‹ La fin de l'empire espagnol d'AmériqueChapitre 15 sur 35 · ENTRE AMÉRICAINS · texte numérisé non relu

ENTRE AMÉRICAINS

Rien de plus complexe que la révolution émancipatrice de l'Amérique espagnole, rien de plus vaiié que les personnages et les groupements qui y prennent part avec des sentiments divers, antagonistes, mais tendant au même but. On ne peut la résumer en une formule et il serait faux de prétendre qu'elle a été laite par le peuple qui voulait secouer le joug de la tyrannie ; il est également faux qu'elle soit fille de la révolution française, car la question religieuse, sur laquelle nous reviendrons, suffirait, sans compter les autres raisons, à mettre un abîme entre les deux. Quels furent donc les personnages, les classes de la société, les influences nationales ou étrangères qui intervinrent avec plus ou moins d'efficacité dans cet immense drame historique ?

\°U aristocratie. La révolution, royaliste à

ses débuts, et anti-espagnole, est mise en branle dans une partie du continent par une aristocratie de descendants des conquistadors, de nobles et de grands propriétaires fonciers de plus en plus irrités d'être gouvernés par des vice-rois, capitaines généraux et présidents d'audiences venus d'Espagne. Cette aristocratie riche, instruite, ambitieuse, veut prendre le pouvoir dont les héritiers des conquistadors ont été dépossédés en sa personne. Non seulement elle s'oppose à ce que les Espagnols d'Europe restent les maîtres, mais elle affirme aussi qu'elle a des droits séculaires, ceux des conquérants, à exercer sur les indigènes. Bolivar, le gentilhomme qui portera les coups les plus terribles et les plus décisifs à la puissance espagnole, l'écrit formellement en 1815 ^. Et cela n'a rien de commun avec les principes révolutionnaires européens, bien que Bolivar, sincère mais illogique, sacrifie aux idoles du forum. D'après ces principes, ce seraient les Indiens qui auraient tous les droits, d'abord parce qu'ils sont les vrais dépossédés, ensuite parce qu'ils sont la majorité. Mais l'aristocratie ne réalisera pas son rêve ; avant même que les guerres de l'indé-

1. Carias de Bolivar, 1799 à 1822, annotées par R. Blanco-Fombona, p . 139.

pendance ne soient terminées, elle sera décimée, ruinée, submergée dans les luttes intestines, par la démagogie et l'anarchie.

2" Le haut commerce, tout-puissant à Buenos-Aires où la noblesse, par contre, n'était guère représentée. Pendant plus d'un siècle et demi le grand port de la Plata avait été sacrifié et, pour ainsi dire, fermé au trafic. Brusquement, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, il est ouvert et profite des libertés qui lui sont octroyées en même temps qu'à d'autres. Il prend aussitôt un essor extraordinaire, des fortunes s'édifient, et l'on ne tarde pas à prévoir que la plus pauvre des capitales sudaméricaines est destinée à devenir la plus riche. De nombreux étrangers, Français et Italiens pour la plupart, viennent s'y établir, se font naturaliser et quelques-uns y acquièrent vite, par leur intelligence et leur travail, une situation prépondérante. Plus on accorde de libertés aux habitants de la Plata, plus ils en réclament ; ils sont impatientés par la sagesse du gouvernement de Madrid qui poursuit sa marche dans la voie des réformes, d'une manière d'autant plus sûre qu'elle est à la fois méthodique et lente. Et l'on en arrive tout naturellement à désirer Tindépendance politique afin d'avoir le droit de commercer avec le monde entier. La révolution de Bue-

nos-Aires est essentiellement pratique, utilitaire, réaliste. Les idéies des « philosophes », la littérature mystico-révolutionnaire d'importation étrangèrene sont que des façades vernissées. La question des droits de douane prime celle des Droits de l'homme chez les exportateurs de la Plata.

