la pratique et à la réalisation.
Ils protestent, ils crient que ce serait la fin de tout. Ce serait la fin d'un régime de privilèges qui faisait leur fortune et auquel Charles III a déjà porté de rudes coups. Leur libéralisme de ploutocrates ne va pas jusqu'à permettre que leur Parlement souverain complète l'œuvre d'intelligence et de progrès commencée par le meilleur de leurs rois.
Enfin, les députés espagnols refusent, presque à l'unanimité, le rétablissement en Amérique de l'ordre des jésuites que les Américains sont unanimes àréclamer. On supprimel'Inquisition, ou plutôt, après de longs débats où l'ignorance et la mauvaise foi se donnent libre cours, on laffuble d'un autre nom et, comme
1. Rafaël Comenge : Antologia de las Cortes de Cadiz, t. I,p. 537.
nous le verrons plus loin, on en fait un danger public.
Pendant qu'on perd du temps en discours, qu'on proclame par décrets la liberté, l'égalité et la fraternité théoriques et qu'on irrite les députes américains en leur refusant les preuves concrètes qu'ils demandent, Finsurrection s'étend. En 1814, Ferdinand YII remonte sur le trône, abolit la Constitution des « philosophes )) et ferme les Çortès. Mais il était trop tard pour agir selon les règles d une tradition tragiquement interrompue. L'irréparable était accompli, la guerre de l'émancipation durait depuis plusieurs années, des atrocités avaient été perpétrées de part et d'autre. Les partisans de l'indépendance absolue, puis de la République profitèrent des erreurs et des fautes du Parlement. D'ailleurs le roi n'est plus le maître ; le libéralisme fait son œuvre, le ver est dans le fruit. La franc-maçonnerie espagnole, à laquelle le sentiment patriotique fait défaut, étend ses ramifications dans la noblesse, la bourgeoisie et le corps des officiers supérieurs. En 1820 elle redevient maîtresse du pays. Le roi est obligé de rétablir la Constitution et d'appeler les libéraux au pouvoir. Dès leur retour, il n'y a plus de doute : par leur faute, Fempire américain est perdu pour la Couronne de Castille.