Mais l'idée d'indépendance n'est pas accompagnée de celle de république. Buenos-Aires veut un roi, un Bourbon avant tout. La première candidature fut celle de l'infante Charlotte, présentée par Beîgrano ; la dernière fut celle du prince de Lucques. Il fut question aussi d'un prince portugais et de Louis-Philippe, le futur roi des Français. On aurait préféré un Bourbon d'Espagne, mais Ferdinand VII opposa un refus formel à toute tentative de négociation. D'autre part, le gouvernement anglais déclara qu'il n'accepterait pas qu'un prince non espagnol fût roi d'un des nouveaux Etats. Il ne restait plus que la république, mais il fallut plus de dix ans de complications, de démarches et d'échecs auprès des chancelleries europénnes pour que les hommes d'Etat de Buenos-Aires se décidassent à a proclamer.

3°Leclergé. Les u nouveaux riches » de la Plata envoient leurs fils à l'Université. Là, il se trouve que la majorité des professeurs ont les

mêmes idées d'émancipation. Or, ces maîtres, ces éducateurs des fondateurs de l'Argentine sont des prêtres qui vont jouer un très grand rôle dans l'œuvre de libération de l'Amérique espagnole. Nous consacrerons un chapitre à cette influence du clergé.

4° Les jésuites. Leur action ne se confond pas avec celle du clergé régulier ou séculier, car ils n'en faisaient pas partie. Ils avaient été expulsés des domaines d'outre-mer en même temps que de l'Espagne en 1767. Si paradoxal que cela puisse paraître, leur expulsion est une des causes de la révolution : « La dispersion de cet ordre fit autant pour l'indépendance de l'Amérique du Sud que l'exemple des Etats- Unis, la propagande de la révolution française et les encouragements de l'Angleterre ''. » Elle fit même davantage. Depuis leur départ les créoles et les Indiens aimaient moins la mère-patrie ; ils étaient à la fois blessés dans leurs sentiments religieux, atteints dans leurs intérêts matériels et spirituels, frappés au cœur, frappés à l'esprit. Les jésuites avaient sw se faire aimer de tous. La plus grande partie de ce qui avait été accompli de bon et d'utile pour la civilisation de l'Amérique, le

1. Albert Sorel : L'Europe et la révolution française, t, I, p. 372.

développement de l'instruction primaire et supérieure, les progrès de l'agriculture, était leur œuvre En un mot, la prospérité matérielle et morale de l'Amérique avait été préparée de longue date par les jésuites^. Ils avaient toujours agi avec autant de douceur que d'habileté, et des historiens, non suspects de partialité en leur faveur et qui leur seraient plutôt hostiles, reconnaissent que, dès leur départ, il y eut une rétrogradation d'une partie de la population indienne vers l'ancienne barbarie. Rentrés en Europe, les jésuites furent, à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, des agents actifs de la cause de l'indépendance. En 1789, Pitt, sur les conseils de Miranda, les attire en Angleterre où quelques-uns, qui étaient Américains d'origine, commencent bientôt une campagne de presse contre l'Espagne et en faveur de l'Amérique libre. Miranda savait quel élément décisif pour le triomphe de la révolution émancipatrice pouvait être la grande popularité des jésuites ; aussi, n'hésita-t-il pas à s'associer avec eux pour donner à leur action commune une direction catholique et conservatrice. Il est l'homme d'une idée fixe, d'une

1. J. Mancini '.Bolivar et V émancipation des colonies espagnoles, p. 64.

grande idée, celle de rémanGipation de TAmérique, et tout franc-maçon qu'il est, il ne néglige aucun des éléments qui peuvent aider à la réaliser.

5° Les francs- maçons. La franc-maçonnerie ne pouvait agir puissamment, ni surtout directement, dans les premières années qui furent décisives, sur un pays si fervemment catholique ; elle ne le pouvait pas non plus parce que son action était essentiellement antibourbonienne. Elle n'en travailla pas moins en Europe en faveur des indépendants et elle attira à elle quelques-uns de leurs futurs chefs. Miranda fonda une loge américaine à Londres ; il y avait un second centre de conspirationhispano-américaine à Cadix. L'un des deux grands libérateurs, San Martin, était initié : il créa une loge à Buenos-Aires en 1812 ; l'autre, Bolivar, fut initié vers l'âge de vingt ans, mais il trouva les francs-maçons à la fois ridicules et dangereux ^ et il ne tarda pas à se séparer d'eux. En 1828, il les considère comme des fauteurs de Tanarchie qui met en péril l'existence des jeunes républiques, et il ferme leur loge de Bogota. L'action de la franc-maçonnerie n'est pas partout uniforme, car l'indépendance n'est pas pour elle un but, mais un moyen.

1, Peru de Lacroix : ouv. cité, p. 84.

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Les ioges ne sont même pas d'accord les unes avec les autres. Bien plus, en 1821, au Mexique, quand la cause de l'indépendance est sur le point de triompher, la franc-maçonnerie se prononce en faveur du régime espagnol et interdit à ses membres, sous peine de mort, de servir dans les rangs des libérateurs.

Q"" Les Etats-Unis du Nord et V Angleterre. C'est au Venezuela, où la première république hispano-américaine fut proclamée prématurément, que les idées révolutionnaires françaises sont le plus en faveur, — non dans le peuple qui leur est hostile, mais chez les nobles et les riches. Pourtant, là comme sur tout le continent, c'est aux Anglo-Saxons de l'Europe et de l'Amérique du Nord qu'on ne cesse de demander des leçons, tandis qu'aux Français on n'emprunte guère qu'un vocabulaire. Cela se voit à l'empressement de maladroit doctrinaire qu'on met à adopter le régime fédéral et à copier la Constitution des Etats-Unis puis à imiter celle de l'Angleterre. Bolivar, le grand organisateur républicain de la première heure, est un admirateur des institutions britanniques. Il cherche, et vainement d'ailleurs, à faire passer dans la Constitution colombienne ce qu'il trouve de meilleur dans ces institutions ; dans ses projets de réforme, il ne cesse de présenter à ses compatriotes le parle-

mentarisme anglais comme un modèle, et il s'évertue à démontrer que la monarchie anglaise est la meilleure des républiques. Il eût été d'accord avec les Constituants de 1791, mais Robespierre l'aurait fait guillotiner.

L'écrivain européen qui a exercé l'influence la plus profonde dans l'Amérique du Sud n'est ni Montesquieu, ni Voltaire, ni Rousseau, mais, — qui le croirait aujourd'hui? — Rentham. Il est en correspondance avec de nombreux chefs d'Etats et des hommes politiques importants, tels que Rolivar, Rivadavia, J. del Valle ; les constitutions, les lois, les discours de la période d'organisation sont imprégnés de ses doctrines. Pour peu qu'il s'intéressât à l'étude des questions politiques, tout Américain le lisait. En peu d'années, une maison d'édition vendit, dans l'Amérique du Sud^ quarante mille volumes d'une traduction française de Rentham. Ce simple détail montre, soit dit en passant, que le gouvernement espagnol ne séquestrait pas les Américains et ne les maintenait pas dans une ignorance crasse, car enfin ces nombreux lecteurs d'ouvrages graves publiés en français étaient nés et avaient été éduqués sous l'ancien régime. Et leurs éducateurs avaient été des moines.

7 "^ La révolution française. Aux considérations développées plus haut nous ajouterons, pour

conclure, que, lorsque la révolution hispanoaméricaine commence, Napoléon est empereur des Français et qu'elle se termine^ par le triomphe, sous le règne d'un frère de Louis XVI. Les esprits réfléchis, en Amérique et en Europe, sont fondés à croire que la révolution française n'a été qu'un échec ou un sanglant entr'acte et qu'il ne subsistera d'elle que ce qui se trouvait déjà dans Montesquieu et était, bien avant 89, dans la Constitution de l'Angleterre, de « cette grande nation, modèle unique que les temps modernes présentent aux peuples qui veulent être libres ^ ». Modèle unique ! C'est un des fondateurs de la République Argentine qui s'exprime ainsi. Bans une séance secrète du Congrès de Tucuman, un autre, Belgrano, fit remarquer qu'il s'était produit un changement complet d'idées en Europe au sujet de la forme de gouvernement. Dans les années précédentes, dit-il, on voulait tout républicaniser ; maintenant, tout est à la monarchie. Dès lors, pourquoi l'Amérique adopterait-elle une forme de gouvernement dont l'Europe ne veut plus ^ ? Les libérateurs sud-américains ne pouvaient pas, entre 1810 et 1816, prévoiries événements

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